Abaissement de la tension psychologique
Si l'on a bien conçu la notion de la tension psychologique, on
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doit s'apercevoir immédiatement que cette tension est très variable non seulement chez les différents êtres mais encore au cours de la vie d'un même être. Si je ne me trompe, la connaissance de ces çariations de la tension psycliologique, de ces oscillations du niveau mental jouera plus tard un rôle de premier ordre dans l'interprétation des modifications du caractère, de l'évolution de l'esprit, des modifications produites par l'émotion.
Il suffit de rappeler ici quelques exemples bien connus de cette oscillation pour pouvoir appliquer cette notion à notre problème. En premier lieu, il est probable que ces variations de tension psychologiques jouent Un grand rôle dans les modifications mentales produites par l'âge. La puissance d'adaptation au réel, très petite dans l'enfance, s'accroît dans la jeunesse et baisse dans la vieillesse: on connaît l'aboulie, la distraction, l'amnésie continue des vieillards.
En second lieu, on peut signaler les modifications psychologiques que l'on observe pendant le sommeil. Dans mes cours de 1901 sur « le sommeil et les états hypnoïdes », j'ai constamment développé cette idée que la veille et le sommeil nous présentaient un des plus beaux exemples des grandes oscillations du niveau mental. On retrouve dans le rêve tous les troubles caractéristiques de l'abaissement de la tension psychologique. L'aboulie, la lenteur, l'entêtement, l'absence d'adaptation caractérisent l'action des rêveurs, comme la distraction, le rétrécissement du champ de la conscience, l'absence de comparaison et de critique caractérisent leur attention. 11 y a dans le rêve de l'amnésie continue qui empêche la fixation et la persistance des souvenirs, il y a aussi, chose curieuse, de l'amnésie rétrograde ou de la mémoire retardante, car le rêve ne porte pas sur les événements de la journée mais sur les faits déjà reculés dans le passé. On remarque facilement dans le rêve de l'automatisme, de la répétition indéfinie, delà déclamation, des illusions dans l'appréciation du temps, le sentiment de drôle, le déjà-vu, le doute, le dédoublement, etc. La notion de l'abaissement de la tension psychologique, comprise avec précision, c'est un des meilleurs résumés que l'on puisse donner de l'état de l'esprit pendant le rêve.
On peut donc, après ces remarques, appliquer notre hypothèse de la hiérarchie des phénomènes psychologiques ou des divers degrés de la tension psychologique à l'interprétation des états
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psychasthéniques. Pour y parvenir voici de quelle manière on pourrait se représenter le trouble fondamental de la maladie.
A partir d'un certain moment sous des influences diverses que j'étudierai plus tard survient chez ces individus un abaissement de la tension psychologique et neivense telle que nous l'avons comprise. Chez les uns cet abaissement une fois commencé va rester définitif pendant plus ou moins longtemps, chez les autres il disparaîtra rapidement pour réapparaître bientôt ; il faut aussi remarquer que suivant les sujets l'abaissement de la tension sera plus ou moins profond. Ce sont des variétés que l'on peut négliger pour le moment, l'essentiel c'est que cet abaissement existe chez tous au début des périodes de la maladie, qu'elle soit courte ou longue, profonde ou légère. Cela veut dire d'après les études précédentes que certains phénomènes supérieurs, fonction du réel, action volontaire avec adaptation nouvelle avec sentiment de liberté et de personnalité, perception de la réalité, croyance, certitude, douleur et jouissance du présent, notion exacte du présent vont devenir impossibles, tandis, que les autres groupes d'opérations, action et perception désintéressée ou avec distraction, et à plus forte raison, raisonnement, rêverie et émotion mal coordonnée vont rester parfaitement faciles. Il suflît de se reporter à tout ce que nous avons dit sur l'insufTisance psychologique pour constater que c'est bien ainsi que les choses se passent.
On a vu en effet que ces personnes ne sont pas simplement des émotifs mais que ce sont des malades dont toute la vitalité et toute la nutrition semblent altérées, leur amaigrissement caractéristique ne me parait pas convenir à un caractère simplement émotif. Il y a là un abaissement de la vitalité qui est bien d'accord avec cet abaissement de la tension nerveuse que nous supposons. Plusieurs auteurs ont ainsi insisté avec juste raison sur ce caractère maladif que d'ordinaire on néglige trop^
Il est inutile de reproduire tous les faits que nous avons cités à propos de ces insuffisances psychologiques et qui démontrent bien l'abaissement de la tension psychologique. Je rappelle seulement certains cas démonstratifs où les malades débutent par un abaissement tout à fait visible. Nous avons des cas comme
I. Van Eoflcn, Les obsessions. Revue de l'hypitulisine, ibgi, p. ii. Haskovec, op. cit., 124-
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celui de Ver... et de Bei... où brusquement, sans obsession, sans crises d'angoisse proprement dite, les malades perdent la réalité de leur personne, ne peuvent plus atteindre à la perception personnelle attentive et réelle, mais continuent à avoir toutes les opérations correctes du moment qu'elles sont faites avec distraction et qu'ils n'essayent pas de les porter à un degré élevé devenu impossible. Ces mêmes sujets ne parviennent aux autres formes de la maladie qu'un an ou deux après. D'autres ne peuvent plus parvenir à la réalité dans la perception extérieure ou bien n'ont que de l'aboulie, de l'indécision, ils ont de la lenteur, de l'iiiachèvemcnt des actes, ils deviennent incapables d'apprendre, ne se rendent plus bien compte de ce qu'ils lisent, de ce qu'ils entendent. (( Il y a quelque chose de travers dans ma vie, un voile qui m'entoure et dont je ne peux plus me dépêtrer » (Gisèle). « Les choses n'ont plus leur effet complet sur moi » (Jean). « Ma tête est devenue faible, écrit Mm..., et ne peut plus se livrer à aucun travail... je deviens d'une distraction sans égale. Je ne vois ni n'entends ce qui se passe autour de moi... j'ai l'esprit constamment absorbé, je ne puis me débarrasser d'un ennui, d'un état de lansrueur indéfinissable, n
« A 17 ans je suis devenue peu à peu distraite, dit Mb..., jenè me rendais plus compte de ce que je faisais, pendant que je jouais du piano je me demandais si j'étais au piano, •et il me semblait que le piano n'existait pas. » « C'est un voile qui est tombé sur moi, dit Lag..., je ne peux plus le percer, je ne m'appartiens plus, je ne peux plus être sur terre, il me faut malgré moi rester dans les nuages. » «Il me semble, dit Xyb..., que quelque chose s'est cassé dans ma tête, je ne suis plus moi-même, je ne suis plus posée à un moment du temps, je ne suis plus nulle part. » C'est un état crépusculaire où le malade vit plus dans le passé que dans le présent. Al... débute par un état de distraction, elle ne comprend plus ce qu'elle lit et n'a plus de mémoire des événements récents. « Il me semble que tout s'efface au fur et à mesure, comme si le présent n'existait plus pour ipoi, je ne me rends plus compte de la façon dont je vis depuis quelque temps. »
Celle qui exprime le mieux cet abaissement des fonctions mentales au début c'est Claire. La maladie a commencé chez c-ettegeune fille vers l'âge de 18 ans et par une sorte d'engourdissement, d'incapacité qui a d'abord porté sur des opérations supérieures et qui sest étendue peu à peu : « tout s'est éloigné
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ât moi, dit-eile, c'était comme une lumière qai s'éloiofiiait de moi très lentement, mais de plus en plus. J'avais une tristesse sans savoir pourquoi, un manque d'espoir, de confiance, de croyance même, je sentais cela jour et nuit. J'ai cru que c'était ma foi régleuse qui s'en allait, mais je n'ai jamais pu trouver exactement ce qui me manquait: je disais que je n'avais plus de foi comme maintenant je dis que je n'ai plus de cœur... J'éprouvais une dilficulté pour tout ce que je faisais auparavant... Il y avait comme un voile qui s'étendait sur moi, qui m'empêchait de voir, d'agir comme avant, qui m'empochait, par exemple, de me repentir, comme si ma foi s'en allait. C'est plus tard que j'ai senti, mes autres sentiments diminuer, j'ai moins senti les affections, les joies, les peines, il me semblait que j'étais comme endurcie... Il me semblait qu'on m'enlevait 1» liberté, quand j'agissais, ce n'était pas moi comme autrefois ; mes idées se succédaient et je ne pouvais plus les arrêter... ». Puis sont survenus chez cette malade tous les troubles de l'insuflisance psychologique. Je tiens seulement à faire remarquer que cet état n'était aucunement chez elle au début le résultat d'une obsession, celles-ci ne se sont développées chez Claire que plusieurs années après.
Même chez les malades avancés qui ont toutes les obsessions possibles, il y a des moments où l'état d'abaissement se présente seul sans angoisse et sans idées. C'est ce que Jean appelle son état implicite « un état vague qui revient tout dun coup, indéfinissable et affreux, c'est comme une couche qui surplombe tout l'esprit, qui l'empêche de s'élever à rien ; c'est perpétuel et immuable sans que je sache iaucunement pourquoi, sans que je souffre véritablement et sans que j'aie aucune idée », c'est l'état' vague de Gisèle : « Je souffre comme si j'avais une obsession qui m'empêche d'agir et de penser, mais vraiment je ne sais pas laquelle et je crois qu'il n'y en a pas. »
11 V a donc là un phénomène primitif et essentiel qui consiste dans la disparition de certaines opérations psychologiques supérieures d'après notre hiérarchie avec conservation des inférieures. On peut donc résumer cet état en disant qu'il y a un abaissement de la tension psychologique. Si cet abaissement est rapide et de peu de durée nous dirons que c'est une chute de tension et nous pourrons désigner cette crise sous le nom de crise de p*:rcholepsie', M. Meschede (Konigsberg) a déjà employé dans un sens analogue, mais non identiqiio, le mot de « phénomènes phréno-
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leptiques ' ». « Le mot de phrénolepsie est formé, dit rautour. par analogie avec catalepsie, épilcpsie, narcolcpsie et exprime bien l'irrésistibilité du phénomène qui se passe dans le domaine de l'idéation. » Tout en conservant en partie le mot qui me semble heureux et le sens que lui donne l'auteur, je crois, par les études précédentes, avoir donné plus de précision à la notion de la psycholepsie. Si l'abaissement est durable il constitue cet état psychologique inférieur permanent que j'ai désigné sous le nom de psychasthénie.