LA TENDANCE A LA REPRÉSENTATION, L'HALLUCINATION SYMBOLIQUE
décrire le personnage qu'il voit, car il a trop peur pour le regarder, il sait qu'il le voit, mais en réalité, il ne l'a jamais bien vu. Les hallucinations de Jean malgré leur précision apparente sont tout à fait du même genre. Ces figures sont vagues, effacées, « c'est comme si je la voyais, c'est comme si elle me parlait ». Ce sont des images sans couleur et des paroles sans bruit. Le plus souvent ces images semblent même s'effacer encore plus. « Je ne vois pas le fantôme de M... puisqu'elle est derrière mon dos, mais je sais qu'elle y est. » Il arrive à employer à ce propos un mot qui est intéressant. « Je ne vois pas tout à fait, dit-il, cela reste implicite. » Il entend par là t|u'il n'y a presque aucune image précise, qu'il y a à peine un petit signe vague qui suffit pour l'avertir. « Je n'ai rien dans l'idée qui soit précis, je ne vois pas sa figure, je n'entends pas sa voix, je ne murmure pas son nom et cependant je sais que je pense tout le temps à elle. » Comme je ne pouvais guère me contenter de cette obsession persistante odieuse qui n'était rien, qui ne consistait en aucun fait psychologique, j'ai insisté et Jean prétend avoir fait dans certains cas cette remarque curieuse. « Charlotte a en réalité une voix très forte et fait rouler les r. Cette prononciation m'a frappé et, quand je suis obsédé implicitement, je sens dans la bouche, sur la langue, comme un très petit roulement d'r. Cela suffit, je sais que je pense constamment à Charlotte. » Dans d'autres cas il sent dans son front comme si une lettre de son nom était écrite. C'est à ces images très petites que se réduisent les obsessions et c'est lui qui en tire comme conclusions toutes ces prétendues hallucinations. Une remarque intéressante, c'est que ces hallucinations implicites font beaucoup souffrir les malades, « plus c'est vague et implicite, plus c'est odieux ». Le défaut de précision, disait déjà Hoffding, donne un sentiment de terreur tout particulier : nous aurons a l'étudier avec plus de soin en parlant de l'inquiétude de ces malades.
Ce n'est pas une pure diminution dans l'intensité des images, c'est un défaut de complexité, des catégories essentielles d'images font complètement défaut. Il est impossible d'ajouter les images qui manquent et de préciser l'hallucination. Chez les hystériques hypnotisables, on peut faire naître l'hallucination en éveillant dans l'esprit du sujet les images les unes à la suite des autres. J'ai montré autrefois que cette complexité croissante, ce développement automatique des éléments de l'idée jouaient un grand
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JÔle dans riialliicinatioii '. Mais ici les malades n'arrivent pas à voir mieux el l'allcntion supprime au contraire le peu qu'ils voyaient.
2" Beaucoup d'auteurs et en particulier M. Séglas ont aussi remarqué que ces hallucinalions n'avaient pas le caractère de l'extériorité si important dans la perception et dans les. hallucinations complètes. Cette remarque est juste pour un certain nombre de malades.
Si les hallucinations de Jean manquent de précision, elles manquent aussi d'extériorité : il est disposé à les localiser dans « le cervelet » ou dans le front « au sommet à droite, où elles ont fini par déterminer comme une saillie de l'os ». Aussi reconnaît-il lui-même la nature du phénomène « c'est dit-il, mon fou rire cérébral ». Claire est très embarrassée quand on veut lui faire préciser la place extérieure de son image, elle croit que l'ensemble est à gauche, mais elle ne sait pas bien où. « D'ailleurs, si elle ne peut pas bien préciser l'endroit, ce n'est pas de sa taute, l'objet est trop loin... non pas trop loin en distance... c'est au loin comme si c'était une autre personne qui le voyiit... Cette autre personne verrait que c'est bien un membre viril, verrait bien sa place, moi je ne le vois pas. » Sans parler ici des troubles de la personnalité que cette phrase révèle, nous noterons seulement combien la localisation extérieure reste vague.
Cependant je n'oserai pas dire que ces hallucinations manquent tout à fait d'extériorité, comme M. Séglas le disait à la Société psychologique. 11 y a des malades qui ont le sentiment de cette extériorité. Voz... voit des arbres, le mur, les chaînes, en dehors de lui : > c'est bien en dehors de moi puisque cela m'empêche d'avancer, il me semble que cela me barre le chemin. » Rp... soutient que l'image de son directeur est à cinq mètres devant lui. Même pour les malades précédents Jean. et Claire qui finissent par mettre l'hallucination dans leur tête, il ne faut pas conclure trop vite. C est quand on les interroge, quand on les force à réfléchir qu'ils hésitent à considérer leur image comme extérieure. Au début quand ils parlent spontanément ils affirment que l'image apparaît « devant eux, à l'extérieur ». Pourquoi donc changent-ils d'avis à la réflexion, c'est qu'ils sont eux-mêmes étonnés qu'une image
I. Anl'iiHiilisiite p.\ychnloyique, 1889, p. aoi, Accidents mentaux des hystériques.
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puisse être extérieure quand elle manque d un caractère essentiel des choses extérieures.
3" Le fait le plus important, en effet, ce n'est pas précisément que ces images manquent d extériorité, c'est qu'elles manqucnl de réalité. Ce caractère très important se rattache au sentiment de 1 1 croyance, de la certitude. Un objet nous paraît réel quand nov s mettons tous nos actes, tous nos sentiments en accord avec l'image qu'il présente. Or, nos sujets se rendent compte que cel'e hallucination n'est pas pour eux une réalité. Ils disent eux-n^êmes que ce sont « des sortes d'hallucinations », « des irréalités ». Leur tourment consiste précisément à douter de la réalité de ces images, à s'interrosfer sur leur existence. L'une de ces malades se demande sans cesse si elle a la vocation religieuse ; elle suppose que cette vocation, si elle existait, se manifesterait par des signes divins, par la vision des saintes dans le ciel. Aussi se demande-t-elle tout le temps si elle a vu des saintes dans le ciel : un moment elle vous ditque oui,etrinstant après ellereconnaîtqu'elle serait bien fâchée d'en avoir vu. Le malade qui voit passer le directeur de l'Ecole est dans le même cas; il a la manie des présages, pour se décider à agir dans un sens ou dans l'autre malgré son aboulie il veut vo r passer son directeur souriant ou menaçant, et il s'interroge poiT savoir s'il l'a bien vu. Non seulement ce sentiment de réalité extérieure fait défaut, mais il est curieux de remarquer qu'il nap; a raîtra jamais. Si ce phénomène ne différait de l'hallucination ordinaire que par un moindre degré, il devrait par le progrès de la maladie se rapprocher du sentiment de la réalité. Eh bien, s ces malades arrivaient jamais à la conviction de leurs hallucinations, ils seraient guéris, ou du moins ils changeraient la nature de leur maladie, ce que nous n'observons pas. Ces images mêmes, si elles apparaissent vaguement extérieures avant la réflexion, restent toujours pour eux irréelles et douteuses.
[x" Ces hallucinations présentent encore un autre caractère important, c'est qu'elles sont symboliques : elles ne sont pas constituées par la représentation d'un objet intéressant en lui-même, mais par l'évocation d'un signe qui résume une quantité d'autres pensées. La manie du symbole est si importante chez les scrupuleux que nous ne 'pouvons l'étudier ici d'une manière incidente, il sulïit de signaler ce caractère qu elle donne à 1 hallucination.
On voit d'après ces observations que les hallucinations des scrupuleux sont loin d'être identiques aux hallucinations com-
plètes des hystériques et des alcooliques. C'est la conclusion à laquellcs parviennent de nombreux auteurs en particulier M. Pick" et M. Francotte". On pouvait leur appliquer le mot de pseudohallucinations qui a été proposé par le D' Kandinsky à propos de malades du même genre ^. Un malade croit changer de nationalité et devenir sujet anglais, à ce propos il {>oit apparaître un lion qui lui met les pattes sur les épaules. Il remarque lui-même qu'il n'a pas été effrayé comme il l'aurait été par un lion véritable, il comprenait bien que c'était un emblème national anglais. Nos malades conlprennent de même que ces prétendues images ne sont que des emblèmes, des symboles pour résumer de longues méditations et rendre en quelque sorte l'idée plastique, il ne les prennent pas pour des réalités comme feraient les vrais hallucinés.
Nous pouvons donc répondre d'une manière plus complète au problème posé au début de ce paragraphe. Si nous laissons de côté les obsédés hystériques qui ont des hallucinations incontestables, les scrupuleux peuvent-ils présenter ce phénomène? Ils présentent sans doute une certaine apparence d'hallucination, les pseudo-hallucinations ou les hallucinations symboliques, mais M. Falret avait raison de faire observer qu'ils ne présentent pas l'hallucination proprement dite.
Ici encore nous voyons une tendance vers la représentation hallucinatoire qui n'aboutit pas complètement. Le sujet semble pousser la représentation aussi loin que possible. Il s'entête à voir apparaître l'image extérieure et réelle, il la cherche, mais il ne la voit pas réellement, c'est encore une sorte de manie de l'hallucination plus qu'une hallucination réelle.
4. — La. tendance à la croyance et la critique de l'obsession.
Si l'obsession est loin de se réaliser complètement, si les hallu-
I. A.. Pick. (Prague, Ueber) die Beziehvingen zwischen Zwangsvortellungen unrl Hallucinationcn. Prmjer med. Wochenschr., 1895.
a. X. Francolto. Des hallucinations dites psychiques. Bulletin de la Société de médecine mentale de Belgique, juin 1898.
3. D"" Kandinsky. Observations cliniques sur les hallucinations sensorielles. Cen- Iralblatlf. Neroenheilkunde, i884, cité par W. James, Psychology, II, n6.