Le caractèrQ
\jdL première des conditions morales antécédentes qui me paraît essentielle, quoiqu'on en parle généralement fort peu, c'est une manière d'être générale, une façon de se conduire, un caractère on un mot, qui existait chez les sujets depuis fort longtemps, quelquefois depuis leur première enfance et qui s'est développé
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lentement dans le même sens pendant les mois ou les années qui ont précédé la maladie.
Ce caractère est facilement reconnaissable, il est constitué par des phénomènes analogues h. ceux que j'ai décrits à propos des insuffisances psychologiques et des crises de dérivation. On y retrouvera d abord, mais à un degré plus faible, toutes les formes de laboulie. Ce sont des individus qui ont peu ou point de résolution et d'activité volontaire. Ce qui leur répugne surtout, c'est l'action sociale et ils sont avant tout des timides, incapables d agir et de parler devant les autres hommes. Ils ont un caractère renfermé, car ils ne peuvent développer leurs pensées et leurs sentiments, ils ne peuvent les amener à l'état de précision susceptible d'expression quand il y a des témoins. iNIême quand ils sont seuls ils n'aiment pas aoir et ils agissent mal ; souvent ils ont en horreur les exercices physiques et surtout ceux où il faut construire quelque chose. Ils ont toujours été d'une maladresse étonnante et ils ne savent rien faire de leurs mains.
Ils sont indécis, ils n aiment point à prendre des décisions, ils redoutent horriblement les responsabilités. Aussi ont-ils pris l'habitude de ne jamais agir personnellement, ils se laissent conduire par tout le monde et même s'ils se rendent compte, car ils sont fort intelligents, qu'ils sont mal conduits, ils ne font aucun effort pour échapper à la direction et pour se diriger seuls. C'est qu il y a une chose encore plus pénible pour eux que la décision personnelle, c'est la lutte. Ils ont horreur de lutter contre qui que ce soit et c'est pour cela qu ils ont la réputation d'avoir un caractère doux. Jamais leur intérêt compromis ne leur paraît assez considérable pour les décider à entamer une lutte si pénible. Ils aiment infiniment mi(aiix sacrifier ce qu'ils voient bien être leur intérêt et faire ce qu'on leur demande.'
Ce sacrifice d'ailleurs ne leur est pas très pénible, car ils sont très indifférents à leur propre intérêt, surtout s'il est un peu éloigné. Ils sont tout à fait incapables d'être pratiques et cela leur donne un aspect désintéressé. Ce peu de souci de leur intérêt personnel, joint à l'horreur de la lutte, les rend extrêmement honnêtes. Ils ne songent à léser personne et ils souhaitent ardemment que les autres aient autant de respect pour leurs propres droits. Comme ils oiii le mépris du terre à terre, de la pratique,, ils conçoivent un monde parfaitement honnête et idéal. V.n ellct ils aiment et comprennent mieux les idées. Bien qu'ils solciil peu
capables d'une atlcnlioii soiilemie pour les réalités actuelles, ils sont iutelliociiis. lis ont I esprit lin, ils sont capables d'observer et de comprendre les choses morales, ils ont une mémoire extraordinaire, beaucoup d'imagination et de raisonnement. Ils vivent dans l'avenir et surtout dans le passé plutôt que dans le présent et ils ont toujours l'esprit rempli de souvenirs et de constructions imaginaires. Il en résulte qu'ils adorent la poésie, la philosophie, la religion : tout ce qui est vague, loin de toute démonstration précise et définitive et surtout loin de toute application pratique leS'Séduit de prime abord.
Les rêveries poétiques et mystiques conviennent à leurs dispositions mélancoliques car ils sont plutôt tristes et disposés à la rêverie solitaire. Aussi ont-ils besoin d'être sans cesse excités et réveillés; mais ces excitations doivent être bien graduées et faites avec délicatesse, car la moindre des choses semble les mettre dans des états d'émotion indescriptible. Le cœur joue chez eux un grand rôle et ils ont de grandes amours, d'autant plus grandes que l'objet en est surtout imaginaire et qu'ils ne se rendent aucunement compte du caractère véritable de la personne qu'ils transforment en un idéal. Presque toujours malheureux dans ces belles amours, car leur timidité énorme, leur défaut de connaissance des hommes, leur inhabileté à profiter des circonstances les rendent toujours incompris, ils ont d'énormes désespoirs. Cette émotivité est irréguHère : tantôt ils restent indifférents, tantôt ils se bouleversent pour la moindre des choses. Ces émotions qu'ils craignent, ces amitiés qu'ils ont besoin d'obtenir et qui leur font défaut, ce monde hostile avec lequel ils redoutent d'avoir a se mesurer,»ces résolutions qu'il faudrait prendre et qui sont toujours en retard, tout cela les met dans une inquiétude continuelle qui se traduit souvent en dehors par une agitation inutile. Ce caractère tout spécial, aboulique, timide, non combattif, idéaliste, amoureux, émotionnable et surtout inquiet n'est pas sans doute la maladie constituée; mais il la prépare d'une manière remarquable, à un tel point qu on l'observe chez plus des deux tiers des sujets, bien avant que n'apparaisse aucun trouble caractéristique considéré comme morbide.