La forme intermittente
Il existe d'abord des oscillations rapides, c'est-à-dire qui amènent des changements en quelques heures : je range dans ce groupe les malades dont les crises ne dépassent pas quelques heures et qui changent d'étatdans le cours d'une même journée. Il est intéressant de remarquer que presque tous les malades de ce genre sont des phobiques avec des angoisses. Peut-être les oscillations rapides du niveau mental donnent-elles plus que les oscillations lentes le sentiment d'abaissement, de chute, de mort et favorisent-elles le développement des angoisses surtout des angoisses morales. Quoi qu'il en soit nous observons ces oscillations rapides chez les agoraphobes, chez les claustrophobes. Leur accès a besoin d'une cause pour se produire, quand ils sortent dans la rue, ils sont ])ris de leur angoisse, s'ils rentrent chez eux l'angoisse cesse et ils sont ou se croient à peu près normaux. Gz... a
ainsi quatre crises par jour, chaque fois qu'il va à son bureau ou qu'il en sorj; quand il est devant son pupitre et sur son fauteuil de cuir il a un esprit d'un niveau, suffisant pour ses fonctions. Dob..., Fie... sont des agoraphobes à peu près semblables avec une ou deux crises par jour. Er... a des terreurs de la mort subite quand elle se trouve seule séparée de son mari, elle est rassurée quand son mari est près d'elle : comme le mari part le matin et rentre à six heures du soir, la crise commence le matin et se termine à six heures. \Vo... a des crises d'ansroisse et de manie de vérification à propos des prières et des comptes du ménage, elle a donc deux crises régulières l'une le matin, l'autre le soir, à propos des prières, et d'autres crises irrégulières plus nombreuses à la fin du mois, à propos des comptes.
D'autres intermittences ne sont pas en rapport avec les circonstances qui provoquent les crises, mais avec des conditions plus générales qui influent sur l'activité de l'esprit. Cs..., Claire, etc. n'ont leur grand abaissement mental et leurs obsessions hvpocondriaques que le matin et sont mieux l'après-midi. C'est là d'ailleurs une loi générale, la plupart de ces sujets sont plus malades le matin et "se relèvent l'après-midi surtout à partir de cinq heures. Cela tient à la grande oscillation diurne qui existe chez tous les hommes et qui relève naturellement la tension physiologique et psychologique vers cinq heures de l'après-midi^ Les individus normaux sentent légèrement cette excitation, les malades dont le niveau mental est d'ordinaire au-dessous de la normale profitent de cette ascension et se sentent plus près de l'état normal. Il y a cependant des exceptions surtout chez les malades qui dorment très bien et qui se reposent bien la nuit. Qsa... est beaucoup mieux le matin que l'après-midi; cette forme reste cependant exceptionnelle.
A côté de ces oscillations il en faut signaler de plus lentes qui occupent l'intervalle d'un ou de plusieurs mois. Cos... comme beaucoup de femmes d'ailleurs, aune rechute de son obsession au moment des règles, puis l'obsession disparaît dans les journées qui suivent leur apparition. C'est là la règle générale et il faut s'attendre à des aggravations ou des rechutes à l'époque des menstrues, probablement à cause des modifications de la tension vaso-motrice et de la fatigue de ces périodes. Cependant, quelques femmes (g observations) font exception à cette loi, elles se trouvent plutôt améliorées au moment des règles. 11 est probable
m L'ÉVOLUTION
.ju'il faut rattacher cette anomalie aux excitations génitales dont j'ai déjà signalé l'efTet heureux.
Des périodes d'amélioration très remarquable qui très souvent interrompent le cours de la maladie sont à signaler pendant les orossesses. J'ai observé le fait plus de 3o fois ; je le vérifie encore en ce moment chez Bab... et Léo... qui arrivées au quatrième mois de la grossesse, se trouvent transformées et oublient leur obsession de la folie. Ce fait très remarquable existe dans l'hystérie comme dans la psychasthénie : il tient, je crois, à cette exaltation de la vitalité qui caractérise la grossesse et peut-être aussi aux modifications du corps thyroïde pendant cet état. La circulation, la respiration, la nutrition sont exaltées, il n'est pas étonnant qu'une maladie mentale, qui est en rapport avec la dépression de la tension psychologique, en soit favorablement influencée. Bien entendu, il y a quelques cas, surtout quand la grossesse est pénible, où la fatigue déterminée par cet état l'emporte sur l'excitation et aggrave la maladie: mais c'est là plutôt une exception. En général, en présence d'une femme psychasthénique enceinte, on peut pronostiquer que son état mental se'ra très fortement amélioré pendant toute la durée de la grossesse, puis qu'il y aura probablement une rechute sérieuse peu de temps après l'accouchement.
Dans quelques cas, certaines oscillations m'ont semblé être en rapport avec les saisons Hb..., Claire, Bal... ont des rechutes caractérisées en hiver et se portent mieux quand vient l'été. Le froid, la vie plus retirée, la diminution des exercices au grand air ont probablement quelque influence sur cet abaissement. Par opposition quelques malades, comme Jean, se portent plus mal l'été quand ils quittent Paris pour la campagne.
Il faut aussi signaler surtout, à titre de phénomènes curieux encore mal étudiés, des suspensions de la maladie déterminées, si je ne me trompe, par l'excitation de la fièvre : j'ai déjà signalé ces malades dont les sentiments d'incomplétude disparaissent momentanément pendant le cours d'une angine herpétique ou d'une grippe. , J'ai insisté sur le cas de Nae... (9/i) qui pendant les derniers six mois de l'évolution d'une tuberculose pulmonaire, n'a plus jamais présenté aucun trouble mental.
Enfin des oscillations plus grandes sont dues à l'influence des alfaiblissements organiques ou des grandes secousses morales
qui déterminent des abaissements avec troubles physiques' autant que troubles mentaux. Ceux-ci sont très graves au début, peu après la circonstance provocatrice, puis ils diminuent plus ou moins évidemment en quelques mois et les malades sont à peu près^ remontés au niveau normal jusqu'à un nouvel incident déprimant, le..., femme de 5i ans, a ainsi depuis une vingtaine d'années, à propos de tous les incidents possibles, des crises d'obsession scrupuleuse. Ces crises plus ou moins graves ne durent guère, en général, plus de deux ou trois mois, puis la malade se rétablit à peu près pendant un intervalle égal. Nombreux sont les malades qui ont de ces oscillations lentes et qui alternent entre quelques mois de tranquillité et quelques mois de phobies ou de ruminations. On voit que dans ces cas la psychasthénie se rapproche des psychoses périodiques, de l'état qu'on appelle souvent aujourd'hui psychose maniaque-dépressive.
Dans cette forme les oscillations sont assez espacées pour que l'on puisse parler de guérison et de rechute ; c'est ainsi d'ailleurs que la maladie se présente presque toujours à ses débuts dans la jeunesse. Il est rare que le premier accès soit définitif, cela n'arrive que chez les très grands malades. Vy..., Tr..., Gel..., Zei... ont eu un premier accès à 12 ou i/i ans, le plus souvent à propos de la première communion; puis graduellement au bout de 10 ou 10 mois, l'esprit s'est relevé peu à peu, la. guérison°était ou semblait être à peu près complète. Mais au bout de quelques mois ou de quelques années, à l'occasion d'une cause déprimante plus ou moins sérieuse, il v a un nouvel abaissement : tantôt l'obsession reprend avec la même forme que précédemment, tantôt la nouvelle occasion a fait naître une phobie ou une rumination différente. Souvent ce second accès est plus grave que le premier et se prolonge pendant deux ou trois ans, puis une nouvelle guérison plus ou moins réelle est péniblement obtenue. Un troisième accès survient plus ou moins tard, en général avec une gravité croissante. Il y a des malades qui ont ainsi 5 ou 10 accès plus ou moins espacés, d'autres n'en ont qu'un plus petit nombre.
On trouvera des exemples de ces différentes formes dans les observations suivantes, En..., homme de 43 ans, a eu des scrupules de première communion à 12 ans, une phobie de choléra
I. Thomson, LITT" Gongn's de la Société psychiatrique de la province du Rhin. Archives de nearoi<:(ja\ 189J, I. ,'iOi.
à i8 ans, une obsession amoureuse à 28 ans, une obsession homicide contre ses beaux-pai-ents à 3i ans, la phobie du chien enragé à 36 ans et actuellement depuis l'âge de ko ans, il rumine constamment à propos du testament que sa mère a fait contre lui. X..., femme de 4o ans, a été obsédée à l'âge de i5 ans à propos d'un chien enragé qui a été tué et enterré dans le jardin. Elle s'est guérie de l'obsession, mais voici la quinzième fois qu'elle est reprise de la même phobie, qui chaque fois a été en s'accroissant et qui est devenue maintenant un véritable délire du contact. Au contraire, ces autres malades n'ont eu qu'un petit nombre d'accès: Cas... présente le premier accident sérieux à 3o ans en voyant son fils tomber à l'eau, obsession de mort, d'homicide, refus de manger pendant 18 mois ; la rechute n'a eu lieu au moins d'une manière visible qu'à 5i ans à la nouvelle que sa mère est devenue folle: elle tombe alors dans la phobie banale de la folie. Vor... a eu un délire de scrupule à 18 ans, avec manie de l'interrogation pour chercher si elle avait dit ou fait quelque chose de défendu ; elle ne présente une rechute qu'à ^5 ans seulement quand elle a sa curieuse manie de perfection- urinaire. Mio... (186), femme de 87 ans, a eu une première crise qui a duré six mois quand elle avait vingt ans à propos d un locataire de la njaison on elle était concierge, qui a déménagé sans la prévenir, elle a eu une deuxième crise à 27 ans, à propos de son chat qui est mort et maintenant elle est entrée dans une troisième crise de remords effrayants à 87 ans, parce qu'elle s'est laissée convaincre et a abandonné une de ses chattes. Bien entendu ces diverses formes d'intermittences se combinent entre elles. Au cours d'une grande maladie de 18 mois se présentent les oscillations diurnes, mensuelles, et d'autres oscillations accidentelles à propos des incidents qui rappellent davantage l'idée principale.
U. La forme rémittente.
Nous arrivons à la forme rémittente dans laquelle les oscillations existent encore, rapides, lentes ou très espacées comme dans la forme précédente, mais dans laquelle ces oscillations restent petites, relèvent un peu 1 état du malade, mais ne le relèvent jamais au niveau normal '. Si on était sévère dans l'examen des
I. Legrand du Saiille n'entendait pas le mot « rémission » dans ce sens : pour
sujets et si on voulait examiner à fond leur état prétendu normal, entre les paroxysmes, je crois bien que presque tous se rattacheraient à cette dernière forme. M. J. Faliet soutenait que l'obsession ne disparaissait jamais complètement-, cela est plus juste qu'on ne le pense généralement. Dans tous les cas, il reste toujours quelque chose de l'aboulie, de l'insuffisance psychologique qui a déterminé la première obession et qui amènera la rechute.
Quoi qu'il en soit il y a des malades chez qui ce résidu est beaucoup plus net et pîus visible et qui ne paraissent jamais se rétablir suffisamment. Lise a commencé les insuffisances psychologiques vers l'âge de six ou sept ans, à douze ans, elle avait les grandes ruminations sur les confessions et les interrogations sur la vocation religieuse, sans aucune interruption elle arrive à quinze ans aux doutes sur la religion et à dix-huit ans aux impulsions sacrilèges et aux formules de conjurations. C'est à ce moment que la famille s'aperçoit de la maladie, car on la surprend à parler seule ; il y a une légère rémission causée par les émotions du mariage vers vingt-trois ans, puis le délire évolue avec les interrogations sur le moyen de sauver l'âme du mari, et les pactes avec le diable ; à vingt-six ans, ell-e rumine sur les religions dualistes et sur la puissance du démon. Depuis cinq ans la lutte contre la maladie a simplement enravé le mouvement ascensionnel et ramené pendant de longues périodes les obsessions « à l'état implicite ».
Jean était probablement depuis l'enfance un insuffisant psychologique : il prend des habitudes de masturbation à ili ans, ces habitudes provoquent à l'âge de i5 ans une grande terreur avec chute du niveau mental, qui depuis ce moment jusqu'à l'âge de 32 ans ne s'est jamais relevé. Il a passé par une série d'obsessions étranges dont nous avons souvent parlé, il a eu pendant cinq ans des algies et des phobies relatives au pénis et au gland, il n'a jamais eu en somme que de légères rémissions.
Gisèle est malade depuis l'âge de 12 ans ; mais, quoiqu'elle n'ait
lui la rémission était un intervalle de santé nic?ale « de meilleur aloi et plus durable que l'intermission. » (^Folie du doute, p. /i8.) MM. Pitres et Régis admettent que dans la variété rémittente « la maladie se traduit par des paroxysmes plus ou moins rapprochés entre lesquels il reste des svmplùmes encore très sensibles d'émolivité obsédante. » {Op. cit., p, 26 et 80.) Le second sens du mot me paraît le plus naturel.
pas d'intermiltence vraie, elle présente une variété curieuse, c'est ralternance du délire de scrupule et des troubles de l'estomac. Pendant la période gastrique, si l'on peut ainsi dire, elle nest plus guère obsédée, si ne.n'est par la pensée qu'elle ne veut pas raang'er : quant à son scrupule sur la vocation religieuse il est presque disparu, « il n'est plus que dans un petit coin de sa tête. » Il est vrai que l'obsession de vocation va réapparaître après l'amélioration de l'état gastrique.
Nadia est curieuse par l'immutabilité de son obsession; cette honte du corps, cette crainte d'engraisser a pris différentes formes; elle était enfantine à 6 ans avec la crainte de la gourmandise, elle se complique à i6 ans de sentiment de pudeur et plus tard de peur de se montrer, mais en somme jusqu'à 3o ans elle n'a jamais disparu. D'ailleurs, dansées formes chroniques, l'obsessi'on peut persévérer bien plus longtemps, Leg... a commencé la maladie à 12 ans par la peur de faire du mal et à ^5 ans elle reste encore immobile sur sa chaise « de peur de vous empoisonner par les poussières ou par sa salive ». Xa... à 69 ans, conserve encore sa crainte de l'homicide qui a commencé à 22 ans. C'est là la véritable forme grave de la psychasthénie vers laquelle tendent les formes intermittentes.
Toutes les causes qui agissent sur les oscillations de niveau, toutes les conditions qui font monter ou descendre la tension, les fatigues, les efforts, les émotions déterminent des variations, des rémissions ou des rechutes dans ces états, qui, pour être à peu près continus, n'en restent pas moins éminemment instables.