‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 336 sur 380 · Les périodes critiques · texte numérisé non relu

Les périodes critiques

Au cours de cette longue évolution les phénomènes pathologiques ne sont-ils pas soumis à quelque loi de transformation, ne traversent-ils pas certaines périodes caractéristiques ? C'est la question que Legrand du Saulle s'était déjà posée et qu'il avait essavé de résoudre par sa théorie connue des deux périodes dont la première était remplie par le doute et la deuxième par le déliie du contact. Il affirmait en un mot que les sujets débutaient par les ruminations mentales puis continuaient par les phobies. C'est là une hypothèse malheureusement inadmissible, beaucoup d auteurs se sont hâtés de montrer la marche inverse, la phobie du contact d'abord, puis au bout de quelques années les ruminations

mentales'. J'ai déjà souvent discuté . cette question et je crois que les ruminations ou les phobies dépendent de l'état d'esprit du sujet, de son éducation, des circonstances provocatrice et ne se succèdent pas suivant une loi régulière.

Une autre période signalée par Legrand du Saulle est plus intéressante, « ce que je constate, dit-il, c'est que le signe différentiel qui sépare la seconde période de la première consiste dans les révélations absolument inattendues du malade, dans le récit prolixe de souffrances non soupçonnées, dans l'inauguration d'un système de questions sans fin, dans la «oUicitation réitérée de paroles rassurantes et dans l'extrême facilité avec laquelle une personne de l'entourage dissipe momentanément les perplexités, en apparence les plus vives- ».

Il y a dans cette remarque des exagérations : le besoin de direction existe dès le début et fait partie des symptômes de l'insuffisance psychologique. Mais il y a là cependant une observation très juste à propos des révélations des malades. Presque toujours les malades gardent longtemps secrètes leurs angoisses, ils ont un sentiment vague de n'être pas comme tout le monde, une sorte de honte qui les retient ; d'autre part ils sont timides et ne savent pas s'exprimer; enfin la famille fait tous ses efforts pour ne pas voir ce qui se passe et pour ne pas accepter même le soupçon d'une maladie mentale. Il arrive un moment où les choses éclatent, où les souffrances du malade le forcent à parler, à rechercher une direction plus précise. Je n'oserai pas dire que ce moment commence une seconde période mais il est certainement très important et presque toujours il est le point de départ d'une recrudescence du mal. Le malade faisait des efforts pour cacher ce qu'il éprouvait, la cessation de ces efforts lui est nuisible. On pourrait même diviser en deux degrés ce changement indiqué par Legrand du Saulle ; il y a un premier moment où le malade révèle son mal aune personne déterminée, à un parent, à un prêtre ou à un médecin, mais où il continue à le cacher aux autres, et un second moment beaucoup plus tardif où il éprouve le besoin de raconter ses tourments à tout le monde ; ce deuxième moment est le signe d'une aggravation beaucoup plus considérable.

Une autre loi avait été signalée par M. Séglas « dans bon nom-

I. Van Eeden, Revue de l'hypnotisme, 1892, p. ao. 3. Legrand du Saulle, Folie du doute, p. 2u.

bre de cas, disait-il, les malades débutent par une phase d'angoisse vague ». M. Dallemagne ajoutait que lorsqu'ils guérissent, ils reviennent également à cette phase d'angoisse diffuse. Cette remarque me parait devenir plus juste si on remplace le mot « angoisse » par le ternie « insuffisance psychologique »; elle correspond à cette évolution que j'ai signalée au début chez certains malades dont l'évolution est lente : ils présentent une phase d'insuffisance psychologique avant les ruminations et les phobie^ et quand ils guérissent, ils terminent également par une période psychasthéniques analogue à celle du début.

Nous avons déjà signalé la remarque de MM. Pitres et Régis, sur l'intellectualisation progressive de ces troubles, cela revient à dire que le malade interprète peu à peu ce qu'il ressent et que les véritables obsessions intellectuelles sont tardives, mais cette observation ne s'applique qu'aux formes modérées de la maladie, nos grands malades étaient déjà parvenus à l'obsession du scrupule vers 12 ojj i3 ans.

Une loi signalée par MM. Raymond et Arriaud est encore très importante, c'est la généralisation progressive de la maladie. « Un nombre d'idées toujours plus grand entre successivement dans la sphère du doute, l'incertitude et l'hésitation deviennent la caractéristique de toutes les réactions intellectuelles'. » Cette loi est très vraie et très importante; au début l'insuffisance psychologique, le trouble de la fonction du réel, l'aboulie, le doute n'atteignaient que des phénomènes particulièrement difficiles, ces troubles s'étendent graduellement jusqu'aux actes et aux pensées les plus élémentaires. Leg..., à 25 ans, a des phol)ies du poison à propos de la cuisine qu'elle doit faire, c'est un phénomène de dérivation à propos d'un travail, d'un acte volontaire professionnel comme nous l'avons vu bien souvent; à k^ ans, comme elle le dit elle-même, elle voit du poison partout, elle ne peut plus marcher, toucher un objet, respirer même. Tous ces actes, dès qu'ils sont faits avec attention, cessent de s'accomplir correctement et donnent naissance à la rumination sur le poison. Xa... au début ne pouvait toucher des couteaux sans penser à l'homicide, à 69 ans elle ne peut plus s'asseoir sur aucune chaise, mettre aucun vêtement sans être assaillie par la même crainte. La multiplicité des associations ca-

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