‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 343 sur 380 · La guérison relative · texte numérisé non relu

La guérison relative

Heureusement ces tristes terminaisons de la maladie ne sont pas fatales. MM. Pitres et Régis* ont fait une observation très remarqiiable à propos des tables statistiques qu'ils avaient dressées sur l'âge de leurs malades et cette remarque peut se répéter exactement sur les miennes. 11 est certain, soit pour ces auteurs, soit pour moi, que plus des 3/4 de nos malades en traitement sont jeunes, au-dessous de 3o ans et que le nombre des malades en traitement diminue très rapidement à mesure que nous considérons des âges plus avancés. Comment expliquer le fait ?

On peut dire d'abord que quelques-uns des malades jeunes meurent ; mais les morts sont rares chez les obsédés. Quelques-uns doivent se dégoûter des traitements, leur nombre ne doit pas êtr grand, quand on voit combien ces malades aiment à être dirigés. Il

• t. Pitres et Régis,, op. cil., p. 83.

ne reste qu'une explication possible, c'est que les scrupuleux sont en réalité de moins en moins nombreux à mesure que l'âge s'avance et qu'un très grand nombre, plus de la moitié, a dû guérir avant d'arriver à 4o ans. Cette notion que nous apprend le raisonneipent est confirmée par l'observation. On voit un grand nombre de malades s'améliorer vers la fin de la jeunesse. Il en est de cette maladie exactement comme de l'hystérie qui se développe très Iréquemment, chez les femmes surtout, k l'âge de la puberté physique ou morale et qui diminue ou disparaît quand cette double évolution est bien terminée, c'est-à-dire de 25 à 3o ans, car il s'agit de sujets dont le développement est lent et dont l'évolution est en retard. Bail disait déjà que les malades atteints à l'époque de la puberté ont des chances de guérison, parce que l'évolution progressive de l'organisme peut les débarrasser de cette faiblesse. T.egrand du Saulle, Kradt-Ebing parlent aussi de ces guérisons, j'en ai observé un très grand nombre.

Quand les idées fixes diminuent, les malades repassent en sens inverse à travers la série des phénomènes qui se sont développés au début. Ils oublient les obsessions proprement dites mais conservent d'abord des manies, des tics, des phobies, puis quand ils les perdent, ils restent simplement abouliques, enfin, dans les cas les plus heureux, l'aboulie tend à disparaître au moins jusqu'à l'époque des rechutes ; les observations de Bor..., de Toq..., etc., sont démonstratives à ce point de vue. D'autres malades qui ont dépassé ce terme tardif de l'évolution de la puberté guérissent encore aux approches de la maturité. C'est évidemment à cause de ces guérisons fréquentes survenant soit spontanément soit sous l'influence du traitement que les obsédés deviennent de plus en plus rares à partir de l'âge de 4o ans.

Cette diminution de la maladie avec l'âge me paraît encore intéressante et se rattacher à nos études. La jeunesse, quelles que soient les illusions qu'on ait eues sur elle, est la période la plus dure de la vie, c'est celle qui demande de grands efforts d'organisation physique et morale. La femm"e surtout se dépense dans l'organisation des fonctions de la génération, puis des fonctions de la maternité. Au point de vue moral c'est l'époque où il faut acquérir d'innombrables connaissances, comprendre et organiser toutes sortes de sentiments nouveaux et se préparer simultanément un caractère, une conduite, des croyances, une carrière, une famille, des amis, etc. Chez les individus très normaux la jeunesse

présente tout justement des forces spéciales pour répondre à ces besoins spéciaux et quand on saura mesurer la tension psychologique et nerveuse on verra qu'elle est à ce moment plus forte que jamais. L'enfant et le jeune homme normal ont une force énorme de présentification : ils vivent dans le présent, ils sentent le présent réel, ils s'y adaptent avec une énergie surprenante qui leur fait oublier tout ce qui n'est pas présent et réel. Mais l'individu héréditairement faible n'est pas assez fort pour traverser sans encombres cette période difficile ; il s'épuise dans cette organisation physique et morale, il devient incapable d'avoir une tension nerveuse suffisante pour la perception du présent et pour l'action réelle. Je ne suis pas étonné quand j'entends des parents expliquer à leur façon la maladie du scrupule de leur fille : « elle est devenue rêveuse parce qu'elle a trop grandi ». C'est là l'expiession vulgaire de cette idée générale que l'obsession provient de l'insuffisance des forces psycho-physiologiques. Mon regretté maître, M. Hanot, avait l'habitude dans ses cliniques si vivantes d'expliquer par cette comparaison la chlorose des jeunes filles : a c'est un voyageur parti avec un trop petit capital; dans les petits villages pas chers, il a pu passer sans difficulté, mais quand il faut traverser les grandes villes où de grosses dépenses sont nécessaires, il fait faillite. » La faillite ne se manifeste pas uniquement par les troubles de la nutrition, elle se manifeste dans bien des cas par des insuffisances cérébrales dont la folie du doute est une manifestation.

Quand cette période est passée, la vie adulte devient infiniment moins difficile, l'organisme est construit et doit tout simplement s'entretenir, la carrière, la famille, les croyances sont organisées : la dépense mentale devient infiniment moindre. Sans doute nos obsédés ne deviendront pas des hommes éminents, ils n'auront pas de forces à dépenser pour un travail supplémentaire, mais ils auront une force suffisante pour la perception ordinaire et pour des actions devenues en grande partie automatiques. Ces perceptions et ces actions deviendront alors plus réelles, ne donneront plus naissance au sentiment d'incomplétude, les dérivations et les obsessions qui résultaient de cette faiblesse de tension disparaîtront graduellement. La guérison au moins partielle est donc une terminaison que l'on peut espérer dans un bon nombre de cas, et le traitement doit tendre à tiider les bons efl'ets du progrès de l'âge.

Les questions de diagnostic et de pronostic, la recherche des rares procédés thérapeutiques qui sont reconnus comme ayant quelque influence doivent terminer une étude complète de cette affection. Comme ce livre a surtout pour but de rechercher les notions psychologiques qui se dégagent de l'examen des malades, je résumerai brièvement ce qu'il y a d'essentiel dans ces recherches pratiques : u"n grand nombre de notions relatives au diagnostic et au. pronostic découlent d'ailleurs très naturellement des études précédentes. J'insisterai surtout sur la thérapeutique : l'examen de quelques essais intéressants peut être utile et les divers traitements constituent des expériences qui peuvent jeter quelque lumière sur les théories psychologiques que je viens d'étudier.

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