Les manies du symbole
Je désigne par ce mot une tendance et un besoin très curieux qui me semblent n'avoir pas été sufllsamment remarqués : c'est le besoin de traduire en images, en représentations sensibles les sentiments et les idées. Ce besoin se constate d'abord dans le langage des malades. On est frappé de l'abus qu'ils font des métaphores pour exprimer leur état. « Je suis un pauvre petit oiseau sans plumes... je suis au milieu d'un labyrinthe avec d'innombrables couloirs obscurs..., je suis comme un sac couché par terre et l'humanité danse dessus. » Il faudrait recopier tous leurs discours pour mettre ce signe en évidence.
Le symbole se retrouve encore bien plus dans les images que se représentent les scrupuleux, images qui donnent naissance aux pseudo-hallucinations que nous avons étudiées précédemment. On a dû être étonné du contenu singulier de ces pseudo-halkicinations. D'ordinaire l'hallucination reproduit un spectacle particulièrement impressionnant qui mérite de rester dans la mémoire ; une hystérique a l'hallucination de la tête de son père sur son lit de mort, une autre de la figure de son amant qui l'embrasse. Ici nous avons signalé chez Voz... l'hallucination du mur du Ivcée, de quatre arbres qui l'entourent pendant qu'il marche, chez Rp... l'hallucination de, la silhouette d'un homme qui passe. Comment ces images banales ont-elles pu attirer assez l'attention pour se reproduire ainsi indéfiniment ? En réalité, ce ne sont pas de simples souvenirs, ce sont des images qui ont un sens, une significa. tion et cette signification est plus importante que l'image ellemême : en un mot ce sont des symboles.
Rp... qui- voit passer devant lui à cinq mètres de distance le directeur de l'école avec un visage souriant ou courroucé est un scrupuleux qui a la manie des présages. Il s'est dit que son entreprise réussirait s'il voyait passer devant lui son directeur avec le visage souriant. Il va tout à l'heure s'interroger, nous le savons, et se demander si le visage était souriant ou non, peu importe. L'essentiel à remarquer maintenant c'est que cette vision imaginaire de la figure du directeur est devenue un symbole qui résume les bons et mauvais présages. Voz..., ce jeune homme de 22 ans, qui a des pseudo-hallucinations si curieuses du mur, des arbres du lycée, des chaînes qui lui barrent le chemin, éprouve
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au suprême degré un sentiment très fréquent chez les scrupuleux et aussi chez les persécutés, un amour passionné, obsédant, de la liberté avec l'impression qu'elle lui est ravie. « Je sens toujours comme une limitation qui me contraint, qui m'arrête, je suis obsédé par la pensée de contiainte et de limite à mon action... » Nous aurons à étudier la genèse de ce sentiment si curieux et si fréquent; pour le moment lemarquons comme il est bien symbolisé par les images que voit le malade, le mur du collège, les arbres de la cour entre lesquels il croit marcher sans cesse, les cordes qui le lient. Peut-on trouver plus parfaite hallucination symbolique ?
Chez d'autres malades nous trouveions beaucoup d'autres exemples moins brillants : chez Jean les deux images de femme symbolisent l'une celle de Charlotte, la tentation, l'autre, celle de la femme de chambre qui rit, la conscience. Chez Claire nous avons déjà insisté sur l'image du membre viril et de l'hostie qui symbolisent le crime sacrilège; chez la même malade le précipice représente la maladie et ses progrès. Ce dernier symbole est si naturel que d'autres personnes, en particulier Lise, me disent éprouver aussi ce sentiment de descendre et d'avoir besoin d'un effort pour ne pas se représenter une descente matérielle dans un trou. Les saintes dans le ciel sont pour We... le symbole de la vie religieuse et le visage de l'enfant est pour Gisèle le symbole des devoirs conjugaux.
Des objets et non des images peuvent devenir les symboles. Le faux col est pour Vy... le symbole de la gêne et de la contrainte, comme le journal est pour Jean le symbole de tous les crimes politiques et génitaux. Delà sont venues bien des terreurs de ces objets.
Cette manie du symbole se retrouve aussi dans certains actes et dans certains mouvements : pivoter sur ses talons, c'est pour Lod... le symbole de la religion « parce, qu'on tourne ainsi de côté pour saluer l'autel quand on passe devant. Fermer le poing, c'est comme si on insultait Dieu, fermer brusquement un tiroir, c'est envoyer Dieu promener ». Nous en verrons bien des exemples en étudiant les tics. Remarquons seulement que la manie de la propreté qui était déjà une conséquence des manies de précision se rattache aussi souvent au symbole. La sœur aux scrupules de Rodenbach éponssette sans cesse sa cornette pour (aire tondjer les poussières, symboles des petits
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péchés^ et Vk... se lave les mains avec du savon blanc toutes les fois qu'elle a pensé à mentir.
Cettenianie du symbole joue un ^rand rôle dans les impulsions et, si on la méconnaît, on s'expose à de graves erreurs^ On a vu que ces malades ont des commencements d'actes, pousser du doigt sa petite fille, boire un petit purgatif, ouvrir un bouton de la braguette, j'ai déjà cité trop d'exemples pour y revenir. D'autres n'ont que l'image kinesthésique d'un mouvement qui commence. Plusieurs auteurs ont vu là l'explication de l'obsession impulsive : les sentiments de ces représentations de mouvement, de ces petits mouvements commencés donneraient au malade l'idée qu'il est poussé à accomplir quelque chose. 11 en est quelquefois ainsi chez les hystériques qui ont des actes automatiques avec subconscience, mais il n'en est pas ainsi chez les scrupuleux qui font eux-mêmes ces petites actions, comme des symboles du crime, pour se donner à eux-mêmes l'illusion d'être poussés au crime et pour pouvoir se faire plaindre et protéger.
Cette jnanie du symbole me semble jouer un très grand rôle dans la maladie et quand nous discuterons la genèse des obsessions elles-mêmes, nous verrons que beaucoup ne font que symboliser un trouble antérieurement ressenti. Quant à cette manie elle-même, elle meparaîtse rattacher aux phénomènes précédents, comme la manie arithmétique, elle dépend du besoin de préciser, d'exprimer avec une netteté, d'une manière matérielle, des sentiments et des idées à propos desquels le malade n'arrive jama s à la certitude.
4. — Les manies de la recherche. — La manie du passé, la manie de l\n>enir.
Le travail mental me semble se compliquer quand il dépasse les circonstances environnant l'acte présent et qu'il porte sur de tout autres faits, en particulier sur des faits passés.
Pour répondre au problème posé par l'interrogation primitive - « ont-ils oui ou non commis une action répréhensil>le? » les ma: lades sont amenés à se remémorer exactement les actes anciennement accomplis. Par exemple. Ce... a des soupçons sur tel ou tel acte de la journée, il s'arrête et cherche à se rappeler exacte-