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Les manies des pactes

Au Heu de considérer l'action présente et de chercher à la compenser, au lieu de considérer l'action passée et de chercher à l'expier, les malades pensent encore plus souvent à l'action future et ils s'engagent par avance à la réparer. Ils promettent de subir quelques châtiments pénibles, tantôt s'ils font, tantôt s'ils ne font pas une certaine action sur laquelle leur attention est attirée : ces engagements prennent la forme de serments ou àe pactes.

M. Van Eeden, sous le nom de manie de superstition, décrit un cas que nous avons déjà rattaché à la manie des présages ; ce même malade a en outre la manie de faire des vœux : « si pendant l'heure qui vient je cède à un seul de mes caprices, je consens à avoir une apoplexie avant 2k heures *. » Dans la thèse

I. Van Eedcn, Psychothérapie, 189/1. ^^- ^^il"G Bramwcll, Drain. iSgfi , p. 335.

de Lunteirès' se trouve signalé un cas souvent cité à propos d'un malade qui a horreur du nombre i3. « Si je fais d'ici a demain un seul acte superstitieux, que toutes les étoiles du ciel soient i3, que Dieu soit i3... Si, quand le surveillant sera arrivé en se promenant à tel pupitre, ou si au premier coup de cloche je ne suis pas arrivé à tel passaoe de mon travail, eh bien, je veux mourir et aller aussitôt à Dieu... » On a souvent reproduit ce cas comme une curiosité et cependant rien n'est aussi banal que ce symptôme.

« Si je ne fais pas 25 signes de croix sans m'arrêter, dit Vr... (48). femme de 25 ans, qu'il arrive malheur à toute ma famille », « si je me masturbe une seule fois, que toute ma vie soit brisée, dit Toq. . . (97) », « si je ne touche pas ce meuble avant que ma mère ne rentre, dit Rn..., fillette de i3 ans, je mourrai dans la semaine ». « Si je fais la cuisine en regardant mon couteau, je consens à mourir demain, se dit Vks..., qui a des impulsions criminelles à tuer sa petite fille avec un couteau. » « Si je suis gaie un vendredi, je vais me tuer le dimanche. » (Ger...) « Si je ne me décidepas à me faire religieuse, je jure que je me marierai avec le premier homme qui passera » (We.)...

Nadia est tout à fait remarquable par sa manie des serments. « Je jure de ne pas toucher ce meuble (c'était un de ses tics) sinon un grand malheur m'arrivera. . . , je jure de recommencer ma prière du matin 10 fois, 20 fois, i 000 fois, sinon un malheur arrivera à ceux que j'aime. » Plus tard les pactes arrivent bien entendu à propos de la honte du corps et de l'obsession d'engraisser qui s'était surajoutée, « je jure par tous les saints du paradis que je ne toucherai plus à une seule miette de pain, sinon toutes sortes de malheurs arriveront à ma famille et à moi-même. » Ces serments se compliquent et deviennent de plus en plus terribles en vertu de cette disposition à pousser les choses à l'extrême que nous avons déjà notée. « Je jure sur la tête de mon père, de ma mère, de mon idéal (elle désigne ainsi un personnage dont elle était devenue amoureuse), je jure par tous les saints du paradis, par le Saint-Esprit, par Dieu le père que je ne mangerai aujourd'hui qu'un jaune d'œuf, et si je manque à ma parole, je ne deviendrai jamais une grande artiste, je ne serai pas com-

I. Lanteirès. Essai descriptif sur les troubles psychopathiques avec lucidité d'esprit Thèse, i8J<ô. p. laS, p. lilt.

positeur, maman mourra bientôt et mon idéal aussi. » Comme elle ne tient pas ses serments et ne peut pas arriver à les tenir, elle en est désespérée et se torture l'imagination pour trouver une manière de les faire plus précise et plus terrible qui ait plus d'influence sur sa pauvre volonté. Au lieu de se borner à les dire elle les écrit sur des papiers qu'elle porte sur son cœur; elle va les relire agenouillée devant le lit de sa mère sur laquelle elle a mis une bible. Rien n'y fait et ses serments non tenus ne servent qu'à la préoccuper davantage.

Chez ces malades le pacte semble être un moyen de réparer l'action défectueuse ou une excitation pour leur faire accomplir une action désirée à tort ou à raison. Mais peu à peu la manie se développe et se reproduit à propos de toute action même insignifiante qu ils font ou qu'ils veulent faire, l'expiation ou le pacte n'est plus qu'un obstacle de plus à l'action, cette manie se rapproche alors de celle des présages et de celle de l'interrogation du sort. « Si je touche cet objet ma mère succombera », se dit Mw... à chaque moment. Si elle désire une chose agréable, elle se croit forcée de jurer d'y renoncer à j)ropos de tous les actes. Ainsi elle prépare une promenade à bicyclette et à chaque instant elle est forcée de jurer « si je fais cette lecture, je jure que je ne sortirai pas ; si je prends mon mouchoir, je jure que je n'irai pas à bicyclette,... il faut pourtant bien que je me mouche, ajoute-telle avec tristesse ». Puis, quand arrive l'instant de la promenade, elle n'ose plus sortir parce qu'elle a si souvent juré de ne pas le faire. Ainsi le serment semble annihiler les actes futurs et arrête également l'acte présent.

Sous cette forme la manie des serments et des pactes est extrêmement fréquente quoique souvent méconnue et elle joue un très grand rôle dans ces maladies de la volonté.

ly. — Les manies des conjurations.

Dans les cas plus graves, quand les malades ne sont pas seulement mécontents de leurs actions mais encore qu'ils se sentent poussés à faire des actions répréhensibles ils luttent contre l'impulsion en lui opposant une action qu'ils croient bonne, qu'ils croient destinée à conjurer la mauvaise tentation. Ces manies de conjuration sont tout à fait caractéristiques des scrupuleux et servent bien souvent à laire reconnaître une maladie jusque-là cachée.

LES MANIES DE LA RÉPARATION loi

Presque tous ces malades, Bor..., Xy..., Claire, Ger..., Lise ont été surpris taisant un geste du bras ou parlant toutes seules et répétant pendant des heures des mots comme : « non, non,... je ne veux pas... va-t-en... ce n'est pas vrai. » C'est parce que au dedans d'elle-même une autre voix blasphémait et avait envie de dire : « salaud, vache, cochon », à l'adresse du bon Dieu : la malade protestait par l'exclamation qu'on avait surprise.

Il est impossible d'énumérer toutes les formules de conjuration que l'on peut rencontrer; elles sont innombrables'. Une des choses les plus intéressantes à relever dans ces réponses, ces résistances à l'obsession, c'est que ce sont des réponses abrégées, des signes qui n'ont de valeur que par leur signification symbolique. M. Paulhan ajustement insisté sur ce rôle des représentations symboliques dans la volonté^.

Un premier groupe est constitué par de petits mouvements, de simples gestes, lever un doigt en l'air, remuer les doigts derrière le dos ou dans la poche, lever les yeux au plafond, frapper un meuble, etc. Nous reverrons ces phénomènes à propos des tics.

Le plus souvent la conjuration se fait par une phrase ou un mot. Lise répète « chut, va-t-en » comme si elle parlait au diable, mais en réalité elle répète cette formule pour chasser une idée quelconque même quand il ne s'agit pas du diable. Vob... s'écrie « non, je ne le ferai pas, arrière Satan. » Gisèle « advienne que pourra, pour le moment fini » et Bu... (85) répète toute la journée la singulière formule suivante : « Maman, ratan, bibi, bitaquo, je vais mourir. »

Dans beaucoup de cas ces formules cabalistiques de conjuration sont empruntées à l'arithmétique et deviennent des nombres, sans doute à cause du caractère abstrait et précis du nombre qui le fait aimer par les scrupuleux dont l'esprit toujours vague aspire sans cesse à la précision. Ou bien la manie arithmétique amène le sujet à répéter sa formule un nombre de fois déterminé. Lise emploie dee nombres qui correspondent dans sa pensée à telle ou telle idée fixe ou qui résument une grande résistance contre elle. Il lui arrive de répéter des journées entières, au dedans d'elle-même « un, deux, quatre, six. » Ce qui est une résistance

1. Cf. Bellet, Moyens de défense et psychothérapie dans l'obsession. Thèse de Bordeaux, i8g3.

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