‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 7 sur 380 · PREMIÈRE SECTION LE CONTENU DES IDEES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION LE CONTENU DES IDEES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

Le contenu d'une idée ne peut être connu que par des expressions du malade, par son attitude et son langage, lllaut étudier en quelques mots cette attitude des malades pour se rendre compte des difficultés de l'observation. Les pensées qui remplissent les obsessions ainsi que les impulsions correspondantes car je ne crois pas que l'on puisse séparer ces deux groupes de phénomènes, peuvent être rangées ensuite dans cinq classes : les obsessions du sacrilège, les obsessions du crime, les obsessions de la honte de soi, les obsessions de la honte du corps et les obsessions de maladie ; enfin, nous pourrons à la fin de cette première étude chercher h dégager quelques caractères généraux qui se retrouvent toujours dans le contenu des idées obsédantes.

L'EXP/IESSIOX DES IDEES OBSEDANTES

i. — L'expression des idées obsédantes.

Il est beaucoup plus difficile qu'on ne le croit généralement de décrire avec précision les idées qui tourmentent les obsédés. Ces malades ont en effet presque tous une attitude et une manière de s'exprimer qui me parait précisément dépendre de leur état mental, mais qui gène singulièrement les recherches psychologiques. Sans doute, ils sont doux, aimables, assez intelligents et ne présentent ni ces colères, ni ces entêtements, ni ces confusions qui gênent dans l'examen d'autres sujets, mais ils ont une peine infinie à parler avec précision de ce qu'ils éprouvent et ne font l'aveu de leurs pensées que d'une manière perpétuellement incomplète, obscure et embarrassée.

Le scrupuleux, au début de son mal, quand il s'aperçoit que sa pensée est troublée, commence par dissimuler soigneusement son état à son entourage et pendant des années, sa famille peut ignorer qu'il est atteint d'une maladie mentale. Il faut des circonstances toutes spéciales pour le décider à parler. Ger.(Obs. 2 1 V), par exemple, laisse échapper son secret quand, pendant une petite maladie, on veut la faire soigner par sa belle-sœur : dans son délire, elle se figure depuis plusieurs années avoir tué la mère de cette jeune femme. Elle trouve trop horrible d'être maintenant soignée par elle et se décide à expliquer pourquoi elle refuse ses soins. Ou bien il faut que la maladie ait été soupçonnée à cause de quelques manifestations extérieures mal réprimées, en général à cause du bavardage que font ces malades à mi-voix et que la famille inquiète les presse de questions. On entend Bor. pendant plusieurs jours répéter indéfiniment «non, non» dès qu'elle est seule. Elle refuse d'expliquer ce mot à son mari ; il faut que son père vienne la supplier pour obtenir l'aveu qu elle résiste au démon. Bien souvent d'ailleurs on amène les malades au médecin simplement parce qu'on est inquiet de leur attitude, mais sans

I . Le chiffre qui suit le nom d'un malade désigne le numéro que portera son observation dans le deuxième volume de cet ouvrage. Dans ce volume publié en collaboration avec M. le professeur Raymond, nous étudierons les antécédents du malade, l'évolution qu'a eue chez lui la maladie, les traitements qui ont pu dans ce cas avoir lui influence, études cliniques qui no peuvent toutes prendre place dans ce premier volume.

qu'on ail pu obtenir une indication précise. Cet aveu est si important et le plus souvent si tardif que Legrand du SauUe le considérait comme un événement caractéristique dans l'évolution de la maladie et faisait débuter avec lui ce qu'il appelait la seconde phase.

Quand on interroge ces malades, ils prennent un air extrêmement embarrassé. Ils sont hésitants, incertains eux-mêmes sur ce qu'ils éprouvent et sur ce qu'ils veulent dire. Les uns comme T.od. (Obs. i32) poussent tout le temps des éclats de rire et se moquent d'eux-mêmes, comme s'il n'y avait rien de sérieux dans leur état. Les autres sont tristes, honteux, prient qu'on n'insiste pas. Tous refusent absolument de faire un récit net et précis de leur maladie. Je puis donner à ce propos un détail caractéristique. J'ai l'habitude, autant que cela est possible, de prier les malades de m'écrire : la feuille de papier légendaire du neurasthénique n'est pas pour me déplaire. Les descriptions sont plus précises par l'écriture que par la parole et le document est souvent intéressant à conserver. J'ai recueilli ainsi des confidences manuscrites sur la plupart des maladies mentales, eh bien, sur 200 scrupuleux, malgré toutes mes supplications, je n'ai pu obtenir ces lettres que de cinq malades seulement. 11 ne faut donc compter que sur l'interrogatoire et on ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est extrêmement difficile.

Ce ne sont cependant pas les ditTicultés ordinaires de l'examen des aliénés. Le persécuté refuse souvent de parler parce qu'il prend le médecin pour un ennemi ej qu'il s'en méfie ; le scrupuleux ne présente rien de semblable. Il ne se défie pas du médecin et comme nous le verrons, il est au contraire tout disposé à réclamer son aide. Le mélancolique refuse de parler par honte, par humilité; le scrupuleux sait presque toujours fort bien que ses idées, ses accusations sont fausses. Il se rend assez bien compte qu'il est un malade et qu'il n'a pas lieu d'être honteux. L'hystérique ne peut pas vous parler parce qu'elle ignore, parce qu'elle a oublié ; le scrupuleux oublie fort peu et ce qu'il y a de plus agaçant dans son examen c'est qu'il prétend toujours savoir très bien ce qu'il aurait à dire et que cependant il le dit toujours très mal. Il est hésitant, embrouillé, il se répète sans avancer, il n'achève jamais l'idée qu!il a commencée, il n'avance jamais un mot sans le contredire l'instant suivant et d'ailleurs il vous avertit chari'ablement que tout ce qu'il a dit est insuflisaiit, que ce n'est pas encore cela, qu'il aurait bien autre

chose à dire et l'on peut recommencer l'interrogatoire toujours avec le même résultat.

Lod. (Obs. i/jd), au milieu de ses éclats de rire, vous avertit : « Plus je vais, moins je comprends mes idées, comment voulezvous que je vous les décrive? Quand je veux expliquer une idée, elle s'enfuit, ça me fait un trou dans la tête. Je ne puis plus la rattraper. Quand je vous parle, ca me fait l'effet de choses si petites... si petites etcependant quand je suis partie, c'est si grave. » Lise (Obs. 220), quand on l'a interrogée pendant deux heures, quand on a écrit tout ce qu'elle disait, termine en déclarant : « ne l'oubliez pas, je dis presque toujours le contraire de ce que je pense et je ne peux pas retrouver mes idées quand il s'agit d'en parler. Je n'en dis jamais que la moitié. Ne tenez donc pas compte de ce que j'ai dit. » La plus remarquable à ce point de vue, c'est Claire (Obs. 2 2 2) qui arrive toujours très affairée, parce qu'elle a des choses importantes à me dire, qu'elle tient à les dire et qu'elle ne retrouvera sa tranquillité qu'après avoir tout dit. On l'encouruse à commencer et alors ce sont des bavardages sur la dilEculte qu'il y a à parler, sur le problème de savoir par quoi commencer. « J'ai déjà dit tout cela, je l'ai dit cent fois, j'ai dû vous le dire, ce qui me tourmente, c'est que je n'ai pas .dit l'essentiel » et elle pleure, et elle rit, et elle se roule sur son fauteuil ; en supplications d'un côté, en gémissements de l'autre, on passe plusieurs heures et alors la voici au désespoir. « Je vais encore partir sans vous avoir dit ce que j'avais à dire, c'est si simple, je vais vous le dire », et la scène recommencerait encore plusieurs heures si on avait le temps de l'écouter. 11 faut la renvoyer avec la consolation que la prochaine fois elle dira mieux. J'ai connu cette malade pendant dix-huit mois avant d'avoir deviné sa principale idée fixe.

Par exception, on rencontre des scrupuleux bavards comme Jean (Obs. 167) ou qui écrivent beaucoup comme Nadia (166), mais 1 espoir de les entendre parler clairement de leur maladie est bientôt déçu. C'est un flux intarissable de paroles, de plaintes, (le gémissements, mais avec les mêmes contradictions, les mêmes obscurités. Jean complique son langage d'une grande quantité de néologismes dont il a peu à peu précisé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son langage plus clair. « Ah ! j'ai eu mapetitemesuredepuisquejevousai quitté ; une petite échaubouillaisona fait ciue toutrepigeonnaitencore, etlobsession mentale etle

fou-rire cérébral qui me labouraient la tête. Je ne pouvais plus résister au besoin de me crisper les organes, cric, crac, meurs donc en te donnant des jouissances. Ce que j'ai dû soulever de poutres en nombre répété pour résister. Vous ne vous figurez pas comme cela produit un état fastidieux tout le long de la ligne des nerfs. » Et il continue ainsi pendant des heures sans arriver à se faire comprendre et surtout sans arriver à se satisfaire lui-même. 11 supplie qu'on l'écoute encore un quart d'heure, parce qu'il est si important qu'il ait tout dit. 11 consent à s'arrêter avec la promesse que la prochaine fois il reprendra le récit interrompu. Il est curieux de comparer à ce point de vue Claire et Jean. L'une ne peut pas arriver à dire dix mots, l'autre parle avec abondance pendant des heures entières. Le résultat est cependant exactement le même. Ni l'un ni l'autre ne sont arrivés à une expression précise et satisfaisante des troubles qu'ils éprouvent.

Il en est de même pour ceux peu nombreux qui écrivent. Dob. (Obs. 86), jeune femme de 29 ans, qui a toujours le sentiment de s'être mal expliquée par la parole, se décide à m'écrire assez souvent. Mais toutes ses lettres, qui sont semblables au point qu'elles paraissent copiées l'une sur l'autre, ne contiennent que quelques descriptions vagues et banales, identiques à ce que disait la malade. Nadia prétend éprouver une peine extrême à parler : « il me semble, dit-elle, que cela m'étrangle » et elle adopte vite le système de m'écrire. des lettres interminables, d'abord dix ou vingt feuilles de papier à lettres, puis, comme ce papier ne suffît plus, cinq à six grandes feuilles de papier écolier. Les mots importants sontrépétés trois ou quatre fois, ils sont soulignés un grand nombre de fois. Tout semble réuni pour arriver à une précision satisfaisante et cependant Nadia n'est jamais satisfaite : « que voulez-vous, mes lettres sont aussi embrouillées que mes idées. »

Sans doute, il y a là un sentiment faux, une illusion du malade qui est toujours mécontent de ce qu'il a fait quoiqu'il semble avoir fait les choses d'une manière à peu près suffisante. Nous aurons à étudier en détail ce sentiment et nous étudierons jusqu'à quel point il est erroné et s'il ne correspond pas à une certaine réalité. Pour le moment, remarquons que ce sentiment du malade à propos de son langage, quoique très exagéré chez ([in'l(|i]os-uns, est en généial assez juste. Cette façon de s'exprimer me parait assez importante, le désir de se confesser, aucune raison

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