CHAPITRE VI
ÉTIOLOGIE DES OBSESSIONS
Fréquence des obsessions. — Causes prédisposantes : Sexe. Age. Professions. Hérédité. Dégénérescence. Tuberculose. — Causes occasionnelles : Émotions morales. États maladifs divers. — Forme des obsessions en rapport avec leur étiologie. — Théorie de l’origine sexuelle des états obsédants.
Fréquence des obssesions. — Il est difficile de savoir exactement si l’obsession pathologique a existé de tout temps, ce qui est probable et surtout quelle était sa fréquence autrefois. Cela tient, nous le savons, à ce qu’elle n’a été séparée que récemment des délires, parmi lesquels elle était confondue. Ce qui est certain, c’est que le syndrome obsession est aujourd’hui partout extrêmement commun ; si commun que, dans une période de dix années environ, nous avons pu en recueillir, pour notre part, au moins quatre cents observations.
Les causes dont il dérive sont prédisposantes ou occasionnelles.
Causes prédisposantes. — Le tableau suivant indique l’âge et le sexe des 260 premiers malades que nous avons eu l’occasion d’observer.
Age et sexe des obsédés. — Statistique portant sur 25o observations.
Hommes. Femmes. Totamc.
De II à i 5 ans.
De i6 à 20 ans.
De 21 à 25 ans. .
De 26 à 3 o ans. .
De 3 i à 35 ans. .
De 36 à 4 o ans. .
De 4 i à 45 ans. .
De 46 à 5 o ans.
De 5 i à 55 ans. .
De 56 à 60 ans. .
De 61 à 65 ans. .
De 66 à 70 ans.
De 71 à 75 ans.
Sexe, âge. — Il résulte de cette statistique que les femmes sont plus sujettes que les hommes aux obsessions dans la proportion de 3:2, et qpie c’est dans la période moyenne de la vie, entre vingt et quarante-cinq ans, qu’on rencontre le plus d’obsédés. Mais la façon dont elle est établie ne fournit aucun renseignement sur l’âge auquel débutent le plus ordinairement les obsessions. Il y aurait cependant un réel intérêt à être fixé sur ce point. Nous avons donc interrogé la plupart de nos malades sur l’époque à laquelle ils ont commencé à éprouver des préoccupations anxieuses,et, ayant obtenu cent fois des réponses précises à ce sujet, nous avons pu dresser le tableau ci-après :
ÉTIOLOGIE
Age où se sont montrées les premières obsessions chez 100 sujets ("27 hommes et 78 femmes).
Hommes. Femmes. Totaux.
De 5 à 10 ans. .... 6
De II à i5 ans. 8
De 16 â 20 ans. 2
De 21 à 26 ans. 4
De 26 à 3o ans. .... 4
De Si à 35 ans. .... o
De 36 à 4o ans. .... i
De 4i à 45 ans. .... o
De 46 à 5o ans. .... i
De 5i à 55 ans. .... i
De 56 à 60 ans. .... o
D’où il ressort clairement que, dans plus de la moitié des cas, les obsessions surviennent dans l’enfance ou dans l’adolescence, avant la fin de la quinzième année, et, dans plus des trois quarts des cas, avant la fin de la trentième.
Professions. — Les professions ne paraissent avoir aucune influence étiologique. Les obsédés appartiennent à toutes les classes de la société. On en rencontre chez les gens riches et chez les pauvres, chez les travailleurs et chez les désœuvrés, chez les intellectuels et chez les mercenaires.
Hérédité. — L’hérédité joue ici un rôle de tout premier ordre. Dans les quatre cinquièmes des cas (100 fois sur 125 observations) on trouve, parmi les ascendants directs ou collatéraux des obsédés, soit des obsédés, soit des aliénés, soit des alcooliques ou Pitres et Régis. i3
des névrosés, ainsi que cela ressort de l’examen du tableau ci-dessous, dans lequel nous avons indiqué à propos de chaque malade, non pas tous les cas de maladies nerveuses connus dans son ascendance, mais seulement l’ascendant le plus proche atteint de la tare névropathique la plus grave ou la plus directement en rapport avec l’obsession.
Si, par exemple, un de nos sujets avait une mère obsédée et un père alcoolique, nous n’avons marqué dans le tableau qu’un seul des deux, naturellement la mère obsédée. Mais si un autre malade avait une mère saine et un père alcoolique, nous avons augmenté d’une unité la rangée correspondant à l’hérédité dissemblable, paternelle, alcoolique.
Influence de L’hérédité d’après l’analyse de loo observations d’obsédés ayant dans leur ascendance des tares névropathiques.
.lO
Aliénés épileptiques ou hystériques. ... i5
Alcooliques.i4
Violents, originaux.. . i4
Aliénés, épileptiques, hystériques, alcooli ques, etc. i8
lOO
Il résulte de la lecture des chiffres relevés dans ce tableau, que les obsessions sont très fréquemment héréditaires et que, plus souvent peut-être que les
Maternelle. .
Similaire^ Maternelle. .
Collatérale. .
! Père ou mère. .
Dissem-
hlahle. j Collatéraux : o des, tantes,
\ cousins, cousines.^
ÉTIOLOGIE
autres psychoses, elles le sont sous la forme similaire. Il y a même des cas où les accidents présentés par les descendants sont identiques à ceux dont ont souffert les ascendants. Ils surviennent au même âge, dans les mêmes conditions, sous les mêmes formes symptomatiques. Une de nos malades, actuellement âgée de soixante ans a, depuis l’âge de vingt-cinq ans, des craintes obsédantes de commettre de mauvaises actions. Sa fille n’a rien présenté de particulier durant sa jeunesse. Elle s’est mariée à vingt et un ans, et à vingt-cinq ans elle a commencé à être obsédée, comme sa mère, par l’idée de mal faire, de se compromettre, d’être compromise. Elle a peur de se rendre cbupable de tous les méfaits dont elle entend parler, de tous les crimes dont elle lit les récits dans les journaux. Nous connaissons une famille où la grand’mère, la mère et la fille ont été successivement atteintes, à partir delà vingtième année, de l’obsession anxieuse de la rage et des poussières. Nous en connaissons une autre où une mère et ses deux filles ont toutes trois la peur de voler, ou, pour mieux dire, la peur qu’on ne les soupçonne d’avoir volé, etc.
Dégénérescence. — La fréquence de l’hérédité rapproche les obsessions des tares névropathiques qui se transmettent par voie dégénérative des parents aux enfants. A ce titre, il est juste de les considérer comme des syndromes constitutionnels intimement liés à l’évolution psycho-physiologique des sujets qui en sont atteints. Mais il faut bien savoir que, dans l’immense majorité des cas, elles ne coexistent pas avec les stigmates physiques habituels de la dégénérescence. La plupart des obsédés ont le crâne bien
conformé, les dents bien implantées, les organes génitaux normalement développés. Ils ne présentent même pas plus souvent que les sujets réputés sains les petits stigmates auxquels on était porté naguère à attacher une importance fort exagérée. C’est ainsi qu’ayant examiné systématiquement chez 5 o de nos obsédés l’état de la voûte palatine, la forme des oreilles et noté l’existence ou l’absence du tremblement des mains étendues dans l’attitude du serment, nous avons obtenu les résultats suivants qui ne different pas sensiblement de ceux qu’on obtient en pratiquant les mêmes recherches sur des sujets jouissant de tous les attributs d’une bonne santé physique et morale.
Examen des petits stigmates physiques de la dégénérescence chez 5o malades atteints d’obsessions constitutionnelles.
! Normale. . . . . . 24
Voûle palatine. . . . 0**™''*' ' ' ' ' '
j Cireuse.b
l A. exostose palatine. . 4
! Normales . . . . . 87
A lobule adhérent. . . 5
Déformées.8
Tremblement des mains.i Existant.24
\ Absent.26
Tuberculose. — Dans certains cas, qpi ne nous avaient pas frappés tout d’abord, mais qui méritent d’attirer l’attention, nous avons constaté des relations entre l’obsession et la tuberculose.
Le plus souvent, il s’agissait d’obsédés ayant des ascendants tuberculeux. Trois fois les obsédés euxmêmes étaient tuberculeux et, chaque fois, il exista
ÉTIOLOGIE
une sorte de balancement très net entre le trouble psychique et les accidents pulmonaires.
Dans un cas même, nous nous trouvâmes chez un jeune homme de quatorze ans en présence d’une véritable névrose d’angoisse aiguë avec phobie obsédante de la maladie, de la rage, de la mort par contamination, lavages incessants, etc., qui disparut et guérit rapidement à notre grande surprise, mais fut remplacée par une poussée rapide de tuberculose pulmonaire qui, jusqu’alors, était restée simplement suspecte.
Causes occasionnelles. — Dans un certain nombre de cas, les obsessions débutent insidieusement. Les sujets qui en doivent être atteints sont dès leur enfance inquiets, scrupuleux, émotifs. Ils arrêtent involontairement leur pensée sur des idées insignifiantes, qui les préoccupent outre mesure. Peu à peu ces idées parasites s’imposent impérieusement à leur attention ; elles s’accompagnent d’une inquiétude anxieuse de plus en plus pénible ; finalement et par des transitions insensibles, elles deviennent franchement obsédantes.
Les choses se passent ainsi chez quelques malades à hérédité similaire. Mais, dans la plupart des cas, l’obsession apparaît autrement ; elle se développe brusquement à la suite d’un événement accidentel qui joue le rôle de cause déterminante. Cet incident est en général peu important. Il ne serait pas capable de causer à lui seul des perturbations psychiques chez des sujets non prédisposés. Mais chez des personnes en état d’imminence émotive, il fournit à leurs tendances innées l’occasion de se manifester sous une forme morbide persistante.
Les événements susceptibles de provoquer ainsi l’apparition des obsessions sont le plus souvent des chocs émotionnels, plus rarement des états maladifs à action déprimante. Nous avons dans le tableau suivant relevé leur nature chez i lo de nos malades.
Causes occasionnelles relevées dans iio cas d’obsessions.
Émotions raies : 70
Scrupules religieux. Crainte d’avoir fait des
confessions incomplètes, etc.
Mort ou maladies de parents ou d’amis. .
Accidents survenus à des tierces personnes Récits terrifiants (revenants, fantômes).
Vue de chiens enragés ou présumés tels. .
Vue d’épileptiques.
Vue de fous.
Vue de malades divers.
Querelles de famille.
Projets de mariage..
Soucis d’affaires..
Préoccupations conjugales.
Craintes de grossesse redoutée.
États maladifs divers : 4o cas ’
Opérations chirurgicales subies par les malades.
Maladies vénériennes ou cutanées. .
Excès de travail et fatigue. . .
Maladies diverses infectieuses (fièvre typhoïde, rougeole, influenza).
Accidents nerveux servant de base aux obsessions (vertige, lipothymie, engourdissement des membres, etc.).
Grossesse, état puerpéral.
Ménopause.
ÉTIOLOGIE
Émotions morales. États maladifs divers. — Par Fénumération qui précède, on voit que ce sont les émotions morales vives qui déterminent le plus souvent l’apparition des obsessions. On les observe dans près des deux tiers des cas, et, dans le troisième tiers, elles ne sont probablement pas sans influence, car lorsqu’un sujet devient obsédé à la suite d’une opération chirurgicale, d’une maladie vénérienne ou d’une fièvre typhoïde, on peut légitimement se demander si la peur du bistouri, de la vérole ou de la mort n’a pas plus contribué au développement de l’obsession consécutive que les modifications organiques dues à l’intervention opératoire, à l’infection syphilitique ou à l’empoisonnement typhique.
Parmi les états émotifs qui déterminent les obsessions, il faut signaler d’une façon toute spéciale les préoccupations religieuses. Elles sont surtout nocives dans le jeune âge, au moment où la sensibilité morale est très vive et insuffisamment refrénée par la raison. Précisément à cette période de la vie, les enfants de nos pays sont soumis à une redoutable épreuve, celle de la première communion ; les sermons et les pratiques de déA'^otion qui précèdent cet acte surexcitent violemment leur imagination et deviennent souvent, chez les prédisposés, le point de départ d’obsessions mystiques ou scrupuleuses.
Les autres émotions provocatrices sont très variées. La peur est de beaucoup la plus fréquente, surtout celle qui résulte de la vue de morts ou de malades. Mais des préoccupations persistantes, des soucis d’affaires ou de ménage, dans lesquels la peur n’intervient pas, peuvent aussi déterminer des obsessions.
Notons en passant que, dans deux de nos cas, les émotions déterminantes nous ont paru dériver de rêves terrifiants. Rappelons aussi que Fimitationpeut, quelquefois, donner naissance à des obsessions et qu’il y a des phobies à deux comme il y a des folies à deux. L’un de nous a récemment appelé l’attention sur les faits de ce genre dans un travail signalé plus haut.
Forme des obsessions en rapport avec leur étiologie. — La nature des idées obsédantes est habituellement commandée, au moins pendant un certain temps, par la nature des émotions qui les ont provoquées. Si celles-ci sont d’ordre religieux, les obsessions ont le caractère mystique ou sacrilège* les phobies de la folie, de la rage, du crime, etc., naissent ordinairement à la suite de chocs émotionnels déterminés par la vue d’un fou, la rencontre d’un chien enragé ou prétendu tel, le récit des méfaits ou de l’arrestation d’un malfaiteur, etc.
Une fois constituée, l’obsession peut conserver invariablement son caractère primitif. Ou bien à l’idéemère se substitue une idée nouvelle dérivée de la première soit par analogie, soit par contraste. Nous avons assez longuement parlé dans le cours des chapitres précédents de ce mode de substitution pour qu’il soit inutile d’y revenir ici.
D’autres fois, l’obsession se modifie en s’étendant par cascades de raisonnements successifs à des objets plus ou moins directement en rapport avec l’idée obsédante originelle.
En voici un exemple très démonstratif :
ÉTIOLOGIE
Observation xlv.— Phobie dubois dérivée de la crainte obsédante de compromettre des innocents. — M® X..., 34 ans, fille depèreet de mère alcooliques, assiste par hasard, à l’âge de 28 ans, à une audience de cour d’assises où l’on jugeait une de ses voisines accusée d’un Vol perpétré à l’aide de faux. Elle fut très émue de la pompe du tribunal, de l’attitude contrite de l’inculpée, de la fermeté du réquisitoire, de la sévérité de la condamnation. Elle sortit du palais de justice avec l’idée obsédante qu’il serait bien malheureux qu’un innocent pût être accusé, jugé et condamné comme l’avait été sa voisine, et cette idée la tourmente seule pendant plusieurs mois. Au bout de ce temps elle se compliqua de la phobie des crayons et des plumes, parce que, pensait-elle, avec ces objets il serait possible d’écrire, même sans le vouloir, des dénonciations exposant des innocents à des poursuites judiciaires. Un peu plus tard la phobie s’étendit à tous les objets en bois et aujourd’hui la malade a peur de toucher ou même de voir des chaises, des tables, des poutres, des arbres, etc., parce qu’avec ces objets on pourrait fabriquer des crayons ou des porte-plumes, et avec ces crayons ou ces porteplumes écrire des phrases compromettantes pour des innocents.
Le fait suivant est plus démonstratif encore.
Observ-ation xlvi. — Obsession de la folie et du suicide dérivant de la phobie de la rage. — Un bon curé de village, âgé maintenant de cinquante ans, fils de névropathes invétérés, et ayant présenté lui-même quelques accidents hystéro-neurasthéniques, est en proie depuis quatre ans à des obsessions qui le tourmentent horriblement.
Il a commencé par avoir la phobie de la rage, qui débuta dans les circonstances suivantes ;
Un enfant de sa commune ayant été mordu par un chien enragé, succomba quelque temps après avec les
symptômes classiques de la rage. Durant sa maladie, il témoigna au curé une grande affection. Il le réclamait sans cesse et ne se trouvait bien que dans ses bras. Le malheureux ecclésiastique assista ainsi, dans des conditions particulièrement émouvantes, à l’agonie et à la mort du petit enragé. 11 en fut très impressionné. Le lendemain de la mort de l’enfant, il s’aperçut qu’il avait au doigt une petite écorchure. Il se mit alors en tête que cette écorchure avait été souillée par la bave de l’enfant et s’imagina qu’il allait mourir enragé. Gela devint une idée fixe sans cesse présente à son esprit, une obsession des plus angoissantes. Sous son influence, il n’osait plus se regarder dans un miroir pour se raser, de crainte de se voir avec les yeux hagards et les lèvres baveuses d’un enragé.
Cependant le temps passait, la rage ne se développait pas et l’obession conservait toute son intensité. Alors le malade se dit: « Il n’est pas impossible que j’aie contracté la rage ; mais il est bien certain que mes craintes sont exagérées. Un homme sain d’esprit attendrait patiemment les événements. Si je suis si ému, c’est que je suis sur la voie qui conduit à la folie. » Alors, la crainte de la folie devint l’ohsession principale.
Quelques mois après, une idée nouvelle surgit. « Les fous, se dit le curé, se suicident souvent. Si j’allais me suicider ! » Et pour éviter ce malheur, il se mit à vivre enfermé dans son presbytère, fuyant la vue et repoussant la pensée de tous les objets qui pourraient servir à se donner la mort, des fusils, des couteaux, des cordes, etc., etc. Quand il est obligé de sortir, il éprouve des tourments pénibles : en passant près d’une rivière, il a peur d'avoir l’envie de se jeter dedans; s’il voit une locomotive, il songe avec terreur qu’il pourrait se faire écraser volontairement par elle, etc., etc.
ÉTIOLOGIE
Quelquefois l’obsession s’étend ainsi de proche en proche jusqu’à devenir un état de panophobie dans lequel tout excite l’émotivité pathologique du sujet. C’est ainsi qu’un de nos malades, après avoir assisté à la mort de son père, fut obsédé par la recherche anxieuse de ce qu’il aurait dû faire pour éviter ce malheur, puis, par gradations successives, de la peur de mourir subitement, de la peur de tout ce qui peut transmettre des maladies, de la peur des microbes et des poussières susceptibles d’en contenir, de la peur de toucher des malades ou des objets ayant été en contact avec des malades, delà peur de devenir un agent de contagion, etc.
Les faits de ce genre sont loin d’être rares. Ils sont peut-être plus communs que ceux dans lesquels l’obsession reste indéfiniment limitée à l’objet sur lequel elle s’est fixée à son origine.
En résumé, l’hérédité est la grande cause prédisposante des obsessions. Les circonstances occasionnelles sont secondaires : elles ne font que fixer dans une forme spéciale les manifestations de l’émotivité pathologique qui est à la base de toute obsession, idéative ou phobique.
Théorie de l’origine sexuelle des états obsédants. —^ Freud dont nous avons eu si souvent, dans les chapitres précédents, l’occasion de citer et-d’utiliser les intéressantes recherches sur la symptomatologie des états obsédants, Freud, disons-nous, s’est efforcé d’introduire dans la science une notion nouvelle sur l’étiologie de ces états.
D’après lui, la névrose anxieuse avec ses symptômes essentiels : les phobies et les obsessions, recon-
naîtrait pour cause principale, sinon exclusive, l’accumulation incomplètement satisfaite de l’excitation génésique. Elle aurait presque toujours pour origine des pratiques irrégulières de l’acte vénérien : le coït réservé des ménages désireux de ne pas augmenter leur progéniture, les caresses frustes des fiancés, l’impuissance relative des maris dont les érections insuffisantes ou les éjaculations trop rapides ne permettent pas à la femme d’aboutir au spasme voluptueux. L’abstinence provoquée par le veuvage, la suppression brusque d’babitudes anciennes de masturbation auraient souvent le même effet. Freud a développé ses idées sur ce point dans son premier travail de 1896 sur la névrose anxieuse. Il les a reproduites un peu plus tard, sans en atténuer l’expression, dans un mémoire sur les obsessions et phobies publié dans la Revue neurologique : « La névrose anxieuse, répète-t-il dans ce mémoire, est d’origine sexuelle... Son étiologie spécifique est l’accumulation de la tension génésique provoquée par l’abstinence ou l’irritation génésique fruste. »
Certains auteurs partagent sur ce point les idées de Freud. Tschisch^ a observé dix-sept malades (il hommes et 6 femmes) indemnes de tares héréditaires, non alcooliques, chez lesquels la pratique longtemps continuée du coït interrompu paraît avoir été la seule cause des troubles morbides. Quelquesuns de ces malades ayant renoncé sur les conseils de leur médecin à cette pratique, se rétablirent rapide-
I. Tschisch, vie Congrès de la Société des médecins russes à Kiew, 1896.
ÉTIOLOGIE
ment. Gattel ^ étudiant à la clinique du P'' Krafft- Ebing, à Vienne, cent malades atteints de névroses diverses dont quarante-quatre de névrose d’angoisse pure, a pu relever, dans la majorité des cas, Puiie ou l’autre des irrégularités de la vie sexuelle signalées par Freud. En France, Tournier a fait les mêmes constatations^.
D’autres observateurs ont abouti à des conclusions différentes. Lôwenfeld pense, comme nous, que les obsessions anxieuses ont habituellement pour cause prédisposante l’hérédité et pour cause occasionnelle un choc émotif accidentel, généralement une peur. Hartenberg qui a soigneusement étudié la question de l’étiologie sexuelle de la névrose d’angoisse, résume son opinion dans les termes suivants :
cc Pour ma part je dois avouer que je n’ai pas rencontré dans rhlstoire de mes malades cette action absolument spécifique de l’irrégularité sexuelle. Dans les cas de névrose d’angoisse typique, conforme en tous points à la description de Freud, je n’ai pu malgré mes recherches et mon insistance, retrouver toujours à l’origine de l’affection un besoin sexuel insatisfait.
« Mais si je n’ai pas trouvé la névrose d’angoisse produite dans tous les cas par une cause sexuelle, j’ai observé, en revanche, des cas où une cause sexuelle produisait la névrose d’angoisse. J’ai vu, comme les auteurs déjà cités, tantôt l’abstinence, tantôt le coït interrompu donner
1. Gattel, Ueber die sexuellen Ursachen der Neurasthénie und Angstneurose. Berlin, 1898, cité par Hartenberg, Revue de médecine, 1901, p. 620.
2. Tournier. Essai de classification étiologique des névroses. Arch. de TAnthrop. crim., janv. 1900.
naissance à la névrose. D’ailleurs les faits de ce genre ne sont pas rares en littérature médicale et ont été signalés depuis longtemps par de nombreux auteurs. Tels sont : BouchutS Peyer^, Eulenburg^, E.-L. Crutchfield J. -A. DE Armand®, Tschisch®, Lôwenfeld Havelocr- Ellis Féré^, qui dans son dernier ouvrage écrit: «-Le coït incomplet, les fraudes matrimoniales sont fréquemment, aussi bien chez l’homme que chez la femme, mais surtout chez cette dernière, la cause déterminante d’une excitabilité nerveuse qui se traduit par des émotivités morbides de formes les plus diverses. Le coït réservé joue un grand rôle dans la production de la neurasthénie et en particulier de la neurasthénie sexuelle ; si l’effet n’est pas constant, il ne peut être nié »