‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 54 sur 114 · Hartenberg, Les timides et la timidité. Ghap. IL · texte numérisé non relu

Hartenberg, Les timides et la timidité. Ghap. IL

l’obsession de la rougeur

expérimentale n’a fait là que confirmer, nous semblet-il, un fait déjà suffisamment établi par la clinique.

Mais cela ne prouve pas que l’éreuthophobie soit un phénomène intellectuel, car ce que provoquent les expérimentateurs chez leur malade, ce n’est pas une simple idée, c’est une appréhension, une crainte, c’està-dire une. idée émotive, une éihotion. Et rien ne prouve que si on pouvait réaliser l’expérience en sens im^erse, faire rougir d’abord le sujet sans le faire penser, on ne provoquerait pas de même consécutivement une idée émotive en rapport avec cette rougeur. Qu’on se rappelle les curieuses expériences chez les hystériques en état d’hypnose, chez qui la provocation d’une attitude détermine l’état mental correspondant.

Au surplus, à l’appui de cette opinion que l’idée obsédante, dans l’éreuthophohie, est hien plus influencée par la disposition à la rougeur émotive qu’elle ne l’influence elle-même, nous signalions déjà, on l’a vu, dans notre premier travail, que l’intensité de l’ohsession variait suivant que les changements atmosphériques rendaient la tendance à rougir plus ou moins grande et que lorsque celle-ci venait à cesser à la longue, l’obsession cessait aussi. On lira avec grand intérêt ce qu’écrit à ce, point de vue un de nos sujets dont nous rapportons plus loin l’histoire et qui s’est analysé avec une très rare pénétration. Il y a là une confirmation complète, absolue de notre manière devoir. Après s’être si bien observé, le malade conclut, comme nous, que « l’érêuthophobie, maladie intellectuelle, a pour point de départ, pour cause, le trouble vaso-moteur, affection physiologique » ; en d’autres

termes que, dans l’obsession de la rougeur, l’élément intellectuel est subordonné à l’élément émotif, l’idée à l’émotion.

Mais nous n’insistons pas sur ces faits et nous croyons que les recherches expérimentales, très intéressantes, que nous venons d’indiquer sont à continuer parallèlement avec les études cliniques et psychologiques.

Un dernier point. Nous nous sommes gardés, en ce qui concerne la pathogénie de l’éreuthophobie, d’émettre une théorie quelconque, nous bornant à constater que Morel faisait déjà en 1866 du cc délire émotif », c’est-à-dire des obsessions, une névrose du système nerveux ganglionnaire, et que cette opinion paraissait trouver un nouvel appui dans le mécanisme de réreuthophobie. M. Soury, lui, adopte la manière de voir de Bechterew qui voit dans l’éreuthophobie une excitation des centres corticaux vaso-dilatateurs qu’il a décrits avec Misslawski dans la partie externe du segment antérieur du gyrus sygmoïde

On comprend que nous ne voulions pas discuter cette hypothèse. Nous ferons simplement remarquer que la rougeur, dans l’éreuthophobie, est liée à tout un ensemble de phénomènes d’angoisse, communs d’ailleurs, à des degrés divers, à toutes les obsessions et que la totalité de ces phénomènes si variés trouve bien mieux son explication dans la seule action du grand sympathique, qui les tient tous sous sa dépen-

I. Bechterew und Misslawski, Ueber den Einfluss der Grosshirnrinde auf den Blutdruck und die Herzthüligkeit. Neürologisches Centralblatt, 1886, p. igS, 5.

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dance que dans la théorie, si incertaine ici, des localisations cérébrales. D’autant mieux que la rougeur, si les expériences de MM. Vaschide et Marchand sont exactes, pourrait correspondre tout aussi bien dans ces cas à de la vaso-constriction qu’à de la vaso-dilatation.

Observation xliv (i).— (Communiquée par M. leD''V. Dubourdieü). —V. L..., 23 ans, étudiant, très intelligent, instable, pessimiste, nerveux, impressionnable, sujet aux palpitations, est atteint d’éreuthophobie. Il décrit ainsi lui-même sa maladie :

« Je me souviens d’avoir toujours eu beaucoup de sensibilité. La plus petite satisfaction accordée à mes désirs d’enfant me comblait de joie, la plus petite contrariété me causait une intense douleur. Est-ce que ces diverses émotions se traduisaient par une rougeur du visage ? Il est possible, mais je n’en avais pas conscience C’est vers l’âge de douze ans qu’est apparue chez moi cette crainte de rougir et ces rougeurs sans motif. Mon sens génésique était déjà éveillé depuis trois ans. C’est à neuf ans, au collège, que j’ai reçu l’initiation onanique, A douze ans, c’est-à-dire à mon entrée au lycée de X..., je pratiquais ces habitudes, mais d’une façon assez modérée. J’ai connu la femme dans le courant de ma seizième année, pendant laquelle je faisais ma rhétorique. Ces époques de ma vie génitale n’ont été marquées d’aucun changement dans ma maladie.

J’ouvre une parenthèse Vous me demandez mon état d’esprit lors de ma première communion ? Parfait, au point de vue catholique. Au sujet des rapports que cela peut présenter avec ce qui nous occupe, sachez que long-

I. Nous nous bornerons à donner à titre d’exemple une de nos observations d’obsession de la rougeur, la plus typique.

temps avant et quelque temps après la communion, je m’abstins de toute pratique solitaire et que ma maladie n’était pas encore déclarée. Comme ma maladie est restée identique depuis son apparition, je passe sur ma vie de lycée, et je vais la décrire dans ses généralités en prenant des exemples de ses manifestations dans les cinq dernières années.

Sachant ma facilité extraordinaire à rougir, jesuis obsédé par cette idée : a Je vais rougir. » Cette idée me suit partout, me tenaille le cerveau et suffit à elle seule à me faire rougir, sans qu’il soit besoin de l’intervention d’une personne étrangère, d’une circonstance extérieure. Pourtant, si je suis seul, dans ma chambre, cette idée est insuffisante. Il faut que je sois dans la rue, avec d’autres personnes, en un mot, en un endroit où ma rougeur puisse être remarquée. Exemple : Je suis seul, je traverse une rue. Tout à coup, à 20 mètres «n avant, j’aperçois un groupe de personnes arrêtées qui regardent passer la foule. Il se peut que cela me laisse indiflérent. La plupart du temps, l’idée surgit et me frappe d’un choc: « Tu vas rougir. » Et si je n’ai pas le temps de passer avant que le rouge me soit monté au visage, je rougis. Si j’ai le temps, si je ne suis pas aperçu, le sentiment d’une délivrance me soulage, dissipe l’angoisse, et le ce phare » s’éteint au moment où il commençait à s’allumer. Il m’arrivera de me détourner de mon chemin, de passer par une rue, de revenir sur mes pas, de faire semblant de lire un journal de très près pour me cacher.

Je m’imagine toujours qu’on me regarde, qu’on m’examine, que je suis l’objet d’une attention malveillante. Presque continuellement, je ressens dans la région précordiale une douleur légère et sourde, une gêne. Quand l’accès va se produire, cette gêne devient de l’angoisse. Il me semble qu’on me serre le cœur, et en même temps je l’entends battre violemment, à coups précipités. Je rougis.

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Alors les mains deviennent moites, j’étouffe (il me semble que mon col est trop petit, m’étrangle'), je ressens des picotements derrière la nuque, aux oreilles, mes idées se brouillent, je ne sais plus exactement ce que je dis, ce que je fais. J’ai envie de fuir, de rentrer sous terre. Peu à peu, je me calme, je ressens une grande fatigue, je suis déprimé, abattu, physiquement et moralement. Il me vient l’envie de me saouler, de perdre connaissance, de me reposer, de mourir.

L’accès que je viens de décrire est un accès aigu. Généralement, il est moins fort. Il existe à tous les degrés. Vous citer des faits, des circonstances ? Inutile. Partout, toujours, cette idée me menace. Vais-je dîner chez une personne? C’est un supplice si j’ai la lumière dans les yeux. A table, s’occupe-t-on de moi ? je rougis. Ne s’en occupe-t-on pas ? Je rougis aussi. Au café, la même chose. Avec des hommes, je rougis. Avec des femmes, je rougis.

Maintenant, quelles influences peuvent agir sur moi ? Au milieu de la foule, je souffre beaucoup. L’idée que je ne pourrai me dégager, fuir, que forcément on me verra rougir, amène précisément la rougeur. La température? J’aime l’été avec beaucoup, beaucoup de soleil. Je ne passe pas à l’ombre. Les temps gris, doux, me mettent dans des états impossibles. (Il est vrai qu’il y a autre chose que cette peur de rougir.)

Lajoie? favorable. La tristesse'? défavorable. Lafeoisson? sur le moment, favorable ; — après, augmente le mal. Je n’ai suivi aucun traitement. J’ai pris du bromure pendant quelques jours ; j’ai fait de l’escrime avec douches après la séance ; j’ai fumé deux fois de l’opium. D’autres ennuis, des chagrins sont venus interrompre ces petits essais. Pour oublier, je buvais, et l’absinthe en deux jours détruisait le travail de quinze jours.

Moyen moral : très réellement je méprise la plupart des gens. J’ai essayé de me ser\'ir de ce sentiment pour

m’empêcher de rougir. Je me disais : « Bête ! qu’est-ce que tous ces gens peu\ent bien te faire ? Tu t’en fiches, n’est-ce pas? Tu n’as pas besoin de te troubler devant eux, etc. » Très imparfait le moyen ! Il m’a bien réussi quelquefois. En général, tout en me répétant : « Tu les méprises, » je n’en rougis pas moins. A quoi bon m’étendre plus longuement là-dessus? Je réponds brièvement à vos questions dernières. Quand je souffre physiquement du cœur, je rougis plus facilement et plus souvent. Je suis très ennuyé de ma maladie, et je donnerais tout ce que je possède pour guérir ou tout au-moins pour être amélioré. A un moment où d’autres chagrins augmentaient ma lassitude, elle est entrée pour une certaine part dans un acte de désespoir ^.

Là s’arrêtait l’observation de L... au moment où nous l’avons publiée en i8g6. Depuis, il nous en a adressé lui-même un complément, tellement intéressant que nous n’bésitons pas à le reproduire intégralement ici.

L’affection dont je suis atteint étant continue est liée à toute mon existence. Je la retrouve partout. Son influence se mêle à toutes les autres influences qui déterminent ma façon de penser, de sentir, d’agir. Je serai donc obligé de faire intervenir ces autres influences pour les comparer. Votre sagacité vous indiquera l’importance qu’il faut accorder à mon éreuthophobie.

Cette affection est caractérisée : i“ par une facilité extrême de rougir ; 2“ par une crainte de rougir qui peut à certains moments offrir les signes de l’obsession. Je ne peux préciser la date de son apparition. Autant que ma

I. Le malade fait allusion à une tentative de suicide qu’il a accomplie dans une maison publique, pendant qu’au même endroit, à côté de lui, un de ses cousins se donnait la mort.

L OBSESSION DE LA ROUGEUR

mémoire est exacte, elle remonte à ma première année d’internat du lycée. En tout cas, mon attention n’a été attirée qu’à cette époque. Je ne retrouve alors que la facilité de rougir, sans préoccupation dans l’intervalle des rougeurs.

L’alfection est allée croissant, — c’est-à-dire que les circonstances qui provoquaient les rougeurs devenaient plus nombreuses—jusqu’en 1889. Mais, dès l’année i 885 - 86, s’ajoutait un élément nouveau — la conscience de ma facilité à rougir, puis la peur de rougir, qui suffisait parfois, non toujours, à provoquer l’afflux du sang au visage. A partir de 1889 (date qui marque mon entrée dans la vie d’étudiant) l’affection reste stationnaire pendant quelques années. Elle semble décroître depuis 93-94. Je m’explique sur le sens que je donne au mot déci'oître. Cette affection est continue, mais avec des périodes de crises suivies de périodes d’accalmie relative. Ces deux périodes sont différenciées par le caractère de plus à moins. Elle est donc non intermittente, mais rémittente. Dans la période d’accalmie, je rougis moins souvent, je me ressaisis plus facilement, j’arrive plus aisément à faire avorter le « phare ». J’en ai conscience, je me sens plus d’assurance, je pense moins et même pas à ma facilité et à ma peur de rougir. Les périodes de crises sont très variables comme fréquence, comme durée, comme intensité. Leur apparition se fait, pour ainsi dire, brusquement, du jour au lendemain. J’en suis averti par un état intérieur indéfiaissable, mais clair pour moi, état qui est un symptôme, non un prodrome. Eh bien ! quand je dis: l’affection est en décroissance, je veux dire que, d’une façon générale, les crises sont moins longues, moins fréquentes, moins intenses. Je me comparerai à un convalescent qui subit des rechutes, mais finit par triompher du mal et poursuit sa marche progressive vers la bonne santé.

Pitres et Régis.

En novembre 1896 je suis venu habiter Paris. Il y a donc quatre mois. Je constate une amélioration. Je rougis moins souvent, et à part quelques jours isolés, je n’ai pas ressenti l’obsession de la rougeur.

Analysons maintenant quelques cas types, c’est-à-dire analysons mon état physique et mon état psychique avant, pendant et après mon accès de rougeur, indépendamment de ses causes et des circonstances extérieures qui l’accompagnent.

I®'' type, brusque, rapide, intensif. — Rien à dire sur « avant )>. Je ne pense à rien, ou je lis un journal ou je regarde une personne, “un objet. — Je suis à l’état neutre. Le choc se produit. Une bouffée de chaleur, un flot de sang au visage. Mon cœur bat fort et vite. Je l’entends, je ne souffre pas, je ne le sens pas. Je me raidis, je me contracte ; des épingles me piquent la nuque, le front ; les mains deviennent moites, les yeux humides, voilés. Parfois je me trouble, je dis des bêtises, je parle à tort et à travers, je tousse, je cherche à fuir. Souvent je reste maître de moi. J’entends bien ce qu’on me dit et y réponds tranquillement. L’accès ne dure pas, mon cœur se calme, mon visage reprend sa coloration habituelle, immédiatement, ou après avoir passé par une phase de pâleur ; les troubles psychiques disparaissent. Je ressens un soulagement, une sorte de fraîcheur agréable après ce bouillonnement intérieur. Je suis vacciné pour un moment. Je sens (idée ? sensation P probablement les deux) que je ne rougirai pas de dix, quinze minutes. En général le trouble psychique n’est pas prolongé.

2® type, lent, insidieux, intensif. — Le plus terrible. Je sens au plus profond de mon moi sourdre une angoisse. Je sais çe que cela veut dire. J’entre en lutte. Je commence par essayer de ne pas y songer. Je cherche à effacer de mon esprit, de ma mémoire, tout ce qui, mot ou objet, peut rappeler de près ou de loin la rougeur. Je me

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bouche mentalement les yeux et les oreilles. Impossible. Si je suis en compagnie, alors je parle, je m’étourdis. Si le sujet de conversation s’y prête, je m’emballe, je feins l’indignation, la colère, afin qu’on se trompe sur la cause de ma rougeur. Mais, comme je suis d’ordinaire froid, glacial, disent certains, on s’étonne, et mon stratagème tourne contre moi. Si je suis seul, j’emploie les moyens que vous connaissez déjà, communs probablement à tous les malades de mon espèce : je ne les énumérerai donc pas. Tous mes efforts sont inutiles. Je tente le dernier: je me contracte tout entier, en retenant ma respiration. Après quelques secondes, une demi-minute, une minute, je me sens vaincu. Alors, une chaleur me prend aux mains, au ventre, puis monte, monte, envahit le cœur qui se met à battre à coups redoublés, et enfin le visage, les joues, le front, le cou, sournoisement, lentement, petit à petit, jusqu’à l’ensoleillement parfait. Pointes d’aiguilles, fourmillements, sueur, troubles delà vue, affolement, rien ne manque. C’est un supplice. Il faut toute la concentration de la volonté pour continuer à marcher, à rester assis sous le regard des gens, pour ne pas enfiler la première porte venue. Disparaître, disparaître, c’est le seul but, c’est l’idée maîtresse, qu’on a peine à dominer.

Maintenant, l’accès est passé. Le visage encore angoissé est pâle. L’abondante transpiration provoque un refroidissement du corps fatigué. Le cœur seul rappelle qu’il existe par des battements douloureux. Mais ce qui domine la scène, c’est une lassitude immense, un affaissement moral. Cet état de coma psychique persiste plus ou moins longtemps, selon les circonstances extérieures. Ce qui sert de révulsif, c’est le souvenir de l’affection qui provoque une douleur aiguë et vous réveille. Deux cas peuvent se produire : on pleure ; une espèce d’attendrissement sur soi-même,'une profonde commisération pour ce moi destiné à être toujoixrs malheureux par cette

maladie s’emparent de vous et la crise se résout en larmes. — On ne pleure pas ; les nuages sont con- ' densés, mais ne crèvent pas. Le ciel reste noir, menaçant pendant un ou plusieurs jours. C’est une tristesse poignante, parfois dangereuse, qui fait naître des idées de suicide, peut même provoquer l’acte.

Vous le voyez, il y a un bouleversement total de l’être.

Entre ces deux types d’accès et l’état normal s’échelonnent tous les intermédiaires, dans lesquels c’est tantôt le trouble vaso-moteur, tantôt le trouble psychique, qui prédomine ou existe seul, et avec une intensité variant du maximum à un minimum appréciable au sujet seul.

Quelles sont les conséquences physiques et psychiques produites sur moi par ces deux éléments, facilité et peur de rougir? Elles me semblent difficiles à isoler. Car toute modification passagère ou permanente de l’organisme et du moi d’un individu étant le résultat d’une foule de causes, il est malaisé d’attribuer un quotient exact à chaque facteur.

1° Domaine physique. — Je n’ai jamais constaté de troubles cérébraux ou spinaux. — J’ai des palpitations cardiaques. — Je ne crois pas que ces palpitations aient pour cause première l’éreuthophobie. Elles existeraient sans elle ; mais il est certain pour moi que l’éreuthophobie a entretenu et développé cette névrose, par l’ennui’continuel qu’elle a provoqué. Rien à dire sur les autres appareils organiques.

2° Domaine psychique. — C’est là que sont les ravages.

J e fus ce qu’on appelle « un enfant sensible », non pas qu’un rien me fit rire .ou pleurer, non pas que mes impressions s’extériorisassent impulsivement, au contraire, mais je ressentais vivement, surtout les nuances. Cette sensibilité s’est développée parallèlement à l’éreuthophoble ; vers 1894. elle était presque maladive.

Ma volonté s’est plutôt renforcée. Je l’explique par

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l’exercice continuel auquel elle se livrait pour me faire agir, malgré la peur de rougir. L’intelligence passive, celle qui me permet de lire, d’étudier, d’assimiler est intacte.

L’intelligence active, la pensée personnelle, le moi, est le plus frappé. Et là, l’influence de l’érenthophobie est indiscutable. Suis-je en période d’accalmie? Bien que ma philosophie ne varie pas, que mes opinions sur la vie et les hommes soient les mêmes, je prends un certain plaisir à la vie sociale, à la fréquentation du monde. Je sors, je vais au théâtre, j’échange mes idées avec quelques amis en des causeries soit légères, soit sérieuses, mais souriantes. En un mot, je suis capable d’entrevoir la joie de vivre. Suis-je en période de crise? Le levain pessimiste fermente, la vie m’apparaît comme radicalement mauvaise. Mes jugements sont empreints de cette conception désespérée que la seule réalité, c’est le mal, c’est la souffrance. Je m’enferme dans ma chambre, je fuis toute société, les figures humaines me font horreur, je rêve d’aller habiter quelque solitude absolue, de me perdre dans le néant, mon cerveau suinte l’ennui.

11 y a quelques années, ces états d’âme de détresse étaient si fréquents, si pénibles, et l’alcool est un si mauvais donneur d’oubli, que j’accomplis un acte qui devait me délivrer pour toujours.

Aujourd’hui, mes idées étant les mêmes, mes états d’âme sont moins aigus. Et j’attribue cela à la diminution de l’éreuthophobie qui, ne m’obsédant pas, me laisse m’oublier et me mêler aux. autres.

Quelles sont maintenant les circonstances qui influent sur ma facilité à rougir, qui réveillent ma phobie ?

Aucune n’a le pouvoir de déterminer un accès partout et toujours. Ce n’est pas une circonstance, mais un ensemble de circonstances qui la déterminent. Elles viennent des personnes qui m’entourent, dumibeu, delà lumière.

de la température et aussi de mes dispositions physiques et morales.

Quelques exemples :

Je n’ai pas peur des foules, pourtant je les évite parce que je les trouve bêtes, sentimentales ou méchantes, et parce que mon éreuthophobie me les fait redouter. En général, la présence de nombreuses personnes me gêne, éveille la phobie et provoque facilement le phénomène de la rougeür. Mais si mon attention est fortement attirée ‘ ou si je me sens bien perdu en elle de façon qu’on ne me remarque pas si je viens à rougir, je suis tranquille et je ne rougis pas. L’effet est encore le même si toute une foule est pour ou contre moi. J’ai présidé des réunions, j’ai discuté contre une assemblée. Si je rougis, je n’y fais pas attention. Caj alors, je sens une force qui me soulève, orgueil ou colère, instinct de combativité. En résumé, dans les circonstances extraordinaires, terribles, joyeuses ou solennelles, j’oublie pour ainsi dire mon éreuthophobie, je rougis moins.

Autre exemple : je suis invité à dîner, ma préoccupation est de savoir si j’aurai de la lumière dans les yeux. S’il en est ainsi, je ne cesse de me dire : Ne rougis pas, tu vas rougir, etc., et je rougis beaucoup, qu’on me parle ou qu’on ne me parle pas. Cependant si une discussion intéressante s’engage, à laquelle je puis prendre part, je me lance, je m’oublie et ne redoute plus d’attirer l’attention sur moi. Si je tourne le dos à la fenêtre, si les rayons de la lampe sont tamisés par un abat-jour, je suis rassuré. La rougeur est rare, accidentelle, sans préoccupation.

Un dernier exemple : l’abord d’une femme m’est une épreuve. Je ne redoute pas la femme : j’en ai fréquenté plus qu’il ne faut pour être habitué à son contact. Je la dédaigne assez pour n’êlre pas troublé comme par l’abord d’un homme supérieur. Et pourtant, si je veux accoster

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une femme, il me faut réunir, concentrer mes forces volontaires et agir brusquement, ce qui me rend parfois brutal. Pourquoi? Parce que j'ai peur de rougir devant elle. J’abrège: les fortes chaleurs, les froids intenses me sont favorables ; les temps gris et doux néfastes. Fumer augmente immédiatement mes palpitations. Boire peu les augmente, beaucoup m’anesthésie. Et quand les palpitations augmentent, je rougis plus facilement et la phobie est réveillée. La joie ou la tristesse intense sont favorables, rindifférence, les sentiments ternes défavorables. L’idée que je vais rougir est impuissante à produire la rougeur si je suis seul, dans ma chambre. Si je suis dans la rue, au café, elle suffit parfois, pas toujours. Elle est insuffisante, surtout depuis un an.

Ce qui serait intéressant à connaître, tant au point de vue théorique qu’au point de pratique du traitement, ce sont les causes déterminantes de la facilité à rougir, car je considère que réreuthophobie est la conséquence du trouble vaso-moteur. J’ouvre une parenthèse pour essayer d’établir ce point. Le phénomène morbide qui a apparu le premier chronologiquement, c’est le phénomène physique de vaso-dilatation. La crainte n’est même devenue consciente que beaucoup plus tard. Son action n’est simplement que la manifestation d’une association d’idées. J’ai eu d’abord la sensation que je rougissais. Or toute sensation n’existe que lorsqu’elle est perçue (à preuve qu’un sujet endormi, à qui j’enlève sa sensibilité, n’éprouve et n’accuse rien quand je le pique). Des sensations de, rougeur étant perçues de plus en plus souvent, l’idée de rougeur apparaît de plus’ en plus souvent et finit par envahir le champ de la conscience. Cette idée étant liée intimement à la sensation d’où elle est née, arrive peu à peu, par un phénomène de chimie intellectuelle assez complexe mais très commun, à remplacer la sensation. Elle se substitue à elle et produit les mêmes

effets physiologiques. Quand, pour la première fois, on m’a fait entrevoir en paroles les rapports sexuels, je n’ai pas eu péur de rougir, j’ai rougi, alors que plus tard j’ai eu peur de rougir dès qu’on abordait ce sujet. Semblablement pour toutes les circonstances qui amenaient la rougeur. A la longue, une association étroite s’est formée entre la vue de telle chose, l’audition de telle parole, la rencontre de telle personne et le phénomène de rougeur toujours ou presque toujours provoqué par ces sensations visuelles, auditives, etc. Or comme cette vue, cette audition sont des sensations et que d’autre part ces sensations existent en nous à l’état d’idées, ces perceptions-idées — provoquent la rougeur avec la même puissance que les primitives sensations. — A l’appui de mon opinion, je dirai que mon éreuthophobie a diminué après que j’ai constaté que jerougissais moins facilement. L’idée a perdu en force ce que la sensation a perdu en fréquence. Je citerai encore ceci ; Je suis en période d’accalmie depuis huit, quinze jours. Je sors, je me promène, la rougeur se produit rarement, l’idée, la crainte de rougir est absente de ma pensée. Et puis, un beau jour, sans aucun motif apparent, une crise éclate. La phobie est pourtant le g®, le lo® jour ce qu’elle était la veille; mais, par suite d’un changement organique dont je'n’ai pas conscience, le trouble vaso-moteur a lieu plus aisément et alors immédiatement mais postérieurement, la phobie est réveillée.

Je crois donc que l’éreuthophobie, maladie intellectuelle, a pour point de départ, pour cause, le trouble vaso-moteur, affection physiologique.

Quelle est alors l’origine de ce trouble vaso-moteur ? Pour ma part, je ne puis la découvrir. Vous la trouverez peut-être, vous, dans mon hérédité et mes antécédents personnels.

Mon hérédité offre un cardiaque (mon grand-père

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maternel), un arthritique (mon père), une asthmatique (la sœur de mon père), une nerveuse (ma mère), troubles gastriques, migraines. Ma grand’mère maternelle est morte d’une maladie de foie (?). Ma grand’mère paternelle vit en bonne santé (8o ans).

Mes antécédents personnels ? Vers l’âge de 4 ans, j’eus une fièvre muqueuse. Elle n’a pas laissé de traces, du moins appréciables. Entre 9 et 10 ans, je reçus l’initiation onanique. Je ne crois pas m’être adonné à ces pratiques ni plus ni moins que la moyenne des jeunes gens. Entre i 5 et 16 ans, durant ma rhétorique, nouvelle initiation, celle-là féminine. De 17 à 20 ans, vie agitée. Esprit inquiet, cœur malade, ennui profond. D’où veilles prolongées, longues stations dans les cafés, absorption assez considérable d’alcools variés. Résultat : troubles gastriques et cardiaques. Depuis 3 ans, ma vie est plus calme, plus réglée, à l’abri des excès. Je souffre encore parfois de l’estomac, souvent, très souvent de palpitations. Émotivité moins grande, moins pénible.

(Mon travail en était à ce point, lorsqu’une crise morale me le fit abandonner. Je l’ai terminé hier soir. J’ai employé mon dimanche à le recopier simplement, sans avoir la force de retoucher, d’ajouter ou de retrancher des détails plus ou moins importants).

Thérapeutique. — 1° Médicamenteuse. J’ai pris du bromure de potassium, de l’opium, del’étber, à faibles doses, à de très grands intervalles, par périodes très courtes (2 ou 3 jours maximum) ; 2° Intellectuelle. J’ai essayé de me créer un orgueil artificiel (non pas de me rèndre fat. Pour moi, la fatuité se traduit au dehors, l’orgueil est intime, caché). Je. me suis efforcé à développer mon instruction un peu dans tous les sens et de penser beaucoup par moi-même, afin non d’en imposer aux autres, d’étaler une fatuité sotte et grossière, mais afin de puiser en moi des forces de résistance, de me donner du ressort.

J’ai exagéré mon mépris des hommes pour rester calme devant eux.

Tous ces moyens ont pu réussir dans quelques circonstances mais n’ont pas amené d’amélioration notable et persistante. Je crois que s’il y a un remède, il est hors de nous, dans le temps; la nature transformant notre constitution physique et psychique.

Paris, le 7 mars 1897.

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