‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 58 sur 114 · TERMINAISON · texte numérisé non relu

TERMINAISON

Marche et durée : Forme aiguë. Forme chronique. — Pronostic et terminaison; Guérison. Récidives. Incurabilité. Passage à la folie.

Marche et durée. — Les détails que nous avons donnés dans les chapitres précédents relativement aux symptômes et aux causes des obsessions nous dispensent de nous étendre longuement sur leur évolution. Nous devons cependant en dire quelques mots.

Forme aiguë. — La marche des obsessions est aiguë ou chronique. Dans les cas aigus, l’accès survient brusquement à la suite d’un choc moral, d’une infection, d’une intoxication, presque toujours alors sous forme de phobie diffuse ou systématisée, avec état anxieux permanent et très intense. Elle dure un laps de temps variable, de quelques semaines à quelques mois ; puis elle s’atténue et disparaît, la guérison coïncidant, dans le cas d’origine toxique ou infectieuse, soit avec la disparition de l’intoxication de l’organisme, soit au contraire, comme dans le cas cité

plus haut à propos de la tuberculose, avec une de ses poussées aiguës. Quand la guérison est complète, le malade parle sans émotion actuelle des angoisses qu’il a éprouvées pendant qu’il était dans la période d’accès ; il se souvient parfaitement de l’état d’anxiété dans lequel il se trouvait ; il en décrit volontiers les symptômes ; il se rit de ses craintes passées et avoue qu’elles étaient absolument injustifiées.

Forme chronique. — La forme chronique est intermittente, rémittente ou continue, La variété intermittente est pour ainsi dire spéciale à certaines phobies systématisées, aux constitutionnelles notamment, dans lesquelles la crise n’a lieu qu’avec le retour de la cause provocatrice, par exemple: à, la vue de l’animal redouté, au bruit de l’orage, en face d’allumettes, d’un couteau, etc. Dans l’intervalle, l’esprit est entièrement en repos. Dans la variété rémittente, considérée par tous les auteurs comme la plus fréquente, la maladie se traduit par des paroxysmes plus ou moins rapprochés, entre lesquels il reste des symptômes encore très sensibles d’émotivité obsédante. C’est le cas de beaucoup de phobies systématisées, de celles surtout qui sont à la fois des phobies et des obsessions. Telle, par exemple, Véreuthophohie, caractérisée par des ictus de rougeur angoissante avec idée obsédante plus faible, dans l’intervalle. Quant à la variété continue, elle est plus rare, mais elle existe \ On la rencontre en particulier dans les formes intellectualisées de l’obsession, comme celle du doute.

I. Roubinovitch, Obsessions et impulsions à forme continue. Congrès des aliénistes de la Rochelle, 1898. Paris, Masson.

Les malades n’ont plus alors aucun repos. Constamment ils ont l’esprit torturé par leur pensée morbide et se posent indéfiniment les mêmes questions. Mais, même dans ces cas, les paroxysmes ne font pas défaut.

La durée de la forme chronique, toujours longue, est de plusieurs mois ou de plusieurs années.

Pronostic, terminaison. -— La terminaison des obsessions est variable. Elles peuvent guérir; elles peuvent persister indéfiniment. Les conditions qui commandent la terminaison et, par suite, le pronostic, se tirent à la fois du terrain et des caractères de l’obsession. D’une façon générale, les obsessions sont d’autant plus graves qu’elles se présentent sur un terrain plus dégénéré ; d’autant moins graves que la dégénérescence et l’hérédité sont moins accusées. D’une façon générale aussi, plus la cause occasionnelle a de l’importance par rapport à la prédisposition, et plus l’obsession a des chances de guérison. Il en est de même pour le début brusque, moins sérieux que le début lent et insidieux.

Les états obsédants sont, en principe, d’autant moins graves qu’ils sont plus entièrement réduits à l’élément émotionnel ; d’autant plus graves, au contraire, que l’élément intellectnel tend à prédominer. C’est le cas chez beaucoup de dégénérés qui sont d’emblée et surtout des obsédés intellectuels.

Les obsessions vraies, avec idéesfixes et impulsions marquées, sont donc plus graves que les phobies avec angoisse dominante accompagnée ou non à'hallacinations représentatives, qui sont ici de véritables hallucinations du sentiment.

Et, parmi les états purement émotionnels, les pbo-

bies diffuses sont plus bénignes que les phobies systématisées. Il est rare, on peut le dire, qu’elles ne guérissent pas.

Il suit de là que l’échelle croissante que nous avons établie dans la maladie au point de vue de la symptomatologie clinique : i° état obsédant panophobique ou phobie diffuse ; 2° état obsédant monophobique ou phobie systématisée ; 3 ° état obsédant monoïdéique ou obsession idéative, se trouve complètement justifiée au point de vue du pronostic, qui s’aggrave progressivement avec chacune de ces formes.

Guérison, récidives. — Lorsque l’accès guérit, tout peut en rester là. Mais il peut arriver qu’un ou plusieurs accès se manifestent ultérieurement ; en un mot, qu’il y ait des récidives de la maladie.

Il est des cas où un accès d’obsession ne guérit que pour faire place à un autre. Le plus souvent, il s’écoule un laps de temps assez long, parfois plusieurs années, entre chaque accès.

Les divers accès peuvent se reproduire avec des caractères toujours identiques chez les mêmes sujets, chacun d’eux étant la répétition fidèle des précédents. Tel est le cas d’une de nos malades, aujourd’hui âgée de quarante-sept ans, qui a été en proie cinq fois, depuis l’âge de vingt-six ans, à la crainte obsédante de ne plus aimer son fils comme une mère doit aimer son enfant, et n’a jamais eu d’autre obsession.

D’autres fois, les accès se suivent mais ne se ressemblent pas. Nous trouvons plusieurs exemples de ce genre dans nos observations. Une jeune fille ayant vu, à treize ans, un chien qu’on disait enragé, est prise pendant un an de la phobie de la rage. Elle en

guérit. Trois ans après, elle assiste à une attaque d’épilepsie, et devient obsédée par la peur de l’épilepsie. Elle en guérit, après une année de terreurs incessantes. A dix-neuf ans, le malheur veut qu’elle se trouve en présence d’un de ses parents atteint d’un accès de délire aigu, et aussitôt elle est en proie à la phobie de la folie, qu’elle conserve pendant une année. Une autre de nos malades est frôlée à vingt ans par un chien de mauvaise mine ; elle fait un accès de phobie de la rage qui dure trois mois. Deux ans plus tard, elle se pique le doigt avec une épingle, et fait un accès de phobie du tétanos qui dure à peu près autant que le premier. Enfin, à vingt-cinq ans, étant sur le point de se marier, elle est obsédée, après les fiançailles, par le doute anxieux de savoir si elle aime assez le jeune homme à qui elle a donné sa foi, et elle est tellement tourmentée par ce doute qu’au mépris de toutes les convenances, elle songe à rompre le mariage projeté.

Chez quelques malades, les accès se reproduisent à l’occasion des circonstances les plus futiles. Ces malades sont perpétuellement en état d’imminence d’obsession. Tout ce qui frappe leur imagination peut devenir l’objet de terreurs angoissantes, de phobies variables d’un mois à l’autre ou d’une année à l’autre, selon les hasards des chocs émotionnels auxquels ils sont soumis.

Incurabilité. — Lorsque l’accès ne guérit pas, l’état devient franchement chronique. Plusieurs cas peuvent alors se produire. Ou bien, et cela a lieu chez beaucoup de dégénérés, l’obsession est protéiforme et polymorphe. Elle se manifeste dans la vie par des sé-

ries de crises plus ou moins aiguës, entrecoupées par des périodes d’accalmie tout à fait relative, pendant lesquelles il reste toujours un fond d’obsession.

D’autres fois, c’est la même obsession, systématique et tenace, qui s’installe et persiste indéfiniment. C’est alors surtout que tend à s’opérer chez le malade un dédoublement de plus en plus complet, qui, à côté de sa personnalité propre, crée une personnalité seconde, hétérogène, tournant toujours dans le même cercle d’idées et accomplissant pour ainsi dire automatiquement les mêmes actes, avec un accompagnement émotionnel réduit au minimum.

Morel a connu cet état terminal de l’obsession. Voici ce qu’il dit en effet ‘ ; « Lorsque le mal a conquis tous ses droits à l’habitude, à la chronicité, voici ce qui peut arriver. Les malades tombent dans l’indifférence et dans une espèce de misanthropie morose. Ils ne se gênent pas plus devant les étrangers que devant leurs familles pour se livrer à des actes ridicules qui les font passer pour des excentriques, pour des hommes à tic. Tout le monde a connu des individus passant pour intelligents, remplissant même des fonctions sociales importantes et dont les actes bizarres, accomplis en public d’une manière automatique, sans conscience, sans réflexion, pouvaient être considérés par un médecin expérimenté comme les manifestations affaiblies, et passées à l’état d’habitude, du mal que je décris. »

M. Magnan ^ dit aussi ; « D’autres fois, le syn-

Page 1