IMPULSION A BOIRE
malades se plaignent d’une brûlure à l’estomac, d’ardeur au gosier, ont une soif intense, non pas une soif qu’une boisson quelconque pourrait calmer, mais une soif particubère avec désir, tendance irrésistible à boire quelque chose d’excitant.
Désormais, rien ne les arrête, il leur faut à tout prix une liqueur alcoolique ; quand l’argent leur manque pour l’acheter, ils ne reculent devant aucun expédient ; les plus honteux ne les arrêtent pas ; le vol, la prostitution, le crime même, tous les moyens leur sont bons pour se procurer une boisson excitante. C’est alors qu’on voit le père de famille, portant au cabaret les dernières ressources du ménage, rester sourd aux supplications de la mère qui montre les enfants sans pain; qu’on voit la mère, oublieuse de ses devoirs et perdant toute pudeur, se prostituer pour quelques verres d’eau-de-vie ou vendre sa fiUe.
La lutte que livrent plusieurs de ces malheureux avant de céder à leur funeste penchant, indique d’une manière très nette combien ils diffèrent des ivrognes ordinaires. Ceux-ci recherchent les occasions de boire ; le dipsomane, au contraire, commence par les fuir ; il se fait des reproches ; il se fait à haute voix l’énumération des tourments divers qui l’attendent ; il cherche à se dégoûter par mille moyens ; il souille même parfois sa boisson dans l’espoir de ne pas céder à la tentation. Jamais le buveur ordinaire n’agit de la sorte.
Et quand il finit par succomber, le dipsomane se conduit encore autrement que l’ivrogne ; il se cache, s’isole après être entré furtivement chez le marchand de vin, d’où il s’échappe ensuite tout honteux. Le
buveur de profession, au contraire, est bruyant, tapageur, cherche des amis pour aller au cabaret, fait étalage des bouteilles qu’il a vidées et met une certaine gloriole à raconter ses exploits. L’un est aliéné avant de boire, l’autre ne devient aliéné que parce qu’il a bu.
D’autres impulsions peuvent se joindre à l’impulsion à boire, surtout celle du suicide. Cette idée de suicide naîtrait du désespoir et de la honte que les dipsomanes éprouvent d’être retombés dans les excès dont ils rougissent.
Honteux de leur conduite et des soucis qu’ils causent à leur famille, découragés par une lutte perpétuelle d’où ils sortent toujours vaincus et plus avilis, ils sont pousssés à se donner la mort et certains finissent ainsi.
Il n’y a rien à ajouter à cette description de la dipsomanie donnée par Magnan. Aussi, n’insisteronsnous pas davantage.
Ce que nous voulons dire seulement ici, à titre de complément, c’est que ce qui existe pour la boisson, au point de vue de l’entraînement irrésistible, existe également pour tous les poisons artificiels, si bien qu’il y a une dipsomanie morphinique ou morphino- . manie, une dipsomanie éthérique ou éthéromanie, une dipsomanie cocaïnique ou cocaïnomanie, haschischique ou haschischomanie, chloralique ou chloralomanie, etc., etc.
Chacune de ces dipsomanies peut se présenter sous le même type et avec les mêmes caractères que la dipsomanie alcoolique, c’est-à-dire sous forme d’accès intermittents, obsédants, paroxystiques, présentant
IMPULSION A LA FUGUE
les mêmes prodromes, la même symptomatologie et le même retour attristé à la raison. Bien plus, et c’est ce qui prouve que les dipsomanes sont bien plutôt poussés, dans leurs crises, par un besoin de s’intoxiquer que par l’appétit de tel ou tel toxique, c’est que, chez un même individu, on peut voir les diverses espèces de dipsomanie coexister ou sé remplacer. D’où le nom générique de toxicomanie ‘ que M. Féré donne très justement à ces tendances impulsives, non exclusivement systématisées. En dehors des cas rapportés par cet auteur, nous pouvons citer, dans le même ordre d’idées, ,1e fait rare et intéressant de MM. Antheaume et Leroy d’une dipsomanie morphinique vraie, dans lequel existaient en même temps diverses autres impulsions, en particulier de la dipsomanie alcoolique
Impulsion à la fugue (dromomanie). — Beaucoup d’aliénés sont portés à fuir de chez eux et à s’en aller plus ou moins loin. Tels les persécutés qui changent constamment de domicile, pour essayer de se soustraire aux manifestations malveillantes dont ils se croient l’objet et vont même, parfois, jusqu’à s’expatrier (persécutés migrateurs de A. Foville) ® ; les mégalomanes, politiques ou mystiques, qui vont où les appellent leurs grandeurs imaginaires ; les mélan-
1. Ch. Féré, Note sur un cas dé toxicomanie variable. Journal de naédecine de Bruxelles, 2 décembre 1897.
2. Antheaume et Leroy, Un cas de dipsomanie morphinique. Extrait d’un mémoire inédit couronné par l’Académie de médecine, prix Falret, 1896. Imprimerie Daix, Clermont (Oise).
3 . Ach. Foville, Des aliénés voyageurs oumigrateurs. Annales méd.-psychol, 1875.
coliques qui cherchent, par un sentiment d’humilité ou d’indignité, à se soustraire à la lumière du ciel et à la vue des hommes ; les alcooliques qui, affolés par les dangers qu’ils aperçoivent autour d’eux, s’échappent de tous côtés, éperdus ; les paralytiques généraux enfin qui, au début surtout, éprouvent parfois un tel besoin de se mouvoir qu’ils marchent' pendant des journées sans s’arrêter.
Ces fugues pathologiques, comme on les appelle, ne présentent que rarement le caractère impulsif. Le plus souvent, elles sont consenties, voulues par les malades, sous l’influence de leur délire ou de leurs hallucinations. Seules les fugues panophobiques des alcooliques et l’ambulomanie des paralytiques généraux peuvent être considérées, le plus souvent, comme de véritables impulsions, les unes somnambuliques*, subconscientes et submnésiques, les autres conscientes et automatiques, véritablement psycho-motrices. Dans un travail déjà cité plus haut sur la dynamie ou exaltation fonctionnelle au début de la paralysie générale, nous avons insisté, en en rapportant plusieurs exemples, sur ce besoin impulsif de locomotion, chez certains paralytiques généraux au début. Depuis, d’autres cas ont été cités par M. Bergeb dans un travail spécial
1. Francotte, Somnambulisme alcoolique considéré surtout au point de vue médico-légaL Congrès de l’anthropologie criminelle, Genève, 1896.
Berkley, Manie errante ; dédoublement de la conscience d’origine alcoolique. American Journal of Insanity, avril 1897.
2. Berger, Des fugues dans la paralysie générale. Archives cliniques de Bordeaux, 1895.