‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 15 sur 25 · SPATULES · texte numérisé non relu

SPATULES

La trousse de Firmius Severus nous présente trois spatules dont les types nous sont bien connus. La plus longue mesure 15 centimètres ; elle se termine d’un côté par l’olive classique, de l’autre par une ellipse allongée, aplatie, un peu pointue à son extrémité, mesurant 1 ‘/2 centimètre dans sa plus grande largeur et 4 y2 centimètres de long. Dans le plus grand nombre des cas l’extrémité de la spatule est arrondie, celle-ci est pointue. Cet instrument répond, dans son ensemble, à un type classique des spatules, mais ses formes sont élégantes (planche III, fig. 1).

Les deux autres sont d’une forme plus rare (planche III, fig. 6 et 7). Le manche est court et dépourvu d’olive à son extrémité, il est hexagonal et mesure dans l’une spatule 52 millimètres, dans l’autre 55 millimètres. L’instrument se rétrécit vers la partie supérieure du manche pour former un col très court, supportant la spatule longue de 6 centimètres et large de 12 millimètres, leur extrémité est arrondie.

Nous voyons deux types identiques dans la trousse du chirurgien du IIIe siècle trouvée par Toulouze, toutes deux ont les mêmes dimensions, la même élégance de formes, les manches sont à quatre pans, elles mesurent 11 y2 centimètres de long, le manche 53 millimètres, la spatule 63 millimètres. Le Musée de St-Germain possède une spatule du même genre, son manche à quatre pans est court et dépourvu d’olive, connue dans les quatre spatules précédentes, il mesure 5 centimètres de long, sur 3 millimètres d’épaisseur,

la spatule arrondie à son extrémité mesure 7 centimètres de long, sur 1 centimètre de large. Le Musée du Cinquantenaire à Bruxelles possède un type de ce genre, il a été trouvé à Bavai. Cette spatule d’une forme plus massive, moins élégante que les précédentes, mesure 12 centimètres de long, le manche et la spatule, arrondie à son extrémité, ont chacun une longueur de 6 centimètres, la spatule mesure 1 y2 de large, le manche à 4 faces mesure 6 millimètres de large.

Quand je me trouvai pour la première fois devant une de ces spatules, je crus que le temps ou un accident en avait brisé le manche classique toujours pourvu d’une olive à son extrémité. Mais si on réunit les six spatules dont je viens de parler, on s’aperçoit qu’elles appartiennent à un type voulu et non accidentel. Les formes, les dimensions de ces six instruments sont presque identiques, elles ont manifestement été fabriquées telles que nous les voyons, dans un but déterminé.

La spatule à olive est un instrument à deux fins, spatule d’un côté, stylet boutonné de l’autre ; celles que nous étudions sont des instruments plus simples, plus maniables, plus commodes à mettre en poche, tenant moins de place dans une trousse et appropriés à un rôle unique, celui que remplissent les spatules.

La spatule est un instrument que l’antiquité nous a légué et que les fabricants ont maintenu dans nos trousses sous sa forme primitive à peu près. Seule l’olive qui la terminait autrefois a disparu de nos jours. Nos fabricants l’ont remplacée par des instruments spéciaux connus sous le nom de stylets boutonnés et qui remplissent les usages auxquels on la destinait.

Les spatules antiques ne se terminent pas toujours par un bout olivaire, nous en avons tantôt fourni la preuve, parfois deux spatules occupent les extrémités du même

manche, parfois le manche se termine d’un côté en spatule, de l’autre par une petite cuiller, parfois en pointe très aiguë comme celle du Musée Joly à Renaix.

Quels étaient les usages de la spatule ?

Les médecins anciens employaient dans leur thérapeutique les Malagmes, les emplâtres, les pastilles, des mixtures sèches ou liquides, des antidotes, des acopes, des catapotes, des collyres et toutes ces préparations étaient constituées par une série nombreuse d’éléments médicamenteux. « Aussi » bien, dit Celse, liv. v, cliap. xvn, que le champ des » facultés médicamenteuses, ne soit pas très étendu, celui » des mélanges est innombrable. »

Les Malagmes se faisaient avec des aromates ou des plantes qui en produisaient ; les emplâtres et les pastilles plutôt avec des substances métalliques. Les malagmes s’appliquaient sur les téguments sains, les emplâtres et les pastilles sur les plaies. Des mixtures, les unes servaient à l’état sec pour saupoudrer, les autres mêlées à un liquide servaient à faire des frictions. Les antidotes servaient surtout dans les cas d’empoisonnement, de morsures venimeuses. Les acopes étaient utilisées contre les affections nerveuses. Les catapotes étaient des préparations de consistance molle qu’on prenait en petits morceaux ou délayés dans un liquide, elles servaient aussi de topiques en solution ou en mélange.

Ce qui caractérise toutes ces préparations, c’est le nombre énorme d’éléments médicamenteux qui les composent. Ainsi le Malagmc d’Andréas contre les douleurs de

côté, ne comporte pas moins de 20 substances, son malagmc contre les strumes en contient 10. Le malagme de Numénius contre la podagre en contient 12. L’emplâtre céphalique de Philotas en contient 15 ; l’emplâtre extractif pvvrœ&eo- en renferme 18. L’antidote de Mithridate contre les poisons en

contient 25. L’acope pour les nerfs en renferme 16 et la catapote pour calmer les douleurs en contient 10.

Or toutes ces substances étaient pilées, broyées séparément avec le plus grand soin, puis on les mêlait, on les broyait de nouveau toutes ensembles, puis dans certains cas on les additionnait peu à peu par le mélange d’eau, de vin, de vinaigre, tout en broyant de nouveau. Pour se servir ultérieurement de ces mélanges desséchés on les dissolvait dans l’un ou l’autre liquide, selon les circonstances.

Cette opération pharmaceutique qui se répétait chaque jour dans l’officine des médecins, nous explique la présence si fréquente dans leurs trousses de ces spatules de toutes formes, de toutes grandeurs, que vous retrouvez nombreuses encore chez nos pharmaciens modernes.

Après que le pilon a trituré, broyé, pilé dans le mortier les substances médicamenteuses, la spatule les détache des parois du vase, les réunit avant que le pilon recommence son œuvre, puis plus tard elle mélange intimement les uns avec les autres, les divers agents qui constitueront les

malagmes, les emplâtres, les pastilles

Les auteurs anciens nous indiquent encore quelques usages de la spatule.

Celse nous dit, liv. v, chap. xxvm, § 3 : « Pour » répandre un remède pulvérulent quel qu’il soit, on se » sert de la partie large d’une sonde : Quidquid autem » inspergitur a verso specillo infundi débet. » (*)

Dans l’ankiloblepharon, liv. vu, chap. vii, § 6, nous lisons : « On engage donc l’extrémité large d’une sonde » entre les paupières et on les sépare : Igitur aversum

(b II faut entendre par averso specillo la partie de la spatule opposée à celle qui sert comme sonde, c’est-à-dire son extrémité large, l’autre bout étant le plus souvent olivaire.

» specillum inserendum diducendaeque eo palpebrae sunt.»

La spatule était employée par les oculistes pour appliquer les onguents sur et dans les yeux.

Celse dit au liv. vi, cliap. vi, § 1 : Des maladies des yeux en général : « Pour les onctions oculaires on prend : » safran, une pincée avec trois doigts, myrrhe gros comme » une fève, suc de pavots comme une lentille, qu’on broyé » dans du passum et avec une sonde on enduit l’œil de ce )) médicament : et specillo super oculum inducantur. »

Galien exprime plus clairement la partie de la sonde qui sert à cet usage, liv. îv, cliap. vi : « Cum specilli » extremo palpebris mane et vespere ex eo sublites. »

Scribonius Largus nous indique, cliap. xxxvi, comment il faut appliquer un collyre : « Collyrium quod proprie » facit ad aspritudinem palpebrarum et callositatem, oportet » subjicere specillum aut invertere palpebram. »

Marcellus, cliap. vm, 117, s’exprime à peu près dans les mêmes termes : « Ad cicatrices recentes extenuandas et » palpebrarum aspritudinem tollendam terï debet et subjecto » specillo, aut inversa palpebra oculis inseri. »

Oribase (t. n, Traduct. Daremberg) nous indique aussi comment les oculistes se servaient de la spatule pour appliquer leurs collyres : « En cas de chémosis ou d’inflammation » grave, il faut administrer les collyres sous forme d’instil- » lation, de cette façon on évitera l’emploi de la spatule » qui irrite l’organe malade par son contact. Dans les » autres circonstances on se servira des collyres sous forme » d’onction, mais il faut que le bouton (l’olive) de la » spatule, ne touche pas à l’œil, on appliquera au contraire » le médicament en en enduisant la paupière inférieure. » Les deux extrémités de la spatule servaient à étendre les onguents à la surface externe des paupières (super oculum : Celse) ou à les introduire dans l’intérieur de l’œil,

sous les paupières : Subjicere specillum, aut invertere palpebram. Eu glissant la spatule sous la paupière qui dans ce cas doit être attirée en avant, ou en renversant l’un ou l’autre de ces voiles. C’est sous la paupière inférieure que l’introduction est la plus facile. Celse, Galien, Scribonius Largus et Marcellus se bornent à dire : sous les paupières, mais Oribase, plus précis, indique que c’est au-dessous de la paupière inférieure que le médicament devait être introduit. C’est ainsi que nous le faisons encore aujourd’hui, l’onguent est glissé sous la paupière inférieure abaissée préalablement.

Si l’olive est petite, elle peut servir à cette application, aussi bien que l’extrémité opposée de l’instrument.

Le manche olivaire de la spatule servait spécialement à certains usages. On l’introduisait dans les plaies ou les trajets fistuleux, pour en connaître la profondeur, la direction et s’assurer qu’ils ne renfermaient pas de corps étranger. Dans les affections osseuses, il servait d’explorateur et permettait de s’assurer si l’os était dénudé de son périoste, s’il était carié ou nécrosé. Nos stylets boutonnés servent aux mêmes usages ; l’olive antique ou le bouton moderne permettent au stylet ou à la sonde cheminant dans les tissus, de ne pas les blesser.

Comme la plupart des instruments antiques, la sonde ou plutôt la spatule olivaire est à deux fins. La spatule sert à étendre des onguents, à introduire des collyres dans l’œil, à séparer des tissus, à saupoudrer des plaies, à toutes espèces d’usages pharmaceutiques, tels que les mélanges de poudres, d’onguents. L’autre extrémité ou sonde olivaire servait d’explorateur ou de guide au couteau, alors que le chirurgien incisait les tissus soulevés par l’instrument.

E R I G N E S (Hami et Hamuli acuti)

(Planche IV, fig. 1, 2, 5, 6.)

La trousse de Firmius Severus nous présente quatre érignes, l’une mesure 112 millimètres, l’autre 17 centimètres, la troisième 15 ys centimètres, la quatrième 103 millimètres de long. Un manche joliment orné, se terminant par un crochet aigu, tel est le type de l’instrument. La courbure du crochet mesure 9 millimètres dans la plus grande érigne, 5 millimètres dans les deux autres.

Une quatrième érigne est un type autrement curieux (planche IV, fig. 5), je ne l’ai rencontré nulle part, il me parait unique. C’est un instrument à deux fins, mesurant près de 17 centimètres de long, érigne d’un côté, spatule de l'autre. Un long manche présentant l’ornementation simple des instruments de chirurgie antique se termine d’un côté par un crochet aigu formant une courbe de 7 millimètres, de l’autre, après une courbure latérale de 3 centimètres d’étendue, il s’élargit en feuille de myrthe et donne naissance à une spatule longue de 3 centimètres, ayant une largeur maximum d’un centimètre et arrondie à son extrémité.

Les érignes ne sont pas fréquemment trouvées dans les fouilles, bien que cet instrument fut bien connu des anciens et souvent employé par eux.

M. Commanoudès nous en a montré quelques types curieux au Musée de la Société archéologique d’Athènes.

Deux sont des érignes simples, trouvées à l’île de Milos, elles ont les mêmes formes que celles de l’oculiste de Reims.

Deux autres types plus originaux ont été trouvés à Tanagra (Béotie), le crochet aigu ne présente rien de spécial, mais à sa partie inférieure le manche se recourbe horizontalement du côté correspondant à la pointe de l’érigne, sur une étendue de 4 centimètres et se termine en tête de serpent. On dirait qu’on a voulu permettre à la main qui tient le manche de l’instrument de trouver un point d’appui sur ce prolongement horizontal.

On a aussi trouvé à Tanagra une érigne se bifurquant à son extrémité et chacune de ces bifurcations, longue de 3 centimètres, se termine par un crochet aigu. C’est notre érigne double.

Le professeur Neugebauer de Varsovie, dans son important travail sur les Instruments antiques d’Herculanum et de Pompeï, nous dit qu’il a vu au Musée National de Naples 25 érignes trouvées dans ces cités. Je les ai vues aussi, elles sont du même type que celles de l’oculiste de Reims. C’est un crochet aigu terminant un manche joliment travaillé. Toutes les érignes Grecques, Latines, Gallo-Romaines ont un air de famille, elles ont les mêmes formes élégantes. Les érignes grecques et latines ont une longueur variant de 13 à 19 centimètres, le plus grand nombre sont longues de 15 à 15 y„2 centimètres. Des quatres érignes de Firmius Severus, l’une mesure 10 l/,2 centimètres, la seconde 112 millimètres, la troisième 15 !/2 centimètres et la quatrième près de 17 centimètres.

L’érigne avait chez les anciens les mêmes usages qu’elle a conservés à travers les siècles et qu’elle garde encore aujourd’hui. Quand nous voulons écarter les lèvres d’une plaie, nous nous servons de nos doigts, d’érignes ou de pinces. Quand nous voulons accrocher un organe profondé-

ment situé et l’amener vers nous, nous nous servons encore d’érignes. Les textes anciens que nous allons citer nous montreront qu’il en était de même à l’époque grecque et latine :

Plaies pénétrantes de l’abdomen (Celse, liv. vu, chap. xvi) : Quand on va faire rentrer la masse intestinale sortie de l’abdomen, l’aide écarte les lèvres de la plaie avec les doigts, ou même deux érignes fixées sur la membrane extérieure. T uni minister oras vulneris leniter diducere manibüs suis, vel etiam duobus bamis interiori membranæ injectis debet.

De la luette (Celse, liv. vii, chap. xvi, § 3) : Pour en retrancher une partie, on la saisit avec une pince, au-dessous de laquelle on en retranche ce qu’on veut. Neque quidquam commodius est quam vulsella prehendere sub eaque qnod volumus excidere.

Pour couper le frein de la langue : Il faut saisir l’extrémité de cet organe avec une pince. Horum extremo lingua vulsella prehenda est. (Celse, liv. vu, chap. xii, § 4.)

De l’opération qu’il convient d’appliquer aux femmes impropres à la cohabitation (Celse, liv. vu, chap. xxvm): Du bord de cette ouverture qu’on saisit avec une pince ou une érigne. Tum ab ora vel vulsella, vel hamo apprehensa.

Des Condylomes (Celse, liv. vu, chap. xxx, § 2) : Ils s’opèrent de la manière suivante : après avoir saisi le tubercule au moyen d’une pince on l’excise. Tum vulsella tuberculum apprehensam.

Traitement du Pterygion (Celse, liv. vii, chap. vu, § 4) : Le médecin présente alors une érigne acérée et à pointe

— lit —

légèrement recourbée, sous le sommet de l’onglet, l’y implante. Tum idem medicus hamulum acutum, paulum mucrone intus recurvato subjicere extremo ungui débet eu nique in lige re.

Il survient parfois dans l’angle de l’œil par suite de l’excision insuffisante de l’onglet ou pour toute autre cause, un tubercule qui ne permet qu’un faible écartement des paupières. On doit le saisir avec une érigne. Excipi hamulo et circumcidi debet. (Celse, chap. vii, liv. vii, § V.)

Traitement de l’oegilops : Il faut accrocher le sommet de l’orifice avec une érigne. Ergo hamulo summum ejus foraminis excipiendum. (Celse, liv. vu, chap. vu, § 7.)

Dans le domaine de sa spécialité Firmius Severus avait

donc l’occasion assez fréquente d’employer ses érignes.

Des tonsilles indurées : On les accroche au moyen d’une érigne et on les excise avec un scalpel. Si ne sic quidem resolvuntur hamulo excipere et scalpello excidere. (Celse, liv. vu, chap. xn, § 2.)

De la grenouillette : Après avoir incisé la membrane d’enveloppe, écartez de chaque côté les lèvres de la plaie avec des érignes. Deinde utremque oræ hamulis excipiendæ. (Celse, liv. vii, chap. xn, § v.)

De la descente de l’intestin dans le scrotum : On fait de la même manière une ouverture à l’aine jusqu’à la tunique moyenne qu’on accroche également avec deux érignes, près des bords de l’ouverture. Simul atque ad mediam tunicam vulnus in inguine factum pervenerit, duobus hamulis ea juxta ipsas oras apprebendi debebit. (Celse, liv. vu, chap. xx.)

Des varices : Voici comment on pratique l’ustion. On incise la peau au-dessus de la veine et dès que celle-ci est à découvert on la touche légèrement avec un cautère «rèle, mousse et incandescent, en évitant de brûler les bords de la plaie, qu’on tient facilement écartés avec des érignes. Vitaturque ne plagæ ipsius oræ adurantur, quas reducere hamulis facile est. (Celse, liv. vu, cliap.

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