CAUTÈRES
(Planche III, fig. 15.)
On sait que la cautérisation jouait un grand rôle dans la thérapeutique des anciens. Hippocrate indique toute une série de cautères employés de son temps : « Il y en a d’épais » marchant lentement pour faire des eschares étendues, des » effilés et légers pour faire des mouchetures, en forme de » coin pour brûler les veines, d’autres qu’on introduit » rougis dans des canules pour cautériser les polypes du » nez. Pour cautériser les hémorrhoïdes, il employait, » chauffés à blanc, 7 à 8 ferrements, longs d’un empan, » épais comme une forte sonde, recourbés à l’extrémité qui » formait un aplatissement de la grandeur d’une petite » obole. »
Dans la trousse de notre oculiste, nous trouvons deux instruments dont l’un est assurément un cautère et dont l’autre ne me parait pas avoir été destiné à la cautérisation.
Le cautère mesure 8 centimètres de long, sa hase hexagonale a 35 millimètres de haut sur 5 de large, elle est canalisée jusqu’à une certaine profondeur pour recevoir l’insertion d’un stylet, puis l’instrument s’amincit, se prolonge de 3 centimètres, forme une sorte de col supportant une olive, longue d’un centimètre et demi, épaisse de 5 millimètres. C’est un cautère olivaire ; pour faire rougir l’olive, on la plongeait dans le fen, le stylet inséré dans sa ha e permettait à l’opérateur d’écarter suffisamment la main du ^brasier.
Dans quelles circonstances les oculistes se servaient-ils du cautère ?
Dans le traitement de l’oegilops, affection que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de tumeurs et de fistules lacrymales.
« Quand le mal est récent, dit Celse, liv. vii, cliap. vii, » § 7, on y remédie assez facilement. Il faut accrocher le » sommet de l’orifice fistuleux avec une érigne, puis exciser » tout le trajet jusqu’à l’os, ensuite après avoir bien protégé » l’œil et les parties voisines, on cautérise l'os avec un fer, » même assez énergiquement s’il est déjà frappé de carie, » afin d’obtenir un séquestre plus épais. »
Le professeur Anagnostakis d’Athènes (‘), dont le nom revient toujours sous la plume de celui qui écrit sur la chirurgie antique, nous donne la traduction d’un passage d’Aétius, l’auteur grec qui a le mieux décrit l’acte chirurgical dont nous nous occupons :
« Quand le mal s’étant invétéré a produit la carie de » l’os ou que l’ouverture cutanée, s’étant cicatrisée, le pus » s’est frayé une issue fistuleuse vers le grand angle de l’œil » nous excisons des chairs qui recouvrent le mal un lam- » beau triangulaire dont le sommet est dirigé du côté de la » commissure palpébrale, puis ayant couvert l’œil avec une » éponge, nous appliquons sur la plaie, jusqu’à l’os, des » cautères incandescents, afin d’en détacher une lamelle, en » prenant le soin de cautériser aussi les parties latérales de » la cavité de l’abcès et principalement les parties supé- » Heures. Car en faisant attention on voit après l’application » du cautère un pertuis qui conduit le pus latéralement » de haut en bas dans la cavité ulcéreuse, comme une
d) Contribution à l'histoire de la chirurgie oculaire chez les anciens. Athènes 1872.
» larme, il faut donc appuyer fortement le cautère contre » cette ouverture. »
Paul d’Egine complète encore nos connaissances sur ce point de thérapeutique oculaire :
« Si l’abcès s’avance vers la superficie, il faut enlever » jusqu’à l'os tout ce qui proémine et dans le cas où la » fistule descend vers la joue, nous l’ouvrons toute entière » et nous ruginons l’os s’il n’est pas encore carié, mais s’il » est carié nous le brûlons avec des cautères olivaires, en » ayant soin de placer sur l’œil une éponge imbibée d’eau » froide. Il y en a qui après l’excision des chairs se servent » d’un trépan pour diriger l’eau ou le pus dans la narine. » Nous nous contentons de la cautérisation et nous brûlons » avec les cautères propres à l’oegilops, jusqu’au point de » détacher une lamelle. »
Ainsi donc nous avons rencontré dans la trousse de Firmius Severus le cautère olivaire propre à l’oegilops.
Les tumeurs et fistules lacrymales (oegilops des anciens) sont des maladies très fréquentes, qu’un oculiste un peu répandu soigne continuellement dans sa clientèle, il fallait nous attendre à voir Firmius Severus outillé pour le traitement de ces affections, et le cautère olivaire appelé par Paul d’Egine, le cautère propre à l’oegilops, devait infailliblement se trouver dans sa trousse.
Les anciens se servaient aussi de la cautérisation dans les cas d’ectropion, dans les cas où selon leurs théories l’ectropion était provoqué par « l’exubérance sarcomateuse » de la conjonctive palpébrale. »
Hippocrate disait « réséquez de votre mieux la chair » exubérante, puis cautérisez la paupière avec des cautères » non chauffés à blanc. »
Dans le cas d’ectropion sénile de la paupière inférieure
Celse dit « qu’on brûle avec un cautère grêle tout le bour- » relet extérieur. »
Étudions maintenant l’autre instrument que certaines personnes ont considéré comme un cautère pointu (planche III, fig. 3 et planche IV, fig. 3).
Il mesure 6 centimètres de long sur 7 millimètres de large, l’une de ses extrémités est fendue comme un manche de couteau, l’autre s’effde sur un espace de un centimètre et se termine par une pointe assez aiguë. Est-ce un cautère ? C’est impossible. Il est très délicatement damasquiné d’argent jusqu’à ses deux extrémités, ou peu s’en faut. Qui songerait à faire très artistiquement damasquiner d’argent, un instrument destiné à être plongé dans le feu ?
Ce cautère terminé en pointe n’aurait pu servir qu’à faire des cautérisations ponctuées, mais rien dans les auteurs anciens ne me permet de croire à cette pratique, dont il n’est fait mention nulle part, et les écrivains antiques ne parlent pas de cautères pointus.
C’est un instrument à deux fins, comme le sont la plupart des instruments de cette époque ; la fente qui existe à l’une des extrémités servait à l’insertion d’une petite lame de couteau, bien suffisante à l’exécution des délicates opérations pratiquées par un oculiste. Mais à quoi pouvait servir la pointe que nous voyons à l’autre extrémité ?
Je n’ai vu aucun instrument de la chirurgie générale se terminant de cette manière, la trousse de notre oculiste est seule à posséder ce type remarquable. C’est un instrument tout spécial que nous trouvons chez un spécialiste, c’est dans les opérations qu’il pratiquait que nous en chercherons l’explication.
Je le considère comme un trépan qui servait dans les cas de fistule lacrymale à perforer l’unguis et à permettre
aux larmes de passer dans les narines par cette fistule osseuse.
On sait que cette opération a été réinventée de nos jours par Laugier et avant lui par Woolhouse et avant lui par bien d’autres encore, car plus d’une fois à travers les siècles cette opération a été reprise et abandonnée.
Galien le premier la signale en ces termes : « Quelques- » uns au lieu d’appliquer le cautère actuel perforent l’os » avec le trépan, comme s’ils voulaient pénétrer dans le » nez. »
Paul d’Egine le rappelle à son tour : « Il y en a qui )) après l’excision des chairs se servent d’un trépan pour » diriger l'eau ou le pus dans les narines. »
L’Ecole arabe pratiquait cette opération au moyen d’un perforateur triangulaire.
Mince comme une feuille de papier, l’os unguis ne présenterait à ce trépan perforateur aucune résistance sérieuse, qu’on le fasse mouvoir avec l’archet comme au temps de Celsc, qu’on le fasse pivoter avec la main comme le conseille Albucasis, ou qu’on l’enfonce d’un coup de marteau appliqué sur l’extrémité opposée. Ce dernier mode de pénétration me parait le plus pratique à tous égards. Bien d’autres moyens ont été employés pour percer languis : La Faye et St-Yvcs le trouait à l’aide d’un cautère rougi, Boudon, Ravaton, Dupuytren, à l’aide d'un trocart.