PINCES
(Planche II, fig. 1, 3, 4, 5, 6, 7, 8.)
La trousse de Firmius Severus renferme sept pinces. Chiffre considérable assurément. Mais souvenons-nous que nous en avons trouvé tout autant dans la trousse du chirurgien Gallo-Romain du IIIe siècle, trouvée à Paris par Toulouze. Mais tandis que celles de l’oculiste de Reims sont toutes à peu près du même type, celles du chirurgien du IIIe siècle étaient bien plus variées dans leurs formes et leurs dimensions, elles étaient moins massives, moins volumineuses, plus élégantes que celles de Firmius Severus.
J’ai d’ailleurs remarqué que les instruments chirurgicaux trouvés dans les colonies Gallo ou Germano-Romaines étaient fabriqués avec plus de goût, plus d’élégance, que ceux plus anciens déjà trouvés dans les fouilles d’Herculanum et de Pompeï.
Je ne saurais appliquer cette appréciation aux pinces de notre oculiste qui ne me semblent pas en rapport avec les délicates opérations que l’on pratiquait sur l’œil. Rien dans nos pinces modernes ne ressemble, de très loin, aux volumineux instruments de Firmius Severus, ils ne seraient pas même en situation s’ils devaient servir à opérer des yeux d’éléphants. Les dimensions et les formes des instruments dont nous nous servons aujourd’hui sont bien appropriés par nos fabricants au volume et à la forme de l’œil. C’est ce qui fait leur incontestable supériorité sur ceux des
siècles antérieurs. Les sept pinces de l’oculiste rémois appartiennent à la chirurgie générale et non spéciale ; il est probable qu’à cette époque on faisait des pinces à l’usage des chirurgiens, sans trop distinguer si elles devaient ou non servir à des opérations spéciales.
Saisir les lèvres d’une plaie et les fixer, extraire d’une plaie les corps étrangers qui s’y trouvaient, une tumeur développée dans une cavité naturelle, arracher à travers un trajet fistuleux des portions d’os nécrosés, tel était le rôle chirurgical de la pince et pour remplir de tels buts, le fabricant s’attachait à faire un instrument solide, résistant et qui fut bien en main de l’opérateur.
Citons quelques textes anciens qui nous fixent sur les usages de la pince :
Hippocrate écrit en son livre Des femmes stériles, quand il traite de la stérilité produite par des excroissances polypeuses dans la matrice : « Que si l’on en trouve d’adhérents » dans la cavité du col de la matrice, il faut les saisir avec » une fine pince et les extraire doucement. »
Celse dit, liv. vii, cliap. xxvm : De l’opération qu’il s’agit de pratiquer aux femmes impropres à la cohabitation : « Si l’oblitération de la vulve dépend de la cicatrisation » d’un ulcère, il est nécessaire de faire une ouverture » suivant une ligne droite, puis du bord de cette ouverture » qu’on saisit avec une pince ou une érigne, on retranche » une espèce de bandelette. At si caro incessit, necessarium » est recta linea patefacere, tum ab ora vel vulsella, vel » hamo apprehensa, tanquam babenulam excidere. »
Celse, liv. vm, cliap. v : Des fractures du nez : » quelque fragment détaché de toutes parts, n’est » susceptible de se réunir avec les autres, ce que
« Si pas l'on
reconnaît à l’abondance plaie, on l’extrait avec hetur. »
de l’humeur qui s’écoule de la une pince. Vulsella vero extra-
Celse, liv. vi, cliap. xvm, § 3 : De la gangrène de la verge : « Elle débute par une teinte noire, si celle-ci a » envahi le prépuce il faut immédiatement engager une » sonde au-dessous et la fendre, puis saisir les bords avec » une pince. Deinde oræ vulsella prchendendæ. »
Celse, liv. vii, cliap. xn, § 1 : Des dents qui remuent : S’écoule-t-il plus de sang que de coutume? On est tout de suite certain qu’il y a fracture de l’os. Il faut alors avec un stylet rechercher l’esquille détachée et la retirer à l’aide d’une pince. Ergo specillo conqnirenda est testa quæ recessit et vulsella protrahcnda est. »
Celse, liv. vii, cliap. xn, § 3 : De l’inflammation de la luette : « Rien n'est plus facile que de la saisir avec une » pince, au-dessous de laquelle on en retranche ce qu’on » veut. Neque quidquam commodius est, quam vulsella » prehendere, sub eaque quod volumus excidere. »
Galien dit : de composit. medic., liv. vin, cliap. m, tome xiii, edit Carterii : « Quæ naribus illabuntur auriscalpio » aut vulsella extrahito. On enlèvera les corps étrangers » introduits dans les narines avec la sonde auriculaire ou » une pince. »
Paul d’Egine, cliap. xxiv : Des corps étrangers entrés dans le conduit auditif : « Il faut les extraire avec une sonde » auriculaire, ou avec un petit crochet ou avec une pince. »
Paul d’Egine, cliap. lxxxviii : De l’extraction des traits : « Si le fer s’est séparé du manche, qui le plus souvent est » en bois, nous opérons l’extraction avec un davier ou une •> pince. »
« Quand des pierres, ou des cailloux de rivière, ou du » plomb ou quelqu’autre projectile lancé par une fronde » s’enfonce dans les chairs, on les arrache avec une pince » ou avec un davier. »
Les pinces doivent être rangées parmi les plus vieux instruments dont l'humanité se soit servie ; les chirurgiens ne les ont pas inventés, ils les auront sans doute appropriés à leurs usages professionnels. Les pinces ne sont pas des outils exclusivement chirurgicaux. Dans les ruines de Pompe! et d’Herculanum on a retrouvé ces instruments dans un grand nombre de maisons, dans des cuisines, des ateliers, des chambres d’habitation, on les voyait à côté des lampes dont elles constituaient l’accessoire obligé, elles servaient à soigner les mèches et étaient, dit avec raison le professeur Neugebauer, les mouchettes de l’époque.
Cet usage est bien antérieur à Pompeï. La bible nous le signale déjà. Au livre des Nombres, chap. iv, vers. 9, nous lisons :
a Ils prendront aussi un drap d’Hyacinthe dont ils cou- » vriront le chandelier avec ses lampes, ses pincettes, ses » mouchettes et tous les vases à l'huile, c’est-à-dire, tout ce » qui est nécessaire à l’entretien des lampes. »
Nous lisons au livre des Rois, le troisième, chap. vii, vers. 49 :
« Salomon fit aussi les chandeliers d’or, cinq à droite » et cinq à gauche, devant l’oracle qui était de fin or et » au-dessus desquels il y avait des fleurs de lys et des » lampes d’or. 11 lit aussi des pincettes d’or. »
Salomon est antérieur de mille ans à Jésus-Christ.
Schlieman a retrouvé dans les tombeaux de Mycènes deux pinces épilatoires en argent et ces tombeaux sont de onze cents ans antérieur à notre ère.
Bruysch-Bey, conservateur du Musée des Antiquités au Caire, a bien voulu m’envoyer une pince qui date de 900 ans avant notre ère. C est une simple lame de bronze repliée sur elle-même en son milieu et dont les extrémités s’élargissent en forme de mors mousses et aplatis.
La période romaine nous offre encore des spécimens de ce type primitif de la pince, mais en général à cette époque cet instrument a subi de notables perfectionnements, il est élégant et gracieusement ornementé.
On voit dans quels lointains se perdent les origines de nos pinces.
Des sept pinces de Firmius Severus, cinq sont de fortes dimensions (planche II, fig. 3, 4, 5, 6, 7) et mesurent 15 à 16 centimètres de long, leurs mors tantôt mousses, tantôt à dents de souris, se recourbent sur leurs branches à angle obtus, ils mesurent 7 millimètres de large dans deux pinces, 8 millimètres dans trois autres. Des deux autres plus réduites dans leurs dimensions, l’une mesure 14 centimètres de long, l’autre 11 centimètres et leurs mors ont 5 millimètres de large (planche II, fig. 1 et 8).
Une des grandes pinces présente des cannelures sur ses faces et ses bords de façon à donner plus de prise à la main qui la tient (planche II, fig. 4).
L’extrémité supérieure des pinces se termine dans l’ime par une boule aplatie (planche II, fig. 5), dans une autre par une olive (planche II, fig. 7), dans les cinq autres par une petite pyramide gracieusement ornementée.
La diversité de formes données aux pinces par les labricants antiques est très grande, mais les sept pinces de l’oculiste rémois présentent entre elles une grande ressemblance.
Vivant dans un milieu où les granulations palpébrales existaient, Firmius Severus devait fréquemment rencontrer
des malades dont les eils étaient renversés vers le globe oculaire. C’est la conséquence très fréquente de l’évolution de la conjonctivite granuleuse vers la rétraction cicatricielle. Le traitement le plus simple de cette grave infirmité c’est d’arracher les cils déviés ; ils repoussent à la vérité, mais on les arrache à mesure qu’ils reparaissent. Bien des malades reculant devant une opération sanglante, se contentent d’un traitement palliatif.
Parmi les sept pinces de l’oculiste rémois, plusieurs pourvues de mors mousses ont pu servir à l’arrachement des cils déviés, à l’épilation du bord palpébral.
Mais ces mors sont si habilement construits qu’ils peuvent pincer et maintenir entre eux certains tissus, les lèvres d’une plaie, avec autant de fixité que le feraient les autres pinces à dents de souris que l’on trouve dans la trousse. Ces derniers d’un usage très général dans les opérations de la chirurgie, ont leurs mors dentelés et ces dents s’engrenant les unes avec les autres saisissent fortement et ne laissent pas échapper ce qu’elles tiennent.
Envisagées dans leur construction les sept pinces de Firmius Severus répondaient à toutes les exigences professionnelles d’un oculiste et d’un chirurgien.
Avec ses trente-six instruments, son cachet et ses débris de collyres, la trousse de G. Firmius Severus est une des plus intéressantes qui soient arrivées jusqu’à nous. Après l’étude que nous en avons faite, l’oculiste Gallo-Romain du IIP siècle nous apparait dans sa réalité. Ce n’est pas un savant que l’on puisse comparer aux oculistes modernes. 11 n’a guère de connaissances spéciales, il emprunte aux règles générales de la médecine et de la chirurgie le traitement
qu’il applique aux affections oculaires. Son appareil instrumental lui-même, ne se distingue pas de celui de la chirurgie générale.
L’ophtalmologie en est à son aurore et bien des siècles doivent encore s’écouler avant qu’elle ne s’individualise. Mais si rudimentaire que soit la science des oculistes du IIIe siècle, les services qu’ils ont répandus autour d’eux n’en ont pas moins été considérables. La thérapeutique des affections oculaires externes est établie sur des bases sérieuses et les opérations chirurgicales qu’ils appliquent aux kystes des paupières, aux chalazes, au ptérygion, à l'ankyloblepharon, à l’oegilops, à l’entropion, au trichiasis, à l’ectropion, au staphylome, à la cataracte, sont dignes de notre admiration. Quelques-unes d’entre elles ont survécu.
Le cadre dans lequel évoluait l’activité médico-chirurgicale de G. Firmius Severus ne manquait pas d’ampleur et l’histoire de la trousse de cet oculiste est celle de son art lui-même.
LA TROUSSE DE SEXTUS POLLEIUS SOLLEMNIS
OCULISTE DU VELAY AU IIIe SIÈCLE
SEXTUS POLLEIUS SOLLEMNIS