‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 18 sur 25 · SA S É P U L T U II E · texte numérisé non relu

SA S É P U L T U II E

A trente minutes de S1 Privât, dans un vallon romantique creusé par T Allier, au milieu d’un amphithéâtre de pittoresques montagnes, pyramide en plein ciel un rocher solitaire dont le sommet domine au loin la contrée. Sur ces hauteurs vertigineuses on connut longtemps un tombeau dont les origines se perdaient dans des lointains si nébuleux que les traditions locales en avaient perdu le souvenir. Dans ce monde où tout passe, la demeure des morts n’est pas plus éternelle que celle des vivants et un jour l’orage précipita dans l’abime la tombe et la terre qui l’abritait. Sur celte terre qui voilait encore aux yeux de tous le dépôt sacré qu’elle avait reçu, la féconde nature fit bientôt germer tout un taillis et quand, en 1864, son nouveau propriétaire l’abattit pour mettre le terrain en valeur, il ne tarda pas à ramener au jour le trésor archéologique dont nous allons nous occuper.

Le champ, fort peu étendu d’ailleurs, qu’il défrichait, ne présentait aucune trace de culture ou d’habitation antérieure, il était pourtant bien visible qu’il n’avait pas toujours été là, il avait glissé du terre-plein qui couronnait le rocher et formé dans la vallée une sorte de cône qu’on voulait niveler. Ce lieu s’appelle Fonviel. C’est pendant ce

travail qu’on rencontra des fragments de poterie noire et grossière, et tout près d’elles, disséminés dans le sol : une spatule à long manche olivaire, un manche de couteau à spatule richement damasquiné d’argent, un petit manche à couteau terminé en spatule, autour duquel s’enroule un fd d’argent, un troisième manche de couteau à spatule, mais sans ornement et d’une autre forme que les précédents ; les mors d’une puissante tenaille, une des deux branches d’une forte pince, une petite pierre carrée portant des inscriptions sur ses quatre tranches, une amulette en pierre, trois silex et dix-huit médailles romaines.

La petite pierre carrée portant des inscriptions gravées sur ses quatre tranches et les médailles romaines doivent tout d’abord fixer notre attention. C’est le fil conducteur qui nous mènera à la vérité et nous permettra d’interpréter la sépulture que nous venons de décrire (planche Y, fig. 11).

On lit sur les quatre tranches de la pierre carrée les inscriptions suivantes :

SEXPOLLESOL

LEMCIELADCA

SEXPOLLESOLL

EFAEONADLIP

SEXTPOLLEI

SOLEMJIASLE

SEXPOLLESOLE

MIAEMADASP

Au premier abord, celui qui s’est quelque peu occupé d’épigraphie, reconnaît un cachet d’oculiste et il ne tardera pas d’interpréter ces quatre inscriptions de la manière suivante :

lo Sexti Pollei Sollemnis chelidonium ad caliginem.

Sex(ti) Polle(i) Sollem(nis) chel(idonium) ad ca(ligincm).

2° Sexti Pollei Sollemnis façon ad lippitudinem.

Sex, ti) Polle(i) Solle(mnis) façon ad lip(pitudinem).

3° Sexti Pollei Solemnis diasmyrnes lene.

Sext(i) Pollei Sol(l)em(nis) dias(myrnes) lene.

4° Sexti Pollei Solemnis haematites ad aspritudines.

Sex(ti) Polle(i) Sol(l)em(nis) haem(atites) ad asp(ritudines).

Depuis Sicliel jusqu’à Espérandieu, tous ceux qui se sont occupés de ce cachet ont interprété le nom de famille Polie par Pollenius, sous le prétexte que le Corpus inscriptionum de Gruter faisait connaître quatre monuments marqués du nom de la famille des Pollennius ou Pollenius. Si la lettre n eut figuré une seule fois sur le cachet, l’interprétation de Sicliel était admissible. Mais non seulement la lettre n n’apparait pas une seule fois derrière Polie, mais c’est une autre lettre qui s’y montre, la lettre I. Si j’ouvre les Annales de la Société des Sciences du Puy , qui possède le cachet de notre oculiste et qui s’en est occupée à différentes reprises, ayant l’original sous les yeux, je vois qu’on n’y a pas violenté le mot Pollei pour en faire Pollemi ou Pollennii, mais on l’a considéré comme le génitif de Polleius. Aucun doute n’est possible quand on examine la planche représentant le cachet, annexée au mémoire de M. le Comte de Causans ( Annales de la Société des Sciences du Puy , année 1864-1865). C’est un I bien formé qui termine la première ligne de la 3e inscription. Mais un doute me restait, cet I ne pouvait-il pas être la première branche verticale d’un N, une cassure de la pierre aurait pu faire disparaître les deux autres branches de la lettre. Et je soumis cette incertitude au savant conservateur du Musée du Puy, M. Lascombe,

aux lumières duquel j’ai bien des fois recouru pendant que j’étudiais la trousse de l’oculiste de St-Privat. Je ne saurais assez le remercier du concours bienveillant qu’il m’a prêté avec un empressement si courtois. Voici la réponse de M. Lascombe :

« J'ai sous les yeux le cachet d’oculiste de Sextus » Polleius, son nom est bien écrit, Pollei ; toute la bonne » volonté du monde ne saurait me faire voir dans cet I le » jambage d’un N usé par le temps ou altéré par quelque » cassure de la pierre. Le cachet est intact en ce point, il » n’y a là ni brisure, ni fêlure, ni altération. La lettre est » bien un I et il faut lire Pollei. »

C’est l’original sous les yeux, que M. Lascombe répond à mes doutes et l’examen attentif qu’il veut bien faire, à ma demande, lui permet d’affirmer que la lecture du nom de l’oculiste de St-Privat, faite il y a trente ans par la Société des Sciences du Puy, est la bonne, le cachet porte Pollei et rien ne nous autorise à faire de ce mot, admirablement et clairement gravé, Pollenii comme l’a fait Sichel.

La réponse de M. Lascombe me parait décisive.

Chacune des lignes de l’inscription rappelle une maladie oculaire et un remède pour la guérir.

Le mort qui a si longtemps reposé au sommet du roc était donc un oculiste, il s’appelait Sextus Polleius Sollemnis.

Quand vivait-il ? Les médailles qui accompagnent ces cendres vont nous le dire. Il y en avait 18, les unes en bronze, les autres en argent ; les plus anciennes étaient de Julia Augusta, une des femmes de Domitien, 80 ans de notre ère. D’autres de Trajan, an 98, d’Adrien, an 117, de Commode, an 190, de Gordien, an 238, de Philippe, an 244, de Valerien, an 253, de Gallien, de 200 à 208.

En présence de ces médailles, dont les plus récentes datent de 260 à 268, nous sommes portés à croire que c’est

vers celte époque que mourut Poîleius Sollemnis, que nous rangeons parmi les oculistes de la fin du 3e siècle.

Et maintenant celte tombe est pour nous sans mystère.

En la plaçant au faîte d’un rocher dominant la vallée, on avait obéi aux coutumes de l’époque ; les romains plaçaient leurs cimetières et leurs tombes sur les bords des voies publiques, au versant des collines et sur leurs sommets. Fonviel se trouve à peu près au point d’intersection de deux routes antiques, la Via Bolena et une voie secondaire qui passait par St-Privat et Monistrol.

Le choix de la dernière demeure de Poîleius Sollemnis avait été dicté par les idées du temps Les romains ne se séparaient pas de leurs morts comme nous nous séparons des nôtres, ils ne les écartaient pas de leurs yeux, mais ils les plaçaient dans des lieux apparents, afin que le souvenir s’en perpétuât à jamais. Pour assurer une longue durée aux restes de ceux qu’ils avaient aimé, ils les confiaient à une terre ensoleillée, sur le sommet ou versant des montagnes, loin de F humidité qui corrompt tout.

Au 2e et 3e siècle la coutume romaine de brûler les morts s’était imposée à la Gaule, les classes élevées de la société l’avaient surtout acceptée et la conservèrent jusqu’au 4e siècle, époque à laquelle l’inhumation remplaça l’incinération, cette pratique d’origine étrangère.

Conformément aux usages, Poîleius Sollemnis fut placé sur le bûcher, puis quand les flammes eurent consumé les chairs, les os brisés furent déposés dans un vase de terre dont les débris furent retrouvés sous le taillis de Fonviel. Dans l’urne cinéraire, on plaça les objets que le mort avait aimé ou dont il s’était servi dans la vie et qui ne devaient jamais plus servir à personne, tels que les instruments de sa profession, des médailles, des pièces de monnaies d’or, d argent ou de bronze. Autour de l’urne on rangeait pour

faire honneur au mort, d’autres vases, des assiettes, des soucoupes, des amphores, dans lesquelles on plaçait des offrandes, des aliments, des parfums, des boissons. Puis ce dépôt sacré était placé dans un coffre en bois, attaché avec des clous, qu’on fermait au moyen d’une serrure à clef ou d’un cadenas.

Tel était le mode de sépulture usité au 2e et 3e siècle dans les Gaules. Si la tombe de Polleius Sollemnis n’a présenté que quelques débris de vase, si l'on n’a retrouvé ni les cendres du mort, ni les débris du coffret, c’est qu’elle s’est effondrée dans la vallée et que son contenu s’est dispersé. Mais la tombe de l’oculiste de Reims, Gaius Firmius Severus plus intacte celle là, nous a rendu avec les débris du coffret, une poignée en bronze qui servait à le porter, une clef et un cadenas pour le fermer. Dans la sépulture d’un autre oculiste de Reims Gentianus, dont M. le Dr Guellot a fait une belle étude, le cachet se trouvait à côté de l’urne cinéraire remplie encore d’os calcinés.

Tout dans la sépultre de Polleius Sollemnis depuis son emplacement jusqu’à son mobilier est conforme aux usages funéraires de la Gaule au 2e et 3e siècle de notre ère.

A quelle pensée répondait la présence de ces instruments de travail, de bijoux, de médailles, de monnaies, de tous ces vases chargés d’aliments, de parfums, de ces amphores pleines de vin, de ces vases lacrymatoires remplis de larmes? C’est que le Gallo-Romain était payen dans sa religion et sa douce philosophie repoussant l’idée du néant lui faisait entrevoir une autre vie ultra terrestre matérielle comme celle-ci où l’âme se livrerait aux mêmes occupations ; éprouverait les mêmes besoins que sur la terre. Elle boirait et mangerait comme les Dieux eux-mêmes.

C’est pour cela qu’on laissait au mort les instruments de son travail, qu’on lui donnait de l’argent, qu’on l’entou-

rait de vases contenant de la viande, du miel, du lait, du vin, dont il userait dans son grand voyage. Les parfums étaient l’emblème du souvenir qui embaumait l’absent, les vases lacrymatoires renfermaient les larmes versées pendant les funérailles par les amis et les parents du défunt.

LA CHELIDOINE

Chelidonium majus. Herbe a l’hirondelle.

Famille des papavéracees.

Herbe à fleurs jaunes en croix qui pousse le long des murs et sur les décombres. Sa racine est la partie la plus active, elle renferme un alcaloïde, la chélirytrine. On employé la plante récente, car elle perd ses vertus par la dessication. Elle fournit un suc jaune, âcre, d’une odeur forte, d’une saveur amère, qui contient de la chélidonine, de l’acide chélidonique, de la gomme gutte (?). Le suc de la chélidoine est purgatif, hydragoque, diaphonique. Scopoli dit qu’en Carniole, la décoction est employée pour tuer les vers qui se trouvent dans les pieds des chevaux. Le suc est un remède efficace pour détruire les verrues et les cors. Mais ce qui nous intéresse le plus, c’est qu’on l’employait dans l’antiquité contre certaines affections oculaires provoquant des troubles de la vision, ou s’en servait ad caliginem et ad claritatem et la pharmacopée de Gand du siècle dernier signale encore son emploi contre les altérations dans la transparence de la cornée. Mais elle recommande bien dans ce cas de diluer fortement le suc delà chélidoine en raison de la délicatesse de l’organe. Une légende antique rapporte à l’hirondelle la découverte de la propriété que possède la chélidoine d’éclaircir la vue.

« Des animaux aussi ont découvert des plantes el entre » autres la chélidoine. C’est avec celle plante que les hiron-

» délies rétablissent la vue de leurs petits, dans le nid, » même, assurent quelques-uns, quand ils ont les yeux » crevés. Les chélidoines fleurissent à l’arrivée des hiron- » déliés et se fanent à leur départ. On exprime le suc quand » elles sont en fleurs et on fait cuire doucement dans un » vase de cuivre avec du miel at tique sur de la cendre » chaude, c’est un remède souverain contre les taies des » yeux. On employé aussi le suc tout pur dans les collyres » appelés du nom de la plante chélidoniens. » (Pline, Histoire naturelle , livre xxv, 50.)

C/est de la légende antique que la Chélidoine tire son nom : ^eXiBcov hirondelle, ^eXiSovivo- petit d’hirondelle.

On retrouve les mêmes idées dans Marcellus, chap. vin, 44 : « Chelidonia herba in hirundinum stercore nascitur, » quæ oculis plurimum sufïragatur, maxime autem caliginem » deterget, si paulatim inde oculi suflundantur, quos cito in » pristinam formam revocato vigore reparabit. »

« C’est dans la fiente de l’hirondelle que naît l’herbe de chélidoine, qui est si bienfaisante aux yeux, dont elle fait surtout disparaître l’obscurcissement et auxquels elle rend bien vite toute leur vigueur. »

Quatre fois sur des cachets et vase la chélidoine est indiquée comme un remède ad caliginem (obcurcissement de la vue), une fois ad claritatem (pour l’éclaircissement de la vue), quatre fois sans indication de son usage, une fois ad genarum cicatricies, une fois ad gênas scabras (contre les cicatrices et les granulations palpébrales) :

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