‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 21 sur 25 · INSCRIPTION · texte numérisé non relu

INSCRIPTION

SEXPOLLESOLE

MAEMADASP

Sexti Pollei Solemnis hæmatitcs ad aspriludines.

Collyre à l’hématite de Sextus Polleius Solemnis contre les

granulations.

Le nom Sollemnis gravé sur les deux premières tranches avec deux L, n’en a qu’un cette fois. Il n’existait pourtant aucune raison d’altérer l’orthographe de ce nom propre ; la place ne manquait pas au graveur, il a placé douze lettres sur la première ligne, mais l’E final pouvait être rejeté à la seconde ligne qui n'a que dix lettres et faire place à IL. Mais le graveur n'y regardait pas de si près, ignorance ou insouciance, il altère sans raison aucune le nom de l'oculiste, et pour gagner une place, dont il n’avait que faire, il réunit en un monogramme les lettres M et H. Ces observations, déjà faites pour la troisième inscription, nous montrent la négligence du graveur et le peu d’intérêt qu’il apportait à son travail.

HAEM, abréviation de Hématites (tritoxide de fer) : u Le schiste et l’hématite, dit Pline ( Histoire naturelle , » liv. xxxvi, § xxxvii), schistus et hæmatites, ont des analo- » gies. L’hématite se trouve dans les mines, brûlée, elle » imite la couleur du minium, elle se brûle comme la » pierre phrygienne, mais ne s’éteint pas avec du vin. On » reconnaît que l’hématite a été falsifiée avec du schiste à

)) des veines rouges el à la friabilité. Elle est merveilleuse y> pour les meurtrissures des yeux. En boisson elle arrête » les pertes; les hémoptoïques en prennent aussi en boisson » avec du suc de grenade ; elle est efficace dans les maux )) de vessie. On la boit dans du vin pour les blessures faites » par les serpents. Dans tous les cas la pierre nommée » schiste a moins d’efficacité. Toutefois parmi les schistes )-> le plus avantageux est celui qui ressemble au safran. » Dans du lait de femme, il est particulièrement bon pour » les ulcérations de la cornée et il arrête très bien la proci- » dcnce des yeux. Sotacus, un des plus anciens auteurs, » parle outre l’aimant de cinq espèces d’hématites, il » donne la préférence à l’Hématite d’Ethiopie qui est très » bonne pour les compositions ophtalmiques. »

Oribase (t. 2, p. 707) parle aussi de l’hématite à laquelle il reconnait des propriétés refroidissantes et astringentes.

Nous nous en sommes servis, dit-il, contre les granula- » lions, si elles s’accompagnent d’inflammation, on la » mélange avec du blanc d’œuf ou du suc de fenugrec et » l’on en fait des onctions. Si elles sont sans inflammation )) on l’instille dans l’œil après l’avoir dissout dans l’eau, on » en fait des onctions avec une spatule. »

Celse cite deux collyres dans la composition desquels entre la pierre hæmatite (lapis hæmatites) : le collyre Sphœrion d’Evelpide pour les ulcères fongueux, sordides, creux et chroniques des yeux et le collyre Rhinion contre la lippitude sèche.

Scribonius Largus (chap. xxvi) indique un collyre contre les granulations dans la composition duquel entre la pierre hématite (Lapidis hematitis).

Galien cite de nombreux collyres dans lesquels nous retrouvons l’hématite. 11 en cite contre les granulations, contre les cicatrices et callosités, pour éclaircir la vue.

Ad aspritudines. Cicatricies et callos exterens, deprimit omnem exuberantiam, ad affectiones callosas, exacuit visum, cicatricies et callos exterit.

Dans le chapitre qu’il consacre au traitement des granulations, Aetius cite de nombreux collyres dans la composition desquels entre la pierre hématite.

Marcellus indique aussi la formule d’une série de collyres dans lesquels nous trouvons l’hématite, la plupart d’entre eux sont destinés à combattre les granulations (aspritudines).

Alexandre de Tralles, dans son chapitre : Aliud ad Trachoma, signale aussi un collyre dans lequel nous trouvons la pierre hématite et le schiste à parties égales : « Lapidis Hæmatitis, lapidis Schisti singulorum drachmas » quadraginta. »

Paul d’Egyne (liv. vii, p. 447) signale aussi le Collyrium ex duobus lapidibns ad aspritudinem. Ce sont les pierres hématites et schistes à parties égales.

Ad. asp., ad aspritudines. Les aspérités de la conjonctive palpébrale sont signalées par tous les écrivains médicaux de l’antiquité, du moyen-âge et de l’époque moderne. C’est une maladie qui naît et se propage par contagion dans les classes les plus pauvres de la société, c’est-à-dire chez ceux qui vivent en dehors de toutes les règles de l’hygiène. Les armées en campagne se trouvant dans les mêmes conditions désastreuses voient se développer dans leurs rangs cette redoutable maladie et de là le nom d’ophtalmie militaire qu’on lui a donné dans ce siècle. On l’appelle aussi trachome, du grec rpaKœ/ia, rude, raboteux. Les aspritudines, que nous appelons granulations, ont traversé les âges et nous nous trouvons, comme nos prédécesseurs, désarmés devant elles. Un microbe ou quelque protozoaire mal défini encore, en est le principe actif et propagateur. L’isolement

des malades, de grandes précautions personnelles de la part de ceux qui les approchent, constitueraient une prophylaxie sérieuse. Vœux stériles, soins irréalisables dans les couches inférieures de la société qui sont seules atteintes par le fléau. Les aspritudines sont de tous les temps et de tous les lieux en Europe, la Suisse seule exceptée. Quelques auteurs du commencement du siècle ont cru à l’origine égyptienne de la maladie et se sont évertués à démontrer que les armées anglaise et française s’en étaient imprégnées pendant

l’expédition d’Egypte. Revenues dans leur pays, elles avaient, par contagion, disséminé autour d’elles, dans les divers régiments et dans les populations civiles, cette grave affection qu’on nommait alors l’ophtalmie égyptienne. C’est une légende. Sans doute l’Egypte est le pays béni des granulations, mais si depuis Hippocrate nous lisons tout ce que l'on a écrit sur les ophtalmies, nous verrons à travers les âges tous les auteurs réserver une place au traitement des aspritudines. Notre plus vieux livre médical, nous entretenait déjà des granulations il y a trois mille ans et Hippocrate ne nous dit pas que cette maladie fut nouvelle. On a essayé d’établir que les granulations étudiées par les auteurs anciens n’étaient pas celles qui nous donnent aujourd’hui tant de déboires. C’était la thèse des défenseurs de l’origine égyptienne de la maladie. Cette argumentation est insoutenable.

Il existe deux espèces de granulations, les granulations papillaires, simple hypertrophie inflammatoire d’un élément normal, les papilles et les granulations néoplasiques, de formation nouvelle, d’origine microbienne, naissant en dehors de tout processus inflammatoire, mais le provoquant souvent autour d’elles dans les diverses phases de leur longue évolution.

Les granulations papillaires guérissent aisément et

rapidement sous l’influence du traitement, jamais elles n’entraînent après elles aucun accident sérieux. Les granulations néoplasiques sont redoutables au plus haut degré, ce sont elles qui provoquent les pannus, les ulcères cornéens, les vascularisations et infiltrations de celte membrane, ses déformations.

Ce sont ces ulcères qui laissent des cicatrices troublant la transparence de la cornée, qui amènent les staphylomes et abaissent la vision dans l’un, parfois dans les deux yeux, jusqu’à la cécité complète. Ce sont elles encore qui déforment les paupières, provoquent le trichiasis et l’entropion. Leur traitement est long, parfois interminable et bien rares sont les malades qui guérissent sans rien avoir perdu de leur acuité visuelle. Ouvrez les livres anciens et ceux du moyen-âge, arrivez ainsi jusqu’à la période moderne et vous trouverez dans tous des chapitres entiers consacrés au traitement de toutes les complications que nous venons de citer : Trichiasis, entropion, xérophtalmie, pannus, ulcères des cornées, staphylomes, toutes provoquées le plus souvent par l’ophtalmie granuleuse. Cette classification des granulations que j’ai exposée plus haut n’est pas absolument neuve, on la trouve dans Aetius, auteur du Gc siècle. Le vieil écrivain distingue les granulations se développant à la suite de quelque fluxion chronique, de celles qui naissent sans avoir été précédées d’état fluxionnaire et même sans cause évidente ; il les distingue l’une de l’autre au point de vue de leur aspect extérieur, les premières font paraître la conjonctive palpébrale plus villeuse, plus âpre, plus rouge. Ce sont nos granulations papillaires que décrit Aétius. Les secondes apparaissent sur la conjonctive palpébrale comme de petites élevures semblables à des grains de millet ou à de petits grains d’Ers. Celle seconde espèce, dit Aétius, est plus difficile à guérir (pie la première. Ce sont nos granula-

tions néoplasiques. Ce qui prouve encore l’identité des aspritudines antiques et des granulations modernes, c’est leur traitement qui est resté le même à travers les siècles. Lisez le mémorable travail présenté au Congrès international d’ophtalmologie de Paris (1862) par Anagnostakis d’Athènes. Le célèbre professeur, après avoir comparé la thérapeutique moderne des granulations à celle de l’antiquité, prenait alors cette conclusion : « La plupart des agents médicamen- » teux qu’on a tour à tour employés de nos jours contre les » granulations palpébrales étaient déjà en usage chez les )> anciens. Je dis la plupart, car il faut faire une honorable » exception en faveur d’un moyen précieux qui leur était » inconnu, le nitrate d’argent. » N’employons-nous pas encore comme les anciens les scarifications des conjonctives, l’excision, la résection des granulations (excision des culsde-sac, Galezowski). N’avons-nous pas vu renaître bien des fois le raclement des paupières, décrit par Hippocrate, condamné par Celse, reproduit par tous les écrivains de l’antiquité et du moyen-âge , remis en honneur par J. B. Borelli (1862), repris tout récemment avec grand bruit par le professeur Monolescu de Bukarest et Petresco, l’oculiste en chef de l’armée roumaine, et de nouveau rentré dans l’oubli.

Hippocrate préconisait contre les granulations l’emploi du cautère actuel, du feu, et tout récemment Petresco, reprenant cette pratique sous une autre forme, se servait du galvano-cautère.

Et nos collyres sont-ils si différents de ceux des anciens. Le tannin dont nous faisons un si fréquent et si utile usage ne leur était pas inconnu. Ils saupoudraient les granulations avec de la noix de Galle ou les enduisaient de sue d’acacia. Mais l’acacia et la noix de Galle sont riches en tannin.

Ils employaient le plomb sous forme de céruse ou de

malate de plomb. Il n’y a pas si longtemps que l’acétate de plomb a joué un grand rôle dans la thérapeutique des granulations et quelquefois on remployé encore.

Ils se servaient du cuivre sous la forme de sulfate, d’oxyde, de vert-de-gris ; ils employaient le cuivre brûlé, le cuivre pyriteux, le sulfate de cuivre déliquescent, le carbonate de cuivre. Nous avons conservé et nous faisons un fréquent et utile usage du sulfate de cuivre en crayon et en solution.

Ils se servaient du zinc sous forme d’oxyde et de fleur de zinc. Nous employons encore aujourd’hui le sulfate de zinc et le chlorure de zinc avec succès.

De l’identité de thérapeutique nous pouvons conclure à l’identité de maladie. Malgré notre arsenal médicamenteux, rendu plus riche encore dans ces dernières années par l’adjonction des antiseptiques, nous pouvons dire des granulations modernes ce que disait Celse des granulations antiques : « cette affection est parfois presque interminable ». Personne ne le dirait des granulations papillaires. C’est sur ce dernier trait de ressemblance que je prends ma conclusion : les aspritudines, dont les anciens ont tant parlé, dont ils ont combattu les redoutables complications, sont bien nos granulations néoplasiques. Cette maladie ne nous vient ni de l’Egypte, ni des armées, elle est vieille comme la misère et l’incurie de l’humanité.

Grâce à M. Lascombe, le distingué conservateur du Musée du Puy, j’ai obtenu des dessins d’une grande exactitude, représentant les instruments qui constituent la trousse de Sextus Polleius Sollemnis. Les explications dont il a bien voulu les accompagner ont permis à M. Klein-Glitschka de reproduire avec fidélité l’antique appareil chirurgical de l’oculiste du Velay. 11 y a quinze ans que nous étudions avec M. Klein les instruments anciens et l’habile fabricant, avec un soin et une patience au-dessus de tout éloge, sait donner à leurs reproductions le fini et l’exactitude qui les ferait confondre avec les originaux. J’ai bien le devoir de remercier ici ce compagnon de travail, que n’ont jamais rebuté les difficultés d’une œuvre dont le côté artistique fa seul préoccupé.

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