‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 23 sur 25 · LA S P A T U L E · texte numérisé non relu

LA S P A T U L E

(Planche V, fig. 6.)

D’une forme ordinaire mais élégante, la spatule mesure 16 centimètres de long, la palette de forme elliptique, à bords mousses, arrondie à son extrémité, mesure 6 centimètres de long sur 14 millimètres de large. De la spatule à l’olive le manche arrondi mesure 8 centimètres. L’olive a 2 centimètres de long et 6 millimètres dans sa plus grande largeur. Ce sont les dimensions moyennes des spatules que nous avons rencontrées en si grand nombre dans les Musées. Neugebauer en a rencontré qui mesurait 20 centimètres de long et j’ai reçu une reproduction du Musée Central Germano-Romain de Mayence qui mesure 25 centimètres de long. Ces grandes dimensions sont exceptionnelles.

Les spatules appartiennent à un groupe d’instruments auxquels les latins donnaient le nom de Specilli. C’est un groupe fort nombreux, très bien représenté dans les fouilles et les Musées. Les instruments qui le constituent ont des formes très variables ; nous y rencontrons : 1° Les spatules à olive et sans olive, les spatules doubles, c’est-à-dire une spatule à chacune des extrémités d’un même manche, des spatules à bords mousses, des spatules à bords tranchants. 2° Des sondes dilatantes, simples baguettes de bronze, d’étain ou de plomb, de grosseurs variables. On s’en servait pour dilater le col de la matrice ou des trajets fistuleux. 8° Des sondes aciculaires. Ce sont des aiguilles, ou plutôt

des stvlets aiguillés à un ou deux chas qui servaient à passer des sétons, ou à l'aire des sutures. 4° Des sondes bicéphales: ce sont des manches arrondis se terminant à chaque extrémité par une olive. La spatule à olive peut être considérée comme une sonde monocéphale, se terminant au côté opposé par la palette ou spatule. 5° Les sondes se terminant à l’extrémité opposée par une cuiller plus ou moins longue, plus ou moins large, plus ou moins profonde. 6° Les sondes auriculaires, se terminant à 1 une de leurs extrémités par une cuiller minuscule. 7° Une sonde d’un type unique que l’on voit au Musée de Naples : la spatule est fendue dans son milieu, dans le sens de sa longueur. Vulpès croit qu’elle a servi dans la section du frein de la langue.

Chacune de ces catégories porte un nom spécial. Les spatules se nomment : Specilla spathulata ou spathomela. Les sondes dilatantes : Specillum capitulo carens ou dilatans. Les sondes aciculaires : Specilla, acuformia. Les sondes bicéphales : Specilla bicipita ou bicapitulata. S’agissait-t-il des sondes à cuillers on disait : Specilli concava pars. Les sondes pour l’oreille ou cure oreilles s’appelaient : Specilla auricularia. La sonde avec spatule fendue dans sa longueur s’appelait : Specillum spathula incisa.

Mais ces qualificatifs qui nous font saisir la nature de la sonde employée, sont rarement ajoutés par les écrivains antiques au mot specillum, ils se servent le plus souvent de cette expression générale sans spécifier de quel specillum il est question et il est parfois impossible de le déterminer.

Le professeur Neugebauer de Varsovie, qui a publié un si remarquable travail sur les instruments de la chirurgie antique, regarde les spatules comme des sondes monocéphales se terminant du côté opposé à l’olive par un manche plat ou spatule. Cette partie plate où le manche se nomme « pars aversa » , c’est-à-dire , suivant James Greive et

Daremberg, la partie de l’instrument opposée à celle qui sert de sonde. On la nomme aussi spatha, spathula, spathomela. La partie olivaire est la tête de la sonde, on la nomme : Caput, nucléus, ou encore : pars specilli adversa. Ces deux parties de la sonde avaient des usages bien diffé-

rents, j’en ai parlé déjà en étudiant la trousse du chirurgien du IIIe siècle et celle de G. Firmius Severus. Rien de plus commun dans les Musées que les spatules, c’était un instrument vulgaire dont on se servait pour toutes sortes d’usages médicaux, chirurgicaux et pharmaceutiques. Pline en parle plusieurs fois dans son Histoire naturelle et ce qu’il en dit, joint à ce que nous en savons déjà, nous montre que de tous les instruments c’était le plus fréquemment employé. Il nous expose, livre xxxiv, § xxvi, comment on prépare le vert-de-gris : « D’autres, dit-il, arrosent de vinaigre la limaille de cuivre et la remuent plusieurs fois par jour avec des spatules, jusqu’à dissolution complète. Alii delimatum aeris scobem aceto spargunt, versantque spathis sæpius die donec absumatur. »

Il dit encore, livre xxxu, § xxiv : « Il est une petite » grenouille vivant surtout dans les roseaux et dans les » herbages, muette, de couleur verte et quand les bœufs » l’avalent, gonflant leur ventre. Si on racle avec une » spatule, l’humeur de son corps et qu’on en frotte les yeux, O cela dit-on éclaircit la vue. Hujus corporis humorem » specillis derasum claritatem oculis inunctis narrant » afferre. »

Ici le sens du mot specillum est facile à saisir. La spatule seule peut servir de racloir.

Scribonius Largus nous signale aussi la spatule comme l’instrument dont on se sert pour mélanger les médicaments, chap. xlv : « Gum hæc super ignem posita habuerint » emplastri temperaturam mollis, deponere oportebit cacca-

» bum ; cum fervere desierit , paulatim aspergere æris » florem et movere spatha medicamentum. »

Au chap. clxxiii, Scribonius nous apprend que ces spatules n’étaient pas seulement en bronze, mais parfois aussi en bois de frêne : « Et rursus patella super ignem » imponitur moventurque quæ sunt in ea spatha fraxinea. » Marcellus parle aussi, chap. xiv, 44, de la spatule qui sert à mélanger les médicaments et il dit qu’elle peut être en bois ou en cuivre : « Oportet autem moveri aquam ipsam » rudicula vel spathomela æris rubri. »

Archigène el Léonide nous parlent de spatules à bords tranchants : « Specillo dissecabimus, dit Archigène, et » ailleurs, dissecabimus per specillum latum. »

« Si le vagin est fermé par une membrane, la femme » étant placée sur le dos, les cuisses fléchies sur le ventre » et écartées, on dissèque cette membrane (specillo disseca- » bimus) jusqu’à ce que les parties génitales aient retrouvé » leurs proportions naturelles. »

« Si une tumeur se développant à l’orifice du vagin, » l’oblitère en grande partie, la femme étant placée de la » manière accoutumée, nous introduisons un stylet dans le » col de la matrice, afin que l’excision ne porte pas trop » haut et (per specillum latum) avec la sonde large, nous » disséquons jusqu’à ce que l’ouverture reprenne sa forme » naturelle. »

(Aetius. De cancris uteri Archigenis et de utero non perforato, qui doit aussi être d’Archigène, chap. xcvi, p.903, tetrab quartæ sermo.)

En parlant du traitement de la fistule à l’anus, Leonide dit : « Deinde ubi comparuerit fistulæ osculum, specilli » caput per ipsum immittatur et in prolundum propellatur » et super ipsum occurens tota fistula per semispathulam,

)> aut spathulam fistulariam dissecetur. » (Paul d’Egine, liv. vi, chap. lxxviii.)

Il existait donc des spatules à bords tranchants agissant comme des bistouris. Le temps qui a émoussé ou détruit les tranchants ne nous a pas permis de reconnaître sûrement certaines spatules que nous soupçonnions avoir été des scalpels. Elles sont dans ce cas à manches courts et sans olive et assez effilées vers leur pointe, elles ne sont certainement pas arrondies à leur extrémité.

J’ai rapporté dans l’étude de la trousse de G. Firmius Severus, d’autres usages encore de la partie large de la spatule. Elle servait à répandre sur les plaies des remèdes pulvérulents ; à étendre les onguents sur la laine, sur les plaies, sur la face interne des paupières renversées, à séparer les tissus dans certaines opérations, dans l’ankiloblépharon, elle servait à séparer l’une de l’autre les paupières réunies pathologiquement.

L’extrémité opposée à la spatule, c’est-à-dire le manche terminé par une olive, servait de sonde.

Nous avons vu qu’Oribase introduisait les collyres dans l’œil au moyen de l’olive de la spatule.

Nous voyons dans Paul d’Egine d’autres usages encore de l’olive, en rapportant comment Léonide opérait les fistules à l’anus, il dit : « et quand l’orifice de la fistule est » devenu apparent, on y introduit la tête d’une sonde que » l’on pousse jusqu’au fond. At cum fistiilæ os clari appa- » ruerit per ipsum specilli nucleo demitletur et in profundum » propellatur. »

Aétius rappelant la pratique de Léonide se sert à peu près des mêmes expressions qu’employait Paul d’Egine : « Deinde medium sinistræ manûs digitum in sedem immit- » tens per ipsum specilli caput arripiat. » (p. 747.)

Au chapitre des fistules en général, Aétius dit : « fistulis

» itaque obliquis sub cutem extensis specilli nucleum immi- » tinius et elevata cute totam longitudinem una sectione » incidimus. »

Il s’agit dans tous ces cas de la spatule à olive que nous connaissons. Cette olive, comme le bouton des stylets dont nous nous servons aujourd’hui, chemine dans les trajets fistuleux sans les blesser. Les anciens n’ont pas agi autrement que nous le faisons nous-même. Cette olive s’imposait. Pour remplir le même but, de sonder des plaies ou des trajets fistuleux, il existait des sondes dites bicéphales, Celse les nommait biceps specillum et elles étaient encore employées au temps de Paul d’Egine, puisque cet auteur dit au chapitre lxxvii, des fistules et des Cérions : « Quant » à celles qui ont deux ou plusieurs ouvertures et qui ne se » prêtent pas à l’examen par la sonde à deux noyaux. »

Nous possédons à Gand quelques reproductions de ces sondes à deux têtes, mais elles sont rares dans les Musées, tandis que celles à un noyau sont très communes.

Une fois la sonde à un ou deux noyaux introduite dans le Irajet fistuleux, le chirurgien incisait les tissus jusqu’à l’extrémité de la tête de l’instrument. « In lias demisso » specillo ad ultimum ejus caput incidi cutis débet. »

Mais la sonde à formes arrondies était assurément un mauvais conducteur pour le bistouri et Neugebauer se demande avec raison, si pour une opération de ce genre, les anciens employaient toujours ce même genre de sondes et s’ils ne connaissaient pas la sonde évidée en chenau dont nous nous servons toujours aujourd’hui sous le nom de sonde cannelée ou de stylet cannelé. « Pour ma part, dit-il, » je dois dire que je n’ai pas vu au Musée de Naples un » seul instrument de cette façon et que je n’en ai jamais » rencontré la description dans aucun auteur ancien. »

Si Neugebauer veut parler de la sonde cannelée, je par-

tage son avis, je ne l’ai rencontrée ni à Naples, ni dans aucun musée, mais il n’en est pas de même du stylet cannelé. Ce dernier pas plus (pie la sonde cannelée n’est mentionné dans aucun écrivain de l’antiquité. On peut voir à Bruxelles, Musée du Cinquantenaire, Section de la chirurgie antique, un stylet cannelé au milieu des instruments rapportés d’Italie par M. de Ravenstein. Tous proviennent de Pompeï, quelques-uns seulement des environs de Rome. Dans un étui de bronze se trouvent trois instruments d’argent, une cuiller à olive, un stylet double, mousse à chacune de ses extrémités, mais sans olive ou noyau, enfin un stvlet cannelé. Il est long de 15 centimètres, large de 2 millimètres; l’une de ses extrémités se termine par un bouton, très petit, l’autre est mousse. -C’est de ce côté que se trouve la cannelure sur une étendue de 6 centimètres. L’instrument est très bien conçu, la cannelure peut encadrer le dos du bistouri qu’elle guide et son extrémité mousse ne fait pas obstacle à la sortie de la pointe du couteau. Ce stylet cannelé est si bien conçu et si bien exécuté, il est si semblable à ce que nous possédons aujourd’hui, que M. Clasen, qui en avait fait la reproduction, d’après un moulage, crut en l’examinant qu’une erreur avait eu lieu dans ses ateliers et qu’on avait reproduit un instrument moderne. Pour lever des doutes que je partageais, je me rendis au Musée du Cinquantenaire où M. le Conservateur Destrée, avec sa bonté habituelle, me remit sous les yeux le stylet original. Il n’y avait aucune erreur, la reproduction était exacte et elle établissait sans conteste possible que les anciens ont connu et se sont servis du stylet cannelé dans leurs opérations. On conçoit aisément la supériorité du stylet cannelé sur la sonde pleine à olive quand l'un ou l’autre de ces instruments doit guider le bistouri. Il glisse aisément sur la rondeur de la sonde à olive, ou de toute sonde pleine, mais

il est maintenu par une cannelure qui le conduit sûrement au but, sans lui permettre de dévier.

Dans certains cas la spatule à olive servait de cautère. On chauffait son olive au rouge cerise ou au rouge blanc et l'instrument se nommait alors : Specilli caput caudens.

Les oculistes se servaient de cautères et nous avons dit dans quels cas, en faisant l’étude de la trousse de G. Firmius Severus. Mais nous n’avions pas épuisé le sujet et depuis nous avons découvert une opération bien intéressante où l’olive de la spatule intervient à titre de cautère.

Les ulcères des cornées sont très fréquents, ils se cicatrisent plus ou moins vite en laissant toujours une marque indélébile de leur passage, c’est une tache blanche qui altère la beauté de l’œil. Nous savons aujourd’hui que si l’on noircit cette tache par un moyen quelconque, elle cesse d’être apparente, l’œil semble normal. Galien le savait déjà car nous trouvons dans ses œuvres, tome m, colonne 527, un chapitre intitulé : Tincturæ albuginum. Teinture des albugos ou taches de la cornée. On faisait une teinture noire avec de la poudre de Noix de Galle et du noir de cordonnier (chalcanthe) dissous dans l’eau et on l’appliquait sur la tache cornéenne préalablement cautérisée avec l’olive de la spatule « cum specilli nucleo calfacto »,

P. 316, Aétius consacre aussi un chapitre à la teinture des albugos « albuginum tincturæ » et il donne comme Galien plusieurs formules de teinture qui pénétreront dans la tache préalablement avivée par « nucleum specilli calelàci to ».

Paul d’Egine indique aussi quelques formules de teinture dans son chapitre a Quomodo cicatrices tingantur ».

Cette pratique très rationnelle s’était perdue, on ne parlait plus de teindre les albugos, quand, en 1869, de Weeker la remit en honneur sous le nom de tatouage de la

cornée. Le procédé nouveau, qui nous donne les plus beaux résultats, consiste à enfoncer par frictions de l’encre de Chine dans la tache préalablement criblée de petits trous superficiels, pratiqués au moyen d’une aiguille à cataracte, ou de 2 ou 3 aiguilles ordinaires réunies ensemble.

Nil novi sub sole, aurait dit Salomon ; il n’y a rien dans la médecine moderne, dit Daremberg, qui ne soit en germe dans la médecine antique.

Nous trouvons encore dans Paul d’Egine, chap. lxvi, un autre usage du noyau de la sonde, c’est dans l’opération du bubonocèle : « Après avoir fait l’incision transversale » longue de trois doigts, sur l’aine tuméfiée et avoir relevé » les membranes et la graisse, sur le milieu du péritoine » mis à nu et à l’endroit où il proémine, on applique le » noyau d’une sonde avec lequel on repousse les intestins » dans le fond du ventre. »

Paul d’Egine dit encore au chap. lxii, de l’hydrocèle : Si l’on trouve que le testicule est atteint de putridité ou de quelque autre altération maligne, nous saisissons au moyen d’un fil, les vaisseaux qui sont avec le crémaster et nous enlevons le testicule en coupant le crémaster luimême. Nous agissons deux fois de la même manière » quand il y a deux tumeurs et nous faisons deux fois les » incisions à la partie du scrotum qui se trouve près des » aines. Après cela dirigeant le bouton d’une sonde dans » l’incision vers l’extrémité inférieure du scrotum et recour- » haut le scrotum avec cet instrument, nous faisons, avec » la pointe d’un bistouri, une ouverture pour l’écoulement » des caillots sanguins et du pus, à l’aide du même bouton » de sonde, nous insérons une tente dans l’incision supé-

» ne tire. »

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