‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 3 sur 25 · OCULISTE A REIMS AU IIP SIÈCLE DE NOTRE ÈRE · texte numérisé non relu

OCULISTE A REIMS AU IIP SIÈCLE DE NOTRE ÈRE

En 1854 Mr Duquenelle faisait dans le faubourg de Laon à Reims une découverte qui fit sensation dans le monde archéologique et dont le retentissement ne s’est pas encore évanoui. Au milieu des débris d’une caisse en bois on trouva : deux petites cruches en fer, un manche de couteau ordinaire, deux manches de couteaux damasquinés d’argent, un trépan perforatif damasquiné d’argent, huit manches de stylet, quatre sébillcs, un mortier, trois érignes simples à manches droits, une érigne terminée du côté opposé par une petite spatule coudée à angle droit sur son manche long, une petite spatule coudée à angle droit sur son manche court, un cautère olivaire, une balance, un fléau de balance, une spatule à long manche olivaire, deux spatules à manche court de forme hexagonale, sept pinces, un cachet d’oculiste, des débris de collyres, une poignée en bronze, une clef et un cadenas ayant appartenu à la caisse dans laquelle on avait placé les instruments au moment de l’inhumation. Dans une des sébilles on trouva deux médailles en bronze, l’une d’Antonin le Pieux (138 — 161 de notre ère) l’autre de Marc Aurèle (161 — 180).

Tous ces objets étaient en bronze. Ce que je viens de relater constitue un procès verbal très complet de l’exhumation pratiquée sous les auspices de M1 Duquenelle. C’était

la tombe d’un médecin qu’on avait fouillée. Les instruments le prouvent. Ce médecin était un oculiste, son cachet l’atteste et sur ce cachet nous lisons le nom de son propriétaire, le nom de celui qui a dormi là paisiblement son dernier sommeil pendant 1700 ans. Il s’appelait Gaius Firmius Severus. Nous savons même l’époque à laquelle il vivait, c’était vers la fin du 3e siècle de notre ère ; les médailles d’Antonin et de Marc Aurèle ne laissent aucun doute à cet égard.

M1 Duquenelle avait promis d’étudier et de décrire luimême le trésor que le hasard avait mis entre ses mains. Quarante ans se sont passés, la promesse ne s’est pas accomplie," le savant rémois n’est plus, la trousse qu’il nous a conservée s’étale aujourd’hui dans les riches galeries du Musée National de St-Germain et Gains Firmius Severus attend toujours son historien.

Si l’histoire de l’ophtalmologie n’a pas conservé dans ses fastes le souvenir de Firmius Severus, si rien de scientifique ne se rattache à ce nom, l’oculiste qui le portait ne fut sans doute pas un praticien vulgaire. \

L’amitié et le respect lui firent une tombe que 17 siècles laissèrent inviolée ; selon la coutume du temps ses proches y déposèrent, en pieux hommages, ses instruments professionnels les plus précieux. Dans leur pensée ils devaient rester à jamais dans celte sépulture, mais rien n’est éternel en ce monde, les cendres de G. Firmius Severus ont été dispersées et sa trousse est dans les galeries de St-Germain. Nous n’y trouvons pas seulement les instruments chirurgicaux de l’oculiste, mais encore certains objets qui appartiennent au matériel de l’officine, tels que des cruches en fer, une balance, un fléau de balance, des sébilles, un mortier. La richesse et l’élégance de quelques-uns de ces instruments nous disent le rang élevé de la clientèle qui

recherchait les soins de Firmius Severus. Moins au 3c siècle qu’aujourd’hui les couteaux et les perforatifs à manches merveilleusement damasquinés d'argent ne s’employaient dans la pratique courante. Les pauvres diables n’ont jamais eu les sensations assez affinées pour saisir les nuances si délicates qui différencient une incision faite par un couteau à manche d’or, d’argent ou de bronze. Ils n’ont jamais pris plus de plaisir aux unes qu’aux autres. Mais dans les rangs élevés de la société, les riches instruments sont plus estimés, il semble qu’on les regarde comme un hommage rendu par le chirurgien à l’importance de son client. Notre oculiste ne l’ignorait pas. Oui cher Gaius Firmius tu devais vivre dans un monde élégant et distingué, tes beaux instruments nous le disent. Malgré les 1700 ans qui nous séparent, je te vois pénétrer dans les riches villas qui couvraient alors la Gaule, étaler ta magnifique trousse sur les tables luxueuses des colons romains. Tu souris en voyant tes clients s’émerveiller de la beauté de tes spatules, de tes couteaux, de tes cautères et si le secret professionnel ne fermait mes lèvres, je te dirais la pensée qui amène sur ta bonne figure le sourire qui l’illumine.

Nous allons successivement décrire et étudier chacune des pièces qui constitue cette remarquable trousse, une des plus complètes et des plus intéressantes que les fouilles archéologiques aient livré à nos recherches.

Nous commencerons par le cachet, il caractérise une profession qu’entourait déjà en ces siècles lointains la confiance publique, celle du médecin oculiste. En son style lapidaire il nous initie à la thérapeutique de cette époque.

Les cachets d’oculistes sont des plaquettes carrées ou rectangulaires, parfois limitées par des arêtes vives, d’autres fois par des biseaux, généralement faites en serpentine, en stéatite ou en chiste ardoisier. On en cite un pourtant fait d'une

substance plus précieuse, le jade rose, c’est celui de Publius Helius Facilis (collection Mowat, Paris). C’est à titre exceptionnel que le bronze a servi à faire des cachets. Piègle générale, leur forme est carrée ou rectangulaire ; mais ce n’est pas absolu. Le cachet de Aelii Fotini (Héron de Villefosse et Thèdenat, t. I, p. 14) et celui de Caius Lucius Sahinus (décrit par Sichel) sont de forme triangulaire.

Un cachet hexagonal qui se trouve au Musée de Lille a été trouvé à Bavai (Nord), c’est celui de Gaius Annius Censorinus (V.Esperandieu,Rec. de cachets d’oculistes, 1894).

Un cachet rond de 15 millim. de diamètre se trouve au Musée de Leicester, c’est celui de Gaius Pol... Gracilis (V. Espcrandieu).

Les dimensions de ces pierres ne sont pas considérables, en général de 4 à 6 centimètres de long sur 3 à 5 de large et 1 à 1 Va d’épaisseur.

Sur les quatre tranches du carré ou du rectangle on a gravé en creux et à rebours des inscriptions latines comprenant le plus souvent au génitif et en abrégé le prénom (proenomen) de l’oculiste, son nom de famille (nomen, nomen gentis, nomen gentile) et dans les cas assez fréquents où ils étaient des affranchis (liberti) un surnom (cognomen), nom servile qu’ils avaient reçu de la famille à laquelle ils appartenaient. Ce surnom était puisé soit dans une qualité ou un défaut de l’individu, dans sa profession ou sa patrie, soit dans un caprice du maître. En les affranchissant on leur laissait ce surnom, on y ajoutait le nom de la famille de leur maître et son propre prénom.

Toujours le prénom est en avant, puis vient le nom, puis le surnom. Il est exceptionnel de ne pas les trouver sur le cachet de l’oculiste. Cinq cachets anonymes nous sont seulement connus. Celui de Apt (Vaucluse), celui de Cologne aujourd’hui à Bonn, celui de Poitiers, celui de Nimes et

celui de Villaréal (ils portent dans le recueil d’Esperandieu les Nos 10, 51, 120, 136, 188'^). Au point de vue des médicaments qu’ils signalent, leur importance ne le cède en rien à celle des autres cachets. Dix-sept cachets portent plus d’un nom, le plus souvent deux, exceptionnellement trois. Cette multiplicité de noms a vivement intrigué les commentateurs. Sicliel l’attribuait a une cession de cachet a un autie oculiste par association ou par succession. La succession se conçoit mieux que l’association. Nous voyons en effet tous les jours qu’un pharmacien, successeur, maintient d’autant plus longtemps sur son enseigne et ses étiquettes le nom de son prédécesseur que celui-ci a été plus connu. Mais j attribue cette multiplicité de noms sur un même cachet à une autre cause.

Celse nous dit, liv. vi, chap. vi, § 2 : « Bon nombre de » médecins ont préparé pour les affections oculaires une » foule de collyres qu’on peut en outre modifier par de » nouveaux mélanges, car il est facile d’y associer en » diverses proportions des substances adoucissantes et légè- » renient astringentes. Pour moi je parlerai des plus » connus. »

Scribonius Largus fait aussi remarquer que si beaucoup de collyres portent le même nom, ils sont pourtant bien différents par les médicaments qu’ils renferment, leurs doses et leurs effets (de comp. med. XXXVIII).

Ces collyres de même nom, variables de composition et d’effets, avaient dans la pratique des fortunes diverses, les uns étaient prônés, les autres délaissés. Certains collyres faisaient la fortune de leur heureux inventeur. Si pendant la vie de l’auteur d’un collyre célèbre, on respectait sa propriété, il n’en était plus de même après sa mort, son secret tombait dans le domaine public et quelque rival indélicat vendait sous le nom connu un collyre approximatif et le marquait

du nom de son inventeur qu’il gravait sur son propre cachet. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent aujourd’hui dans une foule de professions?

Immédiatement après les noms de l’oculiste on lit celui du collyre, la manière de s’en servir, le nom de la maladie contre laquelle on l’applique et parfois même le nombre de fois qu’il faut l’employer.

Quelques cachets font cependant exception à cette règle, leur rédaction s’écarte des habitudes du style sigillaire. Non seulement le nom de l’oculiste peut manquer, mais parfois le nom de la maladie n’est pas indiqué. On ne lit que le nom du collyre. Tels sont le cachet de Bonn sur lequel on lit :

Diasmyrnes

Isochrison.

Sur celui de Nimes qui est à Paris, l’inscription porte :

Psoricum

Penicillum

Diasmyrnes

Diacisias.

Sur celui de Poitiers on lit :

Diasmyrnes

Diaglaucen

Phos.

Ces cachets et quelques autres du même genre, tels que ceux de Kosmos, de M. Tarquinii Florentini, de L. Terentii Paterni, de Fclicis, de M. Claudii Recti, de T. Vindacii Ariovisti, de Julii Jucundi, de Gaii Sentii ne portent que les noms de l’oculiste, celui du collyre et pas celui de la maladie contre laquelle il sera employé. Sur d’autres cachets on voit le nom de l’oculiste, celui de la maladie que le collyre doit combattre, mais le nom de ce collyre manque. Exemple : Gaii Romanii Stephani ad recentes cicatrices.

Gaii Romanii Stephani ad diathesis tollendas.

La médecine latine n’ayant jamais été qu’une pale copie de la médecine grecque, il 11e faut pas s’étonner si la plupart des collyres usités chez les romains et les gallo-romains ont une origine grecque. Je citerai parmi les plus typiques :

Le collyre diacholes, à base de fiel, Ata %oA,^o-

» diachylum, aux sucs de plantes, Ata 'xyXwv

» diagessamias, à la terre de Samos, Aia 7 ri<r2afua<r

» diaglaucium, à la chélidoine, Ata ryXav^Lov » dialibanum, à l’encens, Aia Xcfiavov » diamisus, au Misy, Aca puaova » diaopobalsamum, au baume de Judée,

A ia o7To/3a\aa/jLov

» diasmyrnes, à la myrrhe, Ata a-pivpvrja-.

Certains collyres empruntent leur nom à l’une ou l’autre de leurs qualités :

anodynum de avcoSivoa anodin, euvodes de evcoSija qui sent bon.

hyginon de v^ieivocr salutaire, smecticum de cy^KTiKoa détersif.

Il emprunte parfois son nom à sa couleur.

Scribonius Largus et Marcellus citent :

le collyrium o-ttoSicl/cov appelé ainsi de sa couleur cendrée, le collyre chloron de ^Xwpoa vert,

» cirron de Kcppoar jaune,

cycnion de Kotcveioa blanc, couleur de cygne,

» bacon de (frcuocr brun,

psittacinum perroquet, à colore ita dictum.

Collyrium nigrum (Marcellus).

Parfois le collyre porte un nom emphatique, charlatanesque destiné a lrapper l’imagination du malade, à produire sur lui quelque suggestion favorable :

isothêon (de icroOeocr) pareil aux dieux,

Theochristum (de Oeoxpiaroo-) oint des dieux, Theodotium (de OeohoToa) donné par les dieux, ambrosium (de afifipoo-Loa) divin, ouranion (de ovpavioa ) céleste, anicetum (de aviKrjroa) invincible, isochrysum (de caoxpvo-ocr ) égal de l’or.

Nous connaissons encore le collyre divin de Decimi Gallii Sesti contre les granulations:

Decimi Gallii Sesti divinum ad aspritudines.

Epithètes fastueuses, qui ne sont pas absolument disparues, puisque nous nous servons encore aujourd’hui de la pierre divine.

On se demandera et non sans raison comment toutes ces expressions grecques ont envahi la langue des médecins romains? Pline va nous le dire.

Avant l’an 535 de Rome, 219 ans avant J.-C., la médecine latine était empirique et chirurgicale comme celle des peuples à l’aube de la civilisation. Je ne dirai pas que ce n’était pas une science, ce n’était pas même un art et le nom d’aucun professionnel de cette époque n’est arrivé jusqu’à nous. « Rome, dit Pline, était sans médecins, mais non pas sans médecine », c’est-à-dire qu’il n’existait pas alors de corporation spéciale, reconnue par la loi, vivant de l’exercice de la médecine, mais il y avait des hommes que leur expérience et leur habileté rendaient capables de guérir les malades et les blessés. Jusque là les malades avaient été soignés par leurs parents, leurs amis, leurs voisins, « mais » l’an 535 sous le consulat de L. Emilius et de L. Julius un » médecin grec Archagatos du Péloponèse, fils de Lysanias, » vint s’établir à Rome et y introduisit la science médicale » de son pays ». Le succès n’en fut pas rapide, mais peu à

peu la réalité el l’importance des services rendus fixa l’attention des romains, la supériorité de la médecine grecque sur le grossier empirisme de la médecine laline apparut à tous les yeux et l’engouement pour la médecine grecque et les médecins grecs 11e connut plus de bornes. Le Sénat accorda à Arcliagatos deux faveurs qui contribuèrent à augmenter son prestige : 011 lui donna le litre de citoyen romain et on lui acheta, près du Forum, au carrefour Acilius, une boutique où il soignait et opérait les malades et les blessés. Dès les premiers siècles de l’empire la mode était aux grecs, on 11c pouvait guérir que par la médecine grecque et par les médecins grecs et comme le pavillon couvre la marchandise, 1’éliqueüe grecque assurait le succès du médecin qui s’en parait. « La médecine, dit Pline, est le seul des arts de la » Grèce que la gravité romaine ne cultive pas, quelque » lucratif qu’il soit. Peu de romains s’en sont mêlés et » ceux-là même se sont fait grecs aussitôt. Bien plus, il n’y » a d’autorité, même chez les ignorants et ceux qui ne » savent pas le grec que pour les médecins qui écrivent » dans cette langue et en ce qui regarde la santé on a d’au- » tant plus de confiance que l’on comprend moins ». Malgré

la haine que Caton avait vouée aux médecins grecs, la médecine familiale dont il était le défenseur acharné perdit peu a peu la confiance publique qui s'en alla de plus en plus vers les médecins grecs. Et les médecins latins euxmêmes, tels que Sextius Niger et Julius Bassus, deux romains ceux-là, pour allécher les clients affectaient de parler grec, d’écrire en grec, de penser comme les grecs. O11 conçoit que dans de telles conditions, le langage scientifique médical, qui n’existait pas avant l’arrivée d’Archagatos, devint exclusivement grec.

« A partir de Néron, dit M. Maurice Albert dans sa » belle étude sur les Médecins grecs à Rome, ce fut non

» seulement dans la langue scientifique, mais dans le lan- » gage courant et même dans celui des poètes une formi- » dable invasion des termes grecs. On 11e prend plus de » pilules, 011 prend des catapotia ; les baumes adoucissants » ne sont plus des liniments mais des acopa et des malag- » mata. Pour rafraîchir l’haleine il n’est rien de tel que les » ecligmata, sorte de bonbons qu’on laisse fondre dans la » bouche et pour parfumer le corps rien ne vaut le diapas- » ma. On ne s’épile plus qu’avec le dropax ou le psilothrum. » C’est l’arteriace qui guérit le mieux les maux de gorge et » le sympasma les ulcères. » (p. 227.)

L’inscription que présentent les tranches des cachets d'oculistes est règle générale rédigée en langue latine ; en 1879 pour la première fois on a trouvé à Arles sur l’emplacement du théâtre antique un cachet dont l’inscription est en grec, c’est celui de Kosmos. Il en existe encore un second, mais de provenance inconnue, au musée de Pérouse (Italie), c’est celui de Poufeinos. Mais l’inscription grecque reste absolument exceptionnelle.

Règle générale, les quatre tranches du cachet sont gravées et chacune d’elles, après avoir reproduit le nom de l’oculiste, indique le nom d’un médicament, celui de la maladie qu’il doit combattre et parfois le nom du liquide dans lequel le collyre sera dissous, dans l’eau, dans le blanc d’œuf, dans le lait de femme (ex aquà, ex ovo, ex muliebri lacté). Parfois aussi l’inscription indique combien de fois le collyre devra être appliqué dans la journée :

Caii Dedemonis theochristum ad epiphoras ex ovo ter.

Collyre, oint des Dieux, de Caius Dedemon à employer trois fois par jour dissous dans l’eau, contre le larmoyement.

Lucii Julii Juvenis diasmyrnes bis post lippitudinis impetum

ex ovo.

Collyre à la myrrhe de L. Julius Juvenis à employer deux Ibis par jour dissous dans l’eau après que la plus grande violence de l’ophtalmie est dissipée.

Le plus souvent les quatre tranches présentent une formule médicale différente, je citerai comme exception à cette règle le cachet de Caius Dedemon (Le Bolard), qui nous présente les deux mêmes inscriptions sur deux tranches :

Caii Dedemonis melinum ad claritatem et Caliginem.

Caii Dedemonis melinum ad claritatem et Kaliginem.

Et le cachet de Titus (Musée de Liège), il n’a que deux formules s’étalant complètes sur les longues tranches et en abréviation sur les courtes tranches du rectangle.

Le plus souvent le cachet est gravé sur ses quatre tranches, parfois sur trois, parfois sur deux, exceptionnellement sur une seule. Je citerai comme exemples de cette exception les cachets de deux oculistes de Reims : G. Firmius Severus et Ferox, un autre cachet de Ferox trouvé dans la Saône et celui de Glaudiorum Galbanum qui se trouve au Musée de Lyon.

Rarement les deux plats du cachet portent des inscriptions, cependant on y trouve parfois des figures d’hommes, d’animaux, des chiffres, des lettres, des noms, des signes. On n’en connaît pas toujours la signification. Peut-être n’en ont-ils pas dans l’esprit de leur auteur pour lequel ces gravures n’ont été qu’un passe temps. Dans certains cas cependant il est évident que les signes permettaient à l’oculiste de reconnaître, sans la lire, l’inscription d’une tranche. Sa tache au moment de marquer ses collyres en était facilitée.

Les plats des cachets présentent parfois une particularité sur laquelle nous devons nous arrêter un instant. Au milieu

des deux plats du cachet de Magilius, trouvé à Reims, ou voit un évidement de la pierre, de forme ovoïde, d’une profondeur maximum de deux millimètres. Le cachet de Lucius Junius Macrinus, trouvé à Heerlen et conservé à Bruxelles, au Musée du Cinquantenaire, présente sur une de ses laces seulement la même fossette de deux centimètres de diamètre et de deux millimètres de profondeur. J’en dois une excellente reproduction au savant conservateur du Musée, M.Destrée, aux lumières et à la bienveillance duquel j’ai tant de fois recouru. MM. Héron de Villefosse et Thédenat dans leurs belles études sur les cachets d’oculistes, avaient d’abord cru que les fossettes étaient destinées à recevoir le pouce, ou le pouce et l’index de l’oculiste au moment où il marquait ses collyres. Et je dois reconnaître que cette hypothèse semblait très rationnelle. Ils y ont renoncé cependant, éclairés par de nouvelles découvertes. Ils regardent aujourd’hui ces fossettes comme un véritable godet où l’oculiste

faisait la solution de son collyre au moment de l’appliquer lui-même dans l’œil du patient. Il existait pour le mélange ou la préparation des onguents et médicaments des plaques en marbre, rectangulaires, à bords taillés en biseau longues en moyenne de 10 à 12 centimètres sur 6 à 8 de large; on a trouvé un assez grand nombre de ces pierres dont j’ai parlé autrefois (') : Quelques unes d’entre elles présentent un godet plus ou moins large et la preuve que cette excavation servait bien au mélange ou à la solution des médicaments qu’on y déposait, je la trouve dans une publication de M. l’abbé Thédenat (2) :

« Il s’agit d’une petite plaque en calcaire jurassique, * (*)

(*) Etude sur la trousse d'un chirurgien Gallo-Romain du IIE siècle. — 1893. H. Caals, éditeur, Anvers.

(2) Relit mortier en marbre de l’époque romaine , par l’abbé Henry Thédenat. — 1891. Caen.

» d’un brun très clair, moucheté de taches ferrugineuses. » Elle a environ neuf centimètres de long sur sept de large » et douze millimètres dans ses parties les plus épaisses. » Une de ses faces a été taillée en biseau, de sorte que sur » tout le pourtour la tranche n’a que sept millimètres » d’épaisseur. La lace non biseautée est munie à sa partie » centrale d’un creux ovale en forme de godet. Cette tablette

» porte sur une de ses tranches le nom de Tvlivs ou peut- » être Jvltvs. A cédé de la tablette et c’est là le point essen- » liel, se trouve un petit pilon haut de 37 millimètres, large » de 25 et épais de 18 millimètres. »

L’usage du godet, grâce à la présence du pilon, est désormais hors de toute discussion. Je lis dans une lettre, que veut bien m’adresser à ce sujet M. le Président Blomme de Termonde, qu’il existe au Musée de Rouen une douzaine de ces tablettes biseautées d’un seul côté. Au centre de l’une des faces se trouvent des godets circulaires ayant des profondeurs variées, l’un de ces godets a tellement servi que la plaque est complètement perçée.

Dans une note lue le 9 Décembre 1894 à l’Académie d’Archéologie de Belgique, M. le Président Blomme cite une série de ces tablettes à godet. Le Musée de St-Germain en

possède treize, dont douze ont servi de mortier, ainsi que l’attestent des concavités creusées sur l’une de leurs faces. Il en existe une autre au Musée Carnavalet de Paris, avec biseaux et godet. Au Musée des Antiquités de la Côte d’Or à Dijon, on trouve deux tablettes dont l’une, biseautée d’un coté, porte au revers, au centre, une dépression de forme ronde, ayant un peu plus de trois centimètres de diamètre. M. branchait, a Reims, possède une tablette biseautée d’un côté, présentant del’autre un petit godet^). Le British Muséum (*)

(*) le docteur Guelliot m’en signale une autre trouvée aussi à Reims, elle appartient à M. L. Demaison.

conserve quatre tablettes, dont Tune porte au centre une dépression circulaire provenant d’un frottement fréquent et prolongé. Voilà donc vingt-neuf tablettes à godet authentiquement connues.

En présence de ces faits l’opinion de MM. Héron de Villefosse et Thédenat considérant les dépressions trouvées sur les deux ou sur l’une des faces des cachets d’oculistes, comme un mortier où le médecin mélangeait ou dissolvait ses collyres, me semble absolument fondée.

Comme on fait aujourd’hui, l’oculiste de ces temps reculés visitait à domicile une partie de ses malades. Pas plus que nous ne le désirons nous-même, nos lointains prédécesseurs n’aimaient à bourrer leurs poches de toutes sortes d’objets, instruments, médicaments, pierres, cachets... On réduit volontiers cette charge au minimum et ils atteignaient ce but en laissant chez eux ces tablettes de marbre à bords taillés en biseau, plus encombrantes par leurs dimensions qu’un petit cachet. Je l’ai démontré dans l 'Étude sur la trousse d'un chirurgien Gallo-Romain du 7//° siècle , les anciens ne multipliaient pas les instruments, comme l’ont fait nos fabricants dans ces dernières années. La plupart de leurs outils chirurgicaux sont à double fin, aux deux extrémités d’un même manche, nous trouvons deux instruments différents, ayant chacun un rôle spécial à remplir. En faisant creuser un godet sur l’une ou sur les deux faces de son cachet, l’oculiste restait fidèle à l’usage que je viens de rappeler. Avec le même instrument il marquait ses collyres et en visite chez ses malades, il broyait dans le mortier de son cachet et y dissolvait ses collyres dans quelque liquide et en faisait immédiatement l’application dans l’œil du patient. Si l’on veut bien réfléchir que la masse du collyre introduite dans l’œil est loin d’atteindre le volume d’un pois, on comprendra que le petit mortier du

cachet était bien suffisant à remplir le but si simple et si

pratique poursuivi par l’oculiste.

Je ferai cependant remarquer que le cachet à godet, si commode pour l’oculiste, n’a pas été souvent rencontré. Je n’en connaissais qu’un seul exemple, celui de L. Junius Macrinus, trouvé à Heerlen. Dans leur important travail sur les cachets d’oculistes romains, MM. Héron de Villefosse et

Thédenat ont étudié celui de Magilius, trouvé à Reims, il présente un godet sur chaque plat. Dans une lettie que M. Thédenat veut bien m’adresser, il me fait connaître quatre autres cachets à godet :

3° Celui des oculistes Titus Assuetinus Severus et Hirrius Firminianus, qu’il a décrit avec M. H. de Villefosse, dans le Bulletin monumental , 1883.

4° Celui de Caius Claudius Immunis, trouvé à Mandeure.

5° Celui de Caius Julius Dionysodorus, provenant d’Italie. 6° Celui de Januarius, trouvé à Reims.

L’immense majorité des cachets sont faits de pierre, bien rarement on en rencontre fait de métal. On s’est demandé pourquoi les oculistes avaient choisi la pierre. Sans doute parce qu’elle est plus facile à graver que le métal, qu’elle est moins coûteuse, peut-être aussi n’était-ce qu’une affaire de mode. Si les oculistes n’employaient pas le métal pour marquer leurs collyres, ce n’est certes pas qu’ils en craignissent l’action sur leurs médicaments. A chaque instant les médecins antiques recommandent l’usage des boîtes en métal pour conserver les remèdes.

Scribonius Largus, dans ses « Compositiones », indique souvent l’emploi des boîtes de bronze, de plomb, de plomb noir, d’étain : Pyxide aerea, in plumbea pyxide, pyxidi nigri plumbi, reponitur pyxidi nigri plumbi, reponitur

pyxidi stagnea. Il dit au §. XXXVII : Deinde in patella aeris Cyprii super carbones imposita effervescit, donec mollis habeat non nimium liquidi spissitudinem atque i ta reponitur puxide aeris Cyprii. Faites bouillir, sur des charbons, dans un vase de bronze de Chypre, à consistance de miel pas trop liquide et placez-le dans une boîte de bronze de Chypre.

Marcellus (de medicamentis), signale aussi les boîtes de bronze pour y conserver les médicaments. Ce métal est le plus souvent indiqué. Mais il recommande aussi le cuivre : pyxide cuprea, pyxide Cypria, pyxide aerea.

Galien, dans le chapitre qu’il consacre aux « liquidae oculares compositiones », recommande à diverses reprises, après avoir donné la composition d’un collyre, de le placer dans une boite de bronze « et conquassata in aereum vas- » culum transferto, ac ad lentum ignem coquito, deinde in » pyxidem aeream reponito ».

On voit par cette phrase de Galien que la préparation du médicament se faisait dans un vase de bronze, puis qu’on le plaçait dans une boîte du même métal.

Oribase nous dit pourquoi il faut déposer les remèdes dans des boîtes de bronze : « après avoir pétri le collyre, il » faut le conserver dans un vase de bronze, car le bronze » améliore les médicaments oculaires ».

Aétius parle aussi de la préparation de certains collyres dont on triture les éléments dans un vase d’argent ou de bronze et que l’on conserve dans des boîtes de plomb ou de bronze.

Ainsi s’évanouit la légende des craintes inspirées aux oculistes antiques par le contact du bronze avec leurs collyres.

Il existe à Pompéi et à Athènes (Musée de la Société archéologique) et l’on a souvent trouvé dans des fouilles, des boîtes en bronze renfermant encore des onguents desséchés.

L’an dernier, Eug. Tonlonze m’envoyait des débris d’onguent extraits d’une boîte de bronze trouvée dans des touilles qu’il exécuta a Paris en 189.1, rue Ste-Etienne-des- Grès. Mon savant collègue de l’Université de Gand, M. le professeur Heymans, qui voulut bien faire 1 analyse de cet onguent, âgé de XYI siècles, y retrouva le plomb qui en faisait la base, sous forme de carbonate, 89 %, des traces de cuivre et de fer. Malgré les siècles écoulés, l’onguent était assez bien conservé pour que l’habile chimiste, aux bons soins duquel je l’avais confié, put en faire une analyse qualitative et quantitative fort exacte.

Ce qui prouve d’ailleurs que les anciens ne redoutaient pas les métaux, ni surtout le cuivre ou le bronze, c’est le

large emploi qu’ils en faisaient dans la construction de leur batterie de cuisine. Dans toutes nos pharmacies on rencontre encore aujourd’hui des mortiers en bronze.

Bien que l’École médicale grecque se soit beaucoup occupée de maladies des yeux, l’usage des cachets n’existait pas chez elle. M. le docteur Lambros d’Athènes, qui depuis plusieurs années fouille la Grèce et les îles voisines pour y collectionner tout ce qui se rattache à la chirurgie antique, n’a pas jusqu'ici rencontré de cachets d’oculistes.

L’Ecole latine qui s’inspira toujours de l’Ecole grecque ne connut pas non plus les cachets destinés à marquer les collyres. Il est bien vrai que Galien, écrivain du IIe siècle, nous parle d’un collyre au safran de l'oculiste Antigone que l’on marquait de la figure d’un lion et que l’on nommait pour cela Leontarium, mais personne n’a songé à comparer cette estampille aux cachets dont nous nous occupons. « Antigoni croceum Leontarium, hoc est, leonculus appel- » latum, propterea quod leonis imago ei impremitetur ». (de compositione pharmacorum.)

Ces cachets d’oculistes n’ont été trouvés que dans les

Gaules, en Bretagne, dans les deux Germanies, mais d’après les recherches de MM. Héron de Villefosse et Thédenat, le sol italien, exploité depuis des siècles par les archéologues, n’a livré jusqu’à présent aucun cachet d’oculiste. Les rares exemplaires classés dans les collections italiennes, n’ont pas été trouvés dans ce pays. Le silence absolu gardé par les écrivains latins à l’égard de ces petits monuments est une preuve de plus à l’appui de cette idée, que les oculistes latins n’ont pas fait usage de cachets pour marquer leurs collyres.

Sichel, qui a jeté sur la question des cachets toutes les lumières de sa vaste érudition, croyait qu’ils appartenaient à des médecins militaires, suivant les légions, vivant avec elles dans les stations et les camps, ayant pour mission de soigner les maladies d’yeux. Mais comment les médecins militaires ont-ils pu introduire dans les Gaules, la Bretagne et la Germanie un usage qui n’existait pas en Italie? Et si c’est eux qui propageaient cet usage à l’étranger, pourquoi ne le retrouve-t-on pas partout où ont vécu les médecins militaires, partout où ont campé les armées romaines !

Un seul cachet a été trouvé en Afrique, à Lambèze, en 1853. C’est celui de Caius Asuetinus Amandus, tous les autres proviennent des contrées transalpines.

Ce point a fixé déjà l’attention de plusieurs savants et notamment celle du Président Schuermans, il fait observer

(Epig rapide romaine de la Belgique] que les pierres sigi liai res n’ont jamais été rencontrées dans les parties de l’Empire occupées militairement par les romains, comme la Numidie, les deux Maurétanies, si soigneusement fouillées depuis quelques années. C’est aux frontières que se trouvaient les cohortes, les ailes de cavalerie et les légions et comme le fait remarquer Camille Jullian (La Gaule sous la domination romaine), toutes les précautions militaires avaient été accu-

mulées à la frontière, l’intérieur du pays avait été laissé sans

défense d’aucune sorte. Ce n’est qu’au début du 4^ siècle que fut modifiée l’organisation militaire de la Gaule et que la défense, jusque là concentrée aux frontières, fut étendue à la Gaule toute entière. Ce n’est donc pas au centre du pays que nous devrions trouver les cachets, mais aux irontières, s’il est vrai que les médecins militaires en fussent les propriétaires. Or c’est précisément dans l’intérieur de la Gaule qu’on les a le plus abondamment rencontrés, à Reims les fouilles en ont ramené douze au jour, à Bavai

neuf. Reims ne fut cependant pas le siège d’une station militaire importante, on n’y trouve, m’écrit à ce sujet M. le docteur Guelliot de Reims, fort peu de monuments militaires et le pays rémois, par sa tranquillité, dispensa les romains d’y multiplier les corps de troupes.

D’autres considérations ne nous permettent pas de nous rallier à l’idée émise par Siebel sur l’origine militaire des

cachets d’oculistes.

Les fautes d’orthographe, les termes scientifiques altérés et dénaturés sont très communs dans les inscriptions gravées sur les tranches des cachets. « Il y a, dit Sichel, de 110m- » breuses inscriptions illisibles ou tellement corrompues, » que même par les conjectures les plus hardies, on n’arrive » pas à rétablir d une façon tolérable la leçon primitive. » C’est à mes yeux une preuve nouvelle que ces monuments n’appartiennent pas à des médecins militaires et n’ont pu être créés par eux. Ces médecins venaient de Rome et de l’Italie, ils savaient le latin, leur éducation médicale leur avait fait connaître et les termes scientifiques et leur orthographe. De deux choses l’une ou les médecins d’armée auraient apporté leurs cachets de la mère patrie, comme ils en apportaient leur trousse, ou bien, ils les faisaient graver sur place par des artistes Gaulois ou Germains.

Dans la première hypothèse les fautes d’orthographe el les altérations des termes scientifiques deviennent inexplicables. Et dans la seconde il est évident que le médecin aurait donné par écrit au graveur les formules à inscrire sur les cachets, à celui-ci de les copier servilement Jamais le médecin militaire n’eut accepté et payé un travail « assez illisible ou tellement corrompu que même par les conjectures les plus hardies, on n’arrive pas à rétablir d’une manière tolérable la leçon primitive ». Ils n’auraient pas ridiculisé leur nom en marquant leurs collyres d’inscriptions d’une latinité barbare et parfois incompréhensible.

Les maladies d’yeux ont toujours existé dans les populations civiles à un plus haut degré que dans les armées. Les Gaulois, Germains ou Bretons n’ont pas attendu l’arrivée des médecins militaires romains pour soigner ces affections, leurs oculistes préexistaient à l’invasion. Mais vers la fin du IIe siècle, comme le fait remarquer le Président Schuermans, les provinces conquises étaient organisées, la civilisation latine les imprégnait peu à peu et la médecine locale dut s’effondrer devant la médecine latine, comme celle-ci s’était effacée à Rome devant la médecine grecque. A Rome, l’étiquette grecque faisait prime, elle assurait le succès du médecin qui s’en parait. Pour allécher le clienL on lui parlait grec et on lui prescrivait en grec des remèdes grecs. En tous temps et en tous lieux les malades sont les mêmes, de grands enfants sur l’imagination desquels il faut agir par tous moyens. El je suis fort porté à croire que les oculistes Gaulois, Bretons et Germains, désireux d’augmenter leur prestige aux yeux de leur clientèle, affectaient les formes latines. Ils parlaient latin et formulaient en latin des médications latines et leurs cachets nous montrent comment ils écrivaient le latin scientifique.

» Le caractère commun des inscriptions Gauloises, dit

Jullian, est qu’elles sont toutes également en latin. La langue celtique n’a jamais été une langue épigraphique, pas plus que le provençal ou nos patois modernes. Dans les inscriptions gravées, les archaïsmes, les locutions populaires, les incorrections abondent. Il y a beaucoup plus d’inscriptions mal gravées en Gaule que dans le

reste de l’empire. »

La Gaule vaincue avait accepté la langue du vainqueur, le latin avait remplacé le celte, le latin était la langue scientifique et littéraire, c’était la langue de l’École et de 1 Étal, ce fut plus tard celle de l’Église. Peu à peu le Celle disparut de la vie publique et resta le langage de la vie intime, celui de la famille. Tous les graveurs, tous les oculistes connais-

saient le Celte, mais le latin leur était moins familier et les incorrections de leur langage épigraphique ne doivent pas nous surprendre.

Dans ses belles études sur la Gaule, à l’époque de la domination romaine, Jullian nous donne quelques éclaircissements sur cette mode des cachets d’oculistes. « Un des » phénomènes les plus intéressants qui marquèrent la trans- » formation de la Gaule, fut son goût pour les inscriptions. » La production épigraphique, pour parler ainsi, y fut » d’autant plus forte que le pays se romanisa plus. Rome » inculqua ce goût aux Gaulois, comme à toutes les nations » occidentales de l’empire. Dès le temps de César, il y a des » inscriptions dans la Gaule Narbonnaise, l’épigraphie appa- » rait sous Auguste dans les grandes villes des Trois Gaules. » Fort active dans les trois premiers siècles, l’épigraphie se » ralentit un peu chez nous sous Dioclétien, mais les Gallo- » Romains ne cesseront jamais d’être de grands faiseurs » d’inscriptions. C’est qu’en effet, en ce temps là, il en était » de l’épigraphie comme de l’art, elle avait sa place dans » les moindres incidents de la vie publique et privée. Les

» inscriptions tenaient lieu dans l’antiquité de bien des » choses que nous avons remplacées par le livre, le journal » ou 1 altîche. L’imprimerie a porté à l’épigraphie un coup » mortel. C’est en les gravant et les exposant sur des plaques » de bronze ou de marbre qu’on faisait connaître les lois » ou les décrets officiels. On gravait aussi les enseignes des » boutiques, les dédicaces des monuments, les marques de » fabrique, ce qu’on indique aujourd’hui par un écriteau » ou une étiquette imprimée, donnait lieu jadis à une » inscription. L’épigraphie s’étalait partout, dans la maison » et dans la rue, dans les temples et au forum. Aussi n’y » a-t-il pas lieu de s’étonner qu’on ait trouvé en Gaule plus » de dix mille inscriptions.

» Dans l’antiquité connue de nos jours, les industriels » marquaient leurs noms sur les produits sortis de leurs » magasins. Ces noms nous pouvons les lire sur les débris » trouvés dans les ruines Gallo-Romaines. Potiers, bronziers, » verriers, orfèvres, argentiers, plombiers et bien d’autres » encore ont ainsi fait graver leur nom sur les objets fabri- » qués dans leurs maisons. Ces marques nous permettent » de retrouver les principaux industriels de la Gaule, d’en » connaître le nom et de refaire l’histoire de la poterie de » Pistillus ou de la verrerie de Frontinus. On doit réunir à » cette catégorie les marques qui indiquent les noms des » propriétaires des objets, par exemple les cachets, qu’on lit » sur les anneaux ou les chiffres marqués sur certaines » pierres précieuses. Enfin on peut grouper avec ces marques » les inscriptions gravées sur de menus objets pour en » indiquer la destination ou le caractère, telles sont par » exemple les inscriptions des plombs de douane, ou la » curieuse inscription de la gourde à bière du Musée Carna- » valet : « Hospita, repie lagonam cervesia », Cabaretière » remplis la bouteille de bière.

» Parmi les plus intéressantes de ces marques, il faut » signaler celles qui sont gravées sur les cachets des méde- » cins ou pharmaciens oculistes... »

Avec le Président Scluiermans, je repousse donc h origine romaine et militaire des cachets d’oculistes. Amis de

l’épigraphie, comme Jullian nous l’apprend, et commerçants habiles, les oculistes gaulois connaissaient la puissance de l’affiche et de la réclame. La vulgarisation de leurs noms gravés sur les collyres au moyen des cachets, servait leurs intérêts. Se faire connaître du public, lui apprendre les maladies qu’on guérissait, lui indiquer les remèdes dont on était le possesseur, tel était le but poursuivi par les oculistes du IIe au IVe siècle. Pour s’exercer aujourd’hui, le charlatanisme est mieux outillé, l’imprimerie vaut mieux que F épigraphie et pour créer ou grandir une réputation, les journaux politiques sont autrement puissants que les collyres antiques.

Comme toutes les modes, celle des cachets ne fut pas de très longue durée ; d’après MM. Héron de Villefosse et Thédenat elle commence vers la fin du IL siècle pour se terminer au IVe siècle. Cette période a pu se déterminer exactement par les monnaies trouvées dans les urnes cinéraires à côté des cachets, par certaines inscriptions consulaires, par la forme des lettres, le style de l’inscription,

1 abondance ou l’absence des monogrammes. Puis la mode des cachets a disparu, comme tout passe et disparait. Puisqu’on ne retrouve aucun cachet en Italie, il faudrait donc admettre, dans l’hypothèse de l’origine militaire de ces petits monuments, qu’au jour où les légions ont évacué la Gaule, la Bretagne et la Germanie, leurs médecins ont tous, mais tous, laissé leur cachet dans ces provinces, qu’aucun n’a rapporté en Italie ce souvenir de sa pratique dans les colonies romaines. Ce serait bien étrange !

Ces cachets tombèrent dans un tel oubli, qu’on en

ignorât longtemps jusqu’à l’existence. Les écrivains du moyen-âge n’en parlent pas. On en a trouvé quelques-uns dans cette longue période de décadence scientifique, mais on ne les reconnut pas, on les prit pour des amulettes. 11 faut arriver jusqu’en 1606 pour voir Jean Bauhin trouver dans les ruines de la ville de Mandeure (Epomanduodorum), près Montbéliard (Doubs), le premier cachet d’oculiste scientifiquement connu. En 1678, Jean Smet, dans son livre sur les antiquités de Nimègue, étudie deux autres cachets, mais en ce temps la découverte de nouveaux cachets semble bien rare, puisque de 1606 à 1816, on n’en avait remis au jour que quarante-et-un. Aujourd’hui nous en connaissons près de 200. Dans son remarquable travail, publié dans la Revue archéologique , M. Espérandieu en étudie 199. Il est bien probable qu’avant 1806 un grand nombre de ces petits monuments aura été détruit par l’ignorance ou l’indifférence de ceux qui les ont trouvés.

Qu’étaient les propriétaires des cachets que nous étudions ? En examinant ce qui se passait à Rome, nous arriverons à mieux comprendre ce qui se passait dans la colonie Gallo-Romaine. Au temps de l’Empire, la spécialité florissait dans la grande ville et depuis longtemps, déjà Cicéron s’en plaignait et depuis cela ne lit que croître et enlaidir. Il y avait des médecins et des chirurgiens, mais il y avait encore des oculistes et même deux classes d’oculistes, les medici ocularii et les chirurgici ocularii. Il y avait même des oculistes dont la spécialité se raffinait au point qu’ils bornaient tout leur art à arracher et à brûler les cils qui irritaient les yeux. Chaque organe finit par avoir ses médecins et ses chirurgiens, il y en eut pour les dents, pour les oreilles, pour les fractures, pour les luxations, pour les hydropiques, pour les fistules, pour les hernies, pour les amygdales, pour la luette, il y en avait qui châtraient, qui faisaient la taille, la

paracentèse. Il y avait encore des médecins appelés diététiques, pharmaceutiques et même botanistes, parce que la diète, les médicaments composés ou les herbes faisaient la base de leur thérapeutique dans le traitement de toutes les maladies. Il y avait même des gens qui s’appelaient donneurs de vin ou d’Ellébore. Mais il semble qu’il n’y eut pas encore assez de médecins, les femmes elles-mêmes s’en mêlèrent et nous eûmes à côté des medici, les medicae, qui s’occupèrent des accouchements sous le titre d’obstetrices et de la gynécologie sous le titre de clinicae et quelques-unes d’entre elles arrivèrent à la réputation.

Et qu’esl-ce que tout ce monde là ? Oh ! il est bien mêlé. A côté de praticiens dignes à tous égards de l’estime publique vous trouvez toute une tourbe d’esclaves, d’affrancliis, de voleurs et d’assassins. La profession est libre, il n’existait pas à Rome de titre légal de médecin, le prenait et en exerçait tous les droits, qui voulait. « Aussi, dit » Maurice Albert, dans ses Médecins grecs à Rome , les » médecins sont si nombreux à Rome qu’il est impossible » de les signaler tous. Avec les noms cités par les auteurs » on composerait un Rotin médical, qui du même coup » serait en partie un Rotin industriel. Car beaucoup, parmi » ces praticiens improvisés, ignorants parfois au point de » ne savoir lire, sont des grecs en rupture de négoce. Les » teinturiers faillis y coudoyent les rhizotomes, les charpen- » tiers les forgerons et les cordonniers les croque-morts. » Au reste, plusieurs de ces pauvres diables reprendront, » faute de clients, leur ancien métier. Celui-ci, par exemple, » de gladiateur devenu médecin, va retourner à l’amphi- » théâtre ; toute réflexion faite, il aime mieux tuer chaque » jour dans l’arène des adversaires qui se défendent, que » d’aller de temps en temps assassiner dans leur lit, des » patients qui s’abandonnent. Être athlète c’est moins facile

» que d’être médecin, mais c’est plus lucratif et plus glo- » rieux. Celui-là n’ayant plus de malades à tuer, se rési- » gnera à enterrer ceux des autres ; il compte bien d’ailleurs, » grâce à ses anciens confrères, ne pas manquer de besogne » et ce lui sera une consolation de penser, qu’étant croque- » mort, il est encore un peu médecin. »

Sans doute, celte boutade est empruntée aux satires un peu suspectes de Juvénal et de Martial, mais elle réflète aussi les plaintes formulées par les praticiens instruits et consciencieux de l’époque.

Certes, nous ne prendrons pas pour article de foi tout ce que raconte Martial, mais quelques-unes de ces mordantes épigrammes sur les médecins jettent quelque lumière sur la pratique médicale et les médecins à Rome.

Il a découvert, dit-il dans ses mémoires, que Diaulus, avant d’être croque-mort, avait été chirurgien. Le médecin Hérodès a été pris sur le fait dérobant le gobelet d’un de ses malades. Le médecin Hermocrate volait tout ce qu’il trouvait, jusqu’aux serviettes, aux nappes, les rideaux et les draps de lit, tout lui était bon.

Le médecin Carus exploitait ses malades en allongeant la durée des fièvres.

Il dit à un autre : tu es gladiateur aujourd’hui, tu étais autrefois oculiste.

Il aurait pu dire aussi qu’Eudème avait été livré au bourreau pour avoir empoisonné Drusus César, par ordre de Livie.

Que Claude fit mettre à mort son médecin Vettius Valens parce qu’il faisait partie de l’interminable cortège des amants de Messaline et qu’il s’associait à ses saturnales éhontées.

Que par les ordres d’Agrippine, Claude fut empoisonné par son médecin Xénophon.

Pline n’honorc pas plus les médecins de son époque que ne le lait Martial.

« Quelle profession, dit-il, est plus fertile en empoison- » nements ou en captations frauduleuses de testaments. » Ajoutons les adultères, même dans le palais des princes, » par exemple celui d’Eudimus avec Livie, femme de » Drusus César et celui de Valens avec Messaline, femme » de l’Empereur Claude. Je passerai même sous silence » l’avarice, les marchés cupides quand la destinée est pen- » dante, les douleurs taxées, les arrhes prélevées sur la )) mort et ces secrets du métier, par exemple déplacer seule- » ment au lieu de l’extraire, le corps opaque dans l’œil. » Aut arcana praecepta, squamam in oculis amovendam » potius quam extrahendam.» Q) ( Histoire naturelle , liv. xxiv, cliap. vm.)

Ou se formaient les médecins? Où la médecine s’apprenait-elle? Sous le règne d’Auguste on fonda sur l’Esquilin un grand établissement où les médecins se réunissaient pour discuter sur leur art. C’est la Schola medicorum. Mais à côté de ces séances oratoires qui ne pouvaient constituer qu’un enseignement théorique, un véritable enseignement clinique se développa. Les médecins s’attachaient un certain nombre d’élèves ou d’assistants qu’ils conduisaient au lit de leurs clients. En ces vers mordants, Martial nous fait connaître cette pratique et ses inconvénients pour les malades : « J’étais indisposé, tu vins chez moi Symmaque, accompagné » d’une centaine de tes élèves. Cent mains glacées par » l’aquilon me tâtèrent. Je n’avais pas la fièvre, Symmaque,

(h Si les savantes études d’Anagnostakis sur la chirurgie antique n’avaient à toule évidence démontré que l’extraction de la cataracte était pratiquée par les anciens, j’en trouverais une nouvelle preuve dans les paroles de Pline.

» je l’ai maintenant. » La vérité nous apparait à travers les exagérations du poète satirique.

La spécialité du traitement des maladies des yeux existait non seulement à Rome, mais encore dans les autres villes de l'Italie et ceux qui l’exerçaient prenaient le titre de Medicus ocularius ou de medicus ah oculis ou de chirurgus ocularius. MM. Héron de Villefosse et Thédenat ont, avec une rare patience, relevé toute une série d’inscriptions ou figurent les noms de ces praticiens :

P. Attius Alimetus Aug. Medicus ab oculis Rome.

Q. Claudius. Q. L. Niger Medicus ocularius Vicense.

P. Coelius. P. L. Philogenes Medicus ocularius Rome. Cn. Domitius Demetrius Medicus ocularius Rome.

M. Geminius. M. L. Félix Medicus ocularius Rome.

Cn. Helvius. Cn. L. Jolla. Medicus ocularius Castellone

près Gaete.

P. Julius. P. L. Dio Medicus ocularius Aquilée.

M. Julius Secundus Medicus ocularius Rome.

M. Latinius. M. L. Hermès Medicus ocularius Pologne.

P. Numitorius. P. L. Asclepiades Medicus ocularius près

de Verone.

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