C. Terentius Pistus Medicus ocularius Rome
P. Decimius. P. L. Eros Merulo Medicus clinicus. Cliirur-
gus ocularius Assise.
Ti. Julius Augusti et Augustae L. Cytisorus Medicus ocu-
laris Rome.
Silicius Medicus ab oculis Rome.
Illyrius, Ti, Caesaris. Aug. Ser. Ccladianus Medicus ocularius Rome.
La plupart de ces oculistes étaient des affranchis, le dernier un esclave.
Les écrivains médicaux et les littérateurs nous ont appris qu’à Rome comme à Athènes, les médecins exerçaient au domicile des malades, mais aussi chez eux, dans l’officina ou taherna (Pline), ou, comme disaient les grecs, dans Ylarpeiov.
Nous avons rappelé qu’à Rome, quand Archagathos vint s’y établir, on lui acheta des deniers publics une boutique dans le carrefour Aeilien. Dans l'officine tout était préparé pour la pratique des opérations petites ou grandes ; elle était, dans ce but, pourvue de machines, d’appareils, de lacs, d’instruments, de linges, d’éponges, de sièges, de bancs et de tout ce qui sert au pansement des plaies. L’officine était à la fois une pharmacie et un dispensaire, on y trouvait toutes sortes de médicaments simples ou composés. Il y avait, comme de nos jours, des préparations magistrales exécutées immédiatement selon les circonstances et des préparations officinales réglées par une espèce de Codex. Ces préparations étaient faites dans l’officine par les médecins qui les vendaient pour être emportées ou les administraient sur place. Des aides libres ou esclaves aidaient le médecin dans l’officine, l’accompagnaient dans les visites et restaient près du malade quand le cas était grave. L’ensemble de la pratique médicale était donc concentrée dans les mains du médecin, les pharmacies proprement dites n’existaient pas. Elles n’apparaissent qu’avec l’école arabe. Il existait à Rome des rhizotomes et des pharmacopoles, chez lesquels les médecins s’approvisionnaient, qui faisaient parfois de la médecine, comme le font les pharmaciens d’aujourd’hui, mais qui jamais ne vendaient de médicaments sur ordonnance délivrée par un médecin. Pour arriver aux malades, le médicament passait toujours par les mains du médecin. L officine était aussi une maison de santé, car les médecins prenaient déjà des malades à demeure chez eux, comme le lait est indiqué dans Plaute, deux siècles avant J.-C.
Ce qui prouve que les médecins préparaient les médicaments eux-mêmes, c’est cette boutade de Pline, liv. xxxiv, chap. xxv, à l’adresse des médecins, qu’il déteste presqu’autant que Caton le faisait : « 11 s’en faut qu’ils sachent pré- » parer les médicaments, préparation qui était jadis le » propre de la médecine. Depuis longtemps ils achètent » même les emplâtres et les collyres tout faits et c’est par » leur entremise que s’écoulent les drogues avariées ou » falsifiées. »
Nous avons montré l’état de la pratique médicale à Rome aux premiers siècles de l’Empire, voyons ce qu elle était dans la Gaule.
Rome avait eu sa médecine familiale, dont Caton fut un des derniers et des plus acharnés représentants ; la Gaule avant l’invasion romaine avait une médecine toute pleine de superstitions, de rêveries magiques, d’amulettes, de breuvages enchantés. Elle était exercée par les Druides, constituant la plus puissante association politique et religieuse qui se puisse voir. Pline, en son Histoire naturelle , nous raconte quelques-unes de leurs pratiques, elles nous font juger de la valeur de celle médecine qui n’a pas laissé de traces écrites.
« 11 ne faut pas oublier, à propos du Gui, l’admiration » que les Gaulois professent pour cette plante. Aux yeux » des Druides rien n’est plus sacré que le Gui et l’arbre qui » le porte, si toutefois c’est un rouvre. Le rouvre est déjà » par lui-même l’arbre dont ils font les bois sacrés, ils » n’accomplissent aucune cérémonie religieuse sans le » feuillage de cet arbre, à tel point qu’on peut supposer au » nom de Druide une étymologie grecque ( Spva chêne). » Tout gui venant sur le rouvre est regardé comme envoyé » du ciel, ils pensent que c’est un signe de l’élection que le » Dieu même a faite de l’arbre. Le gui sur le rouvre est » extrêmement rare et quand on en trouve on le cueille
» avec un très grand appareil religieux. Avant tout, il faut » que ce soit le sixième jour de la lune, jour qui est le » commencement de leurs mois, de leurs années et de leurs » siècles qui durent trente ans. Jour auquel l’astre, sans » être au milieu de son cours, est déjà dans toute sa force. » Ils l’appellent d’un nom qui signifie remède universel. n Ayant préparé selon les rites, sous l’arbre, des sacrifices » et un repas, ils font approcher deux taureaux de couleur » blanche, dont les cornes sont attachées alors pour la pre- » mière fois. Un prêtre vêtu de blanc, monte sur l’arbre et » coupe le gui avec une serpe d’or ; on le reçoit sur une » soie blanche, puis on immole les victimes en priant que » le Dieu rende le don qu’il a fait propice à ceux auxquels » il l’accorde. On croit que le Gui pris en boisson donne la » fécondité à tout animal stérile et qu’il est un remède » contre tous les poisons. »
Pour produire toutes ses merveilleuses propriétés, le gui ne doit pas avoir senti l’atteinte du fer ; pour guérir l’épilepsie, il ne doit pas avoir touché la terre. Il fait concevoir les femmes qui en portent toujours sur elles ; mâché et appliqué sur les ulcères, il est souverain pour leur guérison.
L’histoire de l’œuf de serpent racontée par Pline, livre xxix, chap. xn, nous montre aussi quelle était la tournure d’esprit de ces Gaulois que les Romains regardaient comme la plus superstitieuse des nations. « Il est une espèce d’œuf » très renommée dans les Gaules. En été il se rassemble » dans les grottes de la Gaule une multitude innombrable » de serpents qui s’enlacent et sont collés les uns aux » autres, tant par la bave qu’ils jettent que par l’écume qui » transpire de leur corps, il en résulte une boule appelée » œuf de serpent. Les Druides disent que cet œuf est lancé » en l’air par les sifflements de ces reptiles, qu’il faut alors » le recevoir dans une soie sans lui laisser toucher la terre.
» Que le ravisseur doit s’enfuir à cheval, attendu que les » serpents le poursuivent jusqu’à ce qu’une rivière mette » une barrière entre eux et lui, qu’on reconnaît cet œuf, » s’il Hotte contre le courant même attaché à de l’or. J’ai » vu, pour mon compte, un de ces œufs fameux chez les » Druides, il était de la grosseur d’une moyenne pomme » ronde, la coque en était cartilagineuse, avec de nom- » breuses cupules semblables à celles des bras des poulpes. » On le préconise merveilleusement pour le gain des procès » et l’accès auprès des souverains. »
Quand Rome eut envahi la Gaule, cette médecine Druidique, toute pleine d’enchantements, d’incantations, de charmes et d’amulettes, se trouva bientôt aux prises avec la médecine scientifique apportée par le vainqueur. Rome enleva aux Druides, nous apprend M. Jullian, dans ses belles études sur la Gaule à l’époque de la domination romaine, l’instruction du peuple.
Tous les centres importants eurent des écoles primaires où l’on enseignait la grammaire aux enfants de 5 à 10 ans
et la rhétorique à ceux de dix à dix-huit ans. Il y eut à Autun et à Marseille des écoles supérieures ; à Autun on enseignait la rhétorique aux fils des grandes familles gauloises, c’était surtout une école latine, Marseille était une école grecque où l’on enseignait surtout la philosophie. Après ces études élémentaires, ceux qui désiraient se perfectionner dans le droit ou la philosophie allaient suivre les cours des grandes universités de l’Empire, pour la philoso- ,.h ie on allait à Athènes, pour le droit on allait à Rome ou à Beirouth. Quant aux étudiants en médecine, ils suivaient, pour s’instruire, la coutume romaine, puisqu’il n’existait ni cliniques, ni hôpitaux, force leur était de devenir l’aide d’un médecin en réputation et de l’assister dans son officine, dans la préparation des médicaments, de l’accompagner
dans les visites qu'il rendait à ses malades. Les plus zélés et les plus riches trouvaient cependant un autre enseignement que celui de ces médecins praticiens, n’ayant pas toujours le temps ou les connaissances nécessaires pour instruire les jeunes gens qui leur servaient d'assistants. Il existait à Marseille une école de médecine qui fut aussi illustre à cette époque que le fut au moyen-âge l’école de Montpellier. Siège d’une véritable université, d’une école de médecine célèbre, Marseille devait avoir un corps médical important, car nous retrouvons à Rome deux de ses membres occupant dans la grande ville une haute situation. Pline, toujours de mauvaise humeur contre les médecins, va nous les faire connaître.
« Au milieu de sa vogue et de son crédit, Thessalos fut » éclipsé par Crinas de Marseille. Pour paraître plus pré- )) cautioné et religieux, Crinas joignit deux arts : il donnait » les aliments d’après le mouvement des astres consigné » sur des éphémerides mathématiques et observant les » heures. Tout récemment il vient de laisser dix millions » de sesterces (2.100.000 fr.), après avoir dépensé une » somme presque égale, à construire les murailles de sa » ville natale et à bâtir dans d’autres villes. C’étaient là les )) maîtres de nos destinées, quand tout-à-coup Charmis de la )) même ville de Marseille fit irruption dans Rome. Non » seulement il condamna les anciens médecins, mais encore » il proscrivit les bains chauds et il persuada même dans » la rigueur de l’hiver de se baigner à l’eau froide. Il » plongea les malades dans les bassins, on voyait des vieil- » lards consulaires mettre de l’ostentation à se geler. Il » n’est pas douteux que tous ces gens-là cherchant la vogue )) par quelque nouveauté, l’achetaient aux dépens de notre » vie. »
L’éducation médicale se faisait donc dans la Gaule,
comme elle se faisait à Rome, les élèves devenaient l’aide et l’assistant d’un médecin praticien et suivaient exceptionnellement les cours d’une école telle que celle de Rome ou de Marseille. Nous voyons dans Pline et les satiriques romains que les médecins en vogue aimaient à se faire suivre par un cortège nombreux d’élèves, espérant augmenter ainsi leur prestige aux yeux de leur clientèle.
Pline dit, en parlant de Thessalos : « Aucun histrion, » aucun palefrenier des cavales du cirque, n’avait, quand il » sortait en public, un cortège plus nombreux. » (Liv. xxix, chap. v.)
Les étudiants de la province n’avaient pas tous les ressources nécessaires pour suivre les cours de la Schola medicorum à Rome ou à Marseille, la plupart d’entre eux étaient donc initiés à l’art médical par les praticiens de leur résidence et règle générale l’élève ne valant pas son maître, on ne s’étonnera pas de voir les cachets d’oculistes gaulois remplis de fautes d’orthographe scientifique et de latinité.
Ce qui me frappe dans l’étude de ces cachets, c’est qu’aucun de leurs propriétaires ne prenne le titre de Medicus ocularius, ou de medicus ab oculis, ou de chirurgus ocularius. Aucun — sur un seul cachet nous voyons apparaître le titre de medicus, rien de plus. Et encore n’est-ce pas un cachet gaulois, il a été trouvé près de Bitburg, en Allemagne, voici son inscription :
Crocodes dialepidos Anlonii medici.
J’ignore pourquoi les oculistes gaulois n’ont pas adopté le titre que s’attribuaient leurs confrères de Rome;, il était pourtant à leur disposition, car la profession en Gaule comme à Rome était absolument libre. Question de mode peut-être.
C’est l’absence de ce titre qui a porté certains commen-
tateurs à se demander si le nom inscrit sur le cachet était celui de l’oculiste inventeur du collyre, ou celui du débitant. La solution me paraît évidente. Les romains ont apporté dans la Gaule les coutumes et la science médicales de leur pays. Elles ont été pleinement acceptées. Or, à Rome comme en Grèce, le médecin préparait et débitait lui-même ses médicaments. On conçoit que cette préparation et cette vente constituaient pour l’oculiste une source de revenus fort enviable et que rien ne le portait à la laisser échapper.