‹ Les oculistes gallo-romains au 111e [troisième] siècleChapitre 9 sur 25 · CRUCHES · texte numérisé non relu

CRUCHES

Deux petites cruches eu fer très oxydé (planche I, fig. 1 et 3), furent trouvées au milieu des instruments qui constituaient la trousse de Cx. Firmius Severus. Elles mesurent 7 y2 centimètres de hauteur, le fond est un peu convexe, leur goulot très court mesure 1 V2 centimètre de hauteur, il s’évase par le haut, formant un cercle de 3 centimètres de diamètre, au milieu duquel s’ouvre la cavité de la cruche par un trou rond mesurant un centimètre de diamètre. Sur un des côtés du goulot, occupant toute sa hauteur, on voit une anse dans laquelle se meut un anneau dont l’ouverture mesure 13 millimètres. De la hase du goulot, dont la circonférence mesure 6 y2 centimètres, la cruche s’évase peu à peu pour acquérir 26 centimètres de circonférence dans son plus grand élargissement qu’elle conserve jusqu’à son fond. Dans leur ensemble, leurs formes et leurs détails, ces deux cruches se ressemblent parfaitement. L’anneau qu’elles portent à leur goulot servait peut-être à les suspendre ; accrochées au mur, elles restent presque verticales, à peine obliquent-elles un peu vers le sol. Je n’oserais pourtant affirmer que cet anneau servait à suspendre la cruche, car je trouve dans La Normandie souterraine , par l’abbé Cochet, la description « d’une fort jolie fiole de bronze, » trouvée dans le tombeau d’un enfant, d’une forme très » élégante, avec des anses mouvantes et un gracieux bou-

» chon de bronze attaché à l une des anses au moyen d’une » chaînette de cuivre ». Nos cruches n’ont plus de bouchon et il pourrait bien se faire qu’ils aient été attachés par une chaînette à l’anneau que nous voyons encore, absolument comme dans la fiole trouvée par l’abbé Cochet dans le cimetière romain de Lillebonne.

Ces cruches étaient destinées à renfermer des collyres. Nous connaissons d’autres vases de ce genre (*), aussi de petites dimensions et présentant comme les nôtres un orifice très étroit. Ces vases sont faits de substances diverses, les uns sont en plomb, d’autres en verre, la plupart en terre. Ils ont été trouvés en différents lieux : Athènes, Catane,

Cumes, Egypte, Hongrie, St-Remy, Tarente, Toul, quelquesuns sont de provenance inconnue. Plusieurs de ces vases portent des inscriptions grecques ou latines tracées parfois à la pointe, le plus souvent au moyen d’un cachet appliqué sur la pâte encore molle. Quelques-unes nous rappellent celles que nous sommes habitués à lire sur les cachets d’oculistes. Sur un de ces vases conservés au Britisch Muséum on voit l’inscription suivante :

Quinti Julii Senis Crocodes ad aspritudinem. (2).

Sur le flacon de verre trouvé en Hongrie on lit :

Al ci n ii Paccianum.

Sur un vase de provenance inconnue (pii s’est trouvé dans la collection Hertz, à Londres, on lit :

Herophili opobalsamum.

Sur le vase de St-Remy on lisait :

Gaii Duronii Cleti chelidonium ad caliginem.

(') Cachets d’oculistes romains , par II. de Villefosse cl Thédenàt. I2) Recueil de cachets d’oculistes romains , par Espérandieu.

Ces inscriptions ne laissent aucun doute sur la nature du contenu de ces vases et partant sur leur usage en ophtalmologie. C’étaient bien des vases à collyre.

Le témoignage des auteurs anciens nous fixe d’ailleurs sur ce point, car il leur arrive d’indiquer la nature du vase qui doit contenir des collyres ou d’autres médicaments.

« Marcellus, dans son traité « de medicamentis » , » recommande de se servir, selon les circonstances, de » vases d’étain, d’argent, de verre, d’airain, de terre, de » fer, de cuivre. »

« Acdeinde permixtis omnibus formare collyria vel » pastillos aut in vas stagneum recondere. »

« Et reponitur in vaso stagneo vel argenteo. »

« Et repones in ampulla vel vitrea vel cyprea. »

« In vas vitreum mittes. »

« Quem permixtum recondes in doliolo vitreo. »

« Et post modum in vasculo fictili repone. »

« Vel juxta suspenso aeneo vasculo permitte consumi.» « Hae compl lires coctae cum oleo molli in vaso ferreo » remedio sunt auribus laborantibus ; si inde curantur. » (Chap. ix, 33.)

« In vaso rubri aeris, id est cupreo. » (Chap. xi, 34.)

Et deux fois à propos des vases de verre, il nous fait connaître la coutume qui existait alors de les marquer d’un cachet.

Chap. xx, 34 : « Colligitur nielle attico et in vaso vitreo » sub signaculo reponitur. »

Chap. xx, 86 : « Et bene contemperatum medicamen » vasculo vitreo conditur sub signaculo. »

Scribonius Largus, dans ses « Compositiones », recommande aussi l’usage des vases métalliques, tels que ceux en airain, en argent, en fer, ceux en bois, en terre et en verre.

Cliap. xxxviiii : « Oleo domestico complures inferve » factae vase ferreo bene faciunt. »

Cliap. xvi : « Hoc medicamentum ligneo vase servatum « reponitur. »

Cliap. xli : « Reponitur medicamentum in ampulla » vitrea. »

Cliap. lvii : « Deinde patella fictili fervefacere. »

Cliap. xxvii : « Deinde in patella aeris Cyprii super » carbones posita infervixit. »

Ainsi donc Marcellus et Scribonius Largus nous font connaître l’emploi des vases en fer pour les usages pharmaceutiques. Nous 11e devons donc pas être étonné d’en rencontrer deux dans la trousse de G. Firmius Severus.

Ils nous font aussi connaître l’usage des cachets appliqués sur les vases à collyres ou à médicaments (sub signaeulo). Nos Musées en renferment quelques-uns portant l’estampille dont nous parlent Marcellus et Scribonius.

Celui d’Athènes, aujourd’hui au Britisch Muséum, est en plomb.

Celui trouvé en Hongrie est en verre.

Ceux de Tarente, Catane, Égypte, Eryx, Britisch Muséum, Louvre, Toul, et un autre acheté autrefois par Siebel, sont en terre.

Scribonius Largus nous en indique un fait en bois. Marcellus et lui nous en signalent en fer, en étain, en argent, en cuivre, en verre et en terre. Mais je dois reconnaître que c’est fort exceptionnellement qu’on signale les vases en fer. Il en est à peu près de même des vases en plomb. Cela tient sans doute à ce que ces deux métaux altèrent, avec le temps, la composition des médicaments acides, ou à base métallique, avec lesquels ils sont en contact.

L’usage des ustensiles en fer a disparu de la pharmacie moderne, tout au plus rencontre-t-on encore dans d’anciennes officines quelques mortiers en fer dans lesquels on prépare des pilules ferrugineuses ou qui servent à piler, broyer certaines substances qui ne doivent pas rester longtemps en contact avec le métal. Mais ces mortiers, dont le prix est moins élevé que celui des mortiers en bronze, sont d’un usage assez rare.

Les deux cruches en fer trouvées dans la trousse de G. Firmius Severus sont une rareté, les instruments en fer se rencontrent exceptionnellement dans les fouilles archéologiques, la plupart des instruments ou ustensiles fabriqués par les Grecs ou les Romains sont en bronze, c’est leur métal de prédilection, toutes les fouilles et notamment celles d’Herculanum et de Pompeï le prouvent à toute évidence Les armes, les pointes de flèches, les boucliers, les épées étaient de bronze. C’est le métal le plus anciennement

employé dans la pratique courante, les Egyptiens s’en servaient il y a plus de 6000 ans. Homère en parle fréquentment. Les Phéniciens qui l’apprirent des Egyptiens l’ont fait connaître en Europe et surtout aux Etrusques.

Mais il ne faut pas croire que les anciens n’ont pas connu le fer ; d’après Lepsius les Egyptiens s’en servaient 4000 ans avant notre ère et les Grecs l’employaient 1450 ans avant J. -G. Homère parle souvent du fer, mais il lui donne l’épithète de « difficile à travailler ». A plusieurs reprises Hippocrate montre qu’il connaît le fer et qu’on s’en servait à son époque (460 ans avant J.-C.).

Traduction de Daremberg, t. v, p. 665 : « Quand dès le » début il se développe sur la langue une bulle sublivide » comme celle que forme un fer chaud plongé dans l’huile.»

T. vi, p. 23 : « Ceux des arts qui s’exercent par le » dessin, par le cuivre et par le fer. »

— cSO —

T. vu, p. 003 : « C’est ainsi que le fer provient des » pierres et de la terre bridées simultanément. Dans la » première exposition au feu, les pierres et la terre se » collent ensemble avec la scorie, mais à la deuxième et à » la troisième cuite la scorie fondue se sépare du fer et ce » phénomène est manifeste aux yeux, le fer reste dans le » feu, tombe abandonné par la scorie et devient solide et » compact. »

T. v, p. 119 : « L’eau potable est la meilleure de l’offl- » cine du médecin, car elle est excellente pour les instru- » ments en fer et en airain »

César (Bell. Gall., vii, 22) dit que les Gaulois extrayaient une grande quantité de minerais de fer et qu’ils étaient experts dans le travail des mines.

Mais leurs procédés d’extraction étaient très primitifs, on n’obtenait qu’une minime partie du fer que renfermait le minerai et l’on abandonnait des scories encore très riches en métal.

Au commencement de notre ère de véritables fonderies de fer s’organisèrent dans la Gaule. Eugène Toulouze vient de retrouver sous formes de masses de scories, les débris d’un de ces établissements, sur le territoire de Villcmer. Il estime, avec le Directeur de l’exploitation, M. Desavis, à plus de 120.000 tonnes le poids des scories enlevées déjà ou à traiter encore. Elles contiennent de 35 à 40 % de fer. Nous possédons en Belgique de véritables montagnes de ces scories appelées par le peuple : « Crayats de Sarrasins ».

Sans doute on trouve rarement dans les fouilles des objets en fer, mais il n’en faut pas conclure que ce métal n’était que très exceptionnellement employé par les anciens. Il faut tenir compte de la facilité avec laquelle il se détruit dans la terre.

Dans les fouilles d’Herculanum et de Pompeï on a

trouvé toute une série d’instruments chirurgicaux en fer : des scies, des crochets, des cautères, des couteaux dont les lames plus ou moins altérées et détruites sont encore fixées * dans leur manche de bronze. (!)

Dans les fouilles entreprises dans le camp romain de Dalheim, fondé par Drusus et détruit en 313 par les Francs, on a trouvé en abondance des objets en bronze et en fer.

Les cruches en fer de Firmius Severus ne sont donc pas absolument exceptionnelles.

Le fer, disait Homère, est difficile à travailler, en effet il n’est pas pur quand on le rencontre dans la terre, il est intimement mêlé à d’autres substances, avant de l’en dégager il faut lui faire subir bien des opérations longues et difficiles. Le cuivre au contraire se trouve dans un état de pureté plus grande, il entre vite en fusion et de tous les métaux c’est celui qui prend plus facilement la forme du moule.

Uni à l’étain, le cuivre faisait le bronze ; cet alliage se faisait dans des proportions différentes. En voici des exemples :

Bronze de la caverne sépulchrale de Sinsin (Namur). Bel âge du bronze :

Cuivre 91.88

Étain 7.62

Bronze du lac de Brienne (Suisse) :

Cuivre 91.54

Étain 6. —

Bronze Etrusque (Eggelbilsene) Belgique :

Cuivre 86.56

Étain 11.66

Plomb 1.38

(fi On a trouve un coffre-fort, toute une série d’outils agricoles, des serrures, des clefs, le tout en fer.

Le plomb se rencontre donc aussi dans le bronze mais en proportions variables.

On y trouve aussi parfois du zinc : cuivre 75 %, zinc 25 %. On a trouvé à Pompe'ï deux scalpels à manche composés de cuivre et de zinc, c’est le laiton.

Dans les bronzes d’art les anciens mêlaient l’or et l’argent. Quand Homère, au chant 18 de l’Iliade, nous montre Vulcain fabriquant les armes d’Achille, il dit : « Le » Dieu jette dans les flammes ardentes de dures barres » d’airain, d’argent et d’un or précieux ». Ce genre de fabrication ne s’appliquait pas aux instruments chirurgicaux, mais seulement aux objets d’art et de luxe.

Les anciens n’étaient pas embarrassés pour faire avec le bronze des instruments piquants ou tranchants, ils savaient fabriquer un bronze très dur dont ils augmentaient encore la résistance par un refroidissement rapide du métal chauffé au rouge.

Les bronzes grecs et romains appartiennent à la belle époque des bronzes, elle ne fut pas indéfinie, à l’époque mérovingienne les arts sont en décadence, on ne savait plus faire le beau bronze, et le plomb se substitua au moins partiellement à l’étain plus rare et plus cher que dans les siècles précédents.

Voici trois analyses de bronzes mérovingiens :

Cuivre ... 72

Plomb ... 28

Cuivre ... 45.1

Plomb . . . 40.9

Étain .... 14.0

Antimoine . traces

Cuivre. . 37.2 Plomb . . 44.0

Étain . . 18.8

Fer . . . traces

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