LE SAGE DOUX
Un sage très-doux, de la Revue des Deux-Mondes, nommé M. Janet, — doux nom I — personnage d'ailleurs important, appointé officiellement pour distribuer la sagesse, fait de charmants efiforts en faveur de la Liberté de penser. Il voudrait délivrer cette aimable fille de ses accointances avec l'athéisme, qui induisent à mal parler d'elle; et même il ne serait pas f&ché de lui donner, s'il pouvait, une certaine figure chré^ tienne. Je dis une figure I H. Janet ne tient pas à lui changer le caractère. Il trouverait même un peu malhetireux qu'elle eût autre chose de chrétien que la figure; c'est-à-dire une partie de la figure, un profit par exemple. Car, toute la figure chrétienne, ce serait beaucoup I Quelquefois la figure engage plus qu'on ne croit: et la Liberté de penser, avec la figure toute et toujours chrétienne, serait-elle bien encore la liberté? Mais un profil, à la bonne heure I On a deux profils, pourquoi l'un des deux ne serait -il pas chrétien? La Liberté de penser montrerait ce profil aux gem qui sont méticuleux sur la morale. M. Janet se croit lui-même un peu de ceux-là; il signale des allures de la liberté qui l'importunent, qui lui feraient presque
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peur, qui pourraient l'empêcher de terrasser comme il faut les spiritualistes, les mystiques, les hargneux catholiques, ennemis jurés des expansions de l'esprit humain. Ces timorés crient beaucoup et ne sont pas sans quelque légitime crédit ; le profil chrétien leur fermerait la bouche. Que si pourtant c'est trop demander, et que la liberté ne puisse absolument pas prendre ce profil, alors qu'elle porte au moins une petite croix, — une croix à la Jeannette, — sur sa gorge nue. Beaucoup de dames adoptent cet ornement; il leur sert de profession de fol qui ne les gêne en rien. Elles vont ici et là, elles font ceci et cela ; mais, quoi que l'on puisse dii'c, puisqu'elles ont la croix au col, il y a toujours moyen de répondre qu'elles sont chrétiennes.
Ayant doimé ce sage et doux conseil à la liberté, M. Janet se tourne du côté des moralistes et des catho* liques, et, avec la même sagesse et la même douceur, il entreprend de les convaincre que la liberté de penser rend à la morale et à la religion des services touti-fait éminents, tout-à-fait incomparables, tout-à-fait indispensables. Dans cette vue, il leur pousse honnêtement plusieurs séries d'arguments variés. Si ce n'est pas ce qu'il y a de plus nouveau, c'est du moins ee qu'il a voulu ramasser de meilleur. Écrivain enimyeux au possible, mais homme de grande conscience, et toujours sage, et toujours douxl Enfin fl arrive à la conclusion de toutes ses majeures, de loates ses mineures, de toutes ses définitions et de •es dévidages : à savoir que le doute, soumettant
fout à la critique, procure la aenle preniRe possible des vérités qu'il faut croire. Et lui-même, M. Janet, n'a pas suivi d'autre méthode pour se procurer le soulagement de croire à l'existence de Dieu, comme toute la rédaction de la Revue des Deux-Mondes.
Ha nous disent tous, et tous les jours, beaucoup de chansons que l'on sait; mais ils les disent si eunuyeusèment, si tortueusement, si obscurément! On y est toujours pris; on croit toujours que des gens qui se donnent tant de peiue vont accoucher d'autre chose.
M. Geoiges Seigneur sait les rendre amusants, n les connaît très-bien. H a de Tesprit/du savoir, une logique excellente; il écrit en français. Malheureusement, il est catholique, et les catholiques ne connaissent pas beaucoup son nom.
Les catholiques pourraient encourager davantage des oomfaattaBts que rinlelligence de lenrs adversaires s'applique surtout à étouffer. Je pense ici à M. Ernest Hello, esprit de Tordre le plus élevé, écrivain d'un ordre supérieur. Les cathoUques se savent guère que M: Hello, traitant de l'invasion du Rationafisme hégélien, leur a donné les plus fortes et les plus lumineuses pages de philosophie catholique qui aient été
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publiées depuis fort longtemps. Le visa de rAcadémie française manquant à son livre, ils l'ont laissé là. Et nous aussi, nous sommes de notre temps!
écoutons M. Georges Seigneur sur M. Janet. On ne saurait peser dans de plus fines balances ce iatras de prétendue philosophie :
c Selon M. Janet : « Une vérité dont on n'a pas a douté est une vérité \>roblématique. »
c Une vérité n'a passé à tétat définitif de vérité que « brsquelle a traversé saine et sauve le feu de la dis^ a eussion. »
c D'où M. Janet tire cer^te conclusion :
c La liberté de penser est donc le droit commun de a toutes les écoles philosophiques : elles ne sont phia losophiques qu'à cette condition. C'est là, pour a nous, le premier principe, et, par rapport à cette •a condition fondamentale, les dissidences ultérieures a n'ont en quelque sorte qu'une importance secondait^e.^
a Croire en Dieu ou ne pas croire en Dieu, croire que l'âme est immortelle ou croire que l'homme meurt tout entier, cela, en auelque sorte, est secondaire,
Îourvu que l'on croie lermement, ou que Dieu n'est lieu définitivement qu'après avoir traversé sain et sauf le feu de la discussion, ou que Dieu définitivement n'esf pas Dieu qu'après avoir traversé sain et sauf, cette fov en qualité de non-Dieu, ledit feu de la discussion; pourvu oue l'on croie fermement, ou que l'àme n'est immortelle définitivement, ou que l'àme définitivement n'existe pas qu'après avoir traversé, saine et sauve, sous une forme ou sous l'autre, sous la forme de l'immortalité, ou sous la forme de la non-existence, ledit feu de ladite discussion.
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«L'essentiel est de traverser le feu de la discussion!
a Un a illustre écrivain anglais, d M. Grote, dont j'apprends le nom et l'illustration par M. Janet, a déyebppé a très-subtilement d la thèse que voici :
c Pas de vérité absolue;
<c Attendu que, s'il y en avait une, il n'y aurait pas
< de liberté de penser. »
a M. Paul Janet s'épouvante de cette logique.
a Le dilemme, dit-il, qui nous forcerait à choisir
< entre la vérité et la liberté serait un cruel déchirea ment pour les âmes généreuses. »
« Pour éviter ce dilemme décliirant, M. Janet nie à peu près, mais par mégarde, la vérité.
an estime que la vérité absolue existe, mais si loin de nous, que cela ne gène pas la liberté de penser.
a La vérité, parmi les hommes, se forme successivement d'erreurs progressives, ou se recompose d'erreurs simultanées. C'est aussi simple que cela. La vérité se fait, se fabrique, devient. De là le droit de l'erreur, qui fournit sans le savoir les matériaux de la vérité.
«Au fond de cette monstrueuse conception, que M. Janet partage avec d'autres, et que tous tiennent de l'Allemagne, réside, renversée, la vérité que voici :
a L'erreur n'est pas. Elle n'a pas d'être, pas de substance.
« Ce qu'il y a de positif en elle, elle le tient de la vérité.
a Elle n'a en propre que sa limite qui la détermine en qualité d'erreur.
« Par exemple, l'athéisme tient de la vérité le nom de Dieu et son idée.
« Il n'a en propre que la négation.
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9 n n'est donc pas ma qne la vérité se forme de la substance de Terreur, qui n'a pas de substance. Mais il est Trai que l'erreur est une déformatioB de la Térité, et que la vérité se reforme eo nous de tonle la substance qu'elle redemande aux erreurs, rappdaat à eue tout son être, et abandonnant Terreur à son néant propre.
a La Vérité ne devient pas. E31e est. Mais en iieas, mais dans rhumamté, elle redevéenL L'unité primiftive se reforme.
a Aider ce travail est l'honneur de la science. Elle convertit Terreur en témoigni^e.
a Ce n'est pas à dire que Terreur ait un droit quelconque. Elle n'a qu'une chose à faire, disparaître. Si la haute Science considère Terreur avec une sorte d'indifférence, parce qu'elle voit en elle le service indirect qu'elle ne pourra s'épargner de rendre, et parce que déjà, par une anticipation souveraine, le regard pur et placide de la haute Science eondanme Terreur abstraite à disparaître, à s'évanouir, à se montrer conforme à son néant, ce n'est pas à dire, sachez-le bien, que dans la pratique, Terreur concrète, incamée dans l'individu ou dans un groupe social, puisse être pareillement traitée. L'erreur vivante demande une répression vivante.
a Elle corrompt la substance libre, la substance responsable.
a Elle crée des monstres.
a Enseignée ou pratiquée, elle constitue un crime.
c 11 est très-singulier, dit naïvement M. Janet, que a Ton conteste Texamen comme droit, tandis qu'en a même temps on Timpose comme devoir. »
« Examinez, dit l'Église à Tindifférence. Examinez, dit-elle encore à Tincréduhté. Vous reconnaîtrez les titres de ma divinité, et vous obéirez raisonnablement. Mais vous obéirez. Et si vous désobéissez, ce sera déraisonnablement. Vous avez le devoir d'examiner et
d'obéir. Vous n'avez pas le droit de désobéir. — Telle est la contradiction signalée par M. Janet.
a Ehl quoi, s'écrie-t-il encore, ces vérités étemelles « et inébranlables ne poinraient supporter l'examen « sans péril I »
a Les vérités ne périssent pas. Elles peuvent donc supporter l'exam^i sans périr. Mais la situation de l'homme et de la Société est plus délicate. Ils ne peuvent, sans périr, supporter 1 examen tel que M. Janet le conçoit et le formule.
a Pour que l'examen soit vraiment libre, nous dé- < elare en effet M. ianel^ il faut qu'il soit indifférent a entre le pour et le contre, aussi sincèrement disposé à a accepter le surnaturel, s'il se rencontre, qu^ s'en a passer, s'il ne se rencontre pas. »
a Pour que l'examen soit vraiment libre, dirai-ie à mon tour, en développant la pensée du maître, il faut qu'il soit indifférent entre le bien et le mal, aussi sincèrement disposé à accepter la conscience, si elle se rencontre, qu à s'en passer, si die ne se rencontre pas. Gomme Fa fort bien dit M. Janet : a Quelques-uns vou- « draient sauver la morale; mais c'est une contradic- «tion. »
a En conséquence :
(E La liberté de penser, prise en soi, n'a DONC nen de contraire à la mi..« jd
J'ai emprunté cette page parce qu'elle est instructive à pbis d'un titre. C'est un trait de Paris et de la civilisation, que M. Janet soit un philosophe officiel, et que l'écrivain qui le réfute si net demeure ignoré, même parmi ses £rèrefi«
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l'immense m. quinet.
Belle appréciation du penseur Quinet par le penseur Montëgut, de la Itevite des Deux-Mondes, lequel est bien convaincu qu'il entend le penseur Quinet et qu'il s'entend lui-même :
Pesez tout, s'il tous plaît :
a En écrivant Merlin tEnchanteur, M. Quinet a poursuivi à la fois la réalisation de deux entreprises, une entreprise littéraire, une entreprise philosoptûaue. ExpUquons les l'une et l'autre. La plupart de nos lecteurs connaissent sans doute les œuvres poétiques de M. Quinet et savent combien lui sont chères ces formes symboliques dont il a fait la connaissance durant sa longue intimité avec la philosophie et la littérature allemandes. Il aime à s'entretenir avec ks sphynx sur rétemité, avec les obélisques sur les secrets du désert, avec les hiéroglyphes sur les doednnes sacrées des premières civilisations, avec les étoiles sur la science des mages de Perse et de Ghaldée, avec la statue mélodieuse de Memnon sur les mystères de la poésie. Dans son nouveau livre,**M. Quinet est resté fidèle aux anciennes tendances de son esprit; il continue avec les idées ces conversations qui liu ont toujoiurs été si chères. Ce qui est changé, c'est son langage. Jusqu'à présent, il avait toujours été un interlocuteur respectueux non moins qu'éloquent; il se promenait à Ixavers le monde de 1 intelligence comme un lévite à travers un temple ;
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les idées étaient pour lui augustes et sacrées. En les contemplant, il se sentait frémir d'un enthousiasme religieux, et, sous l'empire de ce sentiment, les hymnes abondaient naiureUement sur ses lèvres. Sa voix s'élevait ample et sonore, conmie pour remplir la voûte d'un temple ou d'une cathédrale; il semblait que son langage ne pût jamais être assez majestueux et assez sublime. Personne n'a eu de notre temps pour les idées le même genre de respect que M. Quinet ; d'autres ont eu pour eues le respect froid et poli du courtisan devant son roi, ou la déférence d'un serviteur dévoué à son maitre jusqu'à la mort; lui, il a eu pour elles im respect sacerdotal. On eût dit qu'il les considérait, ainsi que le fidèle considère son Dieu, comme d'une essence supérieure à l'intelligence humaine : jamais il ne les abordait de tnm près; il se tenait debout et la tète droite en face aelles, et cependant à distance, non par crainte superstitieuse, mais par déférence libre et volontaire. En sa compagnie, nous étions bien loin de ces profanateurs qui, considérant les idées comme leur propriété, ne craignent pas de porter la main sur elles, même au risque de les blesser et de les déshonorer, qui ne rougissent pas de les réduire en esclavage pour les besoins de leur intelligence, et de les traîner hors du sanctuaire pour en faire les captives de leur âme. On peut dire en toute vérité ^e si M. Quinet a levé les yeux vers les idées, il n'a jamais porté la main sur elles. A mesure qu'il avance dans la vie, M. Quinet semblerait disposé à devenir, non pas moins respectueux, mais plus familier. Vous connaissez ces déterminations qui sont comme les coups détat de Vâme ennuyée du statu quo dans lequel elle vit, «es déterminations qu'on exécute avec un mélange de timidité et de décision, le visage empreint de résolution et le cœur palpitant d'anxiété. C'est un de ces coups d'état que M. Quinet vient d'accomplir courageusement, avec une résolution qui lui fait honneur. Cette résolution est bien nettement
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marquée jMT rékndue cfe Tomrage, qui se compose de deux vc^mnes,'^ chaeim de cinq cents pages. On n'écrit pas une œuvre avssi considérable sans un parti pris bien net et bien arrêté; c'est donc un Téritable coup d'état que M. Quinet a touIu exéenter, et a exécuté contre lui-même, contre son génie et la nature des rap-
Sorts qu'il avait entretenus jusqu'alors avec le monde e rintelligence. Il a veuhi savoir jusqu'où il pouvait aller dans la familiarité de ces souveraines et de ces déesses qu'il s'était jusqu'alors contenté d'adorer avec des frémissements d'éloquence ; il a voulu savoir s'il pouvait pénétrer dans leur intimité sans les blesser ; il a voulu savoir si..... »
Gela continue très-longtemps ; et je l'atteste, l'explication de M. Montégut à la main : ce que M. Quinet <r a voulu savoir, x> ni moi, ni M. Montégut, ni Jtf. Quinet ne l'avons jamais su.