PARIS - ROME. IX
nait tout le monde , protège tout le monde , ramasse tout le monde. Mais que cet unique protecteur a de droits sur tout le monde, et que ses pupilles ont à observer de règlements !
La vile multitude, ce vieux et hideux personnage historique, n'était à vrai dire, dans la civilisation chrétienne , qu'un fantôme ; une figure de rhétorique comme les Dieux, les Grâces , les Muses et autres legs du grec et du latin. A présent elle existe, Paris Ta créée, et nous en sommes, et il n*y a pas autre chose dans Tenceinte des fortifications. Qui se croit hors de la multitude se trompe. Il en vient, il y rentrera, il n'en est pas sorti. Il n'est que la fraction minime et fatalement obéissante de quelque multitude particulière , elle-même fatalement asservie au mouvement de la multitude générale. Or, le mouvement de la multitude, c'est le vent qui en décide. Le destin de la multitude est de se soulever au vent, de s'éparpiller, d'aveugler, de souiller, de tomber, de laisser la force aller où elle veut. Mais où qu^elle aille, la force ne trouve jamais que de la poussière et ne peut donner à cette poussière un semblant de consistance qu'en l'arrosant de sang.
m PAII8 - ftOMB.
' J*ai fait un livre intitulé le Parfum de Rême, n m*8 donné Tidée de ces Odeurâ de Paris. Rome et Paris sont les deux têtes du monde, Tune spirituelle, l'autre chamelle. Paris, la tète chamdle, pense que le monde n'a plus besoin de Rome, et que cette tète spirituelle, déjà supplantée, doit être abolie.
Il y a sans doute des contradicteurs. Mais, quand une idée de telle nature possède la majorité , ou ce qui en tient lieu , tout ce que la contradiction peut dire n*est que risible.
On jure bien aussi que ce n'est pas Paris, mais Florence qui propose d'abattre Rome. Florence n'est pas une tète, pas même un bras. Est-ce que c'est le bourreau qui tue ?
Pendant que le parfum de Rome s'exhalait de mou àme embrasée d'admiration, de reconnaissance et d'amour, les odeurs de Paris me poursuivaient , me persécutaient , m'insultaient. Je voyais l'impudence de l'orgueil ignorant et triomphant , j'entendais le ricanement de la sottise , l'emportement plus stupide du blasphème, les odieux balbutiements de l'hypocrisie. Je méditais de mettre en présence la ville de l'esprit, qui va périr, et la vUle de la chair, qui la tue. Les circonstances m'ont décidé. L'année 1866 est solennelle pour l'Europe! Elle a déjà apporté ce que
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l^on n'attendait pas; si ellâ apporta encore ce qui est annoncé , elle verra une chose inouïe dana les siècles chrétiens, inouïe dans la suite recomr mencée des siècles après le déluge. C'est en 1866, c'est tout à rheure que , par Fabandon de Rome aux bétes farouches de Tltalie , lupi rapaces, l'apostasie des nations catholiques , tacitement opérée , sera officiellement proclamée.
Un regard sur la capitale dé la civilisation charnelle ne saurait être inutile en pareil moment.
Ce n'est qu'un regard. Je n'ai pas prétendu écrire un portrait de Rome , tâche au-dessus de mes forces; j'entreprendrais bien moins de faire une description de Paris, besogne au-dessous de ma dignité. D'ailleurs Paris a ses peintres spéciaux en grand nojoibre et de grande audace, que j'aurai l'occasion de citer quelquefois. Us en diront assez. Si je laisse un voile sur la plaie, on en sentira l'odeur âcré ou fade, toujours morbide.
Un jour, à Rome, allant du Pincio, où le hâtif printemps entr'ouvrait les fleurs, au Vatican, où l'encens brûlait sur l'autel, je lisais dans la Revue des Deux-Mondes que Rome « sent le mort. » Cela m'était dit par M. Taine, tout justement à l'entrée du pont Saint-Ange, de-
XIV PARIS - ROHB«
vant les statues des apôtres Pierre et Paul, Fuii crucifié, l'autre décapité, et qui pourtant ne sont pas morts ; ce qui me persuada que Rome non plus n'est pas morte. Être crucifié ou décapité n'est plus la même chose que mourir. Et je me souvins aussi qu'en France, moi-même et beaucoup d'autres, nous sommes étrangement tourmentés d'une malsaine odeur de renfermé.' Car malgré la libre circulation des idées, entretenue avec tant de largeur et tant de pompe, nous ne laissons pas de connaître des idées qui n'ont nullement la permission de prendre l'omnibus, et M. Taine le sait très*bien* Mais M. Taine, essentiellement parisien et essentiellement de l'époque, attaché tout à la fois au recueil de M. Buloz et e^n char de l'État, peut se trouver dans la même condition que beaucoup de libres penseurs : ils n'ont pas la facilité de croire tout ce qu'ils disent, ni la permission de dire tout ce qu'ils croient. M. Taine croit-il bien que Rome a sent le mort ? » oserait-il avouer que Paris sent le renfermé? La libre pensée est un renard qui sait toujours parfaitement où et quand il convient d'avoir un rhume de cerveau.