VIII PARIS - ROME
en pousse quantité de fort laides: elles sont ennuyeuses aussi.
Ces grandes rues, ces grands quais, ces grands édifices, ces grands égouts, leur physionomie xnel copiée ou mal rêvée, garde je ne sais quoi qui sent la fortune soudaine et irrégulière. Ils exhalent Tennui. On est lu dedans comme chez ces gens d'hier et d'ailleurs, qui vous font bien boire, bien manger, bien asseoir, qui vous chauffent bien, qui allument un luminaire à vous brûler les yeux, mais qui n'ont rien à vous dire, sitôt qu'ils ont achevé de réciter le journal de tout à l'hem'e. Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il faille rester dehors, vous voulez sortir. C'est ce qui fait le succès du vaudeville, de Tbérésa et de la pipe.
Les habitants du Paris complet s'ennuieront comme on ne s'est jamais ennuyé sur la terre. Il n'est rien qu'on ne puisse craindre d'un peuple qui s'ennuie, et rien qu'on ne lui puisse imposer. Or, le peuple de Paris sera le monde, comme a été le peuple de Rome, peuple qui s'ennuyait.
Le Paris nouveau n'aura jamais d'histoire, et il perdra l'histoire de l'ancien Paris. Toute trace en est effacée déjà pour les hommes de trente ans. Les
PARIS • ROkÈ. tX
vieux monuments même qui restent debout né disent plus rien, parce que tout a changé autour d'eux. Notre-Dame et la Tour SaintnJacques ne sont pas plus à leur place que TObélisque, et semblent aussi bien avoir été apportées d'ailleurs comme de vaines curiosités. Où seront les lieux historiques, les demeures illustres, les grands tombeaux ?
Les hommes de la Révolution ont eu la rage de faire passer des rues sur les sanctuaires qu'ils avaient démolis. Ils se sont dérangés pour accom* plir cette chère besogne, ils ont sacrifié même leur bien-aimée ligne droite.
On continue. Dans le Paris nouveau il n'y aura plus de demeure, plus de tombeau, plus même de cimetière. Toute maison ne fera qu'une case de cette formidable auberge où tout le monde a passé et où personne n'a souvenir d'avoir vu personne.
Qui habitera la maison paternelle? Qui priera dans l'église où il a été baptisé ? Qui connaîtra encore la chambre où il entendit un (premier cri, où il reçut un dernier soupir? Qui pourra poser son front sur l'appui d'une fenêtre où jeune il aura fait ces rêves éveillés qui sont la grâce de l'aurore dans le jour long et sombre de la vie? 0 racines de
X PAUS • EOIIB.
I joiearrftcbées de Fàme humaine I Le tempe a mar-
ché, la tomhe ^enX ouverte, et le cœur qui battait
I avec mou cœur s'est endoraii jusqu'au réveil étar-
ael. Pourtant quelque chose de mes félicités mortes habitait encore ces humbles lambris, chantait en* core h cette fenêtre. J'ai été chassé de là, un autre est v^au s'installer là : puis ma maison a été jetée par terre et la terre a tout englouti, et l'ignoble pavé a tout recouvert. Ville sans passé , pleine d'esprits sans souvenirs, de cœurs sans larmes, .d*àmes sans amour! Ville des multitudes déraci* nées, mobile amas de poussière humaine, tu pourras t'agrandir et devenir la capitale du monde ; tu n'auras jamais de citoyens !
Rousseau avait trouvé ce beau mot de « désert d'hommes )> pour peindre Paris, quand Paris, peuplé seulement de six à sept cent mille âmes, n'était qu'une ville de province divisée en une quantité de paroisses où tout le monde se connaissait, où chacun faisait partie d'une corpora* tion, vivait dans son quartier, avait des amis, des patrons, des parents. Et bientôt, qui donc, dans Paris, aura seulement un voisin? Quel homme y pou^a compter sur un autre homme pour une assistance quelconque, pour une résistance à quoi que ce soif d'injuste et d'odieux ? Il y a le sergent de ville, et voilà tout. Le sergent de ville con-