‹ Les odeurs de ParisChapitre 59 sur 71 · D*AI6REM0NT · texte numérisé non relu

D*AI6REM0NT

Un peu. Je ne rougis pas encore de sa cause, et je l'oppose volontiers à ceux qui le décrient. Je dis que quelques journalistes c(»nme était Déodat, parlant à bouche ouverte, parlant fruiçais, pleins d'amour pour leur cause, incapables de la déguiser, incapables de la trahir, pouvant la ser*

vir mal, mais prêts à périr pom* elle; je dis que quelques journalistes de cette trempe morale, dîs^ séminés dans les journaux, pourraîani rendre à la presse un je ne sais quoi qui lui manque au** jourd'hui, une certaine saveur franche que toutes les œuvres de tous les Giboyers de la démoCTatie et du théâtre ne compenseront jamais. Insultez cet homme et livrez4e aux huées du parterre, jusque dans les moindres bouif^des : on lui a fait un honneur que vous n'effacerez point. Son nom est le synonyme de liberté de la presse. Lorsqu'il a été renversé, la liberté de la presse a subi une éclipse; elle ne reparaîtra que s'il se relève. Ce sera le signe. Jusque*Ià, il peut se consoler de vos outrages, eu r^ardant sa main mutilée et liée.

COUTDEIER.

Qu'elle reste ainsi pour l'accroissement de la concorde civile et religieuse! Nous finirons par jouir d'un calme charmant, pourvu que € cet in< sulleur » ne puisse pas de nouveau irriter nos seigneurs les journalistes et les vaudevillistes. Voyez comme ils respectent les croyances catholfques, depuis que Déodat ne les défend plus.

D*AI6REH0NT.

On ne peut mieux parler, maître Gibaugier, et vous voilà une fois d'accord avec bon nombre d'excellents chrétiens qui reprochaient à Déodat de n'être pas assez hostile au pouvoir établi. A cause de cela, ils l'ont insulté et diffamé bien plus sensiblement que tous les démocrates ne l'ont su faire. Si votre auteur lisait les écrits polémiques de ses confrères de l'Académie. ,. Il en est jusqu'à cinq que je pourrais nommer^ — sa surprise serait grande de voir que des chrétiens, des gentilshommes, et mieux encore, ont poussé la passion jusqu'à invectiver contre Déodat dans le propre style du marquis d'Auberive et de Giboyer. Et c'est un signalé service que vous' lui avez rendu, puisque enfin il a lieu d'espérer que ces adversaires, les seuls qui aient pu l'atteindre dans les environs du cœur, rougiront de vous avoir devancé et peutrétre provoqué. Us devront tout au moins craindre de vous imiter.

GOVTURIBR.

Bahi bahi l'essentiel est que Déodat ne repa-

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raisse plus. Il ne sera jamais assez mort I II faut le piétiner, et sur ses débris inaugurer Tère des convenances littéraires. La guerre à Déodat, c est la guerre à la barbarie. Lorsque Ton aura d'un commun effort avili son nom, alors la politesse deviendra la loi des écrivains. Voyez déjà comme mon auteur et un autre académicien, s'étant pris aux lauriers à propos de Giboyer, se gourment délicatement : Chenille truffée 1 dit Tun; Chien ingrati dit Tautre. Voilà de l'atticismel Votre Déodat, le butor, eût-il trouvé de pareilles fleurettes? Ramenons tout à ce ton de bonne compagnie. Mais pour en venir à bout, Détendus est Deodatusl C'est œuvre sociale, et j'estime qu'en pareille rencontre, saint Pie V et tous les autres saints reçus à l'Académie doivent s'entendre avec leur confrère Giboyer. Point de trêve, vous dis-je, et détruisons Déodatt Ce sera au moms quelque chose de grand que l'Académie aura fait en ce siècle, car. . .

Comment, vous n'avez pas fini?

GOt^UATEH.

Sur un pareil chapitre, je ne finirais jamais!.,.

Enfin, pour abréger:! Les représailles sont si < légitimes contre cet insulteur, et il est si bien € armé pour se défeaidrel »

d'aiqrehont.

Oui, et si bien assisté du procureur impérial, qui Teille à ne pas lui laisser le bras trop libre ni une épée trop longue I Mais puisque vous parlez de représailles, il faut vider la querelle. De telles représailles contre un homme réduit au silence, c'est-à-dire enterré depuis trois ans, indiqueraient un ressouvenir de coups bien rudes et bien profonds. Or j'ai interrogé là-dessus Déodat lui-même. Je supposais bonnement, je l'avoue, qu'il avait dû jadis siffler assez fortement votre auteur. Il ne se rappelle rien de semblable, et croit même ne l'avoir jamais nommé.

COUTtlRIER.

J'en sais donc plus long que Déodat lui-même. Vous n'ignorez pas qu'il se mêle de faire des vers, depuis que son odieuse prose n'a plus d'issue. Ce serait une occupation douce, et qui pourrait, s'il voulait être aa^fe, lui procurer en&i quelque refos.

Mais il faut que le caractère perce, et le méchant rime des satires. D en a publié une Tan passé... Quelle honte I Après avoir eu pendant vingt ans rhonneur de s'occuper de la politique et des grandes affaires du pays, cet homme ne sait pas accepter son exil, et descend à la frivolité littéraire dans de petits recueils non timbrés qui ne peuvent rien dire de sérieux.

D*AI6EEM0NT«

C'est triste. Mais enfin, puisque Déodat n'a pas fait fortune devant l'arche, et qu'il faut vivre...

COUTUBISa.

Allons donc!... En tout cas, qu'il s'essaye à vivre sans troubler l'industrie du prochain!

n'AiGBEMOirr.

Quel tort vous a-t-il fait?

GOUTUaiER*

Nul tort, sans doute : il ne peut. Mais il se rend désagréable. Dans cette pièce, intitulée: TAr/;»^

iiqtte, il touche aux têtes couronnées parla muse; il prétend que cette déesse est parfois du demi* monde I

LE MARQUIS

Il a tort : c'est un lieu commun.

COUTUEIER,

Écoutez :

Pour tirer portion Du budget, du libraire ou du bon Monthyon,

D'un drame vertueux ils endorment la scène ; Us la réveilleront demain d'un drame obscène : A celni-d le peuple en foule applaudira, L'autre sera sifflé, mais Monthyon payera; Et l'auteur, dans sa main ouverte à chaque porte, Saura ce que le vice et la vertu rapporte. Ce garçon dont Molière est Tunique psautier Peut commenter Tartufe en homme du métier.

Que vous en semble?

n'AIGBEMOIiT»

Vous prenez donc cela pour vous?

OODTUftiBR*

Dame! nous avons reçu un prix de vertu.

Ad, si quis atro dente me petiverit, Inultus ut'flebo puer?

US HÂAQUIS.

€ Toutes les représailles sont légitimes contre cet insulteur. » Ahl pauvre et imprudent Déodat, de s'être si souvent pris à Tartufe libérait Paul- Louis Courier se disait à lui-même, probablement sans le croire: Paul -Louis , les cagots te tueront f^ a été tué par un Antinous d'écurie qui méprisait fort les commandements de Dieu et ceux de l'Église. Moi, je disais à Déodat, et je ne me trompais point : Les ûagots de la libre pensée te bâillonneront; ils t'empêcheront de dire que la terre tourne, et ils t'accuseront de persécuter Galilée. «.

D'AIGREMOIfT.

Je ne crois pas cependant que l'auteur de

Giboyer ait cédé à un ressentiment personnel. U eût été plus modéré. C'est comme vengeur de la foisonnante espèce giboyère qu'il s'est cru tout permis. A ce titre, je l'avoue, il avait de longues représailles à exercer. Déodat a rencontré souvent ses clients et les a malmenés partout. Les Giboyers sont parents de Tartufe, et Tartufe est un des ancêtres de la démocratie. Quand les feuilles démocratiques sont pourvues, quand le temps est calme et que Giboyer ne peut gagner « son tabac » en aboyant au chrétien, que fait-il? Il change sa blague contre un chapelet, s'introduit chez Orgon, le trompe et le pille. Je citerais vingt Giboyers, tous parfaits démocrates, qui ont volé leur orthographe, leur latin et leur hébreu dans les séminaires. Avant de se placer où chacun les voit, ils ont fait des journaux orléanistes, des journaux légitimistes, quelques-uns même des journaux religieux. Giboyer nous dit que la République a refusé ses services; c'est qu'il ne veut pas « larder d'épigrammes sa propre mère.^ Il la sert toujours. Elle h'est, Dieu merci, ni assez délicate ni assez prudente pour l'éloigner des fonctions o£Qcielles; mais lui-même aime mieux la servir chez l'ennemi. Outre l'avantage du gain, il y trouve

son honneur à lui, Thonneur de trahir. Boutonné dans un habit d'emprunt, il exhale davantage à son propre odorat cette essence d'infection qui le distingue du commun des êtres corrompus. Je sais un Giboyer, jadis journaliste conservateur, plus tard journaliste républicain, aujourd'hui journaliste démocrate - autoritaire, qui dit de lui-même : <l Je suis une franche canaille! » Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment qu'il y met. Je défierais Aristide de dire avec autant d'orgueil : Je suis un honnête homme. Sa' tur}utaine est d'insulter davantage les gens dont il a pu surprendre la pitié. Il est destiné à finir dans un hôpital : il calomniera les Sœurs, et s'il peut, avant d'expirer, incendier la maison avec le feu de son brûle-gueule, il mourra content. Eh bien! Dieu veuille que d'icilà, le bandit ne trouve pas moyen de s'introduire dans quelque feuille légitimiste ou cléricale! Déodat avait un flair pour deviner ces maheutres. Il les a beaucoup pourchassés; ils l'ont beaucoup haï. Ce trait de caractère est heureusement obser\é dans la pièce. Giboyer, si large sur tous les emplois de l'intelligence, montre de l'aversion pour l'homme sincère qu*il doit remplacer. C'est

tout simple : cet homme sincère à fait quelque chose que Giboyer n'imitera jamais. J'en conclus que votre poëte, n'ayant par lui-même rien à démêler ni avec Déodat, qui ne lui a rien fait, ni avec la politique, où il n'entend rien, a suivi des conseils dont il n'a pas deviné la nature, et s'est embarqué dans une entreprise dont il ne pouvait mésurer la portée.

COUTURIER

Tarare t Vous avouerez que cela n'est guère croyable et ne s'expliquerait pas mieux que le reste.

D*AIGREM01fT«

L'instinct démocratique, si naturel dans la littérature inférieure, le désir de plaire ù des patrons puissants, inséparable de cet instinct, le penchant aux réhabilitations impossibles, l'espoir d'un succès, la certitude d'un grand tapage, tout cela, joint à l'ignorance absolue du vrai monde, explique parfaitement ce que nous avons ici. Cette pièce est une espèce de monstre sans queue ni lête, que son propre père lui-même ne sait corn-

meut nommer; mais un monstre grondant, hurlant, roulant, plein de passion absurde , et qui menace enfin de faire assez de dégât pour effrayer même des yeux qui ne le peuvent d'ailleurs contempler sans mépris. Certains esprits n'ont qu'une force pour ainsi dire musculaire, suOisante à ces sortes d'œuvres. Courts et violents, ou les lance; lancés, ils deviennent furieux avant même d'avoir reçu des coups. Le taureau se rue, se butte et mugit.

LK MARQUIS

L'on a connu des bœufs qui avaient conservé ce caractère.

GOUTUBIEH.

Messieurs, il vous échappe des aveux qui nous glorifient. Je les relèverai. Remarquez d'abord comme vous prenez la thèse de l'astuce cléricale, qui fait courir toutes sortes de mauvais bruits pour polluer l'innocence de notre ouvrage; voyez comme vous voulez changer les situations. Vous êtes les agresseui^, et vous vous posez en victimes. Écoutez là-dessus les plaintes de Fauteur.

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