SI
cela ne se fait pas tiès^mal au théâtre de Périgueux.
is Goirrx.
Entendons-nous, mon oncle. Très-bien pour le parterre, oui. Il grouille; un grognement de contentement bestial bruit sans cesse dans cette masse, éclate en acclamations, se monte jusqu'au délire. C'est curieux et hideux. On voit là, sur certaines fac^, le plus complet épanouissement de la plus mauvaise bêtise humaine. Au supplice des vicies martyres il y avait certainemeiit de ces figures ineptes, cruelles et amusées. Mais que Tactrice représente, même de loin, le personnage qu'elle dit être, une femme du monde élevé, je le nie
LE MARQUIS
Parbleu, où aurait^lle rencontré le modèle à copier? D y a plus que la rivière entre le salon de la noble et sainte comtesse Swetchine et le Théâtre-Français. Les dames du Théâtre-Français étudient les femmes du fauboui^ Saini<3ermain dans les peintures qu'en font leurs écrivains à elles, qui ne passent guère les ponts.
LB GOMTB.
A la bonne heure. L^abiltemeni, la voix, Tatiitude, n'y sont pas plus que le langage, les pensées et les mœurs; c'est à peine une singerie.
n'AMREliOffT.
La scène du premier acte est jouée conune elle est écrite. Un dialogue entre un académicien et une muse qui postule le prix de vertu. Quant à la scène du bracelet...
tfi OOUTfi.
Elle est indescriptible. Je ne connais point de jeune niais, même élève de M. de Sainte-Agathe et fraîchement arrivé du Comtat, que de pareilles manœuvres n'illuminassent promptement, et qui se voulût laisser épouser après en avoir été l'objet. Certainement, lexcès de moralité que l'auteur attribue au comte d'Outreville est chose fort hu* miliante pour ce gentilhomme^ Avoir gardé jusqu'à vingt-huit ans « la sainte ignorance du mal,» oela surcharge désastreusement sa triste et honteuse condition de fils légitime. Il y perd Fernande
Maiédial; e'est Uén fait. Mais pour que cette double infinnité l'eipoae encore au malheur d'épouser la beronoe, ractrice en fait trop« Il doit /Voir clair, ou c^est un idiot Incurable; et alors sa sottise ne prouve rien en faveur du fils de la plieuse. Quand j'entendais dans Tatmosphère empoisonnée de ces impudicités et de ces rires, murmurer le nom de la comtesse Swetohine, j'éprouvais le même frémissement d'indignation que jadis, lorsque les chanteurs de rue insultaient Lamoridère; et j'ai peine à me pardonner d'avoir été plus patient. Véritablement l'outrage est pour nous, puisque nous le subissons.
LE MARQUIS
Mon cher onfant, il y a des temps où les cœurs qu'émeuvent encore ces sortes d'outrages n'ont plus d'autre vengeance à prétendre que de les subir et de les ressentir. C'est une grande douleur, mais c'est un grand honneur. Heureux ceux qui ne sont ni parmi les bourreaux, ni du cortège des bourreaux, ni de l'immense foule des indifférents, et qui, ne pouvant plus combattre, se découvrent devant les victimes lorsqu'elles passent escortées de huées 1 Détestons l'impiété de cette
popolace menée par des histrions. Dans le mb^ ment même qu'elle nous écrase, nous pouYona encore lui arracher le plus cher de son triomphe, en rendant hommage aux vertus qu'elle injurie* Sophie Swetchine, si bonne, si savante, si hum^ ble, si pieuse envers Dieu et envers les pauvres, si douce à Terreur, si justement vénérée! Plusieurs d'entre nous, et j'étais de ceux-là, lui re^ prêchaient trop de clémoice pour quelques idées nouvelles; d'autres, trop de rigueur envers elle^ même, de trop prodiguer aux bonnes œuvres les dernières heures de sa vieillesse épuisée, et de ne vouloir combattre la douleur corporelle que pai? les forces de l'âme. Elle souriait, et on lui voyait de jour en jour plus de sainte sévérité pour elle-^ même, plus de sainte douceur pour autrui. Quand je la rencontrais le matin, il n'y a pas encore trois ans, se trabiant sur le chemin de Téglise, quelquefois je lui ofirais le bras, quelquefois je me contentais de la suivre avec respect; il me semblait que son passage établissait dans la rue un courant d'air pur. Je voyais qu'elle allait mourir et je savais de quelles louanges et de quelles larmes elle serait honorée. Si j'avais pensé qu'un homme de lettres, même des derniers, dût
venir chercher dans cette noble existence un motif de caricature infamante à faire exploiter par les comédiens, j'aurais cru entendre les reproches de ma vieille .amie, et je lui aurais demandé pardon de pousser à ce point d'injure le m^ris du temps présent.
COUTURIEB.
Monsieur le marquis, parlcms sérieusement. Mon auteur a ses défauts et même ses torts; mais je ne crois pas qu'on puisse l'accuser d'avoir voulu outrager la sainte femme dont vous parlez.
UB HABQUIS.
Toute la pièce n'est qu'un outrage!
GOimiausa.
Soit. Mais celui-ci serait trop absurde. Vous savez d'ailleurs qu'il se défend d'avoir fait des personnalités. Il n'en avoue qu'une. C'est un bon sentiment, et il faut le croire.
LE MARQinS.
Quel que soit son sentiment, je ne l'excuse pas
— ne —
lorsqu'il s'accuse, et lorsqu'il s'excuse, je ne le crois pas. Toute son apologie sur oe point me semble une piètre chose, dans la forme et dans le fond, n n'a voulu, dit^il, insulter ni M. Guiioi ni madame Sweichine^ ni personne, sauf le seul Déodat. Par malheur, c'est une phrase de M. Gui* zot, protestant, qui sert de thème à tout l'^isode du discours politique confié par les cléricaux au protestant d'Aigmnont. Par un autre malheur, il a donné à son intrigante le nom, la qualité d'étrangère et la position particulière et spéciale de madame Swetchtne. Tout le monde sait que le salon de la comtesse russe Sophie Swetchine fut longtemps le principal, pour ne pas dire le seul salon catholique du faubourg Saint -Germain. Votre auteur étaiMl seul à ignorer cela? Le public a tout de suite prononcé le nom de madame Swetchine comme celui de H. Guizot. Pour ce qui regarde M. Guizot, votre auteur en est bien marri. Il s'épuise en dénégations qui ne relèvent guère le caractère de son attaque, et qu'il a le crève-cœur de ne point voir agréer. Pour ce qui regarde Sophie Swetchine, qui est morte, je ne sais s'il se fait vraiment l'honneur d'éprouver un r^ret. II prétend connaître pariSutementles droits
et les devoirs de la comédie. € Elle doit, dit-il, le respect aux personnes, mais elle a droit sur les choses *. » Il est capable de croire que le nom, la qualité et ce que je puis appeler la fonction distinetive de Sophie Swetchine, sont des choses, et la personne de Déodat une chose aussi. Ces défaites annoncent une âme humiliée, je ne dis pas troublée. Le poète n'a point réussi comme il IV ▼ait rêvé. Ses victimes demeurent plus honorées que lui. Mais l'mnbarras visible qu'il éprouve les ▼^ge sans le Justifier. H reste l'auteur flagellé par là conscience publique d'une grossièreté mémo* rable entre toutes celles de la muse moderne, si coutumière du fiiit.
GOUTURISR.
Marquis, vous êtes implacable. Je sens en vous l'esprit du ftineste Déodat, qui, dans sa vie heureusenmit terminée, mais trop longue, fit tant de oMd auK bonnes doctrines par sa rage de les souteuir intégralement. Voyons, ne m'accordez-vous rien? teproche^votts aussi à notre auteur le por- Mt de DéodatT Si vous tombes dans cet eicte, je redeviens Gibaugier pour vous combattre.
^ Prëftice.
LB KABQinS.
Oh i sur le portrait de Dëodat, je suis du seniimeut de Déodat lui-même : il est contât.
d'aigbemoiit.
Il n'a pas tort. Le petit-fils de pigaultrLebnm, auteur du FiU de Giboyer^ est au-dessus de tout soupçon de complaisance pour un écrivain d^cal en défaveur. Néanmoins, je ne sais comment il aurait pu mieux flatter notre ami. Premièrement, ce nom de Déodat; A Deo datus : L'Écriture nous apprend que dans la troisième guerre de David contre les Philistins, Adéodat, fils de la Forêt, Bethléemite d'origine, tua Goliath de Geth, frère du Goliath qu'avait tué David. Secondement, il l'appelle le hussard de Vortkodoxie^ mais ce mot, de quelque façon qu'on l'entende, n'est qu'un compliment délicat sous la plume de l'écrivain qui a dédié son premi^ ouvrage à la c mé^ moire vénérée » de l'auteur du Citateur^ traité d'impiété putride. Troisièmement, il dit que € la € manière de Déodat conm^e à rouler le lilnre peu- € seur, à tomber le philosophe, en un mot à tirer € la canne et le bâton devant l'arche. » Cela est
du style de Giboyer. Dëodat ne parle ni ne sait aucun argotf pas plus le bohème que Taulre; mais enfin, fouailler et jeter bas le libre penseur, n'a rien d'infemant. Perctmit Adeodatus Goliath GeûuBt. L'Écriture ne blâme point cette action. Et quant à « tirer la canne et le bâton devant l'arche, » le poète ne saurait condamner cet exercice, loi qui s'y livre avec tant de zèle devant le char de l'État. Tout au plus peut-il trouver que Déodat fut un sot de se mettre à bâtonnèr sans protection et sans profit, et de s'adresser même à des gens qui pouvaient l'écraser et qui l'ont fait. Notre poète a perfectionné la méthode : il a pour lui les sergents de ville et il ne se prend qu'aux inoffensifs et aux emmenottés. Pour parler un instant sa langue, il roule l'invalide, il tombe le vaincu. Si ce n'est pas le métier le plus glorieux qu'il puisse faire, ce n'est pas le moins lucratif; les gens sérieux n'auront nul sujet de le huer^ comme Déodat, qui mourut sans avoir gagné de quoi se faire enterrer. Du chiche métier de Déodat, il sait tirer des rentes. Donnons-lui un brevet de perfectionnement. J'observe néanmoins que s'il a beaucoup amélioré le rendement, il a bien gâté la manière; j'entends celle de Déodat. C'est,
dii-U| € un mélange de Bourdalout et de Turin* pin. » Personne ne prendra cela pour un petit hommage. Bourdalouet Ce seul nom place tout de suite un homme à quelque distance— &ï haut — de Forcade et de Scbérer. Mais Turlupin ajouté à Bourdaloue, la louange est forte. Déodat raiH dait compte de la scène politique : il ne pouvait pas faire uniquement du Bourdaloue devant un spectacle qui requérait souvent une forte dose de Turlupin. Madame de Sévigné ne s'envolait sur la trace de Bossuet que quand il était question de Turenne. Combien de rencontres oii le Turlupin seul est de mise t Serait-il décent de parler de Giboyer en style de Bourdaloue? Il faut donc les deux genres, et varier suivant les sujets. Si Déodat les avait su réunir» ce serait un maître ouvrier. Il ne le dit point de lui-inême et se loue seulement de Tinstinct qui lui a fait tenter l'entreprise. Pour votae auteur, il n'y est pasl II veut glorifier la démocratie, placer dans leur lustre et dans leur ciel les immortels principes de 89, obscurcis par les vapeurs noires du passé; voilà une matière d'éloquence : j'écoute, j'attends du Bourdaloue, je n'entends toujours que du Turlupin.
COUTURIBR.
Le BourdalottC, monsieur, est dans le manuscrit de Giboyer, n'en doutez pas.
UR luaouis.
Alors, à la suite de la comédie, imprimez l'auguste manuscrit comme pièce justificative. — Ou bien ne faites pas fi du Turlupin, lorsque vous paraisses vous-mdme si par&itement incapable d'en sortir. Vom donnez sottement voêçualiiés aux autres,
d'aigremont.
Et encore, la turlupinade peut avoir une forme littéraire; c'est encore l'ironie, c'est encore le sifflet. La giboyade n'est que l'injure servile. la voie de ftiit du mercenaire à qui l'on dit : — « Vendeznous votre insolence et faites votre prix. » Supposez maintenant autour du mercenaire im renfort de poliee ou de canaille qui le met à couvert de tout, jusqu'à imposer silence aux spectateurs indignés... Que pensez-vous de ce métier-là? 6iboyer le fait, le Giboyer réel, celui que nous voyons à l'œuvre tous les matins et tous les soirs, le dé-
mocraie jadis conservateur, ensuite socialiste et «an — archiste, » maintenant « autoritaire; » il fait cela, ce penseur toujours prêt à « vider sur quiconque ' une écritoire empoisonnée. » Mais le Giboyer idéal et nettoyé que vous proposez à la vénération publique, celui-là ne le voudrait pas faire, ou le public n'en pourrait supporter la vue.
U MABOTIIS.
De sorte, monsieur Gibaugier, que votre auteur, ne voulant diffamer qu'un seul homme, — un seul, pas davantage, — s'y est pris de façon que ce seul homme qu'il a voulu diffamer, est précisément le seul adversaire à qui sa pensée rende un hom-
mage légitime, jusque dans l'injure dont il prétend l'accabler. Il calomnie sans réserve et sans mesure le voltairianisme brut dans la personne de Maréchal ; le voltairianisme cultivé dans la personne du marquis d'Auberive; l'aristocratie dans la personne du comte d'Outreville; le grand monde chrétien dans la personne de la baronne Pfeffers;
1 Sic. J'ignore si l'auteur a voulu faire du français de Giboyer, ou s'il a cru faire du français 'pour de bon. Ce doute s'élève fréquemment dans le cours de la pièce.
le grand monde bourgeois dans la personne de madame Maréchal défunte et dans celle de madame Maréchal vivante; le monde parlementaire dans la personne de Maréchal et dans celle de Couturier; la démocratie enfin dans la personne du grand Giboyer, qui n'est après tout qu'un chenapan, danà celle du petit Giboyer, qui ne sera jamais qu'un cuistre, dans celle de Fernande Marëckal, qui est déjà une dessalée; que dirai-je? il ^'épargne pas même la livrée, cet uniforme de Tégaliiè future, et le domestique du marquis , un certain Dubois, parait juste le temps qu'il faut pour montrer le profil d'un cafard. Mais Déodat, il l'honore en fait, et surtout par comparaison ; et ce portrait ennemi est la seule figure dans tout le poème mi représente à peu près un honnête homme. Regardez bien.
coimjaiEft.
Ehl je le vois trop! Je crois au moins pouvoir ^assurer que ce n'est pas fait exprès.
d'aigbemont.
C'est pourquoi nul honneur n'en revient au
peintre» et il reste avec le ridicule remords d'avoir manqué une mauvaise action.
GOlTTfJRIER.
0ht une mauvaise action.
d'aigbsmoht.
Oui, monsieur Gibaugier, une mauvaise action, et jugée telle par des hommes qui ne sont en rien les amis de Déodat. Plusieurs auraient volontiers pardonné le tort de le vouloir vilipender ; une invincible pudeur les a obligés de protester contre la façon. Comment! traduire un particulier sur le théâtre, attaquer son caractère, mettre en doute ses convictions, le livrer sans défense possible aux jugements d'une foule complètement incapable de désenvenimer l'injure t C'est plus que se permettre une vengeance de Sîoux, c'est créer un précédent redoutable contre toute opinion indépendante. De pareils excès ne pouvant se commettre qu'avec le cœicours de la puissance publique, elle seule en réglera l'usage, c'est-S-dire qu'elle seule en usera. On lui livre cette arme terrible t Elle ne manquera
jamais de mercenaires pour la manier t Déodat est frappé le premier, le tour d'un autre pourra venir. La planche est jetée. Et ce n'est pas un honneur pour TOtre poète d'avoir ouvert encore ce passage dans le rempart très^émantelé de la liberté pu* blique. Je doute que le vertueux Giboyer se fasse tuer sur la brèche. En cela non plus, il ne sera pas le seoMid exemplaire de Déodat.
COUTURIER
Ah çà, monsieur d'Aigremont,
De tous les animaux rhomme a le plus de pente A se porter dedans l'excès.
Sortirons-nous de ce chapitre, et l'honneur de Déodat est-il votre turlutaine?