LE FILS DE GIBOYER A NIMES
« Salle comble» luceès complet 1 ■ s'écriait le (7ottffier diâ 6fard quelques heures après la représentation eu FU» de Qibayer, en quoi il avait pleinement raison. Oui, avant«hier la salle était comble et Ton a eu tout le succàs qu'on voulait.
VOpùUon du Midi fient rendre compte de cette solenniié littéraire, où Ton a tu, pour la première fois, les applaudissements de tout un parterre se mêler an bruit de la cavalerie sur nos pavés. Tout, en eiTet, devait être étrange dans cette comédie dont la représentation du soir n*était en quelque sorte que le cinquième acte, car elle durait, on peut le dire, depuis plus d*un mois.
Quelques jours après Noèl, parut pour la pr^nière fois sur nos murs une affiche de théâtre où se lisaient ces mots : c Incessamment le FUi de Qiboyer! » Le lendemain, ce fut Ms-tncessommsiil/ Pois cette promesse disparut, pois on la vit reparaître, et cela dora plus d'un mois. » Dieu sait les bruits qui coururent. Tantôt Facteur principal de la pièce était indisposé, tantôt les rôles n'étaient point sus; tantôt... mais à quoi bon répéter tous ces commérages; bref, on en désespérait.
Mais on n'a rien perdu pour attendre, et le Fils de Qiboyer a fait avant-hier son apparition sur noire scène, où tout était disposé pour le recevoir. Certes, il faut du plaisir à la foule, mais il faut de l'ordre aussi, et ce n'est point nous qui blâmerons l'autorité d'avoir pris des mesures pour l'assurer. Des soldats dans tous les couloirs, des agents de police presque â toutes les portes, et de la gendarmerie par- dessus le marché, voilà pour l'intérieur de la salle. Encore une fois, c'était bien, ouds c'était encore mieux dehors.
Le spectacle que présentait à 7 heures du soir la place qui se développe au devant du théAtre mérite d*étre signalé. Une foule considérable, au milieu de laquelle faisaient prime les billets de parterre, vendus par des gens à qui peut-être on ne les avait pas con* fiés dans ce but ; — sous le péristyle, de la troupe encore, contenant avec peine la multitude, au milieu de laquelle s'élevaient de temps en temps quelques bras qui montraient un coupon de loge ou une stalle retenue d'avance et n*en réussissaient pas mieux. Mais le théâtre a des portes dérobées. Il y a rentrée des artistes, celle des cercles, et Ton a vu de hauts person* nages en profiter.
Combien a-t-on délivré de billets à la porte, c*est ce que l'impartiale histoire ne saura jamais. On en a donné, c'est certain, mais fort peu. Tant de places étaient retenues d'avance. Jamais on n'avait vu de telles précautions chez les habitués du parterre. Après tout, peut-être les favorisés du jour n'étaient-ils point des habitués. — Puis, quand on arrive du dehors, dIJchaud, Yauvert ou Gallargues, il faut bien retenir d'avance sa place, à moins d'avoir à Nîmes des amis qui puissent prendre les billets par douzaines; mais il iàut pour cela être bien avec la direction.
Laissons passer ceux qui parviennent à s'introduire dans la salle et demeurons un instant de plus au grand air; car il y a en deux scènes bien distinctes et il les faut décrire toutes deux.
Celle du dehon a son mérite* Sur ce point cependant il ne nous est permis que d'exposer les faits sans au* cuoe réflexion. — • La foule avsit grossi sur la plsMse* Elle atteignait presque les rues voisines* Pas un cri ne 8*échappaitde toutes ces poitrines. 11 y avait beaucou|i de curieux, quelques femmes, et force gens ^désap^ pointés de ne pouvoir entrer. Peut-^tre les fantaaaine du péristyle ne sufBsaient-ils pas à les contenir* Dan» de pareils cas, rien ne vaut la cavalerie. C'est pour» quoi sur les neuf heures Un peloton de gendarmée, débouchant au trot de l'extrémité du boulevard, clairon en tête et le sabre à la main, a balayé la plaça, puis, se divisant en petites fractions, a fait une pointe dans les rues attenantes et est venu enfin se reformer en bataille sur les deux côtés du théâtre. Nous n'avons pas appris, heureusement, qu'aucun accident ait été la suite de cette manière héroïque , mais radicale, de débarrasser la voie publique. Quelques paletots déchirés, plusieurs personnes bousculées, voilà toutes les victimes de la soirée.
A partir de ce moment^ la place a présenté le spe^^ tacle d'un grand carré vide et morne, dont les quatre côtés étaient formés par le théâtre lui-môme, une compagnie d'infanterie et deux pelotons de gendarmes* Les spectateurs qui, pendant les entr'actes, se promenaient au foyer, apercevaient par le balcon cette scène étrange, et vraiment on se serait cru en état de siégei si Ton n'avait pas été à la comédieé
lEt cela À duré plusieurs heures, pendant lesquelles, Sous la protedioti de ces baïonnettes et de Ces eavallenl, il j avait une autre foule qui applaudissait. Nous arri* Yons à la scène de rintérieur, et comme ici nous sommes au théâtre, et qu'il ne s'agtt plus de Tautorité, repre^ nons hotrè liberté d'appréciation.
La salle était comble et, il faut le dire, Calme aut premiers instants; Le leyer du rideau a été accueilli par un silence yraiment solennel, et les deux premiers actes n*ont produit que fbrt peu de sensation. Quelques tentatives d*applaudissettients étaient bientôt réprimées par des chut ! tiombreuxi beaucoup dé passages à effet passaient inaperçus; le sdmmeH garait même quel* (pies yeux. On n*a en auctitie façon releté la scène oil ce pauvre Déodat est si bien drapé, celle dû reviedi plusieui*s fob le nom de M^ dé Saiilte-Agathe ; oui, tooté cette partie de la pièce Uû l'auteur présente au publie un Jeune homme ridicule pour avoir le plaisir de moil^ trer ridicules en lui la vertu, U Confession et Jusqu*& rinnocence, cette scène indigne U'a point été applan« die. Notis en félicitons le parterre, d'autant plus qu'il devait lui tarder de téUioigUet l'entbousiasiUe dont il avait fait provision.
L'heure est arrivée. Les théories politico-philosDphi^ ques du troisième acte ont donné le signal; et quand Giboyef a dit à son fils : « Le moyen âge a proclâiné Tégalité aU ciel, 89 l'a proelaitiée sur la terre, s une salve d'applaudissements est veûué stiUèt cette péieû^
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Ueose antithèse, qui dit une chiwe fiuiiBe parce qu'elle est trop absolue. Franchement un ohserrateur attentif pouvait reconnaître Timminence de la crise à un singulier symptôme. Quelques instants avant la tirade capitale, on pouvait voir des mains s'écarter, pour se rapprocher bruyamment tout à l'heure. On aurait dit le marteau d'une horloge qui, au moment de sonner l'heure, s'éloigne lentement du timbre qu'il doit Ihipper.
En écoutant ce tapage, nous nous disions tout bas : Oui, les principes de 89 ont du bon- Mais ce qu'il y avait de bon était connu avant cette époque, et il suffirait d'ouvrir la loi chrétienne pour le découvrir. Aussi nous serions-nous jmnt volontiers aux applaudissements, si M. Augier eût achevé son œuvre, et si, après avoir parlé de réalité, il eût dit un mot de la liberté. Sans elle, qu'est-ce que l'égalité, puisqu'elle peut exister dans la servitude et que tous les Ijronts peuvent être égaux aussi en s'abâissant sous le même niveau. Ah! si l'auteur avait touclîé cette corde, il aurait reçu des applaudissements vraiment sincères; mais chose étrange, et que nous ne nous chargeons pas d'expliquer, peut-être en aurait-il eu beaucoup moins.
Ces libéraux du parterre entendent, eu effet, la hberté d'une façon particulière. Au milieu de leurs applaudissements trois ou quatre sifflets se sont bit entendre. Nous le savons pertinemment, ayant eu l'hon*
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neur d'aroir les silfleim pour Yoisii»; et ce sont gens, on peut le croire, qui sayent respecter et pratiquer ce qu'on appelle les principes de 89; seulement ik ne snppcNrtent pas de les Toir senir d'instrument aux ambitieni ou aux ennemis de leur foi. A peine la note dis* cordante a«t*elle été jetée dans le concert des applaudisseurs, que le {MUterre s*est écrié : il la parte ! et l'on a ▼u ces libéraux appeler le conmiissaire au nom de la Ubertél
Do reste, il faut le reconnaître, cette protestation par le sifflet a été isolée et ne s'est plus renouvelée. Les gens qui auraient sifflé n'étaient point dans la salle; ils étaient dehors, séparés de la pièce par l'infanterie et la gendarmerie.
La représentation a donc continué, souleyant de nou« Teau et à quatre ou cinq reprises les applaudissements qu'avait inaugurés le troisième acte. Nous ne pouvons rappeler ici les divers passages qui ont eu le privilège d*émouvolr l'assemblée. Ce serait pourtant un travail bien instructif; il suffira d'en indiquer deux qui nous ont frappé.
Au quatrième acte, quand Maréchal s'écrie : « Je vous demande un peu ce que c'est qu'un protestant qui ne proteste pas? » le parterre a cru devoir applaudir. M. Guizot est évidonment désigné dans le courant de la pièce par de transparentes allusions. M. Âugier le nie sans doute, mais tardivement et pen(mne ne le croit. Néanmoins, on a applaudi* Et à Nîmes I... A ce moment.
les iIfflêQn du traMème aetâ ont ed la tëtttilHni de r»^ prendre lears instratnetiti.
Plas loin* dtns le ciiiqiiièiiie àete, éette parole dâ Maréebâl t « le méprise la noblesse^ » a paru graiidement flatter les sentiments démocratlqties â*nne pirtlé de rassemblée. Les applaudissentetits qu'elle a fitit ell^ tendre nous ont semblé déplacée, et noué croyoïis que oeux-là au moins n'étaient pas dans le pfogrtttnme.
Le parterre fera bien de ne plus applaudir ce paiMge à la deuxième représentation. Et d'ailleurs, Il fiiut se méfier du mépris de Maréchal. On eootiatt ces démo^' crates qui, sans tradftionsi sans passé, sans fiMnIliej m^prissnl la nobUiêe jas^*ati Jour où l'usage leur pei^ met, au moins sur leur carte de visite, d'anoblir leur nom roturier.
La dernière chute du rideau a été saluée fat dès êpplaudissemants dont il serait puéril de méeottili^rd l'importance. Le parterre presque entier^ une partie des premières et des secondes ont batttt des mains, et dans le feu de l'enthousiasme on a rappelé tous les ft<S leurs.
Hélas I c'est une preiiTe de plus qtie les applaudissements n'étaient point arrarîiés par le pur èmour de l'art.
fit maintenant^ pour finir pur titi tndt sériettt, ndus aYonsentendn certaines gens triofUpher dé cè qui 8*èsl passé avanUbien C'est an ftfiofiipbe èù efl^^t, fnâis pOtH" ceux qui n'u^plaudissaient pûiËt, pour la ftmlè qttt
était de Tautr» côté âê la plao« et iiirtMit pour mU» qui était restée dans ses foyers.
Oui, Giboyer a été joué devant un public d'amis. Ceux qui pouvaient le siffler ont préféré s'abstenir. Ils ont suivi de sages conseils, et ceux qui le leur ont donné depuis un mois ne sauraient être soupçonnés d'avoir voulu troubler l'ordre et la paix.
Ce n'est pas au tbéâtre qu^il faut nous compter, mais ailleurs. Il est dés cas où on peut s'abstenir, d'autres oà l'abstention est une faute. Ceux qui oui applaudi 6tboycTy où nous n'étions pas, nous trouveront, dans des eircotMtanees pltis graves, sur tous les terraitis légaux eûy fldôlM aux lois et respectant la Constitution et le Pouvoir» nous pourrons lutter pour le triomphe de nos idéesi ifwéparablesi selon aotu, du véritable intérêt de la patrie*
LOUIS-NUMA ËABAGNON.
Nîmes a eu la faveur d'une seconde représentati^Dt avec le mtaoe appareil militaire. Lorsqu'on allait proeéder à la troiaièinei l'autorité militaire s'ëiani trouvée fatiguée, on il retiré Gi-^ loyer de Taffiche et on y a mis Guilkmmê TeU* Tout le public n'a pas bien compris ce changement. De bon» paysans protestants^ qui étaient venue pour applaudir Qiboyêf^ ont eonscleiiclett'
sèment applaudi GuiUaume Tell^ croyant que c'était cela...
Une autre espèce de protection, moins bruyante mais non pas moins efficace, est donnée à Gi^ bayer. Elle consiste dans un certain emploi de la loi sur le colportage.
Cette loi est trèa-bonne et je n'en veux dire ni n'en pense aucun mal. Elle a pour but d'oitraver la circulation des livres qui, sans paraître mériter tout à fait les poursuites judiciaires et la suppression, ne semblent pas pourtant devoir être laissés tout à fait libres et tout à fait accessibles à la foule. C'est une discipline des couvents et des maisons d'éducation, oh certaines choses ne se doivent lire qu'avec la permission des supérieurs. Discipline peu conforme, sans doute, à c l'égalité que 89 a proclamée sur la terre, » mais très-favorable à la moralité que le c moyen ftge » croyait nécessaire pour bien vivre ici-bas.
En vertu de la loi et pour sa bcmne applieatitm, on a institué au ministèie de l'intérieur un
bureau qu'on appelle la Gommiasion du colportage. Des écrivains plus ou moins connus (en général, ils le sont motus), désignés par le ministre de rintérïeur, composent cette commission, examinent les livres pour lesquels les auteurs et les éditeurs désirent obtenir le bénéfice du colportage, font leur rapport et décident, sous la sanction du ministre, si ce bénéfice sera accordé ou refusé. C'est la censure, comme on voit. L'Auteur du Filé de Giboyer a fidt partie de la Ciommission du colportage.
En généra], la Ciommission est laif;e. H suflSt de prendre au hasard quelques-uns des ouvrages auxquels elle accorde son estampille, pour se convaincre qu'elle permet au petit peuple beaucoup de morceaux de haut goût. La règle du couvent social n'est pas bégueule i Cependant, elle a ses sévérités, et certains livres ou certains écrivains demeurent frappés d'un index inflexible. — Si je ne me trompe, je suis un peu de ceux-là. Je dois dire que je n'ai rien demandé personnellement, ayant de la répugnance pour tout ce qui est recommandation ou faveur, et préférant l'avantage de rest^ dans le commun. Hais, à diverses rq>riBes, un des mes éditeurs a sollicité l'estampQle
pour mm livrai. J'in ai bit d# Min imMMMito I rwtempiUe n'a été obliBUft, je erois, pour aiMsmi, pas mtaie à Vépoqua où rAaiaur du Fib 4§ fitioyer pouvait ma doonar sa voix. Bb oa *lamp»-là, pourtant, outra riauoaMoa da mas livras, J'avais la miamia..«
La sévérité da la Gommiasicm du oolporiage s'a&eroe aiqQurd'htti contra las advarsairsa de Giion^r. On leur rsfuae nat restampiUa.
Un écrivain que je n'ai pas l'honneur de connaîtra* M. da Yanssay* a au l'idée, \àm pau dangereuse pour r£tat et pour la morale publiqua» «^ i oe qu'il samble« «"^d'opposer l'auteur de Giboyer i lui-même. Il a mis en regard ses doctrines d'aujourd'hui et ses doctrines d'il y a quelque temp^ formulées dans son discours de réception ^ l'Acadénùe» où il fut reçu offioieUenient pour le compte de la morale entendue suivant le principe uneien. Mais cela ne parait plus bon à lire, et le parallèle des deux doctrines resta au croc du libraire. C'est dommage, car l'écrit eat honnête et piquant, et les morceaux qu'il eita de M« Augier (principe ancien) sont pleins d'excellentes choses. Un bon pathos de bonne grosse
vieille morale* en style tout à fait régulier et qui égale les meilleures pièces de H. de Pongerville.
Quant à Giboyer, paré et remparé de toutes les estampilles, il circule avec une facilité bien capable d'exciter mon envie.
Hais je suis si bien armé pour me défendre!...