‹ Les odeurs de ParisChapitre 9 sur 71 · CHRONIQUE DE GROSSE PRESSE · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE GROSSE PRESSE

Certain journal officieux possède un chroniqueur que je soupçonne d'être quelque vieille femme sous son accoutrement masculin. Un homme, même faisant la chronique, ne saurait avoir cette voix et ce fumet, n'aurait pas surtout ces audaces. Quel vieux sanssouci d'enuuque, s'il est màlel Depuis Pandarus de Troie, jamais courtier d'amours ne montra plus d'aisance au métier. Sa manière est de conter des histoires où Ton voit toutes sortes de belles jeunes femmes, « du meilleur monde, » couronner toutes sortes de beaux gens de lettres et ai'tistes peintres et musiciens. On sent là un appétit dépravé qui se porte au cuistre, et j'attends pour un de ces matins l'histoire d'une duchesse, veuve ou mariée, — peu importe, — qui viendra d'enlever un pion du lycée de Gahors, pour lui partager trois cent mille livres de rente.

Mais le plus inimaginable, et ce qui devrait à la fin révolter la direction du journal, c'est le style. L'infection du fond est dépassée par les sordidités de la forme. Je ne sais comment il fait, ce chroniqueur ; ce n'est pas naturel d'écrire ainsi. Le diable, qui aime à déshonorer son monde, lui aura mis en main quel-

que crayan tonniaiitl Une image pourra rendre rimpression d'horreur sous laquelle m'a laissé ce que je viens de lire.

Figurez-vous la loge d'une actrice de province fortement chevronnée. Un quinquet fumeux, d'a&euses défroques éparses sur les meubles écorchés, vingt cos métiques aux senteurs rances, voilà le décor. La dame s'habille en causant avec ses amis : elle se teint, elle se farde, elle se cotonne, elle s'accroche des cheveux, elle se plante des dents, elle pleure ses crins gris qui restent au peigne, elle tousse, elle boit des liqueurs fortes, elle fait une reprise à sou manteau de cour, elle raconte ses victoires passées ; elle est prête, elle va jouer Célimène, Sentez-vous la pitié, le dégoût, l'épouvante? Avez-vous besoin de fuir comme si cette haleine vous poursuivait, comme si ce fard s'approchait de votre visage, comme si cette voix enrouée vous parlait, comme si ces pensées tachaient votre conscience? Vous avez une idée de la manière.

Savourez maintenant un échantillon. C'est la description du bal de l'Opéra et des dioses intéressantes qui s'ensuivent :

a Paris a ses plaisirs qu'on ne saurait rencontrer ailleurs, il a ses nais masqués et son carnaval excentrique, qui attire les curieux du bout du monde. Pour la généralité, l'intrigue spirituelle et causeuse est remplacée par la danse échevelée, par les caàrioleuses de tous les grades, et le bal de l'Opéra n'est plus qu'une ûnmense débauche de mouvements et de paroles. On tire à boulets rouges sur les hommes riches, on s'oo-

42 UYBB nBMISB.

cape flurtout de leur portefeiiiUe, on se dierehe pas à éveiller leur euriosité, mais à fixer leur attention positive {sic) et à en recueillir les fruits. Pour les hommes célèbres, c'est autre chose. Les femmes qui cherchent Targeitt vont' à Targent, celles qui cherchent l'esprit vont à Tesprit. Il n'est guère à'iUuêires qm ne soient connus personnellement, surtout depuis la photogf*a* phie; leurs portraits sont partout. Us peuvent s'entendre nommer en passant; c'est à eux que les femmes distingués s'aùaqutnL II en est de fari nobles, de fort belles, pour qui c'est une distraction favorite. j>

Voyez-vous une femme fort noble s'attaquant à 7>tvois, qui est illustre, et une femme fort belle faisant sa distraction favorite de déranger Fouilloux?

«( Et chaque samedi il se (f^'rou/e plusieurs aventures três-amusautes; elles ont ou elles n ont pas de suites; ce sont la plupart du temps de petits romans dont le dénouement reste incomplet, et qui n'en sont pas moins de charmants souvenirs. »

Vous sentez les cosmétiques rances, et a charmants souvenirs » me paredt exprimer merveilleusement les cheveux gris qui restent au peigne ébréché.

A présent, nous allons voir sir Pandarus négociant une aifah'e entre Troïle et Cressida :

c II y a quinze jours, trois personnes soupaient dans un cabinet de la Maison d'or, après un bal de l'Opéra. C'était dahord une jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux blonds, à la taille élégante. Son sowire bordé de perles ne k cédait qu'à son teint mat et uni; on Be javait lequel admirer davantage. C'était ensuite une

femme plus âgée, dont la physionomie pleine de charmes aura toujours vingt ans... »

Cîette ficniise {dus àçée, maïs pieme de charmes , ne serait-elle pas la marquise du coin, Madame Macette de Yatenville, qui tient assortiment de sujets pour la chronique?

« C'était enfin un jeune homme poétique et rêveur, fort connu et lort apprécié dans la littératiu'e et dans le monde. »

Ghercliez entre k chevalier BruscambiUe et le beau Philibrand.

« La jeune femme semblait triste, sou amie l'encourageait de son mieux, et leur chevalier l'interrogeait avec un intérêt bien senti sur la cause de sa tristesse. »

J'ai laissé passer les expressions gauches et minables, mais il me semljle que le terme de chevalier est ici tout à fait impropre. Dans le français même de Fauteur et des femmes a distinguées » qu'il met en «cène, il faudrait chamelier.

La confidente prend la parole, et dit au jeune homme poétique et rêveur : « Je vous expliquerai ce qm vous semble obscur dans notre manière cTêire. Tel est le ton des femmes fort nobles qui posent' devant la chronique.

La matrone poursuit, Elle explique comment son amie an sourire « bordé de perles, » ayant reeoimu

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le jeune homme poétique et rêveur^ lui a demandé à souper pour avoir occasion de lui faire « connaître sa position et le prier de Taider à en sortir. » Suit le détail de la « position » de l'amie :

« Elle a été mariée en province, à seize ans, à un homme sans intelligence et sans cœur, plus âgé quelle et incapable de la comprendre. Elle se réfugia dans son imagination pour se consoler, lut beaucoup de romans et se monta la tête. Un jeune homme, amoureux d'elle, en profita; il lui persuada qu'elle serait toujours malheureuse dans de pareilles conditions, et un beau soir ils partirent ensemble pour Paris. Le mari ne se dérangea pas pour courir a|>rès eux. I^a famille, la ville entière les accablèrent de malédictions ; mon amie ne s'en effraya pas ; elle s'appuyait sur son amour; elle le croyait étemel, et tout ce qui n'était pas cet amour ne lui paraissait pas digne de l'occuper. Les amants conservaient une sorte de décorum, ils ne demeuraient pas ensemble, et, à la rigueur, avec un peu de hardiesse, on eût pu nier la partie essentielle du scandale. »

Voyez-vous comme cette «plusàgéè,» mais a pleine de charmes, » vous raconte tout cela en habituée, aussi platement et aussi peu gênée que s'il s'agissait d'une aventure avec sa revendeuse I

Elle continue :

a Tout alla bien pendant les premiers mois, la lune de miel eut un éclat splendide, ils s'aimèrent et se le répétèrent sans s'en fatiguer, jusqu'au moment où l'amoureux fit de nouvelles connaissances. Elles l'entrainèrent ; il commença par se faire attendre, puis il

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Tint moins souvent, puis il ne vint plus du tout. Après trois jours d'angoisses, la pauvre femme se mit en quète^ elle apprit qu'tV la trompait, qu'il passait ses nuits en parties et au bal, et qu'il menait la joyeuse vie du carnaval dans toute sa folie... »

Peinture du désespoir de la pauvre abandonnée, une seconde fois incomprise. Il y a des détails ineffables. L'abandonnée ne pouvant rencontrer son infidèle, prend un parti héroïque :

c Elle courut chez lui, demanda la clef à son portier, bien résolue à s'établir dans sa chambre, où il finirait par rentrer. Le portier n'avait pas cette clef, ou il ne se soudait pas de^la donner, tant y a que la malheureuse monta jusqu'à la porte, et s'assit sur le paillasson I Ce qu'elle souffrit pendant cette nuit, vous le devinez ; je ne saurais l'exprimer. »

Et moi je ne saurais plus rien ramasser après ce « paillasson, » et je m'arrête devant ce trait de littérature d'un journal autorisé pai* le gouvernement français.

Et penser que c'est avec cela qu'on divertit les gens bien pensants, et qu'on gâte leurs épouses I

46 UTKE PREXIBR.

A MONSIEUR LOUIS JOURDAN lÉDACTEUH DTJ SIÈCLE.

J'évite la lecture du Siècle, compère Louis Jonrdan» Vous êtes là un chœur de cacograpbes qui n'avez plus rien à me montrer, et qui me donneriez trop la tentation d'écrire.

Je n'écris point quand je veux, co'mpère I II me faut ou beaucoup de papier, ou un peu de timbre, et passer par bien des tourniquets redoutés. Pour écarter ce poète d'avant-cour, M. Augier, qui me giboyait en plein théâtre impérial, j'ai dû brocher environ trois cents pages. Qu'il s'agisse de politique, de religion, d'économie sociale, ou seulement de repousser les attaques de l'histiionnerie, la moindre chose que je veuille dire m'oblige de demander au lecteur 75 centimes tout au moins. Vous autres, heureux cacograpbes, vous êtes libres comme la Belle - Hélène. Vous tenez tous les propos, vous faites tous les gestes, vous dansez toutes les danses; vous donnez par dessus le marché im assassinat, un viol, le progranmle des théâtres, dix adresses de remèdes secrets, — et tout cela pour trois sous.

Prissé-je le parti insensé de faire chaque semaine

one bnitluwe « 75 oeatimes, il y a des lois qiii me protégeraient contre ma foUe. Périoiicité déguisée, délit ptévH par quantité d'articles mimîs de crocs, de fâiees et de eounmes : -amende, prison, confiscation. Yens le ssvez, boœme jmte !

ITooB comprenez donc que la iectore des jo^manx me ferait derrantage sentir, sans au! profit, le bâillon ^e je porte depuis six ans. Votre Siècle aimant sorfeMt à s^oecnper de l'Égtise, je m'écarte du Sièek surtout. Inmginez im prisonnier qui ne pourrait regarder à travers ses barreaux sans Toir une certaine livrée outrager sa mère... Ahl caeographes, si j'ai parfois, quand j'étais libre, troublé vos délices, vous ètesvengés!

Hais en dépit de mes précautions, le Sièeie est entré chez moi tout à l'heure, autour d'un ressemelage. J'ai Yu, votre nom, compère; j'ai vu que vous parliez de Voltaire, de Nonotte, de Paitouillet, et j'ai pensé qu'il y avait pour moi, dans ce numéro du Sièck, autre chose encore que mes vieux souliers.

J'ai lu, j'écris. Que voulez-vous ? Je me sens si bien non Jonrdan an bout de la plume 1 Après tout, compère, vous êtes un écrivain de quarante mille abonnés, d'un million de lecteurs, et une des grandes figures de ce temps; et le Siècle est im réceptacle de choses très-parisieuues.

-Umâwiitûle aix ans, je vous retrouve tel qneije^voiiB

ai laissé. Hélas 1 pardonnez-moi le compliment, tous n'avez rien perdu I

En ce temps-là, vous étiez fécond en aperçus borgnes et en raisonnements boiteux; votre esprit ne voyait pas juste, ne marchait pas droit ; vous faisiez l'entendu et vous chopiez toujours; vous affichiez des maximes libérales et vous les dissolviez par des affirmations de sectaire; vous ne cessiez de crier justice, liberté, amour, et vous ne manquiez jamais de conclure pour le fort contre l'opprimé : je retrouvé tout cela. Il vous était ordinaire aussi de raisonner contre vous-même, d'apporter des preuves qui ruinaient vos arguments : je retrouve cette méthode. Quelque peau que vous eussiez revêtue ou de brebis ou de lion, toujours vous laissiez passer des oreilles d'une extraordinaire longueur : oh I que c'est toujours bien vous !

Dans le morne sanhédrin cacographique, votre physionomie se distinguait par un épanouissement prodigieux de satisfaction. Aucun ne doutait de soi, vous seul aviez cette plénitude et ce sourire. Vous êtes tel encore, et je dois avouer que jamais vous ne me parûtes plus incapable, ni si content.

Venons à l'affaire.

Vous savez donc, vase d'érudition, que Voltaire a injurié deux jésuites, dont l'un se nommait Nonotte et l'autre Patouillet. Mais pourquoi Voltaire a-t-il in-

jiirié ces deux jésuites? Vous l'ignorez probablement; TOUS le voulez ignorer, peut-être ! Ou ce point passe votre science, ou |il gène votre conscience. Vous avez besoin de ne pas savoir que les deux jésuites, orateurs et polémistes instruits, furent en outre religieux fidèles, fidèles amis, gens de cœur dans toute la belle force du mot.

Assurément, compère, la nombreuse rédaction du Siècle, soigneusement distillée, ne donnerait pas au récipient un seul humaniste ni un seul écrivain qui valût le seul Nonotte ou le seul PatouiUet; et toutes vos vertus n'emporteraient point les leurs, chacun d'eux ayant le poids reconnu d'un homme de bien.

Défenseur de Christophe de Beaumont contre le Parlement, le P. Patouillet souffrit l'exil pour la juste cause de ce grand évèque. Le doux et inoffensif Nonotte, enveloppé dans la proscription des Jésuites, acheva de vivre, honoré de l'afPectioude ses concitoyens. Il mourut en 1793, à temps pour n'être pas guillotiné, la plume à la main, ayant gardé la règle proscrite, voyant le succès des doctrines voltairiennes, assuré d'avoir combattu pour la vérité et pour l'humanité. Ses principaux ouvrages, souvent traduits, ont été réimprimés plusieurs fois; nous avons une édition récente de son Dictionnaire philosophique de la Religion. Qui s'avisera, compère, de traduire, même en bon français, les Prières de Ludovic, votre ouvrage cupital, et quel fou d'éditeur voudra jamais imprimer \\\v i)ottelette de vos articles choisis?

60 anx vftBinER.

Je eonens que Ton dédaigne là mence arriérée du P. Nonolke (aapérieiire néanmoÎBS & eelle de YoHaire), at j'aoeorde que Testiinable ffiHoire du Pélagianùme, en P. Paiouilletf n'est pas à graver aor airain. Mais enfin l'auteur «des Prièret de Ludcmic pfend place dans la hiéraidiie littéraire fort au-dessouB de'Nonotte et de Patouillet. — Oui, Monsieur, et c'est ce que tout le inonde vous dira.

i^près la publication de Y Essai sur les Mœurs, le P. Nonotte donna nn lifre intitulé : « Erreurs de M. de Voltaire. » Déjà le P. Patouillet, adversaire résolu du fanatisme janséniste, avait atteint le grand porte*voi\ de toute hérésie. Voltaire entra en fureur pour toujours, ïl ne cessa plus de crier que Patouillet et Nonotte étaient des assassins. Sa première charge contre Nonotte contient tontes les injures qu'il vociféra vini^ ans. Il termine par oes élégances voltairiennes : k Si tu a n'avais été qu'un ignorant, nous aurions eu de la « charité pour toi ; mais tu n'as été qu'un satirique a insolent, nous t'avons puni. » Les cacographes utteindraient eette hauteur.

Yoltaife a surtout appelé 'Nonotte Nonotte et Patouillet Patouillet. C'est le fond de cette fameuse moquerie. Supposons que Nonotte se ffiit nommé Havin, et que Patouillet se fût nonmië Jourden,'il n'y aurait plus rieade drôle.

Quant à prouver que Y Essai sur les Mœurs n'e»i pas

imlitte fri^e et indécent, Voltaire ne s'en tira point. Tous deTriez, eoimpère Jonrdan, entreprendre cette apologie. Obtenez dn GouTernement et de 'M. Havin que nons vidions Caee à faoe, tous et moi, dans le Siècle, le proeès de Yoltaire contre Nonolte, a l'occasion de VEsiaiêur les Mceurs. Yous serez Voltaire, je serai Faiitre, et vous m'appellerez Non<9tte tant qu'il vous plaira. Je vofus promets des émotions.

Nonotte en éprouva peu. Attaquer Voltaire, lui tenir tête, c'était grave pourtant. Voltaire avait la îçrimace du singe, la dent de la vipère, la rancune du damné, ne se privait de rien, osait tout impunément. Il ne se contentait pas de houspiller, de mordre, de calomnier, de tutoyer, d'y revenir. Il était bien avec la police ; tradition conservée dans son école. Quand il avait longuement diffamé ses contradicteurs, il les faisait supprimer, et il les diffamait encore. Fréron et d'autres, subirent ia bassesse de ses vengeances, elles avaieot suivi Patouillet dans l'exil, elles s-achamèrent sur Nonotte proscrit. Mais le bonhomme ne recula point. Tranquillement il fortifiait son livre et donnait ses calmes réponses., approuvées des gens de bien. Je crois fort que le vieux jésuite, avec son nom inimaginable de Nonotte, si facile à berner, a tiré des tendres yeux d'Arouet quelques larmes pins ohaudes que son rire. Arouet ne rit pas de bon cœur, il grince; le jéanile ohemine d'un pas lent et régulier, comme sii8oa)bri-

coriie était parfaitement à l'épreuve des traits barbelés d'Apollon. Ramassant tous ces sarcasmes, il en composa le joli recueil des Honnêtetés littéraires. Voltaire craignait fort les verges, on le voit à ses trépignements, et il ne laissa pas d'être souvent fouetté. A mon avis, rien que par cette sensibilité d'épiderme, Dieu fiit déjà très-amplement vengé ici-bas des impertinences du maître moqueur. Pauvre Voltaire! immatriculé maintenant parmi ceux que TertuUien appelle les sots étemels, |il voit qui balance l'encensoir devant son plâtre accouplé avec Rousseau de Genève, plus honoré que lui!

A présent, laissez-moi chercher, compère, pourquoi vous venez, en 1866, injurier Patouillet et Nonotte.

Est-ce parce qu'ils ont combattu un écrivain dont le mérite surpassait le leur? — ou parce que cet écrivain était, pour des raisons quelconques, plus puissant sur l'opinion? — ou enfin parce qu'ils ont honnêtement gagné leurs noms comiques de Nonotte et de Patouillet en présence d'un homme qui avait en l'esprit de ne pas se montrer au monde sous le nom d'Arouet?

Je considère la rédaction du Siècle. Que voyonsnous là? Un gros de demi-lettrés (je fais bien les choses] qui jugent et souvent décliirent quantité d'écrivains morts ou vivants dont le mérite surpasse infiniment le leur; des Nouottes et des Patouillets (sauf

réserves) qui ne se gênent pas d'exécuter les Joseph de Maistre, les Bonald, les Chàteaubriant, les Guizot et tant d'autres singulièrement plus experts qu'euxmêmes au métier de penser et d'écrire. Et comme je me suis donné l'honneur de vous le dire, le vrai Nonotte et le vrai Patouillet dépassent déjà de beaucoup Pàtouillet-Bédollière et Nonotte-Jourdan.

Si Patouillet et Nonotte, bons humanistes, bons théologiens, écrivains fort passables, n'eurent pas le droit de se prendre à Y Essai sur les Mœurs, et doivent être honnis séculairement pour cette impertinence, je demande quels sont les droits du Siècle à l'égard de n'importe qui? Dites vous-même ce que mériterait l'auteur des Prières de Ludovic s'attaquant à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg I

J'approuverais peut-être, moi, qu'on ne pût écrire dans un journal avant certain petit examen; je n'em* pécherais pas, peut-être, que tout journaliste convaincu d'avoir trop erré en matière de littérature et d'histoire, fût mis à pied comme un cocher d'omnt6tK qui accroche trop souvent : mais que ce soit le Siècle qui pousse à la répression des écrivains incapables, — c'est cynique I

Objecterez-vous qu'au Siècle on a des noms tout gracieux : Plée, Havin, Gigault de Bédollière, Jourdan? Allez! tout cela n'est pas si loin du son de Patouillet. 11 y a des gens que ces noms font rire. Observez, cacographes, qu'aucun de vous ne passe nulle part pour la ûeur des pois. Vous avez pu vous

54 LIVRE PREMIEB.

faire cinquante mîUe abonnés, mais pas nn flatteur. Dans le nouveau Trésor littéraire, d'étranges pièces 9ont entrées : rien du Siècle I Méditez ce certificat à l'envers, et saluez Nonotte réimprimé maintes fois I Et si vous tenez, compère, que tout écrivain vivant et mort relève de la critique, que les moindres onf droit de contrôle sur les plus illustres, que dans la république des lettres, le suffrage universel est ea vigueur de tout temps, c'est mon avis. Mais alors pourquoi cette furia contre Patouillet et Nonotte? Pourquoi Voltaire doit-il être excepté de la loi commune? Parce qu'il est dieu? Tous êtes fétichiste 1 Parce qu'il est fort et triomphant? Vous êtes sicairel

Un mot sur la cafÎEirdise libérale. Elle a sa place dans vos moLodres compositions, et je la rencontre

Tout en barbouillant de votre mieux deux honnêtes gens qui ont rempli leur devoir envers la vérité, vous faites un tableau vertueux des obligations de la polémique. La polémique doit être sincère, équitable, réservée, douce , etc. ; elle doit ménager les personnes, respecter les caractères, etc. Tout cela, vous le dites pour glorifier qui? Voltaire, le polémiste le plus diffamant, le plus souillant, le plus emporté qui fut jamais; Voltaire, dont le plus ordinaire tour était d'erecuser de vices infâmes quiconque contestait ses idées, -ou 'seuletnent avouait dormir à ses ^ers :

• Votts m'avez e&dorml, disait le bon Trubfot. J*ai réveillé mon homiue à gsaiMls coups de;«ilAel.

Et le pauvre bon Trublet en eut pour le reste de ses jours.

Mais peut-être que vous ignorez ce détail En vérité, je ne serai nullement surpris que vous n'eussiez point lu Voltaire. C'est si éloigné de votre façon I Et puis, vous pourriez être de ces dévots prudfiuts qui n'entrent jamais dans le temple, pour ne pas rougir en eux-mêmes des ignominies de l'idole.

J'arrive au fond, et tout ce qui précède n'est que pour me distraire mélancoliquement en considérant un de mes vainqueurs. Car je sais et ne nie pas, compère, que vous êtes une portion notable de ce bœuf dont j'ai parlé quelque part (i), qui foule le pâtre désarmé.

Nonotte, Patouillet, Voltaire même vous importent peu. Vous n'avez pas pour but de venger l'auteur de la Pucelle, et ces. noms ne vous sont qu'un che* min couvert pour arriver ailleurs. Il vous est survenu, Dieu sait pourquoi, quelque besoin d'ii\juher les anciens rédacteurs de V Univers supprimé. Ce sont eux, n'est-ce pas, qui sont Nonotte et Patouillet I Que ne le dites- vous tout franc I Aucun ne le pren-

(1) Libres Penseurs, %

56 UVBE PREMIER.

drait pour outrage, et ils confessent qu'il y a des ressemblances plus éloignées. Toute révérence gardée envers le P. Nonotte et le P. Patouillet, les rédacteurs de V Univers, avec de moindres mérites, ont soutenu le même combat contre de moindres adversaires. Ils ont été moins meurtris par la polémique voltairienne, fort ramollie en ce temps et totalement incapable d'immortaliser ses victimes; ils n'ont pas été moins proscrits par la police, toujours affidée aux voltairiens. Supprimés, bâillonnés, n'est-il pas juste et naturel qu'ils soient aboyés encore par la meute qu'ils ont fait reculer tant de fois?

Et je ne trouve pas du tout au-dessous de vous, compère, que vous fassiez ce service-là.

Gomme successeur principal du P. Nonotte, qui certainement n'a gardé aucun ressentiment contre M. de Voltaire, considérant que plus d'une fois vous fûtes endommagé, je vous remets cet essai de vengeance. Allez en paix, mon garçon ; il n'est pas dans vos moyens de faire beaucoup de mal. Mais pourtant prenez garde et tâchez de gouverner mieux votre voix.

Votre article est intitulé : La Maison Patouillet^ Nonotte et compagnie, comme si V Univers avait été un lieu où se fissent des trafics. Il ne faut pas donner à entendre de ces choses-là, et vous souffrirez que je vous crie : Casse-cou!

* lA GROSSE PRESSE. 57

Nonotte et Patouillet, compère, ont défendu ]a vérité à leurs dépens, et les rédacteurs de V Univers de même. Personne jamais n'a ouï dire qu'ils eussent rédigé des prospectus, ni manipulé aucune commandite, ni tendu aucuns gluaux au peuple des bailleurs de fonds. Je ne prétends pas que ce soit crime de faire cela, je dis qu'ils n'ont pas fait cela.

Et s'ils l'avaient fait, ce ne serait point à vous, compère, de les lapider. Ne vous souvient-il plus d'une maison Jourdan et G" qui brochait de la littérature appliquée à la production des dividendes, et d'un /ournal des Actionnaires qui finit par filer un assez vilain coton.

Soyez onctueux, mon ami, rien qu'onctueux; vous glisserez mieux dans les mains qui vous pourraient prendre.

Voie.

vue; Générale.

En ce temps-là, entre le crépuscule de Lafayctte et Taurore d'Emile, le pavé de Paris appartenait à quelques douzaines de pauvres diables qui avaient peTmission d'assembler le peuple dans les carrefours. Ils étaient les restes assainis de la Cour-des-Mirades, vendeurs d'orviétan, montreurs de phénomènes, faiseurs de tours, diseurs de bonne aventure et de chansons; ils portaient les vieux noms du pays de Bonne-Humeur : Bobèche, Paillasse, L'Enrhumé, Tlre-de-Long, Petit-Salé, etc. On ignorait leur vie privée, ile menaient la vie publique le plus correctement du monde, révérencieux à l'autorité, respectueux pour les mœurs, n'insultant personne ni par gestes ni par propos, courtois entre confrères. Le

vieux L'En/humé, qui faisait tomber les cors et durillons, ménageait Petit-Salé^ son jeune rival, qui prétendait les fondre; et Petit-Salé, touchant son chapeau, disait : — Monsieur L'Enrhumé possède son secret, moi le mien. Paris est assez grand pour nous deux, et f humanité soufirante a besoin de moi comme de lui !

Leur principal moyen de succès à tous était la parole. Il s'agissait d'attirer la foule, et ensuite de lui vendre le remède à tous maux, ou de lui faire payer d'avance le tour merveilleux qu'on n'exécuterait pas et la vue du phénomène qu'on ne montrerait pas. La foule ne croyait pas au remède, ni au phénomène, et elle avait été prise cent fois à la promesse du tour impossible. Cependant elle achetait et elle payait. C'était le prodige du discours sérieux, appelé boniment. Plusieurs s'en tiraient avec une véritable adresse. Boniment a passé dans la langue politique, où il est devenu indispensable j comme diverses autres locutions de ces braves gens-là, telles que blague, flouerie, le tour est fait.

J'ai souvent, dans ma jeunesse, écouté Bobèche, Paillasse, Th*e-de-Long, M. L'Enrhumé et les autres. Je n'ai jamais observé qu'ils fussent ennemis de Tordre social, ni nuisibles à aucune bonne chose. Ils n'inventaient aucune religion, n'étaient ^oint réformateurs; leurs remèdes ne coûtaient pas cher, n'empoisonnaient point, ils ne donnaient l'adresse d'aucune dame, d'aucun fricotier, d'aucun brelan, ne

poussaient le public ni à Bade ni aifleurs; ils ne racontaient aucun procès criminel, n'entamaient aucun roman-femlleton. L'on a dit qu'ils facilitaient les opérations des voleurs à la tire : peut-être I Mais du moins ils n'annonçait jamais une société commerciale, n'indiquaient point de bons placements; et les tireurs qui pouvaient travailler dans les groupes formés autour d'eux, avec ou sans complicité de leur part, ne tiraient guère que le mouchoir.

Quant à ce qu'ils coûtaient, tous ensemble ne tondaient pas le public de cent francs par jour.

Ils ont complètement disparu , ils ont été complètement remplacés par la presse à un et deux sous.

Je les regrette plus que je ne peux dire au point de vue littéraire, au point de vue hygiénique, au point de vue social, au point de vue moral et à tous les points de vue.

Ce n'est pas le moindre méfait de la grande presse, d'avoir donné lieu de créer la petite presse , et cette création n'est pas le moindre châtiment de ces méfaits.

Ils ont été si lourds et si vides , ces gros journaux ; ils ont tant cahoté et tant radoté, qu'enfin le public s'est senti incapable de lire le premier-Paris^ et il en a demandé la suppression; puis il a demandé autre chose. Et Timothée Trimm est sorti tout fait du cerveau de Polydore, comme Vénus de l'écume de la mer*

Q2 UTRE II.

£t le p«bUe a dit : C'est cela, et voilà le journal dont le besoMi se faisaît vranaent sentir, le dernier mot de la presse I

Et Timothée Trimm a tous les jours pour auditeurs assurés un fonds de trois cent mille Français, ce qui le met s^solnmem aurdessns de tout antre écrivain.

Le déchet pour la grosse presse est considérable et va s'aggravant. L'on peut frouver avec elle que c'est humiliant; elle dmt avouer avec nous que c'est juste.

Par les raisons que j'ai dites, je préférais Paillasse et Bobèche ; mais s'il s'agit de Pouilleux et de Galvaudin, je fais comme tout le monde, et je cours à Timothée.

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