LES BOULEVARDIERS
Le tombereau de chaque matin qui pa^se enlevant le papier noirci de la veille emporte dans ces sordides amas, parfois, des ouvrages de prix. La petite presse surtout fournit ces joyaux. On y trouve , — pas tous les jours, ni toutes les semaines, mais encore assez souvent, — de véritables bijoux, des pages allAgres, fines, éloquentes, honnêtes, d'un excellent bon sens, presque d'un excellent français. Enfin tous les mérites y sont sauf l'accent de la nature. Paris n'a point de nature. Mais Tinspiration est d'une àme bien faite.
le trayail révèle une main d'ouvrier; et daas ce fsdre consommé, l'on saisit encore un parfum de jeunesse.
Les théâtres offîrent quelque chose d'analogue. On voit des actrices jeunes. Sans doute, elles ont du iard. Cependant le faxà n'a pas encore rongé la peau, le vaudeville n'a pas encore éraillé la voix, un vrai rire édate et mord avec de vraies dents. Tels sont ces jeunes articles; ils rient et mordent d'un rire et d'une dent sincères. Les jeunes comédieimes sentent néanmoins l'école, et les articles aussi. La pleine originalité n'est pas à requérir, non plus que la pleine nature, et l'on sait que le plus aimable écrivain, comme la plus jolie fille, ne peut donner que ce qu'il a. Mais le fonds est riche, l'on espère que l'originalité pourra venir.
Vaine attente ! L'originalité ne vient point et la jeur nesse s'en va. Elle s'en va trop vite. Quand ces brillants débutants se soutiennent six mois, c'est déjà beaucoup, très>peu font leur année. On en pourrait citer trois ou quatre qui ont passé ce terme, mais il &ut consentir qu'ils en restent où ils sont, avec le même sourire et les mêmes grâces que le premier jour, sans leur demander aucun progrès. De jolis gar<2ons de quarante ans.
Ce n'est pas qu'ils ne s'appliquent et ne fassent <iuek[ue étude. Ils ont très-bien remarqué par où ils ont plus d'avantage. Un certain geste, un certain zézaiement, un ^ ou un chic, dit la langue spéciale. Ils se fiocent là. Certains acteurs ont agrafé la vogue avec un défaut de prononciation. Us imitent ces
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acteurs. Point de changement, point de renouvelle» ment, surtout point de développement.
Pompanasse a vu le succès d'une sorte de farine belge qu'il a naturellement sur le visage : il ajoute de la farine de plus en plus belge, il est enfariné pour toujours, et il a un fils qui s' enfariné.
Urticole a été particulièrement applaudi du boulevard pour un certain contraste de couleurs et une certaine élasticité de jarret : rien ne fera désormais qu'il ne s'habille en arlequin et qu'il ne saute, et tout le ventre qu'il pourra prendre ne l'empêchera point de sauter, dût la planche crever.
Pachionnard (d'Auvergne) a vraiment fait sensation: Il a surgi comme de dessous terre, brûlant de fièvre, équipé en sauvage de Saint-Étienne-du-Mont, criant que tout est vieux, que tout est béte et usé, et je ne prétends pas qu'il eut toujours tort; deman dant du neuf et de l'extraordmairc, et jurant qu'il en apportait et qu'il avait de l'inouï plein ses poches; et il avait aussi une guitare, et il chantait cent naïvetés de villageois, s'interrompant de démolir le monde pour conter comment il s'était ruiné en violettes, jadis, quand il aimait tant la belle gargotière de la rue Au Merle, infidèle, hélas I et toujours adorée. Dès longtemps le boulevard n'avait vu pareille entrée. L'omnibus faillit arrêter pour voir ce qui allait suivre et ce que produirait ce vibrant. Le lendemain, même jeu; le surlendemain, encore; le troisième jour, toigours. Toujours l'appel à l'extraordinaire , et les
violettes de la rue Au Merle. Ce garçon demande de Textraordinaire et va cueillir la violette, et il a tout dit, et il a tout fait. Tout est dans sa manière de prononcer les rr. Il vibrre, c'est son génie; ilvibrrerra toujourrrs.
N'y avait-il donc rien dans tout cela? Si fait. Il y avait des éléments précieux, de l'observation, de l'indignation, du désir, l'étoffe première du style, les germes de la pensée. Mais il y fallait la culture, l'intempérie peut-être. Ils disent, la plupart, que l'intempcrie n'a pas manqué, qu'ils ont souffert. Alors il fallait la vertu de souffrir, et quand la salle à manger s'est ouverte, ne pas se précipiter connue si manger était tout, et qu'il n'eût jamais été question que de manger tout.
Ainsi avortent Ù2S dons charmants. Ces souples et légers esprits se prennent à la glu du lieu commun, pour lequel ils avaient tant d'horreur. Ils courent à l'étrange, faute d'assez de vertu/pour déterrer en eux Foriginal qui s'était annoncé par quelques jets magnifiques, coupés et exploités aussitôt; l'ignorance volontaire les enveloppe de ses voiles qui épaississent vite, etil n'y a plus rien.
Même déchet parmi les poètes. Quantité de débutants nous donnent des vers argiles, pimpants, ciselés, d'un fond de langue exquis. A défaut d'enthousiasme, l'esprit abonde, la verve ruisselle; seulement cet esprit est froid comme l'acier, cette verve pétillante se dissipe comme les gaz enfermés dans une boisson
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vulgaire. Le bouchon saute, mille étincelles toucbillonnent dans le verre, la mousse déborde, — et c'est fini. Tout se transforme presque soudain en une prose assez vile. Ces poètes si bien chantants seront demain des joumaUstes à peine dégrossis, pour jamais médiocres. Le grelot tombe, la fanfreluche se dL<^out, le poète s'évanouit.
C'est le triomphe du garçon de gros journal, né et façonné pour tourner la meule et tirer du lieu commun cette basse farine dont on pétrit l'article de fonds. A l'heure de la mue, combien l'oison est supérieur au colibri I
On avait l'imagination, point la règle ; le scintillement, point le feu. Ces poètes ne donnaient que des reflets, ils n'étaient que des échos, et même, fréquemment, que des mimes. Ils ont perdu jusqu'à ce fonds de français natif qui semblait être leur don le plus solide. Certains étrangers attrapent et prononcent adroitement quelques mots choisis: pourtant ils ne savent point la langue ; ils jargonnent sitôt que leur petit vocabulaire est vidé.
LA PETITE FBESSE. WT
LE HESPECTUETJX,
n y a encore du respect sur la terre et dans Paris; du respect, et de la vénération, et de l'amour trem- Maot et humble. Je Tiens de m'en convaincre en lisant un journal à deux sous. 0 étonnement! Car il ne s'agit pas d'un fait dwers, ni d'un rapport de prix Montyon, m de formules officielles pour les personnes à respee* ter constitutionnellement. C'est du respect libre, pro<* fond, sincère, du respect de particulier à particulier, du respect d'autrefois.
Quand M. Prudhomme a présente d son a respect, » il n'est pas sérieux. U a un ton, il fait une pîrouertie qui montrent assez que M. Prudhomme s'estime trop pour respecter rien, et son a respect d vaut tout juste sa a considération distinguée. » Mais le respect de mon journaliste à deux âous vient du fond et va au fond. « Témoignage d'une àme naturellement respeetoeiise, D dirait TertuUien.
Getle âme respectueuse est celle d'Éliacra Lupus, juif, prussien, chroniqueur et boulevardier. Où le res» pect va-t-il se nicher I Si l'on m'avait dit qu'il existe tin journaliste respectueux, j'aurais nommé Boniface, et encore I Si l'on m'avait dit que c'ebi; un chroniqueur,
68 UYRB II.
j'aurais soupçonné Passepartout, qui est spécial, ou le
bonhomme Albéric, de souche bourgeoise mais ce
(léluré de Lupus!
Car Lupus est un déluré, un Trai talon rouge (prussien). 11 est même spécial pour les airs crânes et les souliers craquants et les bris de porcelaines, comme Passepartout pour les révérences, les chaussons de Usière et les douces ouvertures de meubles secrets. Passepartout gratte à la porte, entre tout doux, il est gracieux,vous fait causer, vous croque, et se retire heureux, dit-il, d'avoir vu un grand homme; mais il vous mettra des papillottes. Je me représente le bon grison Albéric entrant sans frapper, le chapeau sur la tète, une fleur à la boutonnière, un melon sous le bras, persuadé qu'il fait plaisir. Un coup de tonnerre ébranle la maison, une chanson de mousquetaire effare l'escalier, une main nerveuse fait éclater la sonnette, un duo d'éperons tinte dans le corridor qui s'emplit de fumée comme un champ de bataille : c'est ce déluré de Lupus. Il dit à la servante : — Je veux voir votre maître, ma chère enfant!
Un jour, invité à honorer de sa personne les salons d'Amanda Pigeonnier, Lupus n'a pas manqué d'en informer le genre humain, et il répondit à la Pigeonnier, par la voie du journal : J'irai, ma belle 1 Que coimaiton de plus en croc ?
£h bien! Lupus est né respectueux.
LA PETITE PBESSE. 69
n lui est arrivé bien autre chose qu'une invitation d'Amanda Pigeonnier. Un jeune seigneur, un comte en o/f lui a fait voir sa maison!
Un jour, sur quelque mot gracieux de Louis XIY, la marquise écrivit, en se jouant, à sa fille, que décidément les Français avaient le plus grand roi de la terre. Les chroniqueurs, qui n'ont pas tout ce qu'il tant pour entendre la marquise de Sévigné, se moquent encore de cette naïveté de courtisan. L'admiration du chroniqueur Lupus, la fleur des délurés, est singulièrement plus verte, et son ravissement approche davantage de l'extase :
a Une des plus sympathiques figures du groupe de gentilshommes bruyants de Paris est sans contredit le jeune comte ... ofi", qui dépense vaillamment chez nous les revenus d'un capital fantastique (?) et sème des diamants dans les boudoirs de Paris comme le Petit-Poucet semait des cailloux sur sa route.
« Ainsi il retrouve toujours son chemin.
« Je n'ai pas Vhonneur d'être des amis du comte; c'est têut au plus si je suis pour lui une simple connaisance. I^s hasards de la vie parisienne m'ont mis cinq à six fois, dix fois au plus, en présence de M. ... off, qui est toujours venu à moi avec une bonne grâce parfaite et m'a quelquefois témoigné une sympathie que j'aime à trouver chez tous les hommes distingués.
« Un de ces derniers jours, le comte a bien voulu m'oftrir pour quelques heures ThospitaUté dans Vadorable hôtel qu'il vient de faire construire, et où il a déployé le luxe d'un grand seigneur et le goût d'un artiste, o
Voyez les singuUers effets d'une àme trop émue, et
comme le respect peut faire fourcher la langue i Voilà notre Lupus qui emploie les mots de travers, et qui égratîgne son jeune seigneur, voulant bien le caresser :
— Dépenser vaillamment est drôle, dans le caractère donné à la dépense; il n'y a pas de vaillance à semer de diamants les boudoirs de Paris, dès qu'on a les diamants. — Faniastigue appliqué à capital serait injurieux! Fantastique signifie imaginaire, et même en français de chroniqueur, imaginaire ne peut être synonyme d'inimaginable, qui est ce que Lupus veut dire et Tune des causes, peut-être, de l'insolation de respect qui Ta frappé. — C'est un autre compliment dont le jeune comte pourrait s'x)fienser, de glisser qu'U a retrouve toujours son chemin semé de diamants. » Le jeune comte défend-il de ramasser les diamants qu'il sème ? ou ne sème-t-il que des diamants qu'on ne ramasse pas? — Et puis, où allait-il, le Petit- Poucet? Chez l'ogresse! La comparaison est mal gracieuse pour les fréquentations du jeune comte, et alors il n'y aurait pas tant d'honneur à être de ses amis. — 11 me semble que c'est à la petite Pigeonnier d'être très fière des sympathies qu'elle aime à trouver chez « tous les hommes » assez a distingués » pour enfoncer les portes à grandes volées de diamants.
— Je ne digère pas facilement or Yadorable hôtel. » Lupus a pu entendre dire en français que Yautel est adorable, mais c'est l'autel de Dieu, et pas Vhàtel du jeune comte. Ici a adorable » est trop pieux et trop prussien. Quand nous aurons pris Berlin,
alors seulement, Lupus sera vraiment un écrivain francaÎB.
Mais enfin, dans tout ce qui précède, on voit au moins qu'il sent son bonheur.
li travaille à le mériter, tout en confessant qu'il n'en est pas digne! Les paroles de la plus tendre dévotion bû viennent naturellement aux lèvres. Et; avant de pénétrer dans a l'adorable hôtel, » il fait modestement un bout de toilette morale qui n'est pas sans curiosité. Plus d'éperons, plus de cigare, plus <ie : Bonjour, ma chère enfant! un habit noir, une cravate blanche et les propres vertus comme le propre discours d'un puiné de Joseph Prudhomme, filleul du docteur Véron :
« U ne m'arrive pas de vous parler souvent des splendeurs d'un monde qui remplit Paris de l'éclat de son luxe et du bruit de ses noms, parce que, je Favoue franchement, je ne cherche point à me faufiler dans une société qui ma toujours fait le plus gracieux ae- ^i7, mais dans laquelle je ne me sens point à laise,
«Le monde élégant et bruyant ne tente point l'homme <îni vit exclusivement de son travail, qui, faute d'avoir trouvé dans un berceau dwé un nom rayonnant, est forcé de travailler pour se faire connaître, et qui ne <loit songer un peu aux éblouissements de la vie parisienne qu'après avoir pensé beaucoup à son avenir. La ^e à grandes guides, telle que la comprennent les ^^yalicrs à la mode, n'est pas faite pour nous , qu. suivons une autre route que la leur, et si, d'une par..
je trouve un plaisir extrême à passer quelques heures en société des jeunet gens en évidence, d'autre part, je ne commettrai jamais la sottise de vouloir, moi, homme de lettres, trotter à côté de ces existences dorées conmie un cheval de fiacre à côté de Gladiateur, d
Voilà, j'espère, un jeune homme qui sait empeser son faux-col et se mettre en tenue pour franchir le seuil d'une maison comme il faut! C'est à peine si Passepartout lui-même saurait si scrupuleusement essuyer sa chaussure au paillasson et marcher plus fin Hur la pointe des pieds.
Et : (( moi, homme de lettres I... o Mais tout est juste, nous avons tout mérité.
Entrons.
Dès le vcstiljule, a tout eu marhre blanc, d l'éblouisscmcnt commence; Lupus admire et salue tout. lia renchantement naïf d'un homme qui n'est pas né « dans un berceau doré, » et qui n'aurait vu que des splendeurs d'hôtellerie ou de théâtre. Ceci, c'est arrivé, c'est de Tor et du marbre, et de l'étoffe pour de vrail Il ne conteste rien. L'hôtel, à vrai dire, tel qu'U le décrit, est conmie la plupart des créations du temps, un bric à brac de copies de toutes les époques et de tous les styles. Il ne le sait pas, ou l'enthousiasme du respect bii déguise cette indigence. Il a un mot pour les armoiries des ... o// et leur a superbe devise » façon croisades ; il compte les festons et les astragales, les
boiseries en bois d'amarante , les bronzes platinés, les rideanx en vrai drap d'or, les tentures en vrai cuir de Cordoue. Il honore la salle à manger-cave, où Ton descend par un escalier de vrai marbre noir : a Cette curieuse salle à manger souterraine est éclairée par quatre-vingt-dix becs de gaz, formant quatre guirlandes lumineuses au plafond ; tout autour s'élèvent des cases en fer, et l'invité, sans se déranger de sa place, n'a qu'à étendre les mains pour prendre le cru rare qui lui convient, jo Les mains? L'invité prend donc deux crus rares à la fois?
Lupus monte amoureusement l'escalier de la salle à manger a officielle » :
a Le plafond est peint par Richard; il représente les Parques et l'enlèvement de Ganymède ; les dessus de portes, une Vénus marine et un Triton, sont du même peintre, ainsi qu'une Nymphe poursuivie par un Satyre qui se trouve au-dessus de l'admirable cheminée en marbre rouge antique. Quatre lustres, en bois de chêne, éclairent cette salle d'un goût sévère. »
Dans le boudoir, décoré par GhapUn, on voit la toile que cet artiste a exposée au dernier Salon, a et <fue M, ...off a payée ime vingtaine de mille francs. » Je ne vous dis que cela!
Le salon est comme la devise des ...oy/*.* « superbe.» L'or y est distribué à profusion sur un fond d'argent... Meubles Louis XIV «merveilleux» boiseries etc.; étoffe, etc.; cheminée monumentale, etc., etc.
74 UYRE U.
Ici, rheureux invité fait une pause et cesse de décrire pour prendre l'encensoir :
« Ce qui charme et étonne surtout dans ce petit palais des Mille et une nuits, c'est la parfaite harmonie dans les moindres détails. Rien n'est négligé, rien n'est fait pour éblouir seulement le visiteur; tout est admirablement compris, ordonnancé et exécuté. Évidemment, une bonne part de nos compliments revient de droit à l'architecte de talent, mais il serait injuste de ne pas adresser en même temps nos félicitations au maître de la maison, dont le goût a présidé à tous ces arrangements d
Il passe à a l'appartement intime d :
a Yoici d'abord le cabinet de travail, oui, le cabinet de travail, car rang et fortune obligent à une correspondance volumineuse.
a Ce cabinet est charmant... Sur les murs, la peinture contemporaine est représentée entre autres par un des meilleurs tableaux de Meissonnier, une Lecture chez Diderot. »
Mais ce cabinet de travail contient quelque chose de plus curieux, entre autres ce qui suit :
a Une porte secrète, cachée dans des draperies et communiquant directement avec la rue, permet aux personnes qui cherchent l'ombre et l'incognito, de
Sénétrcr chez le comte, à l'abri des regards indiscrets es gens de la maison. »
On ne le lui fait po5 dire I
LA PETITE PHESSB. 75
n continue :
a La chambre à concher est une kaibiemoÉitm.
c Le plafond lumineux en vecre mat noie tout dans
une demi-teinte mystérieuse..* les tentures, le lit, rarmoire, etc.
« Le cabinet de toilette. Tout y est en marbre blanc, le pavé, les murs et la bai^oire.
cJe crains vraiment de fatiguer le lecteur; mais voyons encore les écuries. »
Au sortir de Técurie, où il se prolonge assez, Lupus éprouve le besoin, d'ailleiu^ bien naturel, de faire un peu de morale sociale et politique. H s'en acquitte en digne rejeton de Joseph Prudhonmie, en digne filleul du docteur Véron :
« Qu'y a-t-il encore dans cette habitation prîncière?
a Le maître de la maison, un élégant cavalier, un causeur agréable, d'ime simplicité exquise, d'une affabilité séduisante.
« N'est-il pas juste de le remercier sur le seuil de son hôtel dont il fait si bien les honneurs?
«Il serait vraiment grand temps d'en finir avec le stupide préjugé populaire qui nous représente les bommes du monde comme des oisifs inutiles, bons tout au plus à éclabousser le brave ouvrier qui s'ache- Dùne sur la chaussée.
« Eh bien î voici Tun de ces gentilshommes bruyants qui jrttent l'arj^ent par toutes les fenêtres, qui aiment ^ vil' et l'usent par tous les bouts; ceci ne l'a pas em- ['t'clié de dépenser dans son hôtel plusieurs millions dont une grande part... la plus grande, est entrée
76 LIVBE II.
dans la poche des artistes. Je ne pense pas qu'un homme du monde puisse mieux employer une fortune qu'il a trouvée dans son berceau. »
Amen! Mais après .cette profondeur, le chroniqueur
fait un retour assez mélancolique sur lui-même.
« Me voici dans la rue.
a A vous franchement parler, i'ai im peu le serrement de cœur que doit éprouver le berger des féeries quand après avoir séjoiuné pendant plusieurs taoleaux (?) dans le palais du roi, il regagne tristement sa misérable chaumière. »
Et U signe... vaillamment.
Voilà comme ils écrivent et comme ils pensent, et c'est ainsi que le chroniqueur Eliacin Lupus, la fleur des délurés, « faute d'avoir trouvé dans un berceau doré un nom rayonnant, travaille pour se faire connaître. »
Ma foi, il n'a pas manqué son coup, et j'ose dire à présent que je le connais. Il peut faire craquer ses bottes et pirouetter, et ne pas se gêner avec cette pauvre Pigeonnier, et abimer les vaudevillistes, et inventer une religion, et cribler de sarcasmes les gandins dont le cabinet de trdvail n'a pas de porte secrète communiquant avec la rue... je le connais.
U est né respectueux.
LE NARQUOIS
M. Henri Rochefort est un des premiers sujets du boulevard. Il a son jour ici et son jour là, et d'autres jours ailleurs, et il sera bientôt à la tête d'une centaine de chapitres où le bon sel ne manque pas. C'est im narquois. Le bruit court qu'au fond il tient pour la vertu démocratique. On Ta vu, parfois, pincer assez vertement des scandales qui d'ailleurs le méritaient bien. Je ne crois pas qu'il leur fasse grand mal, mais qu'est-ce qui leur fait mal? Et c'est toujours très-bien de cingler ou de seringuer un peu de bonne encre sur certains visages offensants qui ne devraient pas avoir le droit d'afi&onter tant le plein air. M. Rochefort a fait cela; il l'a fait même une fois au petit péril de sa vie. S'il en était mort et que j'eusse du goût pour les enterrements civils, j'aurais suivi son convoi.
Cependant, la vertu démocratique, c'est bien fort pour un narquois I Comment le narquois peut-il rester sérieux devant le démocrate, et comment le démocrate fait-il pour supporter le narquois? Je trouve des inconséquences dans cet homme d'esprit. Le nar-
78 Ei^iiB n.
quois peut-il croire à la vertu humaine? le démocrate peut-il n'y croire pas?
Je suis persuadé que M. Rochefort se fait un point de conscience d'admirer Lelia; alors d'où vient sa dureté pour Zora? Zora est une rousse entourée de ducs et de princes que M. Rochefort ne peut souffrir. Serait-ce simplement parce que Zora est une rousse? Cette passion me semblerait injuste de la part d'un ami de l'égalité. Elle a bien le droit d'être rousse, cette Zora, et de s'entourer de ducs et de princes I Je trouve plus de vrai sentiment démocratique dans le gros bourgeois Gaton, qui fait l'apologie des femmes du demi-monde, et dans le vibrant PàK^hicm" nard d'Auvergne, qui proclame Thérésa propbé» tesse a parce qu'elle initie le peuple aux jouissances de l'Art! %
J'observe en outre que M'. Rochefort, à titre de narquois est fort muscadin, fort misanthrope et fort impie. Il se laisse appeler a M. le comte » lorsqu'il va sur le pré*; il est très-dédaigneux, se moque exti*èmement de la pauvre espèce humaine, et regarde Dieu comme une inventioa mesquine et même assez ridicule. C'est très4)ien pour un narquois; on ne saurait être narquois à meilleur marché; D'aâleurs md moyen de se feire un nom dans les lettrea — et de divertir convenablement les lecteurs distingués des feuilles de joie, — si l'on- se prive de tous ces ingrédients. Mais le sérieux démocratique, Monsieur le comte qui êtes si plaisant! Nous autres dw petft
LA PBnTB PBESSE. 79
peuple^ nous avons besoin de Dieu, ou tout au moins de gens qm croient en Dieu.
Tous balafrez de votre plume le visage de MademoiseUe Zora, et vous piquez de votre épée les grands seigneurs qui lui o&ent des chevaux de 15,000 francs; vous êtes admirable. Cependant, comte, le peuple ne vit pas de vos coups d'ëpée, et quand même Zora y perdrait quelques paires de chevaux, quel d'entre nous y gagnera un lit d'hô^ pital, une sœur de charité, une force contre le vin bleu? Tâchez done d'arranger autrement la chose entre vous et Zora. Brodez comme vous voudrez ses équipées, mais menez autrement vos épopées.
Sachez, comte Henri, que c'est petit métier de voltairianiser dans les lieux où Ton boit du petit vin : sachez que l'absence de religion fait seule donner de si beaux chevaux à Zora ; et qu'après tout, mieux vaut encore mettre une bête de 15,000 fr. dans l'écurie de cette rousse que de saouler d'impiété quelques centaines de butors, pour un gage de quinze 'pistoles. On ne doit pas vous payer moins vos chroniques.
Je me persuade que si vous étiez convaincu de l'existence de Dieu, vous ne lui diriez pas d'injures. Quelle raison auriez-vous d'insulter non-seulement la toute-puissance, mais la toute-justice et la toutebonté? Donc vous ne croyez pas injurier un être qui vous puisse punir ni qui vous puisse pardonna; vous pensez n'injurier qu'une idée, et une idée dont
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nulle force humaine aujourd'hui ne prend la défense. Je ne vois pas qu'il y ait grande bravoure à cela.
Mais, d'un autre côté, vous n'ignorez certainement pas que cette idée est la plus haute conception de grandeur, de justice, de beauté, de miséricorde et d'amour qu'ait pu recevoir Tàme humaine (mettons l'esprit humain, si vous croyez n'avoir pas d'àme); vous n'ignorez pas que cette idée entretient dans le monde tout ce que l'on y vit jamais et tout ce qui peut y demeurer encore de charité, de dignité, d'honneur, de consolation. Parce que cette idée est sur la terre, il y a sur la terre des hommes qui ne plieront pas devant l'épée, ni devant les chaînes, ni devant le couperet, ni devant l'or, ni devant la faim, ni devant la gloire, ni devant le désabonnement, ni devant Zora ; à cause de cette idée, il y aura des femmes immaculées qui ramasseront Zora vieillie, qui nettoyèrent son visage, qui nettoyeront même son âme, qui toucheront son front de leurs lèvres pures et qui ^ui diront : Ma sœur I Vous insultez donc à cette idée, et vous recevez quinze pistoles.
Vous me direz que vous êtes narquois. Je vous rappelle que vous êtes démocrate. Un narquois tel que vous serait un bon décor de la monarchie. La monarcMe, suivant Montesquieu, dont vous devez faire cas plus que moi, a pour principal ressort l'honneur; mais le ressort de la république, c'est la vertu. Montesquieu le dit encore, et qui plus est, la loi des États-Unis le proclame formellement. A titre de narquois, le comte
de Rochefort peut ne pas se croire tenu de professer la morale; mais à titre de républicain, le citoyen Rochefort est forcé de regarder la presse comme un « sacerdoce. »
Et s'il vous répugne trop d'être prêtre, Seigneur Narquois, regardez -vous au moins comme maître d'école. Or, a les instituteurs doivent s'efforcer d'inculs quer dans le cœur de la jeunesse la piété, la justice, a le respect de la vérité, l'amour de la patrie, le goût a du travail, la chasteté, la modération, la tempérance a et toutes les autres vertus qui sont l'ornement de la c société et la base de la République. Ils doivent mona trer comment ces vertus tendent à perfectionner les a institutions républicaines, à garantir tous les inestia mables bienfaits de la liberté et à asspr:/?!eur propre a bonheur, et comment les vices opposés mènent inéviatablement aux plus désastreuses conséquences, d Ainsi parle la loi du Massachussets, et ces principes étaient également ceux a de nos pères de 93. » Robespierre, Saint-Just, Léquinio et autres, qui travaillèrent à remplacer les prêtres par des professeurs de morale.
Quel moyen de faire tout cela en se moquant de Dieu, encore plus que de Mademoiselle Zora?
Le citoyen Rochefort peut objecter bien des petites choses philosophiques et historiques qui lui seront payées 150 francs ; mais ce sera narquois, et il aura le dépit de voir ses arguments effacés sous le crotin des chevaux de Mademoiselle Zora.
M. Henri Rochefort le Narquois me parait plein de
8S UTBB
soucia toackast la piofsè». d* la diRttÎMiiML.ÉBiatM cette élégie narqueûa :
a Jamais les discours publics n'ont vanté pUia bruyamment la civilisation française, et jamais, en réfldké, la sauvagerie n'a relevé la tête avec plus d'intrépidité. Depuis un moi» environ,, ua crime n'attend pas l'autre. C'est,, pour la Gazette des Tribunaux, ce qu'on peut appeler une main. Elle enregistre, non plus une victoire, mais un assassinat par jour. Quelquefois elle en enregistre deux. Autr^ois, les meuràres se commettaient pour amsi dire à la bonne franquette et suivant des procédés à peu près uniformes. Le meurtrier se posait sur la grande route, et quand la victime passait, il se jetait sur elle et n'en &isait qu'une bouebée. Un homme qui empoisonnait sa franme et une femme qui sucrait la demi-tasse de son mari avec de Foxide de cuivre étaient déjà considérés comme des êtres exceptionnels. En un mot, on était classique. Ah I combien nous sommes plus forts I en ce moment surtout oà il^ est impossible d'ouvrir un journal sans y lire, tantôt, qu'on vient d'arrêter un nommé Philippe, fortement soupçonné d'avoir supprimé à coup de rasoir les htdt ou dix femmes de mauvaifie vie qui ont diparu depuis quelques années; tantôt qu'un époux mal assorti a pro» fité de ce que sa femme prenait l'air sur le balcon pour la jeter par la fenêtre, comme on jette un sou à un joueur d'orgue ; tantôt qu'une femme a été trouvé sims tête dans les envii*ons de Touioiise, et qu'il est par conséquent très-diflicile d'établir son identité...
a Ce Philippe, qui veille au salut de la morale à ce point qu'il exterîmiie sans^ pitié et* qu'il dévalise sans remords les femmes dont la oondhûte l»nae à déaiser^ ce Philippe, dis-je, pourra, s'il est né orateur^ faice comprendre aux jurés qu'il a fait à la galanterie fraur çaise un tort absolument insignifiant, attendu qu'en fait de jeunesses dévergondées^ fumd il n^y en apUis,
LA PETIZE PBBSSE. 83^
il 7 en a eocore,^ qu'il n'était au résumé coupable que d*avoîr voulu arrêter sur une pente fatale la pai'tic f émimne de la population parisienne en substituant le rasoir à la persuanon. »
Après quelques autres figuives du même goût sur cette corde aimable, le Narquois passe à rendre compte de la Tente du peintre Troyon*
a Je suis allé, comme tout le monde, rôder autour de quelques moutons et de plusieurs bœufs ruminants pour lesquels on vendrait son âme à Satan. J'avais, même prié Satan de passer chez moi pour causer de cette affaire-là, mais u n'est pas venu. Il faut croire que les nombreux pactes qu'il a conclus au Moyen- Age ne lui ont pas rapporté de gros bénéfices, car depuis louj^temps déjà je n'ai pas ouï dii*e qu'il ait marchaudé Tàme de personne. J'ai donc gardé la mienne, mais je n'ai pu avoir la moindre esquisse de la vente Troyon. »
Ainsi gazouille Monsieur Henri Rochefort, plusieurs fois par semaine, toujours narquoisement et démocratiquement, avec de charmants mépris de Dieu et des hommes, pour avancer les affaices de la liberté. Il ne croit ni à Dieu ni à diable, conune vous voyez, mais il croit à la liberté, et il a un fonds naturel de vénération qiù le fait aussi croire à son propre esprit, plus même peut-être qu'à la liberté. Je serais étonné s'il me donnait sa foi de gentilhomme que son esprit ne lui semble pas plus joli encore que les bêtes de Troyon. D'être démocrate, cela empêche-t-il de se reconnaître les
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avantages de la naissance et du génie? Et parce qn'on est narquois , faut-il qu'on se refuse justice? Respectueux et pieux envers lui-même, il s'est témoigné l'estime qu'il se porte en recueillant ses narquoiseries démocratiques sous un titre qui n'en déguise pas la valeur : Les Français de la décadence. Ahl Français, si du moins vous lisiez ce livre I Mais ils ne le lisent pas, et la décadence suit son cours.
l'honneur du genre.
Murger, enfant de Paris et de la petite presse, a bien le cachet de sa double origine. Cette espèce voit tout et ne connaît rien, s'occupe de tout et ne se soucie de rien. Tout ce qu'elle sait, tout ce qu'elle veut savoir de la nature, de l'art, de l'homme et des choses humaines, elle l'apprend par les journaux, le théâtre et l'imagerie; elle est essentiellement railleuse, ou plutôt parodiste ; son génie propre est de créer le fragile et le faux dans la médiocrité.
Il existe à Paris, autour des ateUers intellectuels, une tribu de parasites , ingénieux dans la critique, impuissants dans l'œuvre, qui dissertent toujours et ne créeront jamais. Esprits sans organes , langues sans mains. Ces hommes se disent paresseux pour
couvrir leur amour-propre, comme si la conception intellectuelle permettait la paresse et que le vrai artiste pût ne point produire quand Toutil ne fait pas absolument défaut. Après de vaines tentatives, connaissant enfin qu'ils ne donneront ni statue, ni tableau, ni livre, ni chanson, qu'ils ne donneront jamais rien que leur avis, ces pauvres diables perdent même la faculté de donner un avis. Ils deviennent jaloux, tristes, bizarres ; leur goût, que pUisieurs avaient naturellement juste et fin, se perd tout-à-fait. Ils ne veulent pas étudier : ne se sentant point la capacité de l'étude, ils ont regardé l'étude comme une bassesse qui désennoblit le génie. Ils veulent bien moins encore quitter le péristyle de ce temple de l'Art où ils ne pénétreront pas. Ils restent à rôder aux aleur tours, sifflant ceux qui entrent, admirant ceux des leurs qui, faisant mine de forcer les portes, n'ont encore subi que les premiers refus. Entre eux, ils se donnent le glorieux nom de réfractaires, à j>eu près comme l'ennuque brûlé de convoitises, qui ferait étalage de verti^ contre les agaceries des sultanes. La misère les achève; ils vivent de gueuser, ils glissent dans le cynisme et dans la folie, et vont mourir à l'hôpital. Quand ce dénouement arrive, une clameur s'élève du sein de la tribu contre la société. La société ne s'en émeut guère. En vérité, elle a de plus condamnables indifférences.
C'est là ce que l'on nomme la Bohême, par analogie avec ces coureurs de chemins qui vivent tolérés