DU SIGMA
Contre la Lettre Tau, en présence des
Voyelles.
Par Lucien» (*)
UOUS PArchontat d'Aristarchus de Phalere , le sept d'Octobre , le Sigma intenta , en présence des sept Voyelles prises pour Juges , l'accusation de vol et de rapine , contre le Tau , prétendant que celui-ci le chassoit de tous les mots qui se prononcent ordinairement avec un double Tau*
Jusqu'à ce moment , Voyelles mes Juges , l'ai sup-' porté patiemment les outrages du Tau , qui jotfis* soit de mes privilèges , et qui , contre tout droit , œ'cnleroit les places qui m'appartenoient. Quelques sensibles que me fussent de pareils attentats , j'ai
(*) Nom ne croyons pas que cette Pièce ait été traduite en François.
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su garder le silence. J'ai su aussi fermer les oreille* à ce qui pouvoit se dire à mon désavantage , et cela , par la modération que vous mexonnoissez , non seulement à votre égard , mais encore à l'égard de toutes les autres Lettres. Mats puisque mon adversaire porte l'ambition et la démence a un tel point , que , peu content des violences que j'ai dissimulées jusqu'à cette heure , malgré mon dépit secret , il m'en prépare de plus injurieuses encore , la nécessité me contraint à l'accuser devant un Tribunal où nous sommes tous les deux également connus. Les frayeurs que m'inspire un ennemi si entreprenant ne sont que trop fondées. Ce fier rival , m'accablant chaque jour de nouveaux outrages , osera bientôt me chasser entièrement de mes domaines , & peu s'en faut , qu'il ne m'enlève le rang que j'occupe parmi les Lettres , abusant de ma patience , et me tenant sans cesse dans de funestes ail armes. Un pareil attentat ne Vloit-il pas intéresser en ma faveur, non -seulement les respectables Juges qui m'entendent , mais encore toutes les autres Lettres de l'Alphabet ? En effet > si chacune .de nous peut impunément quittée ton rang , pour, usurper celui de ses sœurs , et si vous permettez ce désordre , vous , Arbitres souveraines du langage , comment chaque ordre de Lettres pourrait -il conserver les prérogatives donc U jouit par sa constitution 2 Non , je ne puis
penser que vous portiez l'indifférence au point de souffrir une pareille injustice. Mais quand bien même vous me laisseriez ici défendre seule mes droits , je ne trahirai point ma cause , étant aussi injustement traité. Plût au ciel qu'on eût aussi réprimé l'audace des autres Lettres % dès l'instant où elles ont commencé à enfreindre lesloix ! nous ne verrions pas subsister encore les affreux débats du A*pCf* avec le Pf , sur les mots Ktampiç Se Ktp±\ct\yict. On ne verroic point non-plus de dirTérens entre le Ta/jcjuia et le ILtnvra, , et ils ne se stroient pas animés l'un contre l'autre , jusqu'au point d'en venir presque aux mains pour savoir lequel des deux seroit admis dans Tvxçiio* et Kvttftm. Que dis-je ? ce TttfxfAtt lui-même auroit vu terminer sa /dispute avec le Att/tCf* 9 à qui il dé'roboit et même voloit le mot Moyit ; et ainti toutes les autres Lettres n'auroient plus osé semec le trouble et le désordre , au mépris des loix. Qu'il est beau en effet de voir chaque Lettre se contenter de la place que le sort lui a assignée ? Vouloir troubler ce bel ordre , n'est-ce pas fouler aux. pieds, la justice ? N'est - ce pas. s'opposer manifestement, aux sages vues de nos fondateurs 2 Quels qu'il» puissent être , foit C a dm us , ce fameux voyageur , qui a parcouru toutes les Isles de la Grèce , foit Palamede , fils de Nauplius ( quoique certaine» personnes attribuent ce bel Ouvrage à SjmonidcJ»
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ils ne le sont pas contentés de marquer l'ordre qui fixe d'une manière invariable nos préséances relatt- Tes > en désignant celle qui devoit être la première » et celle qui devoit être la seconde ; mais ils ont encore établi les qualités particulières , et les propriétés distinctives de chacune d'entre nous.
Vous avez été , Mesdames , le premier objet de leurs soins. Ils vous ont décerné les plus grands honneurs , parce que vous pouvez par vous-mêmes former un son parfait. Après vous , furent placées les demi- Voyelles , parce qu'elles ne peuvent être entendues sans vous. Enfin nos Fondateurs ont assigné la dernière place à quelques Lettres , parce qu'elles sont muettes de leur nature , et ne forment aucun son par elles-mêmes. C'est donc à vous , Mesdames , à maintenir ces sages lois dans toute leur vigueur. Eh bien ce Txu (car je ne puis le désigner par un nom plus vil que le sien) ce Tac/ , qui de par tous les Dieux , ne pourrait pas seulement se faire entendre sans le secours de deux Letrres plus nobles et plus honnêtes , l'A\e« et l'TroAo» qui ont bien voulu se joindre à lui ; ce T«o a osé m'attaquer avec une témérité que jamais aucune autre Lettre ne s'est permise à mon égard. Il prétend me chasser des mots qui sont comme ma patrie et mon domaine. Ce n'est pas assci » il voudrait encore usurper mes
possessions dans les Conjonctions et dans les dispositions. Une telle audace est -elle supportable î
Mais il est tems de vous apprendre quelle est l'origine de ses entreprises téméraires. Un jour je me promenois dans KuCi\a/ 9 ville délicieuse et, comme on sait, Colonie des Athéniens. J'avois avec moi le P« vigoureux , & le plus honnête de mes voisins. Je m'arrêtai chez un certain Poète comique nommé Lysimaque. A le juger par les apparences , on l'eût cru originaire de Bceotie 5 mais il vouloit passer pour être né dans le sein même de l'At tique. C'est chez notre Hôte que le T«u/ fit paroitre son ambition démesurée. C'est là qu'il m'a porté les premières atteintes , en faisant prononcer Te <r7£p*xov?<t , au lieu dé TWapat^ovrat , me privant ainfi de la liaison que je regardois comme la plus intime , puisque c'étoit celle des Lettres avec lesquelles j'étois né , et avec lesquelles j'avois été élevé. Ensuite il m'enleva ?»//te/>ov et quelques autres mots semblables » prétendant qu'ils lui appa.rtenoient ; je l'écoutai encore patiemment • et je ne parus pas sensible à cette insulte. Mais lorsque je vis que les premiers succès 4e ses usurpations lui inspiraient assez de témérité ■pour oser prononcer Korfmpov , IfovflvfMt, , et TîWloi j ' lorsque je vis enfin qu'oubliant tout respect et tous égards , il osoit devant moi dire B***xit7a» ,
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•lors Je ne pus contenir ma juste colère > et l'appréhendai avec raison , qu'un exemple aussi pernicieux n'engageât quelqu'un à dire aussi dans la suite lu*.* pour z£k*. Daignez , je vous -en conjure par Jupiter , daignez excuser une colère aussi juste que pardonnable , lorsqu'on est comme moi sans défense et sans soutien i je cours un grand danger , mes craintes ne sont pas des chimères. Après m'avoir dépouillé des Lettres qui ont toujours été mes compagnes inséparables , il a porté l'audace jusqu'à arracher de mon sein même la K/or*v ( la Pie ) cet oiseau qui. m'est si cher par la volubilité de sa langue , pour l'appeller Kit1*v. Il m'avoit aussi enlevé , par les ordres d'Aristarque , ***<rav , le Pigeon ramier , avec les Nho-jcu; Canards , & Korot/poiç les Merles. Il m'enleva aussi plufieurs abeilles* Bientôt , pénétrant jusques dans l'Attique » il me ravit injustement T/ofrfov , au milieu de ce pays même , et .cela sous vos yeux et ceux de plusieurs Syllabes. Mais à quoi bon rappeller ces usurpations , puisque toute la ©tcwtxi* m'a chafle pour s'appeller ©toisa»* , et que toute la mer (0*xa7<r*) ' est fermée pour moi ? Il va jusqu'à me disputer les légumes des jardins , et ne m'y laisse pas même un n«0-?etxov , échalas.
Vous savez si jamais aucune Lettre a eu quelque sujet dé plainte contre moi. M'a t- on jamais en*
t>3 tendu accuser le TLwttt qui a pillé* 2ju*p<ty A» , Vémt*
raude , Ijuupyen , îamirrhe dont j'étois en possession i Me suis-je jamais élevé' contre le x i » violant envers moi la foi des traités , quoiqu'il fût secondé pat Thucidide lui-même ? Poui mon voisin le P» , je l'excuse volontiers d'avoir planté près de lui mes' Mvpfiyotç (myrtes). Il étoit malade , il est excusable! je lui pardonne même de m'avoir frappé sur la figure parce qu'il étoit affligé de la mélancolie. Tel est mon caractère.
Mais examinons combien ce Ta.» exerce de violence envers toutes les autres Lettres , comme il n'en a respecté aucune , et avec quelle indignité il a attaqué le ùAxta , le Ont* et le Zîk* , et cherché à bouleverser tous les principes des Lettres. Paloifîez ici , victimes des fureurs de mon adversaire. Entendez - vous les plaintes du Asat* ? Il vous dit : oui le Tau m'a pris Er<TfAe£i*v , qui m'appartep noit , pour lui substituer Eft xi^mv , au mépris de toutes les loix. Entendez-vous les cris du 0»t4, qui s'arrache les cheveux , parce qu'il est privé de Koxoju/rf» , la citrouille ? Entendez-vous enfin le Zipr* se plaindre à fon tour de ce que le Tau l'a privé de 2i/pif«v , chanter , de 2*xm£tn , jouer de la flûte , sans lui laisser même la liberté de Tpufat , marmottr entre tes dents, Qui pourroit souffrir de telles vexa-
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tiens l Est- il une peine proportionnée ans attentats eu Tau }
Mais c'étoit peu pour lui de troubler l'ordre qui régnoit dans son espèce , il a insulté les hommes eux-mêmes. Il a attaqué leur langue , dont il a dénaturé la dénomination , en disant Thorfln , au lieu de Tkorcn , car ;'e prends beaucoup d'intérêt aux hommes et à cette même Langue , du milieu de laquelle il m'exile. O Tenu , fléau redoutable de la langue ! Mais ne perdons pas de vue la défense du genre humain que nous avions commencée. Il cherche à s'introduire dans les mots dont il a toujours été exclu, pour rendre leur prononciation difficile , et mettre des entraves à la langue. Si maintenant un homme voit un objet qui le flatte , ôc qu'il veuille l'appeller KûtÀo* , beau , le Tau/ fond au même instant sur lui , et le force à appeller ce qu'il apperçoit Taàof , malheureux j funeste effet de l'ambition du Tav , qui voudroit dominer sur tout ce qui respire. Qu'une autre personne dise ïlip* Kxj»^u*toc , du palmier , mdn adversaire, (et c'est en effet Tm*/uov., affreux) fait Txdjma , de ce qui étoit KxMyua. Mais ce n'est pas seulement le vulgaire qu'il ose attaquer ; ce Mo* narque fameux qui a donné des loix à la terre et à la mer , ce Héros qui s'éleva au-dessus de la nature humaine , a été exposé à sa outrages , et
du nom immortel de Kvjpov , Cyrus , il en a fait
Tûjptv , un fromage.
Mais jusqu'ici je n'ai rapporté que les dommages qu'il a causes aux hommes dans le langage. Mais apprenez les maux plus sensibles qu'il fait éprouver à l'Univers. Tous les hommes sont dans la consternation , tous déplorent leur triste sort et maudissent le nom de ce Cadmus , qui a introduit le Tau parmi les Lettres. Ils disent que, les Tyrans ont (ris modèle sur la forme de cette Lettre infime , pour faire fabriquer en bois ces barbares instiumens de leur vengeance , où ils font suspendre leurs semblables , et que c'est du T«c que vient le nom de cette exécrable invention.
En réparation de tant de forfaits , je conclus que la seule peine que vous ayez à lui infliger est de lui laisser sa figure , car c'est lui qui a servi de modèle à la croix , et qui lui a donné son
nom.
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EXTRAIT
DES OBSERVATIONS