LE PREMIER CHANT DE L'HARMONIE IMITATIVE
( M. de Piis ayant prié les bons Journalistes de faire tirer les mauvais au soit , pour savoir lequel combattroit en champ clos contre lui , U sort tomba sur l'Année Littéraire* Alors les Journalistes prirent place , les uns à droite , les autres à gauche ; et M. de Piis attendit son adversaire , qui lui fut bientôt annoncé de la manière suivante. )
un Domestique.
JV1 N S I E U R , c'est l'Envoyé de 1» Année Littéraire, qui demande à vous parler.
L'AUTEUX.
Son nom ?
U tirera toutes les dents du monde Pour un icu , s ans mal et sans douleur.
Ou donne avh , au dos d'une Brochure » * Que la critique aura toujours l' honneur T)e soutenir mœurs et Littérature , * - Pour dix écus f sans fiel , et sans aigreur.
Pour moi , Monsieur , j'aime mieux recevoir des avis du Public , que de lui en donner. Quand M. Cholet , Rédacteur des Etrennes Lyriques , m'écrivoit à Fontainebleau : «c lt crains bien , Monsieur , y>. que vous ne payifç pas cette année votre
«» tribut volontaire à mon Recueil* Vos en»
. » ntm}$ publient par-tout que vous êtes tout » occupé d'un Po'ème sur l'Harmonie Imita* "m tive , qui ne prouvera rien $ mais vos amis ,
' » au nombre desquels je vous prie de me croire ,
» soutiennent que vous joindre^ l'exemple au
,ao précepte y ' et que votre Poème , loin a* être
» un simple Çadînage y aura ses principes
f PiiA<îipaic«ttàt de l'Année Littétaiw.
» fixes y ses inductions faciles » et su con- » séquences évidentes»** Jecroyois pouvoir lui répondre , Sans donner avis au Public :
<c 11 est bien vrai , Monsieur f que je me » jaû occupé dans mon voyage. , er gut y* » m'occuperai long-tems encore d'un Po'ême
» Conséquent 1 sur l'Harmonie » imit ative de notre langue. »
Vous observerez que cette réponse , insérée en tète des Etrcnnes Lyriques de 11784, n'étoitrgas destinée k V impression , comme le ^otte expressément une note de
M. Cholet. ; ' j -
A I R : Avec Us jeux dans U village»
Ahi qu'MestnoWef et difficile " * *- ^ÏVengagertés fcrauvatsiallleuit . ,^ :/A-Éi onde t "un ouvrage utile » • 'j -
li( ,f Sut un root,ç*bum£ d'aUleuiat , N , (
S'anrçQnçejrrp^r Ja.çajpmnie
Dans un examen sérieux ,
Pour un Critique de génie ^
Ce rtèttpitt un début éturtùki '-
Apprenez que ma dônscience
De tout barkànsmcvûïïfoïçiùi*
Ces gens de votre connoissance Ne sont nullement de mon goût.
Pans votre école » ils vous ont, Maître , Poussé plus d'une fois à bout , Et c'est-là ce qui fait , peut-être , Que vous croyez en voir par-tout*
Conséquent vous choqua la vue * Mais qui vous dit qu'en ce moment Ce mot s'applique à l'étendue?
Il s'applique au raisonnement.' ■ Nonobstant clameur de grammaire , • Je vous dirai consequemment , .
Ce n'est pas tout d'être enoolere , . ^ -r ,. . , ,
Il faudroit être CONSÉQUENT : -
- l'Envoyé de l'Annie Littéraire.
«On n'a pas été. peu surpris que vous , » qui sembliez vous -être Vo.uÈ dans vos y> Opéra-Comiques au patois des paysans , » vous eussiez to'ut-à-cbttp la prétention *> de donner des leçons d'Harmonie. »
L i A u t e v R. 5 A I R : hAê. saurois àuutt. ; y
La particule Q.N„ ...
Chez nos Critiques modernes,
La particule ON Est sans cesse en action.
hi particule OS , De toutes leurs balivernes »
La particule ON Est garant et camion*
Faute de raison » Prodiguent-ils des injures } La particule ON A leur procuration.
Pour baisser leur ton ," Veut- on prendre des mesures 2 Où les trouve-t-on ?
C'est dans la particule ON.
La particule ON , Quand on leur porte une botte »
La particule ON Leur sert toujours de plastron»
Cher Momus , pardon , J'y briserai ta marotte. . * Je veux , tout de bon , Dauber la particule ON.
Ne dites donc point , M. le Maglster > qu'on a été surpris* C'est vous seul qui
B iv
l'avez été. Le Public n'est pour rien dans votre étonnement. Vous seul avez avancé dans le tems , que je métois voué dans mes 'Opéra-Comiques au patois des paysans»
Vous seul le répétez aujourd'hui. Si cela étoit , de qui seroient donc les Pièces de Cas sandre astrologue * d'Aristote amoureux > de Cassandre amoureux , des Etrennes de Mercure y des Voyages de Rosine > des Deux Porteurs" de-Ckaise» et de Y Opéra de Province, où il n y f a pas en totalité deux scènes de villageois ? Il est vrai que j'ai fait parler aux paysans leur langage dans les Amours d'Été * les Vendangeurs , la Veillée e? le Printenu* * Mais Molière et Collé > ayant fait patoiser sur la Scène* Françoise ; Plron , Pannard et Favart , ayant fait patoiser sur le Théâtre Italien , j'ai mieux
* Le cousin Jacques rend compte , dans une de ses tunes , de U difficulté* qu'il y a à faire dci cou* gkt* de tt tte naioie.
aimé imiter Molière , Collé , Fannard et Favart , que d'obéir aux remontrances de l'Année Littéraire, Il n'est donc point de fait que je me soye voué, au patois dans mes Opéra - Comiques*
AIR : Vous Vorionne\ % &c.
. Du mot vouer connoissez mieux l'usage :
On voit chez nous mainte et mainte maman , Au nom des Saints , vouer leur fils au blanc i Mais cet habit passe avec leur jeune âge.
Quand la critique , aux autels de l'envie , Prend le parti de se vouer au noir »
- De l'égayer on doifperdre l'espoir , Le même habit lui sert toute la vie.
Quant à cette prétention que vous me Supposez, de donner des lepons d? Harmonie, où l'ai- je manifestée > Et si je l'avoîs ma* mfestée, quel crime aurois-je commis?
Al R : Où allcf-vous , Monsieur VAlbl f,
J'ai connu des Prédicateurs , v Qui a'etoient ni Saints , ni Docteurs j
' Ils prêchoient le Carême Fort bien , Sans le faire de même ;
Vous m'entendez bien.
S'il ne falloit absolument , Pour enseigner publiquement , Que personn essayantes ,
Eh bien. ....
Que de chaires vacantes £ Vous m'entendez bien.
l*Enyoyé de l'Année Littéraire.
On s'est rappelle ces vers de Boileau :
Souvent l'Auteur altier de quelque chansonnette , Au même instant prend droit de se croire Poëtc.
l'Auteur.
Voilà encore ce maudit on qui se rappelle des vers de Boileau , pour en foire une application malhonnête. Je suis auteur , et auteur de quelques chansonnettes £ mais je ne suis point altier. Qui dit altier , die fier et impertinent. Je ne suis ni l'un , ni l'autre; et puis, quoi qu'en ait ditBoileau,
O» peut préluder par des chansons à ua ouvrage plus important»
AlR : des Revenans , ou Chansons , chanson*
Je peux > quoique monsieur le nie , Lui donner en fait d'harmonie
Quelques leçons.
Horace , plein d'un feu lyrique , Avoit , avant sa poétique ,
Fait des chansons.
Avant d'embrasser la satyre , Dcspreaux tira de sa lyre
Quelques doux sons.
On l'a vu , contemplant Sylvie , Exalter son orne ravie
Far des chansons.
L'auteur de 11 Métromanie , Qu'assurément pour un génie
Nous conftoissons , Ne fit-il pas , mon cher critique , D'abord l l'Opéra-Comique ,
Force chansons i
Parbleu'! vous qui êfes un si bon grammairien, éclaircissez mon doute. Boilcau n'auroit-il paj dû dire l
Soudain rameur aider de quelques chàftionnetteS #
Et ce vers :
TouT aussi-TôT prcnD Droit De se CRoiRe PoèTe.
N'est-il pas duriusculc? Il n'y a peut-être pas vingt vers pareils dans tout Boileau , et vous allez mê choisir ce distique pour me l'appliquer , à propos d'harmonie ., Bien vu. Comme ces fautes des grands maîtres doivent nous rappeller notre foiblesse !
Four moit • • . . .
Au-; Frère amour en capuchon.
Si j'ai , sans de bonn'es raisons , Pris droit de me croire pc'éte , Je pourai , battant en retraite ,
Retourner à mes chansons.
Si Cal li ope enfin me chasse , Je m'enfuirai chez Erato »
Sûr d'emprunter son manteau .
Pour cacher ma disgrâce.
Mais,vpus , austère professeur, <
Si vous vous obstinez à taire
D'après quel titre littéraire
Vous prenei droit fitre censeur % * *
Je ne sais trop , sur ma parole , Oà l'on pouna vous employer.
Il faudra vous renvoyer
Tout juste à votre école.
l'Envoy* de l'Année Littéraire.
« Quelques-uns ont regardé votre entre* 9» prise, comme une réparation éclatante » des fréquens outrages que vous aviez » faits à la langue françoise par l'abus du * jargon rustique. Tous se sont accordés » à regarder le sujet comme ingrat, et du » du choix le plus bizarre* »
l'Auteur.
J'ai regardé mon entreprise comme une réparation éclatante des fréquens outrages faits a la langue françoise , par ceux qui ont soutenu , depuis la Motte , qu'elle est dépourvue d'harmonie. Si le sujet est ingrat , raison de plus pour appeller l'indulgence» Il ne s'ensuit pas de ce qu'il est neuf , qu'il soit d'un choix bicarré , ni qu'il soit vicieux» Voici le souhait que formoit M» l'abbé d'0«
Kvet* en Ii7i* «Quatre du cînq de nos » poètes nous ont fait sentir parfaitement » que notre langue se prétoit à l'harmonie; 39 pourquoi donc ne pas étudier les moyens 30 de perfectionner un art dont nous con- 30 noissons le prix, et dont nous voyons » que les progrès ont été déjà si heureux ! » J'ai étudié ces moyens , je les ai dévelopés par une suite d'exemples ; mais le malheur veut que vous ayiez plus d'esprit que M* l'abbé d'Olivet, et à plus forte raison > que moi*
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
•c Nous avons plusieurs dissertations » assez étendues sur les richesses poétiques 30 de la langue françoise et son harmonie 30 imitative. Racine le fils , dans ses ré- 30 flexions sur la poésie , de Belloi , dans » le sixième vol. de ses œuvres, M. Clé- 3» ment, dans ses observations critiques sur » différens sujets de littérature, ont traité 30 fort au long cette matière ; mais leur » travail s'est borné à faire sentir et à
» expliquer , en quelque sorte , l'harmonie y> d'un grand nombre de morceaux choisis » dans nos meilleurs poètes» 3»
l'Auteur.
Et c'est ainsi , M. le Magister > que vous faites preuve de la plus saine logique. Quoi! parce qu'Aristote avoir fait sa poétique , parce que Longin avoit fait son traité du sublime , parce que mille Rhéteurs avoient composé des réflexions sur les nombres , où ils expliquoient , en quelque sorte , l'harmonie d'un grand nombre de morceaux de Virgile et d'Homère , Horace se trouvoit dispensé de composer son Art poétique , et parce qu'Horace avoic composé un Art Poétique , Boileau , par un raisonnement semblable , auroit donc eu tort d'en faire un dans notre langue?
J'imprimerai incessamment les observations de Racine le fils ,, celles de de Belloi, et celles de M. Clément. Elles tendent toutes % justifier non seulement le sujet de
mon Poème , mais encore à en justifier Pexéeu ri on et le style. Que conclure de touc ^ ceci ? Qu'en indiquant ces sources , vous avez donné , M. le Professeur de critique , des verges pour vous fouetter.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
« Les préceptes auroient été inutiles sur » un objet qui dépend uniquement de » l'oreille et du goût. Il seroit ridicule et » puérile d'ordonner gravement de mula> tiplier les A , pour marquer la lenteur , » les I , pour exprimer les cris , les R , » les S et les T 9 pour peindre les fracas 3» et les bruits désagréables , les P et les » L , pour les tableaux doux et rians ,
l'Auteur»
Ob ! pour le coup, M. le Professeur, à pédant, pédant et demi ; je ne vous ferai point l'honneur de vous mettre aux prises avec Platon , avec Socràte > avec Denys d'Ha-
licarnasse ,
C îî ]
licarnasse , 8tc. , tous gens que vous cônnoissez à-peu-près de vue , et qui ont été , d'après votre assertion > et ridicules et puériles, cri ordonnant gravement de multiplier les A , les R , les T, ôce. , selon les circonstances. Mais j'évoquerai , dans ma bibliothèque , une ombre à qui vous ressemblez par la robe , et c'est toujours quelque chose.
D'un profefleur partial & méchant C'est la robe que je falue. '
. Vous allez l'entendre parler elle-même cette ombre , devant laquelle vous devez demeurer dans le silence et dans le respect.