Les oeufs de Pâques [microforme]
Dans une profonde vallée, entourée de hautes montagnes et de majestueuses forêts, s’étaient réfugiées, pour se dérober aux fureurs de la guerre, plusieurs familles de pauvres charbonniers, ne connaissant que Dieu et leurs devoirs.
A cètte époque du moyen-âge dont il est ici question, les provinces étaient souvent ravagées par des hommes ambitieux, qui renfer més dans leurs manoirs inexpugnables, n’en sortaient que quelquefois pour se combattre : les peuples souffraient de toutes ces attaques, où le droit du plus fort était toujours le meilleur ; et pour s’y soustraire, ils s’enfonçaient dans les vallées sauvages qui n’offraient ancun
cun appât à la cupidité de lenrs maîtres. Quelques cabanes dispersées au pied des côteaux, et habitées par des gens simples, rendaient la vie à cette contrée reculée. Chaque habitation était entourée d’un petit jardin potager, clos par une haïe d’aubépine, et des cerisiers, des pruniers, des pommiers lui prêtaient leur ombre bienfaisante, Un petit champ ensemencé de blé, de chanvre, de lin et de légumes, une vache, des chèvres, quelques moutons et des abeilles faisaient toute la richesse des habitans. Mais, à défaut de grands biens, ces derniers possédaient une âme droite, des mœurs pures, et étaient tendrement attachés à la religion. Quoiqu’ils menassent une vie dure et fort laborieuse, ils jouissaient constamment d’une santé robuste, car ils évitaient toute sorte d’excès ; ils étaient sobres, et par là même exempts de beaucoup de maladies.
Il n’était pas rare de trouver dans ces modestes cabanes des personnes des deux sexes, parvenues à un âge très-avancé, et comptant plus d'un siècle d'existence.
Le soleil dardaïit alors ses feux sur la terre, c’était au mois de Juillet ; les blés mürissaient, et tout annonçait une année fertile, lorsqu'une jeune charbonnière, qui gardait les chèvres de son père, courut en toute hâte à la maison de ses
ses parens, et leur dit : Je viens de voir arriver daus la vallée des gens étrangers, qui portent un costume singulier, et qui parlent une langue dont je n’ai presque pu comprendre une syllabe. J'ai vu une grande dame autrement vêtue que la femme du meunier aux plus grands jours de fête : elle porte une belle robe, une jolie collerette bien plissée, les manches de sa robe sont garnies de dentelles fines, du milieu desquelles s’élance une main délicate, blanche comme l’albâtre ; des souliers, blancs comme la fleur du cerisier, et brochés de fleurs d'argent, dénotent une haute naissance.
—Eh bien ! vas-tu en finir avec l’énumération de ta coquetterie, s’écria le pere plein d’impatience, Ces folles de jeunes filles ne savent parler que de toilette, et la fureur des modes est conuue jusque dans cette vallée solitaire. Voyons, achève ton histc're avec les étrangers”?
La jeune fille, un peu confuse, se recueillit, et continua :
‘6 La dame est accompagnée de deux petits enfans, d’un garçon et d’une fille, ainsi que d’un homme déjà sur l'âge, qui paraît être le domestique. Ah! ces bonues gens ont bien faim et soif et sont très-fatigués. En cherchant une de nos chèvres qui s'était égarée, Je les ai rencontrés s’avançant lentement dans la montague;,
montagne, et je leür ai montré le chemin de la vallée. Je crois que nous ferions une bonne œuvre si nous leur portions de quoi boire et manger. S'il était possible d'y ajouter quel-
que chose de plus, ce serait de leur donner sal l'hospitalité pour cette nuit, chez nous, ou le dans quelque chaumière voisine.” me Le charbonnier et sa femme se levèrent et aussitôt, prirent du pain d’orge, du lait ge et du fromage de chévre pour aller re- |. bo rechercher les étrangers. (Ces braves gens »
trouvèrent ainsi dans leur médiocrité de quoi & de faire du bien : ils se procuraient un petit gain en faisant du charbon qu’ils vendaignt à une le forge voisine. De l’ordre et de l’économie les sa mettaient à même de mener une vie tranquille ; el ils étaient heureux, parce qu’ils savaient mo- fi dérer leurs désirs. tr Arrivés près des étrangers, les deux époux ds examinèrent cette intéressante famille. La b dame était assise à l’ombre d’un bouleau, sur je un quartier de rocher tapissé de mousse, et 8 respirait le frais. Un voile de crèpe fin cou- -
vrait sa figure angélique, et la garautissait de ( la piqûre des insectes. Elle tenait sur ses ge-
.noux une petite fille d’une rare beauté. Un à joli et robuste petit garçon arrachait des her. ; bes et des feuilles d'arbres, qu’un vieux domestique présentait d’un moment à l’autre à un
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un mulet pesamment chargé, qu’il cherchait en même temps à débarrasser de son fardeau.
La dame fut fort surprise en voyant le charbonnier s’arrêter devant elle; mais celui-ci la salua avec affabilité, et lui présenta le pain et le fromage qu’il tenait dans ses mains ; sa femme découvrit un vase de terre contenant du lait, et le présenta de même à la dame. ‘ Mangez, lui dit la charbonnière, mangez, ma bonne dame : nous vous apportons tous ce que nous avons de mieux. Nous vous le donnons de bon cœur.
— Je vous remercie mille fois, mes amis, leur répondit la dame ; le ciel ne laissera pas sans récompense ce que vous m’offrez.” Puis elle releva son voile, et les gens bienfaisans furent ravis d’admiration en contemplant les traits de cette noble et gracieuse figure. Des larmes d’attendrissement brillèrent dans ces beaux yeux noirs ; elle lança un regard enflammé vers le ciel, comme pour lui témoigner sa gratitude de lui avoir envoyé quelque consolation.
La chaleur était suffocante, et les deux enfans brûlaient d’impatience de goûter le lait qu'on avait apporté. Avant de lèur en donner, la dame leur fit faire le signe de la croix; et récita avec eux une courte prière que les
tendres
tendres créatures répétèrent avec. une tou chante effusion de cœur.
Quand la prière fut terminée, cette mère infortunée pritle vase de terre des mains de la charbonnière, et l’approcha des lèvres de la petite fille qui but à longs traits. Mais elle s'arrêta tout-à-coup. tourna ses regards vers son frère, et lui demanda s’il ne voulait pas boire à sontour. Celui-ci accourut,et but, Cette attention de la petite pour son frère toucha singulièrement la charbonnière, qui se rappelait dans cette occasion la gourmandise et la gloutonnerie de ses propres enfans. La dame vit avec plaisir ces heureuses dispositions, et embrassaavec tendresse Edmond et Blande.
Ensuite elle leur donna du pain, et ce n’est qu'après avoir pourvu aux besoins de ses enfans qu’elle s’occupa d’elle-même. Le vieil étranger mangea avec appétit un bon morceau de fromage, et oublia un peu les fatigues du voyage,
Pendant que ces quatre personnes rassasiaient ainsi leur appétit, on vit accourir les habitans de toutesles cabanes de la vallée, et former le cercle autour des étrangers pour les contempler avec arvidité. Lorsque le vieux serviteur eut achevé son petit repas, il se le. va, et pria avec iustance ces braves gens de s'intéresser à la dameet de lui procurer un pe-
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tit logement dans une de leurs maisons, et seulement pour quelque temps ; ‘‘ car ajoutat-il, elle ne vous sera nullement à charge et paiera richement tout ce qu’on lui offrira.— Oui, dit la dame d’un ton suave et propre à toucher les cœurs les plus durs, ayez pitié d’une mère infortunée et de ses deux enfans qu’un événement cruel a expulsés de leur patrie, et qui ne savent où se réfugier pour se mettre à l’abri de la poursuite de leurs ennemis.” Aussitôt les chefs de famille se réunirent, et se cousultèrent pour trouver moyen de satisfaire la dame.
Au fond de la vallée, un petit ruisseau s’échappaît du flanc des rochers. Ilcoulait avec rapidité à travers les blocs de marbre qu’il blanchissait de son écume, et serpentait entre le tapis d’un gazon toujours vert, pour faire tourner ua moulin, qui de loin paraissait comme suspendu eu l'air. Sur une colline opposée séparée par un ravin, le meunier avait construit une petite maison très-élégante, bâtie en bois de chène et de sapin, comme toute les autres maisons de la vallée ; elle présentait cependant un aspect fort agréable ; elle était ombragée par de hauts cerisiers, chargés de fruits de mûrs, et entourés d’un petit jardin. Le meunier l’offrit à la dame pour y loger tant qu’elle roudrait. ‘ Cette petite maison neuve,
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là-haut, dit-il en la montrant de la main, vient d’être bâtie tout récemment ; personne ne l’a encore occupée, je vous l’abandonne de tout mon cœur, Jel'avais construite pour m'y retirer, quand un jour je céderai le moulin à mo fils. La Providence, grâces lui en soient rendues ! a eu bien soin de vous, Ce n’es.
qu’hier que j'ai achevé entièrement cette demeure, et aujourd’hui vous pouvez déjà l’habiter. On dirait qu’elle a été bâtie pour vous. Je suis sûr qu’elle vous plaira ; allons la visi. ter.” Tout le monde applaudit à cette of%e généreuse du meunier, qui, étant le plus riche propriétaire de la vallée, pouvait mieux que
tous les autres faire ce petit sacrifice, ‘a dame
était au comble du bonheur en entend: nt cette proposition. Après avoir pris un peu de repos, elle partit pour aller visiter sa nouve le demeure. Eile portait dans ses bras la petite fille, tandis que le vieux domextique coc ixisait le petit garçon par la main ;le meun.- eut soin du mulet. La dame trouva la maison pafaitement bien arrangée, ce qui causa un sensible plaisir au meunier. Une table, des chaises, des bois de lit, de la batterie de cuisine s’y trouvaient placés, La dame portait avec elle de beaux tapis, plusieurs couvertures magnifiques chargées sur le mulet. Elle ÿ passa donc la nuit, et adressa avec ses deux enfans,
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enfans, avant de se coucher, de ferventes prières au Seigneur, pour le remercier de lui avoir procuré un asile si agréable après avoir été obligée d’errer pendant si longtemps. ‘° Jamais je n’aurais cru, disait-elle souvent avec attendrissement, que, née dans les palais. au sein des grandeurs et de l’opulence, je regarderais un jour comme un bonheur de pouvoir habiter une cabane comme celle-ci! Qu’il importe aux grands de bien traiter leurs inférieurs ! sice n’est pas par un sentiment d'humanité, au moins la prudence devrait les y porter ; car personne ne peut prévoir quel sort lui est réservé.??
Le lendemain matin, la dame sortit de bonne heure de son humble demeure pour examiner un peu la contrée, parce que les fatigues de la veille ne le lui avaient point permis. C’est avec ravissement qu’elle considéra la charmante vallée qui s’étendait devant ses regards. Les cabanes des charbonniers étaient situées au fond du vallon verdoyant, et semées ça et là en groupe de deux outrois. Le soleil levant dorait de ses rayons ce tableau magique que le peintre le plus habile n’aurait pu reproduire.
Dès que le vieux meunier aperçut la dame avec ses enfans, il sortit du moulin, et traversa le petit pont étroit jeté sur le ruisseau. ‘* Boajour, madame, lui dit-il de loin ; n’est-il pas
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C’est ici que paraissent toujours les premiers rayons du soleil levant, et pendant que ces cabanes là-bas sont encore plongées dans les ténèbres, nos petites hauteurs sont déjà éclairées ; souvent même on jouit ici d’un ciel pur, tandis que dans la vallée basse et humide les cheminées des cabanes sortent à peine du sein des sombres brouillards qui les ont enveloppées pendant la nuit. Ici air est frais et pur, et bien propre à conserver Ja sauté. La dame fut de son avis, et le remercia de nouveau de lui avoir cédé cette charmante maison,
Les enfans s'évertuaient à considérer la roue du moulin, qui tournait avec tant de diligence. Le petit garçon s’amusait particulièrement au bruit que faisait le moulin, et au bouillonnement de l’eau qui s’échappait de dessous la roue, comme du lait placé sur la flamme pétillante. La petite fille, au contraire se divertissait à l’aspect des perles brillantes qui, comme elle disait naïvement, tombaient sans cesse de la roue, et, animées par les rayons du soleil, offraient mille couleurs diverses.
‘6 Cette roue, dit le meunier, est l’emblème de ladiligence que l’homme doit mettre dans ses occupations. Comme elle tourne, dès
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dès que l’eau ne lui manque pas, de même nous devons toujours travailler tant que nous le pouvons, afin de nous rendre utiles à nos semblables. Nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre, tout comme cette roue ne pourrait pas tourner sans eau. C’est de la combinaison de nos forces et de la fusion de nos idées que doit naître le bien-être de chacun. Dieu nous a départi à tous des dons et des qualités qu’il faut faire valoir chacun selon ses moyens et son intelligence.
.æ-(C’est bien vrai ce que vous dites là, monsieur, reprit la dame ; il faut que chacun d’entre nous paie au bien général le tribut de son gèle et de son activité Remarquez cela, mes enfans, l’homme paresseux est un être inutile, qui occupe une place qu’il ne mérite pas.”
La dame consacra la première journée à arranger son ménage aussi bien qu’elle le put faire dans cette pauvre vallée. Les habitans rivalisaient entre eux à lui procurer des vivres, du bois, de la vaisselle de terre cuite et d’autres petits objets nécessaires dans un ménage. La jeune fille, qui lui avait indiqué le chemin de la vallée et qui se nommait Marthe, fut retedue pour son service.
‘6 Avant tout il me faut des œufs, lui dit la dame en s’occupant de la cuisine ; tâche de m'en procurer, Je les paierai.
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—Des œufs ? demanda Marthe tout étonné. Que voulez-vous donc faire ?
—Les faire cuire, petite ignorante ; dépèche-toi d’en apporter, et va vite.—Pour les faire cuire ? répondit la fille ; mais les oiseaux n’ont plus d’œufs dans ce moment-ci, et puis ce serait dommage de les en priver. 1l faudrait bien quelques centaines d'œufs de chardonneret ou de pinson pour contenter l'appétit de quatre personnes.—Tu perds la tête, lui repartit la dame ; personne ne te parle d’œufs d’oiseaux : je demande des œufs de poule.
La pauvre fille secoua la tête en disant :” Je ne connais pas ces oiseaux-là, moi, et je n’en ai jamais vu de ma vie dans cette vallée.—-Comment ! s’écria la dame, vous ne connaissez pas encore les poules ?”
Comme effectivement les poules ont été apportées de l'Orient dans nos contrées, elles étaient alors aussi rares dans certaines régions que le sont encore de nos jours les paons dans bien des pays. La viande elle-même était alors encore très-rare dans ce vallon. La dame se vit donc extrêmement embarrassée dans son petit ménage, ‘ Je n’aurais jamais reconnu, dit-elle, quel bienfait de Dieu c’est qu’un œuf ; maintenant que je ne puis en avoir, j'en sens tout le prié Déjà plus d’une fois la même chose m’est arrivée pendant mon mal:
heureux voyage, le besoin et l’adversité sont
une
une excellente école pour nous, et ont aussi leur avantage : ils nous rendent attentifs à plusieurs dons de Dieu que nous n’estimons peut-être pas assez, et nous excitent à la reconnaissance envers le Créateur.”
La bonne dame menait cependant une vie assez pénible, quoique les habitans de la vallée lui apportassent toujours avec soin tout ce qu’ils croyaient devoir lui faire plaisir. Le meunier avait-il pêché quelque truite ou quel. que tanche, ou un des charbonniers avait-il pris quelques grives, on les lui envoyait tout de suite. Mais le vieux domestique qui l’accompaghaït lui rendait les plus grands services. Elle conservait encore quelques bijoux et plusieurs pierres précieuses, seuls débris d’une si brillante fortune ; elles les lui confiait de temps en temps, et le fidèle serviteur allait aussitôt les vendre dans une ville voisine. Sou vent il était absent pendant plusieurs semaines. À son retour il rapportait différentes choses dont on avait besoin dans le ménage. Les voisins remarquaient qu’après son arrivée la dame paraissait fort triste, ses yeux mouillés de pleurs trahissaient ses peines. Ilauraient bien voulu connaître son origine, mais ils n’avaient pas le courage de la lui demander. Le vieux domestique, toutes les fois qu’ils le questionnaient à ce sujet, leur disait des noms si bi-