CHAPITRE II
Arrivée de Jehan Marot à la cour de France. — Il suit Louis XII en Italie. — Clément livré aux pédagogues. — Les collèges au XVI* siècle. — Clément devient page du seigneur de Villeroy. — Ses premiers essais poétiques : VÉglogue de Virgile et le Jugement de Minos. — Clément ignore le latin. — Béroalde et ses Tristes vers, VQraison contemplative, VÉpistre de la belle Maguelonne. — Comment la Queste de Ferme-Amour devint le Temple de Cupide. — Mort de Louis XII et sacre de François I". — Campagne d'Italie : Marignan. — Clément Marot basochien. — La confrérie des Enfants sans souci. — Tout aux tavernes et aux filles. — Le sénéchal Pothon de Puy-Calvayre présente Clément à la duchesse d'Alençon.
OS deux voyageurs durent arriver à Paris dans le courant de l'année i5o6. Une fois à la cour, Jehan Marot sut se mettre dans les bonnes grâces de la reine Anne. En effet, Jehan Marot, dans une de ses préfaces, rappelle avec complaisance que la reine aimait à placer « les œuvres de Marot » avec ses autres livres et qu'une heureuse chance plus encore que le mérite de ses écrits leur a valu d'être lus « en sa très noble présence ». Il résulte jusqu'à l'évidence de tous ces détails que Jehan Marot était devenu le poète à la mode et qu'en ayant soin de flatter les deux penchants de la reine, l'amour de son sexe et son affection pour son mari, il avait réussi à capter sa faveur.
Il est probable que Michelle de Saubonne, taudis qu'elle patronnait le père auprès de sa royale maîtresse, se laissait charmer par la gentillesse de l'enfant. Si nous
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insistons sur tous ces points, c'est pour arriver à préciser d'une manière aussi exacte que possible la date de l'arrivée de Clément Marot à la cour. Pour nous, il est hors de doute qu'il y arriva avec son père et que Jehan Marot fut choisi par Anne de Bretagne comme son poète favori un peu avant l'expédition contre la ville de Gênes. Au moment où cette expédition fut décidée, il se trouva tout naturellement désigné pour accompagner le roi et pour faire la relation de sa campagne. Il le dit nettement dans le prologue du Voyage de Gênes : « Voftre incredible humanité a donné hardiment à l'ignorance de moy, Jehan Marot, voftre humble poète & escrivain, d'ourdir & tiftre félon mon ftile inférieur & bas l'aultre & fécond conqueft, compofé non d'éloquente ftructure, touteffois de vraye hiftoriale et non fabuleufe narrative, car à ce par voftre très bening commandement i'ay prefenteablement alîifté puis le départ du Roy iufques à fon heureux & très defiré retour. » Il a soin de nous apprendre qu'il fut le témoin oculaire des exploits qu'il raconte :
Impoflible eft que j'en creuffe le tiers,
Mais ie I'ay veu, par quoy ie le doibs croire.
Ainsi, il est établi que Jehan Marot était à la cour avant l'expédition de Gênes, et comme le roi partit pour cette expédition dans les premiers jours de l'année iSoy et fit son entrée à Gênes le 28 avril de cette année, il faut bien admettre que le poète arriva à Paris dans le courant de l'année i5o6, pour lui donner au moins le temps de faire connaissance avec ses protectrices et de s'y créer des amitiés.
Mais laissons le père suivre le roi Louis XII en Italie, pour rapporter à la bonne reine Anne le récit des exploits de son mari, en passant bien entendu sous silence d'autres conquêtes moins belliqueuses, mais qui auraient troublé les chastes sentiments de la reine au sujet de la fidélité conjugale de son noble époux. Que devint Clément Marot pendant ce temps? Il était encore trop jeune pour accompagner son père, il comptait à peine une dizaine d'années; il est donc certain qu'il resta en France.
Pour compléter celte éducation qui ne laissait que trop
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à désirer, on le mit sans doute aux mains de quelqu'un de ces pédagogues qui pullulaient sur la Montagne-Sainte- Geneviève. On peut se figurer d'ici cet enfant, jusqu'alors maître de lui-même, que son père avait laissé errer au gré de sa fantaisie dans la campagne de Cahors ou sur les rives du Lot, placé sous la férule de ces êtres étranges dont Rabelais a fait la plus sanglante caricature, les prenant en quelque sorte sur le fait. Voilà le jeune Marot passant d'une extrême liberté sous la dépendance d'un Tubal Holopherne ou d'un Jobelin Budé qui lui « apprirent fa charte fi bien qu'il la difoit à rebours », qui fatiguèrent et tourmentèrent cette nature rebelle à toute contrainte de toutes les niaiseries qu'une génération de pédants avait entassées dans des manuels destinés à la jeunesse et où l'ennui le disputait à la sottise.
Peut-être bien encore faudrait-il pour le suivre pénétrer dans l'un des nombreux collèges qui flanquaient en ce temps les pentes de la docte colline. Marot ne dut pas y passer les plus belles années de sa vie. Si l'on s'en rapporte à la description donnée par Érasme, voici les rigueurs auxquelles étaient soumis les malheureux enfants que l'on enfermait dans ces espèces de prisons : « Au fort de l'hiver, ils vous donnent un petit morceau de pain et, pour boisson : a//e;{ aupuits^ et cette eau de puits, s'il vous plaît, est pernicieuse, mortelle, quand ce ne serait que pour sa trop grande fraîcheur, principalement le matin. J'en sais plusieurs qui n'ont jamais pu se remettre de la mauvaise santé qu'ils ont contractée pendant ce temps-là... Il y avait dans ce collège de Montaigu des chambres qui, au lieu de plancher, n'avaient qu'un fond de terre basse et conséquemment froide et humide, d'un plâtre pourri et qui, par la proximité des lieux communs, exhalaient une odeur empestée. Je supprime ici ce terrible carnage, cette boucherie de verge et de fouet qui s'exerce sur les innocents comme sur les coupables... Combien dévorait-on là d'œufs pourris? Combien y buvait-on de vin gâté (i)? »
(i) Erasme, Co/Zo^ue*; De /"afcs- tinence de la viande, IV, io5. )• 2
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Si Marot fut obligé d'en passer par là, comme tant d'autres, car c'étaient les méthodes et les régimes d'alors, qu'il dut se raidir contre cette contrainte, qu'il dut souffrir dans cette atmosphère lourde et puante lorsqu'il comparait les dures exigences de la discipline au temps heureux où il ressemblait à « l'arondelle qui vole » et ne connaissait d'autre loi que son caprice. Aussi gardera-t-il une implacable rancune à ces bourreaux de ses premières années; le souvenir cuisant des tortures qu'il a endurées sous leur joug ne s'effacera point avec l'âge et longtemps encore après il les accablera des épithètes les plus injurieuses et les poursuivra de ses malédictions :
En effed, c'eftoient de grandz belles Que les régents du temps iadis.
lamais ie n'entre en Paradis S'ilz ne m'ont perdu ma ieuneffe.
(Deuxième Épistre du Coq à Vasne.)
Marot ne se repentit jamais de la haine qu'il avait vouée à ces persécuteurs de sa jeune intelligence ; mais peutêtre à un moment de sa vie eut-il le regret de n'avoir pas mieux profité du temps où l'on apprend et de n'avoir pas fait preuve d'une application plus soutenue (i).
Marot, pourtant, n'avait pas tort dans le procès qu'il faisait aux pédants. Rabelais, qui s'entendait en matière d'éducation, qui non seulement condamnait les absurdités pédagogiques de son temps, mais encore, avec un
(i) On se rappelle avec quelle En marge de ces vers, Marot,
vivacité Villon, ce grand poète dans son édition de i533, écrivait
qui fut un si mauvais sujet après ces mots sans autre réflexion :
avoir été un mauvais écolier, se « Notez, ieunes gens. » Peut-être
lamente sur la paresse de ses ces regrets de Villon lui inspi-
jeunes années : raient -ils un retour sur lui-
Hé, Dieu, fi i'euffe eftudié ™ême, peut-être comprenait-il
Au temps de ma ieuneffe folle, par sa propre expérience quel-
Et à bonnes meurs dédié, les forces donnent , pour les
l'euffe maifon & couche molle. épreuves de la vie, les connais-
Mais quoy ( le tuyoye 1 eicole, • j i •
Comme faia le mauluais enfant. sances acquises dans la jeu-
En efcrivant celle paroUe, nesse.
A peu que le cueur ne me fend.
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bon sens pratique et une incomparable fermeté de jugement, indiquait tout ce système qui consiste à former l'intelligence des enfants en leur plaçant sous les yeux les choses que l'on veut leur apprendre (i), Rabelais est absolument du même avis et il apporte son autorité à l'appui des assertions de Marot, « car », dit-il en parlarit de ces maîtres, « leur fçavoir n'eftoit que befterie et leur fapience n'eftoit que moufles, abaftardiffant les bons et nobles efperitz et corrompant toute fleur de ieunefle (2). »
Combien de temps notre Marot eut-il à subir le joug des pédagogues? C'est ce qu'il est difficile de déterminer autrement que par conjecture. Ce dont nous sommes persuadé, c'est qu'il fit tout au monde pour y rester le moins longtemps possible. Jehan Marot retourna une seconde fois en Italie pour accompagner Louis XII dans son expédition contre Venise. Il est vraisemblable que, pendant cette absence encore. Clément Marot resta fort à contre-cœur à continuer son métier d'écolier; il pouvait avoir alors environ treize ans.
Quant à Jehan Marot, il continuait son métier de poète courtisan. Il composa un poème resté longtemps inédit sur les suites de couches malheureuses que la reine avait eu à supporter en i5i2. Peu de temps après, la reine Anne mourut, et une nouvelle figure parut au Louvre.
Nous ne voyons point que Jehan Marot ait célébré les mérites de la nouvelle épousée. Probablement, ce fut un temps assez pénible à passer pour lui. Le roi lui continua-t-il, en mémoire de la reine Anne, la pension qu'il recevait? Il est permis d'en douter, puisqu'à cette époque Jehan Marot dut s'adresser au trésorier Florimond Robertet. C'est peut-être pour ce motif que Clément, reconnaissant, fera plus tard une si belle « déploration » en l'honneur du trésorier défunt.
Lorsque le roi, mari de son ancienne protectrice, vint à trépasser pour n'avoir pas compris qu'il est dangereux de recommencer la lune de miel à un âge où l'on doit se con-
(i) Rabelais, Gargantua, I, (2) Rabelais, Gargantua, I,