‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 17 sur 68 · XXIV. XV · texte numérisé non relu

XXIV. XV

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tenter de vivre sur ses souvenirs, Jehan Marot songea à retrouver auprès du prince qui montait sur le trône la position qu'il avait auprès de sa royale protectrice, et c'est précisément parce que nous trouvons Jehan Marot inscrit au rôle des valets de chambre de François 1" que nous nous croyons permis de conclure qu'il avait été également valet de chambre d'Anne de Bretagne.

Dans cet intervalle, il est probable que Clément Marot termina ses études et, comme il grandissait, son père songea à pourvoir à son avenir.

Le jeune homme entra au service de Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy. Le fondateur de cette maison avait été marchand de marée à la halle, mais il faut croire que ce commerce était profitable, car ses fils arrivèrent rapidement à de brillantes positions, et la famille de Villeroy devint par la suite une des plus illustres du royaume. Le père de Nicolas de Neufville de Villeroy était trésorier de France. Jehan Marot le voyait pour toucher ses gages de valet de chambre du roi; il lui demanda de s'intéresser au jeune Clément. Ce qui nous fait supposer que Clément Marot entra chez M. de Villeroy avant l'année i5i5, c'est que, dès l'avènement de François I" au trône, il fit hommage à ce prince de sa pièce intitulée Le temple de Cupido. Or, dans une préface écrite postérieurement, il nous apprend qu'il composa ce petit poème sur le conseil du seigneur de Villeroy. En nous fournissant ces détails, Marot nous apprend en même temps que le seigneur de Villeroy fut son premier maître et le seul qu'il ait servi en dehors des princes. Il n'y a donc point à en douter : de l'école. Clément Marot passa en qualité de page chez Nicolas de Neufville.

Le jeune page avait sous les yeux l'exemple de son père qui avait réussi par la poésie. Dès ses premières années, il s'était mis, lui aussi, à faire des vers. Comme on avait alors une grande estime pour les anciens, Marot s'essaya d'abord sur la Première Églogue de Virgile. Ce fut en quelque sorte le premier bégaiement du jeune apprenti poète. Il n'eût pas fait lui-même cet aveu qu'il est facile de reconnaître qu'en effet cette églogue fut « translatée en grande jeu-

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nesse » (i). Il continua cette imitation des anciens par le Jugement de Minos.

La bonne fortune de Clément Marot l'avait placé dans un milieu où le succès allait venir tout seul. On admira ses vers moins pour leur mérite qu'à cause de la jeunesse de l'auteur. Nicolas de Villeroy était bien en cour; il voulut que son protégé présentât au roi son Jugement de Minos. Marot nous apprend qu'il reçut du roi un « recueil de la forte dont maintes foys il l'avoit soubhaité ». Enchanté du succès que son jeune page avait obtenu, le seigneur de Villeroy le poussa à de nouvelles entreprises poétiques. Et, en effet, à la suite d'incitations pressantes venues de ce côté (2), Marot eut la pensée de composer un petit poème sur un canevas qui était alors assez à la mode. Jehan Le Maire avait publié le Temple de Vénus; un certain Jehan Le Blond, seigneur de Branville, avait fait un Temple de Diane d'une composition assez bizarre; enfin, on citait encore comme modèle du genre le Temple de Mars du vieux Molinet. Au milieu de tous ces temples, Clément Marot eut l'idée de placer à son tour le Temple de Cupido. Le choix du sujet était des plus heureux et, « comme l'eage lors le requeroit » (3), Marot se mit en frais pour faire hommage de son œuvre au roi. Il fit copier ses vers sur vélin, avec une belle miniature pour orner la page liminaire. La confiance lui était venue avec ses premiers succès, et cette fois, plein de « ieune hardieffe », il alla de son propre mouvement présenter son œuvre au monarque, certain que celui-ci userait à son égard de cette « grâce » qu'on lui connaissait, qui était toujours prête à « excuser les ignorants ». Clément Marot, paraît-il, n'eut pas lieu d'être mécontent de l'accueil que François I*"" voulut bien faire à ce nouvel hommage poétique. La voie était frayée et il pouvait dès lors envisager l'avenir avec confiance. Le père et le fils ne pouvaient être tous les

(1) Préface de V Adolescence. Amour, — le Templede Cupido...»

(2) « Je composai par son com- (Dédicace à Nicolas de NeufVille.) mandement la Queste de Ferme- (3) Préface de ï Adolescence.

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deux en même temps valets de chambre du roi, mais Marot pouvait être assuré désormais de succéder à son père. Bientôt, il allait trouver le moyen de se rapprocher encore du souverain en entrant au service de sa noble sœur. En homme pratique, il ne voulait pas que la cour fût seulement pour lui une « maiftreiîe d'efcole », comme il l'appellera plus tard ; il tenait à en faire sa mère nourricière, et il y parvint.

Quant au présent, Marot pouvait attendre le moment favorable en restant à l'hôtel du sire de Villeroy. Si la poésie prenait une partie de son temps, il devait lui en rester encore assez pour pouvoir, avec les autres pages au service de son maître, se livrer à tous les exercices de la jeunesse, alors à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Voici les détails que nous trouvons sur ces jeux dans le récit d'un Allemand qui date du xvi« siècle, car dès cette époque les Allemands venaient visiter la grande ville : « Dès que les premières chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, la jeunesse se réunissait sur les bords de la Seine et particulièrement dans l'île formée par le fleuve; on se partageait en deux camps et l'on simulait la guerre en se distribuant force coups; ou bien encore c'étaient des courses à pied ou en char; les uns s'essayaient à lutter, d'autres à franchir des obstacles en sautant; un autre groupe tirait à l'arc et lançait le javelot, tandis que ceux-ci soulevaient d'énormes pierres et s'efforçaient de les lancer le plus loin possible; c'était comme une imitation des jeux de la Grèce, et toute cette jeunesse rivalisait d'ardeur pour donner les mesures de ses forces et de son adresse. D'autres encore se livraient au plaisir de la natation, tantôt plongeant au fond de l'eau, tantôt fendant l'onde de leurs bras rapides comme feraient les rames d'un bateau et », ajoute le narrateur dans son admiration naïve pour les lieux qu'il visite, « les divinités du fleuve veillent sur les jours de ces jeunes gens pour empêcher que la Seine ne devienne célèbre par quelque illustre accident (i). »

Mais ce n'étaient pas les seuls exercices qui remplis-

(i) Knobaldsdorf, Description de Paris, p. 8.

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saient le temps du futur poète. Une ordonnance de François l" du mois de janvier i5i5, date qui se rapproche fort de l'époque à laquelle Marot faisait partie de la maison de Villeroy, nous renseigne sur les exercices auxquels on soumettait les pages pour les rendre propres par la suite au métier militaire. Ils devaient apprendre à tirer de l'arc, pour pouvoir entrer dans les compagnies d'hommes d'armes lorsqu'ils seraient en âge de servir (i). Si la vocation de Marot ne l'appelait point précisément à faire la guerre, nous verrons qu'il ne manquait pas de courage et qu'il savait aussi bien qu'un autre faire son devoir à l'occasion.

Les Villeroy étaient alors propriétaires du vaste jardin connu sous le nom de Tuileries; ils avaient également un hôtel situé près de la Croix-du-Trahoir, sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est entre ces deux endroits que durent se partager les années de l'adolescence de Clément Marot. Ses fonctions de page, assez diverses par elles-mêmes, n'avaient rien d'absorbant et lui laissaient tout le loisir qu'il pouvait désirer pour se livrer à ses goûts. Si son bagage d'auteur n'est pas encore bien considérable, il s'augmente chaque jour davantage de pièces qui, sans contribuer à sa gloire, servent du moins à développer ses aptitudes poétiques. Nous pouvons rattacher encore à cette période de la vie de notre poète la traduction des Tristes vers de Béroalde et VOraison contemplative devant le crucifix.

On remarquera que les premiers essais poétiques de Marot, à commencer par VÉglogue de Virgile, ne sont point des œuvres originales ; le texte lui est fourni par un autre auteur et il le transporte dans la langue française. Nous ne voulons point dire qu'il nous en donne la traduction; Marot ne pouvait traduire ni Virgile ni Lucien, car il ne savait ni le latin ni le grec. Son père n'avait pu lui apprendre ces deux langues, qu'il ignorait lui-même complètement. Jean Boysseau, qui fut l'ami intime de Clément Marot, déclare formellement qu'il ne savait pas le

(i) Isambert, Recueil des lois, XII, 7, g 10.

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latin (i). Cependant, les poètes latins avaient toujours attiré sa curiosité, et il nous le dira dans la préface de la Métamorphose d'Ovide : « le iettay les yeulx fur les livres latins, dont la gravité des fentences & le plaisir de la lecture, fi peu que i'y comprinz, m'ont efpris mes efprits, mené ma main & amufé ma mufe. » En tournant autour des livres latins, Marot cherchait à deviner ce qu'il ne comprenait pas; puis il devait avoir des amis complaisants qui lui venaient en aide, qui lui expliquaient une phrase ou lui donnaient le sens d'un mot; et, avec cela, il se tirait d'affaire tant bien que mal, faisant des contresens, sans y regarder de plus près, et commettant des erreurs grossières telles que son Jugement de Minos ne nous en fournit que trop d'exemples. C'est ainsi qu'il confond, sans plus s'en soucier, Pyrrhus et Porus, la Lydie et la Lybie (2). Mais il ne faut point en faire un trop grand reproche à Marot. La faute en était à la façon de traduire d'alors : un helléniste faisait une première traduction latine du texte grec; puis, sur cette traduction latine, un érudit de second degré faisait une traduction française d'après laquelle le poète s'ingéniait à composer ses vers. Une semblable manière de procéder était bien faite pour justifier le proverbe : Traduttore^ traditore, et la pensée du premier auteur, en passant par toutes ces versions, ne pouvait manquer d'être singulièrement altérée.

Maintes fois les adversaires de Marot lui feront le reproche de ne pas savoir le latin :

Quant à moy ie dy bien souuent Que Marot n'eft pas fi fcauant Que Sagon en langue latine (3).

Et ils reviendront sans cesse sur ce propos pour lui reprocher d'avoir songé à faire une traduction

(i) Voyez ci -après, tome II, (3) Voyez édition de Lenglet-

p. 20, en note. Dufresnoy, t. VI, p. i3o.

(2) Voyez tome II, p. Sy.

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des Psaumes et de s'être permis de morigéner la Sorbonne :

Car il ne fçait vn feul mot de latin

Et veult prefcher comme un fainct Auguftin (i).

Mais, quoiqu'il retourne souvent au latin, Marot n'y puise pas toutes ses inspirations; c'est ainsi qu'il prit sur son propre fonds la Queste de Ferme-Amour, laquelle, par une transformation calculée au mieux des intérêts du poète, devait porter le nom de Temple de Cupido. Enfin, on peut encore ajouter à cette liste, comme composée vers le même temps, VÉpistre de la belle Maguelonne à son amy Pierre de Provence. Voilà l'ensemble des pièces qui marquent les débuts de notre poète.

Les vers de Béroalde avaient grande vogue à cette époque. L'auteur était né vers le milieu du xv^ siècle en Italie, où il occupa successivement des chaires de littérature dans les villes de Parme et de Milan. Il espéra que sa réputation grandirait encore à Paris ; il y vint pour conquérir la gloire. Le succès qu'il avait escompté ne lui fit point défaut. Même après sa mort, ses œuvres furent réimprimées à un grand nombre d'éditions. Ce fut sans doute le succès obtenu par Béroalde qui décida Marot à traduire deux pièces de ses œuvres. Il est à noter qu'au début, comme au terme de sa carrière poétique, notre poète s'occupa de compositions religieuses. Ces épanchements mystiques ne l'empêchaient point en même temps de faire des excursions dans le domaine du profane avec une verve gauloise qui peut faire demander s'il était bien sincère dans l'expression de ses pieux sentiments. Nous aurons l'occasion d'examiner ce phénomène lorsque nous essaierons de saisir certains traits du caractère de Marot; mais, en constatant dès à présent le fait, nous sommes persuadé qu'il n'y avait point chez lui d'hypocrisie. Il élevait son âme jusqu'à Dieu, ce qui n'était point contradictoire avec la haine qu'il avait conçue contre les exploi-

(i) Épistre aux deux sœurs de Marot (même édition, t. VI, p. 28).

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teurs de la crédulité publique. Dans VOraison devant le crucifix^ il exprime l'embarras dans lequel se devait trouver un esprit sceptique en présence des contradictions perpétuelles que présentent les décrets impénétrables de la Providence :

Ce nonobftant tu as créé les femmes

Et nous deffends d'Amour fuyure les flammes...

Voilà pour le vœu de célibat; puis il continue sur un autre chapitre :

Pourquoy as tu produiél pour vieil & ieune

Tant de grandz biens, puifque tu veulx qu'on ieufne?

Enfin il termine, par forme de conclusion :

[Nous] reflemblons, parmy les biens du monde, A Tantalus qui meurt de foif en l'onde.

C'est précisément cette contrainte imposée par les préceptes de l'Église qui déplaira à Marot et qui le poussera à se jeter à corps perdu dans la Réforme, parce que toute religion dans ses débuts s'annonce comme apportant la liberté, sauf ensuite à mentir à ses origines.

UEpistre de Maguelonne dut être composée dans le même temps. On se passionnait alors pour les romans de chevalerie. Après les manuscrits sur vélin destinés à charmer les loisirs des belles châtelaines dans leur manoir où elles avaient à tromper l'ennui de longues heures de solitude, les éditions en caractères gothiques popularisaient ces récits d'un autre âge. La mode allait bientôt en passer, mais ils jouissaient en quelque sorte d'un dernier reste de faveur en attendant que l'impression eût mis en vogue un autre genre de littérature. Du reste, si dans VEpistre de la belle Maguelonne nous retrouvons comme un écho des romans de chevalerie, c'est aussi un acheminement vers ces poésies amoureuses qui vont si rapidement devenir en crédit et comme une transformation du roman de chevalerie. Dans sa rédaction première, celui-ci a paru trop long et indigeste ; on l'abrège et on le condense sous la forme épistolaire. Cette forme épisto-

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laire était dans le goût du temps. Vers cette même époque, Macé de Villebresne composait VEpistre de la belle Clériande à son ami RJieginus^ où l'héroïne mêlait les protestations les plus amoureuses au récit des atrocités qui signalèrent la tyrannie des triumvirs.

Nous ne saurions dire au juste si ces pièces de Marot furent composées dans les dernières années du règne de Louis XII ou au commencement de celui de François I«r. Pour les deux pièces suivantes, nous pourrons être plus précis : Marot, d'après les conseils de son maître et protecteur Neufville de Villeroy, avait composé, nous l'avons dit, la Queste de Ferme-Amour, pièce qui se trouvait écrite quelque temps avant Tavènement de François I*"" (i). Il écrivit à peu près concurremment le Jugement de Minos. A ce moment, de grands changements se préparaient.

Personne ne s'était trompé sur les suites du mariage de Louis XII avec Marie d'Angleterre. Le vieux roi, qui avait besoin des ménagements de l'auguste reine Anne, ne pouvait manquer de succomber sous les exigences de la nouvelle épousée.

Il y avait autour du dauphin François tout un essaim de jeunes seigneurs qui entrevoyaient l'accession au trône de leur compagnon de fêtes comme la réalisation de leurs vœux et de leurs espérances. Que de promesses faites dans les folles parties où le plaisir mettait sur un pied d'égalité les amis du moment et le souverain du lendemain! Toutes les charges avaient été distribuées à l'avance, tout avait été promis à ces jeunes courtisans prévoyants et ambitieux. Ceux qui approchaient de moins près le futur monarque tâchaient de n'être pas moins avisés que les autres et se mettaient en mesure de faire leur cour dès que la catastrophe prévue serait arrivée. Que pouvaient offrir des poètes ? Ils n'avaient que leurs vers, avec des promesses d'immortalité. Aussitôt que Louis XII fut mort, Jehan Marot adressa au nouveau roi une poésie pour lui demander de le conserver dans sa domesticité. Clément Marot, suivant l'exemple et peut-être les conseils

(i) Voyez Préface de i538.

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de son père, envoya au roi sa traduction du Jugement de Minos. L'hommage fut bien accueilli. Du reste, il y avait là-dessous une intention de flatterie qui ne pouvait manquer de charmer celui qui en était l'objet. C'était une manière indirecte de dire au roi qu'il pouvait être comparé à trois grands capitaines, entre lesquels il n'avait qu'à choisir celui auquel il lui conviendrait le plus de ressembler. Ce premier succès encouragea Marot qui alors eut l'idée d'arranger pour la circonstance la Queste de Ferme-Amour^ écrite d'abord à l'intention de Neufville de Villeroy. Il en fit une composition nouvelle en lui donnant le nom de Temple de Cupido. La pièce fut copiée sur vélin ; en tête, le jeune poète fit portraiturer au vif le dieu Cupido. (Le manuscrit existe encore à la Bibliothèque nationale.)

Nous sommes fort disposé à croire que ce fut le Roman de la Rose qui donna à Marot la plupart des idées qu'il fit passer dans son Temple de Cupido. Le Roman de la Rose était alors le livre par excellence; c'était en quelque sorte le manuel des beaux esprits et des natures sensibles. Les dames le consultaient comme un oracle d'amour; les poètes y cherchaient leurs meilleures inspirations. On n'avait rien encore trouvé de mieux que ces êtres de raison, de conception purement imaginaire, tels que Bel- Accueil, Faux-Semblant, Faux-Danger, Ferme-Amour, etc. Nous les retrouvons dans le Temple de Cupido. Nous pensons donc que, vers cette époque, Marot commença à s'éprendre d'une belle passion pour le livre de Jean de Meung dont, plus tard, il donnera une édition.

A partir de ce moment, Marot fut très bien en cour. Indépendamment de son ancienne protectrice, Michelle de Saubonne, qui ne cessa de lui témoigner la plus affectueuse bienveillance, Marot eut pour lui le roi et sa sœur Marguerite d'Angoulême, alors mariée au duc d'Alençon. Nous aurons à revenir plus tard sur l'attachement du poète pour ces deux protectrices, et nous pourrons constater qu'il sut être courtisan sans descendre jusqu'à la servitude et la bassesse.

Cependant, le nouveau règne s'ouvrait sous les plus brillants auspices; c'était l'avènement de la jeunesse avec

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le cortège de toutes les grâces et de toutes les promesses qui l'accompagnent. Le roi Louis XII, malgré sa bonté, avait quelque chose d'un peu vieillot. Au contraire, avec le nouveau roi, c'était la gaieté et ses sourires, l'entrain et sa confiance. Marot avait bien fait de dédier au roi François le Temple de Cupido, car c'était l'image du règne qui commençait, quelque chose comme le modèle de l'abbaye de Thélème.

Les fêtes du sacre eurent lieu le 25 Janvier 1 3 1 5 à Reims, et, le 25 février, François I" revint à Paris, où il fit son entrée en grande pompe. Nous serions fort tenté de chercher vers cette époque la date d'un rondeau adressé par notre poète au roi pour lui demander de l'argent; c'est le début de la série de ces suppliques par lesquelles Marot s'ingéniera à mettre à contribution la libéralité royale, car plus que tout autre il fut atteint de cette maladie que signalait déjà son père : « Faulte d'argerit eft douleur non pareille. » Sans doute, il avait voulu assister aux magnificences du sacre : il était jeune, il était curieux, il était parti avec d'autres gais compagnons de son âge ; à cheval, puisqu'on ne connaissait guère alors d'autre moyen de transport. La bourse du poète était peu garnie, mais il n'avait pas le souci du lendemain; à l'auberge, son hôte eut l'indiscrétion de lui présenter la note à payer en gardant provisoirement le cheval. Marot s'adressa au roi en lui envoyant un rondeau. Un roi qui vient d'être sacré ne peut rien refuser à un de ses sujets, surtout lorsque ce sujet lui parle en vers ; et il est probable que Marot put ainsi dégager son coursier et reprendre le chemin de Paris.

Les fêtes furent splendides. La noblesse, dans toute la fleur des premières années, rivalisa de force et d'adresse en attendant qu'elle pût donner la mesure de son courage sur les champs de bataille.

Ce n'était point encore la mode pour les poètes de transformer leurs Muses en hérauts officiels de ces cérémonies; sauf à brûler plus tard ce qu'ils avaient adoré. Dans les poésies de Marot, nous ne trouvons aucune pièce destinée à nous transmettre le procès-verbal de ces solennités; c'était, paraît-il, alors, la fonction des greffiers en titre d'office.

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On avait été pris peut-être un peu trop à Fimproviste pour déployer en ces occasions toutes les magnificences du luxe; on se dédommagea quelques années plus tard au Camp du drap d'or. Mais ces jeunes seigneurs, si avides de nouveaux exploits, n'étaient pas moins pressés d'aller chercher la gloire sur les champs de bataille où s'étaient déjà signalées plusieurs générations. Pour nous, qui ne faisons point l'histoire politique de cette époque, mais qui plutôt cherchons à pénétrer dans les idées et les sentiments de la société d'alors, la politique donnait bien, si l'on veut, le signal de ces expéditions. Mais l'Italie surtout avait un attrait irrésistible pour cette noblesse, qui retrouvait là les grands souvenirs de jadis et de naguère. Et puis, aux coups d'épée se mêlerait le charme des intrigues amoureuses, et tous ces passe-temps, tous ces plaisirs, auraient pour cadre un admirable pays avec les chefs-d'œuvre qu'il étalait aux yeux éblouis de ses visiteurs.

Aussi, après le temps rigoureusement donné aux baisemains obligatoires qui devaient inaugurer le règne, cette bande joyeuse se précipita vers l'Italie, où l'attendaient des tournois dans lesquels le sang allait couler.

L'armée du roi de France prit la route ordinaire. C'était en été. Elle s'assembla à Lyon, se dirigea sur Grenoble, puis, passant par La Grave, elle franchit les cimes du Lautaret et arriva à Briançon. Le roi, averti que les Suisses faisaient le guet de l'autre côté du mont Genèvre, laissa un faible détachement pour masquer la marche hardie qu'il allait tenter. Puis il descendit par Largentières jusqu'à Guillestre. Abandonnant les routes tracées, il s'éleva sur des pentes qui paraissaient impraticables pour une armée jusqu'au village de Vars, se dirigea sur Saint- Paul, franchit le col de Larche et déboucha en Italie tandis que les Suisses faisaient toujours bonne garde pour l'arrêter au mont Genèvre. Nous n'entrerons point dans les détails de cette campagne qui fut une suite de témérités couronnées par un succès éclatant. C'est sur le champ de bataille de Marignan, devenu légendaire, que Bayard arma son roi chevalier, en le comparant aux héros de la

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Table ronde et en disant à son épée qu'elle devait s'estimer glorieuse d'avoir donné l'accolade à un si vaillant prince. Notre poète n'a pas consacré un seul vers à ces hauts faits.

Jehan Marot, son père, qui avait écrit le Voyage de Gênes et le Voyage de Venise^ essaya bien de composer pour la reine Claude « une epiftre où il avoit délibéré de defcripre entièrement la defifaide des Suilîes au camp de Sainte-Brigide ». Mais cène pièce, où le poète débite des phrases incolores sur un ton déclamatoire, n'a même pas le mérite de ces chroniques rimées faites autrefois à l'intention d'Anne de Bretagne et qui n'étaient point, à la vérité, de la poésie, mais qui étaient de l'histoire. Ici, on devine tout de suite que le poète, qui commençait à vieillir, n'a point accompagné le roi; c'est sur des renseignements plus ou moins authentiques qu'il cherche à coudre un récit auquel les faits manquent et qui se traîne dans les banalités. Jehan Marot essaye de gagner honnêtement le pain qu'on lui donne, mais l'inspiration lui fait absolument défaut. Cette épître, du reste, fut frappée d'une sorte de fatalité; nous ne saurions trop dire quand le poète la commença, mais elle resta inachevée.

Si Clément Marot ne dit rien des succès du roi à Marignan, c'est qu'il était occupé à bien autre chose. Marot était entré au Palais pour y apprendre la chicane chez un procureur (i), car Jehan Marot, en bon père, tout en laissant son fils se livrer à ses goûts poétiques, cherchait à lui assurer un métier. Mais le fils était moins pressé de s'initier aux mystères de dame Justice que de goûter aux plaisirs de son âge. La basoche le compta bientôt parmi ses membres, et il s'enrôla dans la bande joyeuse des Enfants sans souci (2).

Marot était donc tout à la fois page, basochien et membre de la confrérie des Enfants sans souci. Il avait trois raisons pour une de se livrer sans retenue à tous les caprices de son imagination et à toutes les boutades de sa fantaisie. Marot ne devait point être le dernier pour inventer

(i) Voyez Ballade du temps que {2) Voyez Ballade des Enfans Marot estait au Palais à Paris. sans soucy.

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quelques-uns de ces bons tours qui avaient fait la réputation des écoliers de la Montagne-Sainte-Geneviève; et, dans les récits que nous fait Panurge, nous serions tenté de retrouver comme un souvenir éloigné de ces mauvaises plaisanteries dont Rabelais et Marot avaient bien pu être les acteurs :

« A l'une foys, il affembloit trois ou quatre bons ruftres, les faifoit boyre comme templiers; fus le foir après, les menoit au delîoubz de Sainte Geneviefve ou auprès du collège de Navarre, &, à l'heure que le guet montoit par là, ce qu'il congnoilToit en mettant fon espée fur le pavé & l'aureille auprès, & lorfqu'il voyoit fon efpée branfler, c'eftoit figne infaillible que le guet eftoit près; à l'heure doncq, lui & fes compagnons prenoient ung tombereau & luy bailloient le branfle, le ruant de grand force contre la vallée, & ainfi mettoyent tout le paoure guet par terre comme porcz, puis fuyoient de l'aultre coufté... A l'aultre foys, faifoit en quelque belle place par où lediél guet debuoit paffer une traifnée de pouldre de canon & à l'heure que paffoit me6loit le feu dedans, & puys prenoit fon paffe temps à veoir la bonne grâce qu'ilz avoyent fuyant, penfans que le feu sain6l Antoine les tint aux iambes (i). »

Marot devait avoir plus d'une espièglerie de ce genre sur la conscience, car il n'aimait pas le guet. Et, plus tard même, lorsque l'âge aurait dû calmer l'ardeur des premiers mouvements, il s'attirera une assez méchante affaire pour avoir voulu arracher aux sergents un homme qu'ils conduisaient en prison. Il ne faudra rien moins que l'intervention du roi pour le tirer de ce mauvais pas, qui sera d'ailleurs le prétexte d'assez jolis vers.

Les pages des conseillers avaient inventé un autre jeu qui consistait à couper la sangle de la selle, si bien que, « quand le gros enflé de confeiller ou aultre prenoit fon branfle pour monter fus, il tomboit tout plat comme porcz devant tout le monde & apportoit à rire pour plus de cent francs » (2).

(i) Rabelais, Pantagruel, II, (2) Rabelais, Pantagruel, II,

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