‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 19 sur 68 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Clément Marot et Marguerite d'Angoulémc, duchesse d'Alençon. — La protectrice et le protégé. — L'entrevue du Camp du drap d'or. — Marot suit le duc d'Alençon au camp d'Attigny. — La bataille de Bouchain. — Lettre à Marguerite sur les horreurs de la guerre. — Coup d'œil sur le milieu littéraire où se forma Clément Marot : Jacques Colin, abbé de Saint- Ambroise; Jean le Maire de Belges; Guillaume Crétin, etc. — Le Puy de la Conception de Rouen; ses concours. — Chants royaux et chansons amoureuses.

'AN i5i8 marque un répit dans la mauvaise fortune de notre poète, car ce fut dans le courant de cette année qu'il devint secrétaire de la duchesse d'Alençon, grâce à la protection du roi. Nous avons raconté la présentation ; voici maintenant comment nous sommes arrivé à déterminer cette date d'une manière à peu près certaine. En i535, Marot, exilé à Ferrare, écrit une longue lettre au roi où il lui rappelle que c'est grâce à lui qu'il fut placé dans la maison de Marguerite :

A qui ie fu, des ans a quatre & douze, De ta main noble heureufement donné.

(Au Roy, du tems de son exil à Ferrare.)

Il faut donc remonter en arrière de seize ans ou environ, pour trouver la date de l'entrée de Marot au service de la duchesse d'Alençon et de Berri; comme en ce temps-là

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on n'était pas d'une précision mathématique dans la supputation des années, cela nous reporte vers le milieu de l'année i5i8. En effet, l'année i535 n'était pas entièrement révolue lorsque Marot écrivait ces vers. Nous devons dire également pourquoi nous croyons que ce fut après le commencement de l'année i5i8 que Marot fut accueilli par la sœur du roi. Notre poète en effet lui donne en même temps le nom de duchesse de Berri. Or, c'est seulement le 4 février iSiy (n. st. i5i8) que furent enregistrées les lettres patentes par lesquelles le roi concédait à titre d'apanage à sa sœur, pour en jouir sa vie durant, le duché de Berri.

Si nous voulons savoir à quel titre Marot entra chez la princesse, il se charge de nous l'apprendre lui-même dans son Enfer :

Rien n'ay acquis des valeurs de ce monde, Qu'vne maiftrefle, en qui gift & abonde Plus de fçauoir, parlant & efcripuant, Qu'en aultre femme en ce monde viuant : C'eft du franc Lys l'yflue Marguerite... Et d'elle fuy l'humble valet de chambre, C'eft mon eftat...

Les fables les plus absurdes et les plus invraisemblables ont été lancées dans le public sur les relations de Marot et de la duchesse d'Alençon. C'est le produit de l'hallucination bizarre d'un de ces esprits que le vœu de célibat éloigne trop souvent de l'observation des lois de la plus vulgaire pudeur; quand ces esprits-là ne s'élèvent pas dans les régions sereines de la chasteté, ils semblent chercher leur dédommagement dans les conceptions les plus étranges du libertinage. A ces conceptions, nous ne ferons point l'honneur de les discuter. Des goûts semblables, l'amour de la vertu chez la princesse, de la justice chez le poète, le sentiment de la poésie et de tout ce qu'elle a de beau, attiraient tout naturellement ces deux êtres artistes l'un vers l'autre. Marguerite fut toujours pour le poète une protectrice vigilante et infatigable, et Marot fut pour sa bienfaitrice toujours plein d'un dévouement

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respectueux pour elle et violent contre ceux qui osaient l'attaquer. Et puis, au-dessus de ces sentiments réciproques, régnait une affection sincère qui se fortifiait d'un amou^ commun pour ce qui était vrai, noble et généreux; d'une haine partagée contre l'hypocrisie et l'oppression. Voilà, selon nous, le secret de cette union de deux cœurs entraînés par les mêmes aspirations. C'est une erreur et une mauvaise action d'avoir voulu découvrir ce secret ailleurs.

Il n'y a donc point à rechercher dans les relations du poète et de la princesse autre chose que ce qui devait y être : un échange d'idées, une sorte d'intimité entre deux esprits d'élite qui contribuaient à faire disparaître la distance du rang. Et le poète exprimait dans la langue de la poésie, qui donnait plus de liberté à sa pensée, des sentiments qui ne diminuaient en rien le respect qu'il avait pour la grande dame.

Marot paraît du reste avoir été pendant toute une période plus spécialement détaché auprès du duc d'Alençon; il accompagna en effet ce prince dans les diverses expéditions dont celui-ci fut chargé pour le roi.

Ses fonctions le mirent naturellement à même d'assister aux principaux événements qui marquèrent cette époque ; mais, soit paresse, soit aversion pour le genre descriptif, soit peut-être encore que certaines de ses compositions aient été perdues, il ne nous est parvenu de Marot, sur les faits les plus considérables du temps, que quelques allusions très écourtées. C'est ainsi que, pour célébrer la fameuse entrevue du Camp du drap d'or, sa Muse ne lui inspira qu'une ballade et un rondeau, et encore ce ne sont que tirades déclamatoires, lieux communs du genre de ceux qui faisaient alors fortune (i). Cependant, à la manière dont Marot parle de la « beauté, fçauoir & contenance » des deux grands rois, vante « le feftin, la pompe et l'aiïiftance », il est certain qu'il vit de ses propres yeux

(i) Le rondeau est intitulé : triumphe d'Ardres S- Guignes

De la veue des roys de France par les rois de France & d'An-

«? d'Angleterre entre Ardres & gleterre. Guignes, et la ballade : Du

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ces splendeurs qui dépassaient toute imagination et où chacun des monarques exagéra la dépense dans l'espoir d'éclipser son bon frère.

Nous laissons à l'Histoire le soin d'expliquer les causes secrètes qui provoquèrent cette entrevue des deux souverains et comment Henri VIH, tout en prodiguant en apparence à François 1" les protestations d'attachement et d'affection, s'arrangeait pour voir Charles-Quint avant et après cette rencontre et traiter avec lui tandis qu'il s'en tenait, avec le roi de France, à de vaines promesses. Ce que nous nous proposons ici, c'est de suivre Marot qui fut spectateur de toutes ces fêtes, car le roi y amena avec lui sa mère et sa sœur; la reine Claude aussi bien que le duc d'Alençon étaient du voyage ; il ne pouvait en être autrement. Quant à Marot, ses fonctions de secrétaire se bornèrent en cette circonstance avoir ce qui se passait autour de lui.

Les préparatifs s'étaient faits longtemps à l'avance à la cour de France. Seigneurs et dames n'avaient épargné aucun débours. En efifet, suivant l'expression d'un historien, la noblesse de France avait vendu ses forêts, ses moulins et ses prés pour les porter sur ses épaules (i). C'était plaisir des yeux que de voir ces longues files de jeunes et brillants cavaliers dans leurs costumes de soie et de velours aux couleurs éclatantes et tout rutilants d'or et de pierreries, faisant escorte aux deux monarques. Quant aux dames qui assistaient à ces fêtes, c'était un essaim de toutes les plus belles personnes des deux cours, si bien que Marot pouvait s'écrier dans son admiration :

En ce monceau laide feroit Helaine.

(Ballade du Triumphe d'Ardres et Guignes.)

L'entrevue des deux monarques eut lieu le 7 juin i52o. Ils étaient tous deux dans l'éclat de la jeunesse et dans l'épanouissement de la force. François I" avait vingtcinq ans et Henri VHI vingt-neuf ans à peine. Le roi

(i) Mémoires de Mess. Martin Paris, 1571, p. 20. du Bellay, seigneur de Langey.

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d'Angleterre portait un costume en drap d'argent, le roi de France en drap d'or. Les pierreries les plus précieuses, les perles, les diamants, les rubis, les émeraudes étincelaient sur leurs vêtements (i). A côté de ce grand étalage de richesses, ils firent un étalage non moins grand de cordialité; la suite apprit aux spectateurs de cette scène si elle était sincère; mais enfin les deux souverains s'embrassèrent devant tout le monde. Ce fut ensuite le signal de longues semaines de fêtes et de festins. François I^r allait dîner chez la reine d'Angleterre pendant que Henri VIII se rendait chez la reine Claude. Les tournois furent splendides; il y eut quantité de lances rompues, quantité de coups d'épée donnés. Henri VIII, très fier de sa force corporelle, voulut un jour lutter avec François h^ à la mode anglaise. Il faillit renverser son bon frère. Mais François I^"", qui était fort agile, lui passa la jambe et le fit tomber. Après vingt-cinq jours de galas et de plaisirs, les deux monarques se séparèrent et rentrèrent dans leurs Etats. En politique, on sait ce que produisit cette entrevue. En poésie, elle fut le prétexte pour Marot de composer un rondeau et une ballade. Le poète résume dans son rondeau les impressions que lui ont causées toutes les splendeurs dont il a été témoin; il fait l'éloge de la bonne mine des deux souverains et de la magnificence de ces fêtes. Dans sa ballade, il exprime les vœux de la nation pour la paix, les espérances conçues par les assistants en voyant les marques extérieures d'affection que les deux rois se

(i) On trouve encore aux Ar- d'Ardres trois cents pavillons chives nationales, sur de gros couverts de toiles d'or et d'arregistres en parchemin, la liste gent, tendus de velours et de des brodeurs et des brodeuses soie; sur chaque pavillon flotenrôlés pour préparer les ten- tait un drapeau aux armes de tures et les vêtements qui virent France, avec la bannière du selle jour en cette circonstance. Le gneur qui l'occupait; au milieu roi d'Angleterre avait apporté un s'élevait la tente royale, survaste palais en bois et en verre montée d'une statue en or de qui fut dressé en dehors du châ- saint Michel. Aux rayons du soteau de Guines et garni à l'inté- leil, cet entassement d'étoffes rieur d'étoffes de velours et de d'or et d'argent renvoyait des soie et de tapisseries d'Arras. reflets magiques qui éblouis- Le roi de France, de son côté, saient les yeux des spectafit ranger en dehors de la ville teurs.

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sont prodiguées. On sent pourtant que Marot n'est pas à l'aise pour traiter ce sujet; il veut s'élever jusqu'aux sublimités de la poésie officielle, mais il est embarrassé; il prend la boursouflure pour de la dignité et il devient inintelligible à force de vouloir être noble.

L'année suivante, les fonctions de Marot comme secrétaire ne furent pas précisément une sinécure; il accompagna le duc d'Alençon en Champagne. Il semblerait même que Marguerite l'ait attaché pour cette campagne tout particulièrement à la personne de son époux afin qu'il lui envoie exactement des nouvelles; Marot fit son office de secrétaire tantôt en prose, tantôt en vers.

Il ne s'agissait plus, cette fois, d'aller à la parade comme au Camp du drap d'or; d'assister à des simulacres de combats, à des tournois où l'on se contentait de rompre des lances. Maintenant, c'était la vraie guerre, et comme si Marot sentait ses instincts belliqueux se réveiller, comme s'il se souvenait des exercices dont il avait fait l'apprentissage lorsqu'il était page de M. de Villeroy, il s'excite à la lutte et fait entendre son chant de guerre :

Or le vais veoir û la guerre eft perdue Ou f 'elle picque ainfi qu'un heriflbn.

(Ballade du temps que Marot estait au Palais à Paris.)

Nous pensons que c'est à cette date et au moment de l'entrée en campagne qu'il faut placer ÏÉpistre à Monsieur de La Rocque^ que les éditions anciennes désignent d'une manière plus précise sous le nom de « monfeigneur l'efcuyer de La Rocque ». Il s'agissait pour Marot d'avoir un cheval, et les comptes de la maison du roi nous fournissent la preuve qu'en pareille occasion on ne se faisait pas faute de mettre à contribution la libéralité royale (i).

Marot, du reste, ne pouvait mieux s'adresser; ce seigneur de La Rocque qui figure sur la liste des « efcuyers d'efcurie de la maifon du roi », et qui prenait le titre de sire de Roberval, était mieux que personne à même de

(i) Voyez t. III, p. 37.

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fournir à Marot la monture dont celui-ci avait besoin. Marot, qui était en relations d'amitié avec le personnage et connaissait le procédé pour se procurer un cheval, se déclare boiteux et dit qu'il ne saurait aller à pied; et il ajoute :

le n'ay cheual, ne mulle, ne iument, Parquoy, monfieur, ie le vous fay fcauoir, A celle fin que m'en faciez auoir...

(Épistre pour le capitaine Bourgeon à M. de La Rocque.)

Pourquoi Marot se désigne-t-il lui-même sous le sobriquet de capitaine Bourgeon? Probablement par plaisanterie sur son teint bourgeonné. Dans une autre épître, dont nous avons déjà parlé, il se désignera au même La Rocque sous le nom de capitaine Raisin, le bourgeon, sans doute, ayant mûri... Mais revenons à l'expédition en Champagne.

Cette guerre avait pris naissance des querelles élevées entre le seigneur de La Marck et le seigneur de L'Esmery lesquels prétendaient tous deux à la possession d'une terre nommée Sancy (i). Des menaces, ils en vinrent aux hostilités qui commencèrent dans les premiers jours de mai i52i. Sous prétexte d'observer les menées de l'Empereur, qu'il accusait de vouloir intervenir en faveur de son vassal, le seigneur de L'Esmery, le roi fit une grande concentration de troupes sur les confins de la Champagne. L'armée fut assemblée à proximité d'Attigny, à huit lieues de Sedan, sur la rivière de l'Aisne. Le seigneur d'Orval en surveilla la formation; le comte de Saint-Paul y conduisit 18,000 lansquenets et 6,000 aventuriers. Le commandement de ces troupes ou du moins de l'avant-garde revenait de droit au connétable de Bourbon. Par condescendance pour sa sœur, François pr plaça à leur tête le duc d'Alençon, brave soldat, mais général insuffisant et qui ne possédait pas les notions les plus élémentaires de stratégie. Le roi appréciait si bien les capacités de son beau-frère comme général qu'il mit auprès de lui pour le surveiller et le diriger le maréchal de Châ-

(i) Journal d'un bourgeois de Paris, p. loi.

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tillon. Marot n'était point dans le secret de la cour ou, s'il était au courant de ces détails, il n'avait garde de paraître les savoir et il commençapar emboucher la trompette guerrière pour célébrer l'entrée en campagne du duc d'Alençon :

Deuers Haynaut fur les fins de Champaigne Eft arriué le bon duc d'Alençon, Avec honneur qui touziours Taccompaigne, Comme le fien, vray & propre efcuflbn.

(Ballade de l'arrivée de Monseigneur d'Alençon en Haynaut.)

Dans cette ballade comme dans une épître qui paraît dater des premiers jours de l'arrivée du poète au camp, Marot rend compte à la princesse de tout ce qu'il voit. Ce spectacle nouveau lui communique une sorte d'étonnement admiratif, mais ses vers ne sont pas toujours à la hauteur de son admiration. Du moins, l'épître est pleine de renseignements. D'abord, Marot débute, et il ne pouvait faire autrement, par l'éloge du duc d'Alençon. Puis il décrit le camp d'Attigny, qui occupe une vaste plaine tout unie dont il est impossible d'embrasser l'étendue du premier coup d'oeil; c'est une fourmilière vivante d'hommes armés. Mais tous ces soudards, animés d'une ardeur martiale, ne révent que plaies et bosses,

Glaiues tirer & brifer allumelles, S'entrenaurant de façon fort eftrange,

et le camp est souvent le théâtre de rixes sanglantes. Pour y mettre un terme, le duc a ordonné que quiconque se battrait en duel et exposerait ainsi le roi à perdre un combattant aurait le poing coupé,

Ainfi piétons n'ofent plus defgainer.

Ces hommes avides d'en venir aux mains se contentent de se donner de temps à autre quelque gourmade et s'arracher quelques poignées de cheveux (i).

(i) Tandis que Marot faisait dans ses lettres au roi, de lui l'éloge du duc d'Alençon à sa donner la mesure de sa science femme, celui-ci se chargeait, militaire, et il lui écrivait le

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Marot assistait évidemment à la revue, ou, selon l'expression du temps, à la « montre », qui devait se faire fréquemment devant la tente ducale, et il nous dénombre les capitaines et les troupes qui composaient l'armée mieux que n'aurait pu faire le duc d'Alençon lui-même. C'est d'abord la bande des aventuriers commandés par Charles de Mouy, seigneur de la Meilleraye. Puis le seigneur Boucal, de son vrai nom Charles de Refuge, qui, l'année suivante, devait trouver la mort sous les murs de Novare; il commandait un corps de i,ooo hommes. Ensuite venait le seigneur de Lorges, Jacques de Montgomery, lequel, l'année précédente, pendant un séjour à la cour à Romorantin, avait blessé François I«r à la tête en lui lançant un tison enflammé dans un assaut que les seigneurs de la cour faisaient du château par manière de passe-temps; par une fatalité singulière, son fils devait plus tard, dans un tournoi, blesser mortellement le roi Henri II; il avait une troupe d'élite qui se distinguait par sa bonne mine et son air martial; ses soldats portaient une cuirasse à lames étroites et souples étagées les unes au-dessus des autres, telle la carapace d'une écrevisse; du fer et du cuivre de leur armure, on les appelait les « hallecrets » de Lorges. Marot cite ensuite le seigneur Hercules, originaire du Dauphiné ; Montmoreau, que l'on comparait à Bayard pour sa bravoure et qui fut tué à la bataille de Pavie; puis le seigneur d'Asnières. Enfin François de Bourbon, comte de Saint-Paul, conduisait 6,000 gaillards que leur réputation à la guerre avait fait surnommer les 6,000 apôtres ou les 6,000 diables. Lorsqu'ils n'auront plus à guerroyer, ils se livreront au pillage, et c'est parmi les débris de cette troupe que se recruteront les « mauvais garçons » qui mettront à rançon le paysan, brûleront les villes et les villages et chaufferont les pieds de leurs victimes pour les forcer à dire où est la cachette de leur argent (i).

6 juillet : « lufques à hier ci, belles. » S'il y avait défaut de sa-

n'avois encore veu vos bandes voir, il n'y avait pas au moins dé-

de gens de pyé enfemble, mais faut de franchise chez le bon duc.

tant y a que, au rapport de ceulx (i) Cette manière de procéder

qui j'y entendent tnieulx que s'était pratiquée depuis long-

moy, l'on n'en a iamais veu de û temps parmi les gens sans aveu

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En attendant l'heure du combat, toute cette bande d'aimables compagnons faisait chaque jour l'exercice, tambours en tête, la pique au poing et enseignes déployées dans les vastes plaines qui entouraient le camp. Marot les admire lorsqu'ils

Marchent en ordre & font le limaçon.

(L'épistre du camp d'Attigny à Mme d'Alençon.)

Nonobstant cet appareil guerrier, le temps s'écoulait dans ce camp d'une manière assez pacifique, et comme le jour d'en venir aux mains n'arrivait jamais, les gens du voisinage avaient fait un but de promenade de l'endroit où était réunie l'armée du roi; ils y allaient par curiosité :

En ceftuy camp où la guerre eft fi doulce Allez fur mulle auecques vne houfle.

(Rondeau de ceux qui alloient sur mulle au camp d'Attigny.)

Après avoir pris d'abord au sérieux son rôle de secrétairesoldat, Marot, s'apercevant qu'on ne courait là pas plus de danger qu'ailleurs, avait fini par voir la chose du côté plaisant.

Pour en revenir au duc d'Alençon, tout le monde dans le camp se plaisait à reconnaître son esprit de justice et de bienveillance :

Car puis le temps de Cefar dicl Augufte,

On n'a poincl veu prince au monde plus iufte.

(L'épistre du camp d'Attigny.)

que la fin des hostilités reje- les lier & leur chauffer la plante tait sur les grandes routes. Voi- des piedz, efforcer femmes & ci en effet le détail que nous filles & contraindre les gens par trouvons à la date de Tannée divers tourmentz à leurs enfeii5i6 : « En cefte prefente année gner leurs biens, pour laquelle couroyent parmi le royaume de cause furent plufieurs d'iceulx France plufieurs gens que l'on condampnez par arreft de la appeloit vulgairement volleurs, court de Parlement à eftre bruflefquelz aloyent de fuite en la lez tous vifz, laquelle chofe fut maison des gentilzhommes & de exécutée tant en cefte ville de plufieurs gens de bien & riches Paris que à Rouen, que en pinlaboureurs & leurs faifoient plu- fleurs aultres lieux » (Bibl. nat., fleurs inhumanitez, comme de ms. fr. 5092, fol. 3i).

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En rendant un tel hommage aux vertus que possédait le prince, et en insistant si peu sur ses talents militaires, Marot ne donnait-il pas raison à ceux qui les mettaient en doute? Sur ce point peut-être avait-il fait ses remarques tout comme les autres. Mais, en écrivant à la princesse, il ne pouvait que mettre en relief les qualités qui portaient à la louange, et, dans son esprit de vérité, il glissait prudemment sur celles qui faisaient défaut. Du reste, Marot était bon patriote et nourrissait déjà la haine de l'Allemagne; dans la ballade qu'il composa à cette occasion, il s'écrie :

Preux cheualiers, puifqu'honneur on y gaigne, Vos ennemys poulfez hors de l'arfon; Faides rougir du fang de Germanie Les clers ruifleaux dont la terre eft garnie.

(Ballade de l'arrivée de Mgr d'Alençon en Haynault.)

On passa ainsi près de trois mois à s'exercer et à attendre « de donner la secousse ». C'était sans doute une distraction agréable que d'assister à la manœuvre de tous ces vaillants compagnons; mais, à la longue, ce plaisir devait s'émousser, et, pour charmer ses loisirs, notre poète, avec ses amis, dut chercher d'autres passe-temps. C'est ainsi que l'on songeait aux belles qu'on avait laissées derrière soi et qu'on leur écrivait même des épîtres pleines de regrets :

Il n'y a cil qui fon fouhait ne face D'eftre auec toy : & ne pouuons fçauoir Pourquoy ne viens tes amys de çà veoir.

(L'epistre à la damoyselle négligente de venir veoir ses amys.)

Mais il n'était pas facile, paraît-il, de s'en tenir à des regrets platoniques; à force de songer aux beautés absentes, on reportait les yeux sur cette suite féminine qui accompagnait toujours les armées en campagne. Sous une forme allégorique, le poète nous raconte combien mal il lui en prit, et il entre dans tous les détails des maux que lui a causés « Vénus la déesse ». C'est un

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sujet sur lequel il nous paraît préférable de glisser (i). Pendant que Tarmée du roi de France restait dans l'expectative sur les frontières du Hainaut comme une menace à l'Empereur, les négociations entre ces deux souverains continuaient par l'intermédiaire du roi d'Angleterre. Sollicité des deux côtés pour une alliance, celui-ci se posa en arbitre entre les deux adversaires et les pressa d'envoyer leurs ambassadeurs à Calais pour entendre les griefs des deux parties et décider ensuite en connaissance de cause. Mercurius de Guatteriara fut chargé de représenter l'Empereur, tandis que le roi de France désignait le chancelier Duprat pour conduire les négociations en son nom. Henri VIII était décidé à se déclarer pour l'Empereur; mais, usant de ruse, il dissimula ses dispositions aux envoyés de François I". La conférence s'ouvrit le 4 août. Ceux qui tenaient entre leurs mains les fils de la politique française ne se faisaient peut-être pas grande illusion sur les résultats de cette tentative. Mais, pour les simples mortels, qui sont toujours dupes des apparences, parce qu'ils ne voient que l'extérieur des choses, ils prirent leurs désirs pour des réalités et se figurèrent que tous ces princes étaient de bonne foi et se rapprochaient avec une volonté égale de rétablir la paix. Notre poète, qui n'en savait pas plus long que les autres, se laissa gagner aussi aux espérances qui avaient cours dans le public, et il s'en fait l'écho dans une ballade composée pour la circonstance. Toutefois, par une réserve de toute prudence et de toute sagesse, pour le cas où l'on ne pourrait pas avoir une heureuse paix, il demande au ciel d'accorder alors à la France une « triumphant viftoire ». Voici en effet comment se termine cette prière :

Prince François, fais difcorde noyer, Prince Efpaignol, cefle de guerroyer, Prince aux Anglois, garde ton territoire, Prince du Ciel, veuille à France octroyer Heureufe paix ou triumphant vicloire.

{Ballade de Paix et de Victoire.)

(i) Voyez VEjpiJlre faiâe pour de La Rocque, t. III, p. 59. le capitaine Raijin au feigneur

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Le poète avait eu raison d'indiquer cette alternative dans les vœux qu'il adressait au ciel. Les Français ne tardèrent pas à s'apercevoir que cette conférence n'avait pour objet que de mieux cacher les fourberies du cardinal Wolsey. En effet, le rusé prélat achevait de conclure, au nom de son maître, un traité d'alliance avec l'Empereur, tandis qu'il répétait aux négociateurs français qu'il s'engageait « à avoir la tête tranchée si dans demi-an il n'amenoit pas le roi catholique à la paix ». Les pourparlers traînèrent en longueur sans aboutir; le roi finit par se lasser et se rendit d'abord auprès de Bayard, qui avait forcé les Impériaux à lever le siège de Mézières. Puis il rejoignit cette armée qu'il avait placée sous le commandement du duc d'Alençon. On était alors vers la fin d'octobre. Le roi, en arrivant à l'armée, commit la faute irréparable de dépouiller encore le connétable de Bourbon du commandement de l'avant-garde qui lui revenait de droit pour le donner à son beau-frère le duc d'Alençon; il conserva le connétable avec lui à la bataille et il plaça le duc de Vendôme à l'arrière-garde. Cette nouvelle insulte qu'il faisait au connétable devait avoir bientôt pour conséquence de pousser Charles de Bourbon dans le parti de l'Empereur.

Dès le 22 octobre, à la nouvelle que l'Empereur s'était retiré sous les murs de Valenciennes, le roi fit jeter un pont sur l'Escaut, au-dessous de Bouchain, pour aller lui offrir la bataille. Charles-Quint avait envoyé le comte de Nassau avec 12,000 lansquenets et 4,000 chevaux afin d'empêcher le passage, mais ils arrivèrent trop tard.

Le mercredi 23 octobre i52i, comme l'écrit Marot dans une épitre en prose à la duchesse d'Alençon (sa Muse étant sans doute encore trop émue du spectacle nouveau auquel elle venait d'assister pour pouvoir mettre en vers ce qu'elle avait à dire), le 23 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence entre Saint-Hilaire et Valenciennes, non loin d'une abbaye de femmes. Marot exalte en phrases pompeuses « le triumphe général de l'armée gallicane ». Il ne vit qu'une chose, ce fut la fuite des ennemis. Mais il ne comprit pas l'avantage qu'on laissait échapper, quoiqu'on puisse deviner à ses paroles que le

Vie de Clément Marot. Sy

roi, satisfait d'avoir mis ses ennemis en fuite, ne poursuivit pas son succès. « Les paroles perfuadentes » du roi avaient élevé le cœur de ses soldats à faire leur devoir, si bien que « maintz cheualiers voulurent poulfer en la flotte des ennemys ». Mais au lieu de lâcher la bride à cette ardeur belliqueuse, le roi se contenta de donner à son armée le spectacle de cette fuite, de « meurtrir l'honneur de Haynault ». Charles de Bourbon, le héros des grandes journées d'Agnadel et de Marignan, d'accord avec le maréchal de la Palice et le sire de laTrémoille, proposait de fondre sur les Impériaux; mais le timide maréchal de Châtillon, manquant autant d'initiative que de science militaire, fut d'un avis contraire et l'emporta. L'armée impériale, qui pouvait être anéantie ce jour-là, opéra sans être inquiétée sa retraite dans la direction de Valenciennes. Le plus grand succès de la journée fut pour l'artillerie, qui atteignit mortellement le bâtard de L'Esmery. « Ce jour-là, dit du Bellay, Dieu nous avoit baillé nos ennemys entre les mains, que nous ne voulûmes accepter, chose qui depuis nous cousta cher ». Et les Impériaux, pour marquer leur joie d'en être quittes à si bon compte, donnèrent à cette affaire le nom de « journée de la belle retraite ».

Mais, s'il n'y eut pas de grandes pertes à déplorer de part ni d'autre dans les deux armées, il semblerait que le pays n'en ait que plus souffert. Marot nous trace une peinture lamentable des calamités de la guerre : femmes errantes, avec leurs enfants sur leur sein, au milieu d'une contrée que les approches de l'hiver rendent encore plus triste, comme si tout concourait à répandre un aspect lugubre sur la campagne désolée; et, dans le lointain, pour éclairer ces scènes de désolation, des villes et des villages en feu éclairant le tableau de leurs lueurs sinistres, tandis que des colonnes de fumée montent lentement vers le ciel (i).

On remarquera le ton ému avec lequel Marot parle des misères dont il est témoin; il avait l'âme généreuse et

(i) Voyez VÉpistre en prose à mée du Roy en Haynault. Madame d' A lençon touchant l'ar-

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aisément compatissante aux malheurs d'autrui; nous le trouverons encore tout sympathique aux douleurs et aux tortures de ses compagnons de geôle lorsqu'il traversera la Conciergerie. C'est cette tendance de sa nature, laquelle se manifeste en toute occasion, qui explique comment il se déclara pour les protestants contre les catholiques. Chez lui, ce n'était point une question de foi religieuse; son caractère le portait tout naturellement à prendre parti pour les opprimés contre les oppresseurs. Du reste, le poète ne force point ici les couleurs; tous les historiens rappellent avec un sentiment d'horreur les atrocités qui furent commises dans les derniers jours de cette guerre. « L'armée du roi, écrit un des partisans de l'Empereur, a bruflé plus de 200 villages du pays de Hainault et bruflé quatre villes, c'eft afl^avoir : Bapaulme, Bouchain et deux aultres (i) ». Les Français répliquaient, non sans une apparence de raison, que les Impériaux avaient donné le signal de ces barbaries. Après le sac des villes, ils n'épargnaient ni l'âge ni le sexe. Les deux armées, n'ayant pu se rejoindre, déchargèrent leur rage sur les populations au milieu desquelles elles passaient; d'autant plus acharnées de part et d'autre sur les gens du pays, qu'elles s'étaient fait moins de mal. Cette disposition psychologique des belligérants se trouve nettement indiquée par ses résultats, dans un historien du temps : « Quant le roy veit que les ennemys avaient prins la fuite, propofa f'en retourner en France & delaiffa fon armée derrière, laquelle brufla plufieurs villages en Hénault pource que les Hennuyers avoient bruflé et gafté, tuez et occis hommes, femmes et enfans et bruflé les villages fur les François, & ne demeurèrent pas impugnis, car beaucoup plus en bruflerent les François fur eulx (2) ». Les chants populaires de l'époque, en transmettant à la postérité le souvenir de ces violences et de ces excès, ont marqué d'infamie ceux qui en furent les auteurs (3).

(i) Documents inédits. Négo- curieuses de l'histoire de France,

dations entre la France et VAu- i" série, t. II, p. 169.

triche, t. II, p. 583. ' (3) Leroux de Lincy, Chants

(2) Cimber et Danjou, ^rc/7zve5 historiques, t. II, p. 79.

Vie de Clément Marot. Sg

Avant de continuer à suivre dans leur ordre chronologique les événements de la vie de Marot, nous voulons nous arrêter quelques instants pour essayer de retrouver les infliiences littéraires qui se sont exercées sur ses débuts, pour tâcher de reconstituer le milieu littéraire dans lequel il a vécu jusqu'à cette époque, reformer la chaîne dont il est l'un des anneaux et montrer comment il servit de trait d'union entre ces vieux poètes dont son père connut l'intimité et ces jeunes disciples d'Apollon qui ne faisaient aucune difficulté à le reconnaître pour leur chef d'école.

Jehan Marot, qui d'abord avait abandonné Caen pour Cahors, qui avait déserté le comptoir pour le Parnasse, devait avoir en quelque sorte rompu avec ses anciennes relations de famille et d'amitié. Ce fut à la cour, parmi ceux qui composaient cette classe désignée sous le nom de « gens de métier » dans les comptes de la maison du roi et qui formaient une élite d'artistes et de littérateurs, que Jehan Marot dut nouer de nouvelles amitiés. Il est un de ces amis que nous trouvons, dès la première heure, assistant aux essais du jeune Clément.

Ce que voyant le bon lanot, mon père, Voulut gaiger à lacquet, fon compère.

Contre vn veau gras, deux aignellets beflbns, Que quelcque iour ie feroys des chanfons A ta louange (ô Pan, Dieu treflacré!)...

(Églogue au Roy soub^i les tioms de Pan & Robin.)

Le dieu Pan, c'est le roi François I*"^. Et Jacquet, le compère du bon Janot, c'est Jacques Colin, abbé de Saint- Ambroise de Bourges, qui fut secrétaire et lecteur de François I«f. Jacques Colin était au moins sous le rapport de la jovialité de cette race de prêtres à laquelle appartenait Rabelais. Il avait sa bonne humeur, et l'on cite de lui plusieurs anecdotes prouvant qu'il ne détestait pas le mot pour rire. C'est lui qui se plaisait à répéter « que l'on doit également fe garder du deuant d'une femme, du derrière d'une muUe & d'un moyne de tous coftez » (i). Dans

(i) Etienne Tabourot, Les bi- des Accords^ chap. vr. garrures et touches du seigneur

6o Vie de Clément Marot.

la situation qu'il occupait auprès du roi, il était bien placé pour rendre service aux gens de lettres, et Marot put apprécier par lui-même les efforts de cet homme serviable. Jacques Colin, qui avait vu grandir Clément, non seulement s'intéressa à ses succès, y aida peut-être en répétant souvent l'éloge de son ami aux oreilles du roi, mais encore, dans ces moments difficiles où il fallait se débattre avec les exigences de la vie, sut faire tomber sur lui la rosée bienfaisante des munificences royales (i). Jacques Colin était très écouté du roi , qui aimait à l'entendre discourir sur les questions littéraires où il faisait autorité. Plus d'une fois il dut avoir avec notre poète de ces entretiens où l'on disputait du beau parler; nous pourrons en citer comme exemple cette épigramme où Marot soutient que viser est très bon langage, contrairement à l'avis de Jacques Colin, qui l'avait repris sur l'emploi de ce mot.

L'abbé de Saint-Ambroise protégeait ceux qui s'adonnaient à la littérature plutôt qu'il ne la cultivait lui-même (il protégea même si bien Castellanus qu'à un certain moment celui-ci réussit à le supplanter dans les bonnes grâces du maître) ; il rima néanmoins quelques vers et, entre autres pièces, composa VEpistre de complaincte d vne qui a laissé son amy qui eut le mérite d'être attribuée à Marot. Jacques Colin dut mourir vers l'année i538; il laissait une traduction du Courtisan de Balthazar de Castiglione qui fut revue par Mellin de Saint-Gelais.

Si Jacques Colin est le plus ancien en date parmi les amis de Jehan Marot qui entourèrent la jeunesse du poète, il en est un autre qui paraît avoir exercé une certaine influence sur les débuts de Clément, lequel conserva longtemps les souvenirs inspirés par l'amitié.

Cet autre ami fut Jehan Le Maire de Belges. Plus jeune que Jehan Marot, il était né vers 1473 à Bavai en Hainaut et vécut jusqu'en 1 548. Élevé d'abordàl'école de Molinet, dont il était le parent, il entra tout jeune encore au service du

(l) Voyez VEpiftre de Marot Pvifque le Roy a defir de me faire à vn ften amy, qui débute ainsi : ^ " ^"°'°g quelcque gratieux^preft...

Vie de Clément Marot. 6i

duc Pierre de Bourbon et vint résider en Beaujolais, où il se lia avec Guillaume Crétin. A Anne de France, dame de Beaujeu, il dédia son Temple d'honneur; pour Marguerite d'Autriche, il fit l'éloge funèbre de son frère Philippe I", roi d'Espagne. Enfin, Michelle de Saubonne, cette providence des poètes, lui facilita l'accès de la cour de France.

Après ses trois livres des Illustrations de Gaule, on ne trouvait qu'Homère auquel il pût être comparé. Il est probable qu'il vint se fixer en France entre i5io et i5i2. A la cour, et comme historiographe de la reine Anne, il devait se trouver en contact journalier avec Jehan Marot, cet autre protégé de Michelle de Saubonne. Connaissant le père, il est tout naturel qu'il ait pris le fils en affection; il lui donna des conseils et surtout il l'engagea à se corriger d'une faute de prosodie qui était alors assez répandue parmi les poètes. C'est Clément Marot lui-même qui nous apprend ce détail dans la préface de sa première édition. En effet, il réclame l'indulgence des lecteurs pour sa traduction de VÉglogue de Virgile comme étant l'œuvre de sa première jeunesse, « comme pourrez, dit-il, en plufieurs fortes cognoiftre, mefmement par les couppes femenines, lefquelles ie n'obferuoys encore alors, dont Jan le Maire de Belges (en les m'apprenant) me reprint ». Clément Marot eut la mémoire reconnaissante, car le nom de Jean Le Maire reparaît à diverses reprises dans ses œuvres.

Mais, dans ce cénacle de vieux poètes, il en était un qui tenait sans conteste la première place et qui était entouré de la vénération et du respect des anciens comme des jeunes. Cet homme, qui passa certainement parmi ses contemporains pour avoir du génie, que l'on qualifiait de « souverain poète français », c'était le bon Crétin, « aux vers équivoques ». Il excitait alors l'admiration des connaisseurs par des tours de force poétiques qui faisaient de lui l'Hercule du Parnasse. C'était même plus que des tours de force, c'était de la dislocation : la dislocation du bon sens et de l'harmonie. Mais enfin, si le goût a changé, Crétin n'en était pas moins alors l'objet d'une admiration universelle. Guillaume Crétin était le trésorier de la cha-

62 Vie de Clément Marot.

pelle de Vincennes; il vivait paisiblement dans la société des Muses qu'il avait inventées pour son usage personnel. Comme il s'appelait Guillaume, il s'était surnommé le « geai du bois de Vincennes », et cette plaisanterie a causé une bévue des érudits. Ils ont voulu à toute force en profiter pour débarrasser leur poète favori de ce nom malsonnant de Crétin et l'afîubler de celui de Dubois, ne voyant pas que le joyeux solitaire avait tout simplement pris la première lettre de son prénom et l'avait accoUée à la désignation de sa résidence ordinaire pour s'amuser à en faire un jeu de mots. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses poésies étaient fort à la mode et que les chants royaux qu'il composait pour les envoyer au Puy de la Conception de Rouen faisaient partout fureur. Pour donner un échantillon de la manière dont il comprenait la poésie, nous ne saurions mieux faire que de citer le passage suivant d'une pièce où il raconte à son ami Macé de Villebresme de quelle manière il passe sa vie dans sa retraite champêtre :

Ainfi demeure en très bon appétit, le vais, ie viens & petit à petit Pafle le temps en tel plaifant feiour, Efperant veoir demain après ce iour.

le ronge icy mes crouftes & mon lard Et ie dis bien pour nous qui aymons l'art Des orateurs : c'eft le bien plus amené Quonques trouue & qui le mieux ameine Mon foible fens à repos d'efperit.

Tout eft tranquille & rien n'y defperit. Icy fuis hors des durs remords et gouftz. Des troux puans, ou des places, efgouz Et lieux infeclz de l'antique Lutece, Dide a ludo, aigre, forte & lude efle. A refifter à pefte fi mortelle, C'eft cas par trop repentir que mort telle. Icy n'ay poiift le bruyt des tumbereaux, le n'ay que ventz souffler & tomber eaux, le n'ay foucy fi boeuf ou vache arrefte, le n'ay le heurt quant vient ou va charette, le n'ay point peur de fes ribleurs de nuiél. Ne du tabut qui tant de monde nuid.

l'ay peu de biens, mais quoy ie fuis content.

Vie de Clément Marot. 63

On comprend que l'auteur de pareils vers ait pu tirer de sa cervelle ce bizarre sobriquet qui a pendant longtemps mis à la torture l'esprit des commentateurs de bonne foi. D'après certaines insinuations de Rabelais, on peut croire que si Marot avait une profonde aversion pour les moines, Crétin n'avait rien fait pour l'en détourner. En effet, ce serait Guillaume Crétin qu'il faudrait reconnaître sous les traits de ce « vieil poète françois » que Rabelais nous présente dans un des chapitres de son Pantagruel; il est même facile à identifier d'après un rondeau de lui, transcrit tout au long dans le passage. Ce vieux poète s'efforçait à ces derniers moments, dit Rabelais, « à grande fatigue et difficulté, de chaffer vng tas de villaines, immundes & peftilentes beftes, noires, garres, faulues, blanches, cendrées, grevolées, lefquelles laiCfer ne le vouloyent à fon aife mourir... & par leurs importunitez freflonicques l'empefchoient de goufter le bien & félicité que le bon Dieu a préparé à fes fidèles et efleuz en l'aultre vie & eftat d'immortalité » (i). Malgré sa haine pour les moines, Crétin n'était ni un impie, ni un athée; il composa plusieurs chants royaux en l'honneur de la Vierge, et Marot lui fit hommage d'une composition de ce genre qu'il accompagna d'une épigramme où il essaya d'imiter le style du maître; mais, malgré ses efforts, il ne put atteindre au même degré de grotesque et de ridicule. Crétin n'était point un modèle à suivre. Cependant, en torturant la langue dans des exercices violents, il donna à ses disciples cette souplesse et cette agilité qui sont les charmes du style, à la condition de ne point laisser voir l'effort. Marot, pour rendre un pieux hommage à la mémoire de celui qu'il comptait parmi les guides qui dirigèrent ses premiers pas, composa une épitaphe en son honneur.

Parmi les poètes qui furent liés avec le père de notre poète, nous citerons encore : Jean Meschinot, de Nantes en Bretagne, qui fut maître d'hôtel de la reine Anne; André de la Vigne; Hugues Salel; Macé de Villebresme,

(i) Rabelais, Pantagruel, III, xxi.

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qui écrivit VÉpistre de la belle Clériande à son ami Rheginus, ce qui donna peut-être à Clément Marot l'idée d'écrire à son tour VÉpistre de la belle Maguelonne à son ami Pierre de Provence.

C'est au milieu de ce cercle de vieux poètes, c'est dans un commerce perpétuel d'idées avec eux que Marot passa les années de son adolescence. Mais ce ne furent pas seulement les vivants qui contribuèrent à former sa Muse; il emprunta aussi aux morts plusieurs de ses inspirations.

Le Roman de la Rose était un de ses livres favoris, et il trouvait tant de plaisir à y revenir sans cesse qu'il se décida par la suite à en donner une édition.

Il aimait aussi à relire les livres de Villon, cet enfant perdu qui à tant de dépravation savait mêler une sensibilité si exquise.

Puisque nous recherchons sous quelles influences se forma le talent de Marot, nous ne devons point omettre non plus de parler ici d'une corporation littéraire qui jouit alors d'une certaine réputation, qui eut son heure de vogue et qui mit en honneur tout un genre de compositions ayant pour but de célébrer les louanges de la vierge Marie.

Cette association, tout à la fois littéraire et religieuse, avait été fondée à Rouen, en i486, sous le nom de Puy, en l'honneur de la « treffain^le et immaculée Conception de la glorieufe vierge Marie », et on l'appelait, sous une forme plus abrégée, le Puy de la Conception. Ses premiers fondateurs s'étaient recrutés parmi la noblesse de robe et d'épée et les bourgeois et marchands de la bonne ville et cité de Rouen. Le premier prince du Puy, c'est ainsi que l'on nommait le président de la société, s'appelait Pierre d'Arc, lieutenant général du roi au bailliage de Rouen, et le premier lauréat de ce concours fut M^ Louis Chapron, dont le « Champt royal » fut jugé « le plus ellegant & meilleur » (i). Bientôt, on élargit les conditions du

(i) Bibl. de Rouen, Y 18, fol. I.

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concours; on n'admit plus seulement les chants royaux, mais on reçut encore des ballades, des rondeaux, des épigrammes. Les prix étaient attribués de la manière suivante : au. chant royal, la palme, et celui qui approchait le plus du vainqueur avait droit à un lys ; à la ballade, une rose; au rondeau, un signet; à l'épigramme, un chapeau de lauriers, et à une espèce de dialogue qu'on appelait le « débattu », une étoile. Les pièces envoyées au concours pouvaient aussi bien être écrites en langue latine qu'en langue française (i). Les conditions et la liste des prix étaient placardées à Rouen et dans les diverses villes de Normandie. Le jury, composé de chanoines, docteurs en théologie et autres gens notables, se réunissait dans une séance solennelle qui se tenait toujours le dimanche du milieu de décembre et s'ouvrait à dix heures pour être close à deux. On couronnait dans cette séance les vainqueurs.

Le succès de cette association, la faveur dont elle jouissait dans le public attirèrent sur elle l'attention du pape. Il confirma ses statuts et l'autorisa à porter le nombre de ses sociétaires de soixante-douze à cent vingt. En même temps, il leur accordait ces privilèges dont l'Église se montre si prodigue et qui lui coûtent si peu; sans parler des indulgences, il leur concéda le droit de construire une église spéciale pour l'association et, à chacun de ses membres, d'avoir un autel portatif où il pourrait dire la messe ou la faire dire; de manger de la chair en Carême à la condition d'avoir l'autorisation de son confesseur et de son médecin. La cotisation était fixée à soixante-dix sols.

Si nous avons insisté sur tous ces détails, si nous avons tenu à faire connaître d'une manière spéciale l'organisation de cette société, c'est à cause de l'estime toute particulière en laquelle la tenaient les poètes de cette époque. Guillaume Crétin, lui-même, le « fouverain poète françois », ne dédaigna pas de disputer à diverses reprises les prix qu'elle accordait; en i5i3, il eut le chapeau de laurier; en i3i6, il obtint le lys; en i320, il eut la palme. Enfin voici

(i)Bibl.deRouen,Yi6, fol. i v.

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un procès-verbal que nous tenons à transcrire dans son entier, car il présente un intérêt tout particulier pour la biographie de Marot : « L'an de grâce mil v^xxi, le xv^ jour de décembre, au Puy de l'Immaculée-Gonception, tenu au couvent des Carmes à Rouen, par honorable homme Guillebert Lefevre, bourgeois & marchant duditl Rouen, auquel Puy après avoir tous les chans royaux, ballades, rondeaulx et epigrammes prefentés audid Puy & iceulx bien leus, vifités & debatus par la grande et noble aiïiftance, & y fut adjugé la palme à Guillaume Sber pour avoir faicl le premier chant royal qui ensuid, & pour le fécond après efcript, fut donné le lys à M« Jehan Marot (i). » Ce chant royal commence ainsi :

Pour traiter paix entre Dieu & Nature...

Cette même année Clément Marot avait présenté, en concurrence avec son père, le chant royal commençant par ces vers :

Lorfque le Roy par hault defir & cure Délibéra d'aller veoir ennemis...

Le fils n'obtint point de prix, mais il eut la consolation de voir son père couronné.

Ce fut également au Puy de la Conception que Sagon, qui eut par la suite avec Marot une querelle des plus violentes, chercha d'abord à attirer l'attention sur luimême. Sagon prétendait avoir remporté dans ces luttes poétiques « la palme, le lys, le fignet & la rofe » (2). Marot soutenait que, si Sagon avait obtenu le prix du chant royal, c'était à lui qu'il le devait :

Car il ne valoit pas un œuf,

(i) Bibl. de Rouen , Y 18, Fripelippes et de Marot, faict fol. io5 v°. par Matthieu de Boutigny.

(2) Le rabais du caquet de

Vie de Clément Marot. 67

fait-il dire à son valet, lorsque Sagon le lui apporta, et ce fut seulement

Quand il euft refaid tout de neuf

que Sagon remporta le prix (i). Que penser du bon goût des juges qui couronnaient Sagon et renvoyaient Marot? Il est vrai que lorsqu'on parcourt les œuvres de la plupart des lauréats on ne peut que féliciter ceux qui n'ont pas été trouvés assez ineptes pour être couronnés.

C'est à ces travaux poétiques que notre poète nous paraît avoir consacré les loisirs que lui faisait la paix à son retour de son expédition en Hainaut. Nous inclinerions à croire que ce fut vers cette époque qu'il composa la plupart de ses ballades et de ces « chants royaux » où sa Muse s'embarrasse souvent de métaphores incohérentes pour célébrer des mystères qu'il ne saurait expliquer dans un style clair et précis puisqu'il n'en comprend pas le sens. Ces compositions appartiennent à cette série d'œuvres religieuses où Marot n'excellait pas, mais qui contribuèrent le plus à perpétuer sa mémoire. Nous chercherons à expliquer ce phénomène lorsque nous parlerons des Psaumes.

Mais Marot ne dédaignait pas de mêler le profane au religieux; et nous pensons que vers le même temps il composa le plus grand nombre de ses chansons amoureuses. Cette alliance de deux genres si opposés a de quoi surprendre. Comment expliquer qu'après avoir célébré les mystères de l'Immaculée-Conception la même Muse trouvait la note pour dire les louanges d'une maîtresse? D'abord, on pourrait se demander si Marot était bien convaincu lorsqu'il se laissait aller à ces épanchements mystiques. Rien, dans ses œuvres, ne démontre qu'il fût possédé de cet amour de Dieu qui embrase les âmes dévotes. Il ressentait une violente indignation à la vue des supplices où l'on faisait périr les adeptes de la Réforme; mais il était poussé par un mouvement d'humanité plutôt

(i) Ce chant royal de Sagon se (anc. 8001 a, bail., fol. 187). trouve à la Bibl. nat., ms. 2206

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que de foi. De ce côté n'était pas sa véritable voie. Il excellait surtout dans la poésie légère, il y trouvait des traits inimitables qui lui sont tellement personnels qu'on a donné son nom à ce genre et qu'on l'a appelé le genre « marotique ».

Cette poésie, qui convenait à la nature de Marot, a dans ses compositions quelque chose d'autant plus vif et animé qu'il s'exprime sous l'impression de sentiments qu'il éprouve. Ce sont ses propres amours qu'il peint; il est d'autant mieux placé pour en être l'historien qu'il n'a qu'à raconter ce qui se passe en lui.

Le duc d'Alençon revint à Paris vers la fin de l'année i52i ou dans les premiers jours de l'année i522, accompagné de Marot; nous venons de dire de quelle manière il nous semble avoir employé ses loisirs. Il retrouva sans doute d'anciennes liaisons qu'il avait brisées ou tout au moins interrompues au moment de partir pour la guerre. Lui-même, dans une ballade qui nous paraît devoir être datée du début de la campagne, nous parle de quelque chose de semblable :

Adieu vous di, mon maiftre Jehan Griffon, Adieu palais & la porte Barbette Où i'ai chanté mainte belle chanfon Pour le plaifir d'une ieune fillette.

(Ballade du temps que Marot estait au Palais à Paris.)

Si nous voulions nous mettre en frais d'imagination comme tant d'autres biographes qui, à trois siècles de distance, ont reconstitué toute l'histoire des amours de Marot et ne sont pas en peine pour nous en dévoiler les moindres détails, nous pourrions rappeler qu'à la porte Barbette se trouvait l'hôtel des Brezé, que Diane de Poitiers était la femme de Louis de Brezé. Ainsi cette fillette dont parle Marot pourrait bien n'être autre que la grande sénéchale. A la vérité, ce serait une manière un peu légère de parler d'une si haute dame. Mais, outre que les amoureux ne se gênent pas avec leur maîtresse, nous pourrions attri-

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buer ce sans-gêne à l'habileté de notre poète cherchant à dérouter ainsi la curiosité des indiscrets.

Nous ne voulons pas nous associer à ces jeux historiques qui ne relèvent que de l'hypothèse pure; or, l'hypothèse mène où il lui plaît, voire à l'erreur, car elle n'a d'autres limites que ses illusions. Nous avons voulu seulement constater ce point. Peut-être y a-t-il là un détail utile à retenir pour expliquer les mésaventures de Marot après la défaite du roi à Pavie. Y a-t-il quelque rapport entre la « lillette » de la porte Barbette et cette méchante fée qui précipitera Marot dans les cachots du Châtelet? Nous nous gardons d'être affirmatif; notons seulement la coïncidence au passage.

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