XVI. XVII
Nous trouvons dans un poème de cette époque un tableau qui semble pris sur nature : il nous montre les pages se livrant à tous leurs méchants tours et peut nous donner une idée de la manière dont Marot passait son temps. Voici comme un malheureux raconte le mauvais quart d'heure qu'il eut à endurer :
le rencontray vne troupe de paiges
Qui ne fçavroyent (qui leur donneroit gaiges
De faire mal) y faire pys qu'ilz font : .
Cappes, bonnetz, chapeaux, manteaux, tout fond
Entre leurs mains, c'eft ieu de pafle'palTe.
Ce que l'vng gecle, vng autre toft l'amafle ;
Et au matin ne font meilleurs qu'au foir :
L'vng près de luy me voulut faire alFeoir
Pour fe gaudir de moy plus à fon aife,
L'autre me dicl, Monfîeur, ne vous defplaife.
L'vng m'a laué des piedz iufque à la telle,
L'autre me dit, ne vous faides point belle
Et gardez bien de trop vous efchaulfer.
L'vng me voulut ma fainclure chaulfer.
L'autre, qui n'eft de mocquer defgoullé.
Faire me veult la barbe d'ung couflé.
Puis tout foubdain ilz parlent de me tondre*
Tant que ne fçay quafi que leur refpondre
Ne fi i'en ay ou du bon ou du pire
Ne fil conuient f'en fafcher ou en rire (i).
Bien que les pages et les écoliers de la Montagne-Sainte- Geneviève fissent volontiers bon ménage lorsqu'il s'agissait de battre le guet ou de molester les bourgeois, ils se livraient pour un rien des batailles où les coups pleuvaient entre ceux qui, la veille encore, étaient bons amis.
Mais s'ils étaient prompts à en venir aux mains, ils n'étaient pas moins prompts à se réconcilier, et la paix se signait d'ordinaire autour de la table de quelque cabaret, le verre en main, au milieu des rires et des chansons.
Les cabarets ne manquaient pas aux abords du Palais et dans les rues tortueuses et étroites de la Cité ; il y en
(i) François Gentillet, Dis- Cl. Chappuys, i543, sign. C, cours de la court. ( Édition de verso.)
34 Vie de Clément Marot.
avait pour toutes les bourses et pour toutes les conditions, depuis le simple valet d'écurie jusqu'au gentilhomme de la chambre. Aux heures de loisirs et de délassements, tout ce monde, monde du Palais et de la cour, y venait prendre ses ébats avec les ribaudes et filles de joie qui y avaient leurs habitudes et leurs habitués. Parmi les cabarets les plus en vogue, nous citerons la Pomme-de-Pin, dont Villon avait fait de préférence le théâtre de ses exploits avec ses compagnons de repues franches. Il y avait encore le cabaret de la Lamproie, où le roi ne dédaignait pas d'envoyer chercher pour sa table certains mets en renom, comme en témoignent ses comptes (i). Un poète du temps nous présente une liste de quelques-unes des enseignes. Les noms de saints paraissent plus particulièrement recherchés, comme ayant le don d'attirer la clientèle. Certains auteurs s'indignent contre une telle profanation qui place les lieux de débauche sous un patronage aussi respectable :
L'vn pour enfeigne aura la Trinité,
L'autre faint lean, & l'autre faint Sauin,
L'autre faint Mor, l'autre l'humanité
De lefus Chrift noftre fauueur diuin,
De Dieu, des faints font leurs crieurs de vins (2).
Notre poète n'était point un homme à faire le délicat et à presser le pas lorsqu'il passait devant ces tavernes d'où retentissaient jusque dans la rue le choc des verres, les mots salés et les bruyants éclats de rire. Il y entrait avec les pages, avec les écoliers de la basoche, et il prenait aussi sa part de leurs folles équipées et de leurs burlesques escapades. Ce n'est pas qu'il fût grand amateur de buverie; rien ne révèle dans ses vers un fervent sectateur de Bacchus ; il aimait mieux l'amour et son train, et préférait consacrer ses vers à célébrer les charmes d'une maîtresse.
Mais, puisque nous avons suivi Marot dans ces « vineuses tavernes », au milieu de ces «. mufeaulx ardans de rouge
(i) Arch. nat., KK93, 64. niers S tavernieres qui mejlent
(2) Artus Désiré, Les gratis S brouîlletit le vin, p. 25. abus & barbovilleries des taver-
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enluminez » (i), il faut que, pour un moment, nous évoquions le souvenir de ces cabarets du temps passé.
Tout y était prévu, tout y était préparé pour que le buveur, cédant au charme des séductions dont on l'assiégeait, fût entraîné à faire le plus de dépense :
A celle fin que plus d'argent reçoiuent, Chez eux ils ont des paillardes feruantes, Qui à toute heure inceflament vin bojTient, Tant que de boire elles font toutes puantes, Et des marchans fi treffort attirantes Par beau parler, chatouiller souzrire Que tout le monde à leurs culs puans tire Puis f 'en revient la bource \Tiyde & creufe, L'vn à tout chancre & l'autre fans mot dire Recompenfé d'vne bofle chancreufe (2).
Un jour les adversaires de Marot, lorsqu'on en sera arrivé à ce point de la querelle où l'on ne garde plus aucun ménagement, lui reprocheront les suites de ces expéditions, et lui-même, dans une de ses Épitres, sous le nom du capitaine Raisin, nous fera des confidences qui pourraient bien n'être que l'histoire de ses propres mécomptes au sujet des maux qui lui sont advenus
Par le vouloir d'impudique Venus.
En effet, après s'être laissé entraîner par « le gentil dieu Bacchus » au pays « des jambons et des andouilles », le seul profit qu'il tira de ces pérégrinations, du genre de celles de Pantagruel dans l'Ile farouche, c'est de recevoir un grand « coup de faucon » :
Tant qu'à la fin me trouuay en Surie (3).
Nous ne nous trompons pas beaucoup en jugeant, d'après ces aveux, que Marot, comme page et comme suppôt de la basoche, ne se faisait pas faute de fréquenter les bouges de la Cité, et s'y exposait à des accidents dont il a gardé de douloureux souvenirs.
(i) Voyez, aux Ballades, le Cry (3) Epistre faicte pour le ca-
du jeu de l'Empire d'Orléans. pitaine Raisin au seigneur de
(2) Artus Désiré, Les grans la Rocque. abvs des tavemiers, p. 114.
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Les moralistes qui exaltent les vertus du bon vieux temps ne voient en beau ces horizons lointains que parce que les détails se perdent dans l'ensemble. Mais ce refrain de ballade où Villon se fait professeur « de bonne doctrine » à l'usage de « ceulx de mauvaife vie » est aussi bien de mise pour le temps de Marot que pour le nôtre :
Où s'en va tout ? Or, efcoutez :
Tout aux tauernes & aux filles (i).
, Si notre poète ne se targuait pas de vertu, il n'était pas plus dissolu que les autres. Il nous semble le voir dans sa jeunesse en compagnie de ces écoliers de la Montagne-Sainte-Geneviève qui « transfretaient la sequane au dilucule du jour pour visiter les meretrices amabilissimes dans les lupanars de l'inclyte cité que l'on vocite Lutèce ». Mais il avait un avantage sur les adolescents de son âge; c'était le talent poétique qui déjà s'était révélé en lui et qui devait faire du jeune poète le héros de ces fêtes. Tandis que d'autres se livraient à leurs appétits matériels et fêtaient plus encore le dieu du vin que Vénus, il s'était déjà fait un nom parmi ses camarades par son Temple de Cupido, où il s'annonce comme le chantre de l'amour. On se le figure volontiers au milieu d'une de ces tumultueuses assemblées, récitant un refrain amoureux dans le silence qui se faisait autour de lui. C'est que déjà Marot, parmi ses camarades, était le poète à la mode. Ce fut sans doute un jour dans une de ces réunions, parmi toutes ces jeunes têtes enflammées par de copieuses libations, qu'il déclama pour la première fois, aux applaudissements de ses auditeurs, la Ballade des Enfants sans souci ou le Cri du jeu de l'Empire d'Orléans. C'est encore en un jour de belle humeur qu'il débita à la Pomme-de-Pin ou dans quelque autre taverne la ballade qui commence ainsi :
Musiciens à la voix argentine ; Dorefnauant, comme vn homme efperdu, le chanteray plus haut qu'vne buccine : « Helas 1 si i'ay mon ioly temps perdu. »
(i) Villon, Œuvres, éd. Promp- sault, p. 228.
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On peut s'imaginer par quels cris de joie, par quels battements de mains étaient accueillies les rimes sonores et joyeuses du poète. Et puis, pour compléter le tableau, pour terminer ces bruyantes « beuveries » où il fallait payer un écot obligatoire en esprit et en belle humeur, on allait quérir des joueurs de farces qui divertissaient l'assistance en faisant la satire en action de la politique du jour. Une fois, c'étaient Jean Serre, Jacques le Basochien et Jean du Pontalais qui représentaient Mère Sotte sous les traits de Louise de Savoie, « gouvernant en cour, taillant, pillant et defrobant tout » (i). Une autre fois, c'était un poète en plein vent, un fatiste, comme on les appelait alors, le nommé Cruche, qui se présentait avec une lanterne grâce à laquelle on avait le don de tout voir; or, avec cette lanterne, il voyait une poule qui se nourrissait sous une salamandre, et cette poule « portoit sur elle une chofe qui eftoit aflez pour faire mourir dix hommes » (2). Cette facétie était une allusion aux amours du roi avec la fille d'un conseiller au parlement nommé Le Coq, épouse d'un avocat au parlement nommé Jacques Dixhommes. Le roi, pour mieux s'assurer la possession de la femme, avait fait saisir les biens du mari. L'assemblée se tordait de rire à ces représentations. Mais, lorsqu'elles avaient trop de succès, mal en prenait aux auteurs et aux acteurs. Il y allait quelquefois pour eux de la prison ou d'une vigoureuse correction que leur administraient les seigneurs de la cour sur l'ordre du roi.
Nous avons également à évoquer les fêtes de la basoche et les représentations des Enfants sans souci pour bien faire ressortir le rôle important que Marot avait pris au milieu de cette jeunesse exubérante de vie et de gaieté.
Parmi les chants royaux composés par Marot, il en est un qui porte l'indication suivante : Chant royal chrétien mis au may de la Sainte-Chapelle. Cette plantation du may était une des cérémonies les plus chères aux clercs de la basoche. Tous les ans, par un privilège spécial
(i) Journal d'un bourgeois de in-S", p. 44. Paris (i5i5-i536), publié par (2) Ibid., p. i3. Ludovic Lalanne. Paris, 1854,
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qu'ils tenaient du bon plaisir du roi, les basochiens avaient le droit d'aller couper un arbre dans la forêt de Saint-Germain pour venir ensuite le planter dans la cour du Palais, que l'on appelait aussi la cour du may, et au milieu de laquelle se trouvait la Sainte-Chapelle. Dès le matin de ce jour de fête, les basochiens se réunissaient au pied des marches du grand escalier; le roi de la basoche et tous les dignitaires de son royaume prenaient la tête du cortège, qui était précédé de trompettes et escorté des archers du roi. Cette longue file traversait les rues de la ville, allait couper le may dans la forêt et revenait ensuite en grande pompe en faire la plantation. Les poètes de la corporation se mettaient en frais de poésie et composaient en honneur de la Vierge un chant royal que l'on écrivait tout au long sur une pancarte avant de dresser l'arbre, qui devait rester ainsi jusqu'à l'année suivante. Ce fut pour une cérémonie de ce genre que Clément Marot composa le chant royal qui débute ainsi :
Qui ayme Dieu, fon règne & fon empire, Rien délirer ne doibt qu'à fon honneur...
Ce mélange du sacré et du profane était fort dans les goûts de cette époque, sans doute d'après cette loi des contrastes qui avait introduit dans le sanctuaire des réjouissances commençant par la représentation des Mystères et se terminant souvent par les orgies les plus cyniques.
A côté de ces fêtes en plein vent dont la cour du Palais était le théâtre, il y avait aussi des représentations dramatiques sur cette fameuse table de marbre qui fut détruite par le grand incendie de 1618. La scène n'était point assez vaste pour se prêter à la représentation des Mystères, au développement desquels la nef des églises n'était pas trop grande; mais on s'y livrait à des divertissements d'un autre genre. On y représentait des farces, des soties et des moralités qui comportaient un nombre moindre de personnages et qui, par la nature du sujet, étaient destinées à un public d'élite, plus instruit que la foule,
Vie de Clément Marot. Sg
et plus capable de comprendre les traits satiriques et les allusions malignes que l'auteur ne se faisait pas faute d'y introduire. Dès le début de son règne, François I^"^ dut prendre des mesures contre la trop grande liberté de langage et d'allusions qui avait fini par se glisser dans ce genre de bouffonneries. Un arrêt du parlement du 5 janvier i5i5 avait interdit les représentations dramatiques en tant qu'elles pouvaient atteindre l'honneur du roi, de la reine, de la duchesse d'Angoulême et des princes du sang (i).
Mais il est impossible d'imposer une barrière à la malignité de l'esprit humain. Ce n'est pas assez de s'amuser, il est bien plus piquant de s'amuser aux dépens des autres; aussi, malgré les défenses du parlement, les allusions continuèrent-elles à avoir leur cours. Il fallut sévir de nouveau et, dans une chronique du temps, nous voyons qu'au mois de décembre i5i6 « furent menez prifonniers devers le roy à Amboyfe troys prifonniers de Paris loueurs de farce, c'eft à fçavoir Jacques le Bazochien, Jehan Serre & Martin Jehan du Pontalez, lefquelz eftoyent liez & enferrez, & furent auffy menez à Amboyfe, et ce fut à caufe qu'ils avoient ioué des farces à Paris de feigneurs ... dont le roy & Madame la régente, advertys, furent fort courroucez, par quoy furent envoyez quérir par douze archers du prevoft de l'hoftel du roy, enferrez, liez & menez à Bloys prifonniers (2). »
Clément Marot connaissait bien tout ce monde-là; il parle à diverses reprises de Pontalais. Il a composé pour Jean Serre une épitaphe où il le ressuscite dans le costume et dans les grimaces qui excitaient l'hilarité du public. Pour nous, il n'y a point de doute que notre poète fréquentait assidûment les tavernes de la Cité où ces joueurs de farces se livraient à leurs bouffonneries.
Marot s'essaya également dans ce genre de composition et composa le Dialogue nouveau fort joyeux^ de deux amoureux. Cette petite pièce, à deux personnages, est
(i) C. Jourdain, Index chronol. {2) Journal d'un bourgeois de
univ. Paris, p. 323. Paris, p. 44.
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menée avec beaucoup de verve et de bonne humeur. C'est un débutant en amour qui dépose ses confidences dans le sein d'un vieux routier; il lui demande conseil pour mieux en arriver à ses fins ; il lui fait part de ses craintes et de ses espérances. L'intrigue n'est pas bien compliquée, mais elle est semée de traits d'esprit et elle résume tous les stratagèmes alors en usage pour faire le siège de l'objet aimé. Tous ces détails devaient plaire à ces jeunes auditeurs, qui retrouvaient dans les préoccupations de l'un des deux interlocuteurs tous les tourments qu'ils éprouvaient eux-mêmes à la poursuite de leur belle. Enfin, ce petit dialogue se termine par une de ces chansons alors à la mode, que les assistants reprenaient en chœur.
Cette pièce ne parut que tardivement dans le recueil des œuvres de Marot (i). Nous ne saurions dire pourquoi il l'avait négligée; mais il avait souvent pour ses vers la même indifférence que l'on retrouve dans les actes de sa vie.
Nous croyons avoir indiqué d'une manière à peu près certaine comment se passait le temps pour Marot à partir de l'avènement du règne de François I^^. Cependant les années s'ajoutaient aux années. Marot se sentait peu de penchant pour le métier de procureur. Il n'avait fait choix d'aucune carrière et, malgré son insouciance, il devait entrevoir l'avenir avec une certaine inquiétude. Il est probable qu'à cette époque il avait quitté le seigneur de Villeroy depuis qu'il suivait le Palais et qu'il était surtout assidu aux divertissements de la basoche. Mais si c'était un délassement suivant ses goûts, ce n'était point une profession qui pouvait lui donner le pain quotidien. Son père, qui paraît l'avoir toujours entouré de l'affection la plus vive, dut l'engager à se créer une situation et ne ménagea probablement ni ses conseils, ni sa peine pour la lui faire trouver. Ses fonctions de valet de chambre du roi lui donnaient accès à la cour, le mettaient en relation
(i) Dans une édition de 1640, de Dolet de 1542 et i543, avec publiée par J. Bignon. Elle fut l'approbation de l'auteur, ensuite reprise dans les éditions
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avec de hauts personnages et lui permettaient de compter sur de nombreux protecteurs. Il ne lui était pas possible de songer à faire entrer son fils dans la maison du roi, mais il eut l'idée de le faire admettre auprès de Marguerite d'Angouléme, duchesse d'Alençon, la sœur de François I", en qualité de secrétaire.
D'ailleurs, dès avant cette époque. Clément Marot était en coquetterie avec la cour. Déjà il avait adressé au roi une épître où il s'était livré à ce genre de dislocation poétique que Crétin avait mis à la mode :
En m'ef bâtant le fay rondeaux en rithme Et, en rithmant, bien fouuent je m'enrime.
(Petite epistre au Roy.)
C'étaient des avances; mais il espérait bien qu'elles lui seraient remboursées. Au mois de janvier i5i7, il écrivait un rondeau sur la mort de Chissay, tué à Blois par Pompéran. Un mois après, il composait une ballade sur la naissance du dauphin François, et tandis qu'il célébrait l'arrivée
Du beau Dauphin tant defiré de France,
le père, qui ne voulait point, malgré tout son désir de voir percer son fils, se laisser faire une trop vive concurrence parle jeune poète, entassait rime sur rime en l'honneur du nouveau-né auquel il souhaitait
Du preux Hector le bras chevalereux Et d'Hercules l'invincible puiflance...
Tous ces hommages poétiques ne purent conjurer le sort du jeune dauphin, dont on connaît la mort mystérieuse. Mais ce que nous voulons faire toucher du doigt, ce sont les efforts de Marot pour forcer l'accès de la cour et y trouver sa place. A force de persévérance, il en arriva à ses fins. Il s'adressa au seigneur Antoine Raffin, dit Pothon, seigneur de Puy-Calvaire, sénéchal d'Agenoys et capitaine de cent hommes d'armes. Ce seigneur connaissait peut-être la famille du jeune Marot; Agen n'est pas très loin de Cahors. A coup sûr, il ne connaissait que
trop bien Marot lui-même et ses écarts de Jeunesse. Mais on ne devait pas être fort sévère à la cour du Jeune roi, et si ce n'était pas tout à fait une recommandation, ce pouvait devenir un titre à l'indulgence. Aussi bien, Marot prend en vers une attitude humble et repentante; il proteste de ses bons sentiments; il faut que Jeunesse se passe, et pour lui elle est bien passée; il est tout prêt à faire amende honorable, pourvu qu'on l'aide à sortir de la situation pénible où il se trouve :
Quand ie regarde & penfe à l'aduenir, l'ay bonvouloir de fage devenir.
(Rondeau à Monsieur de Pothon.)
Après de si belles promesses, il devient bien difficile de lui résister, d'autant qu'il redouble de supplications et de cajoleries :
Envers le Roy veuillez mon cas parfaire, Si que par vous ie puiffe paruenir Là où sçauez.
Et là où il veut parvenir, c'est la maison de la duchesse d'Alençon. Il ne peut entrer auprès du roi, puisque son père est déjà au nombre des valets de chambre; à défaut du frère, il servirait la sœur. Enfin, il manœuvra si bien que Pothon parla au roi et que le roi donna ordre à Pothon de présenter Marot à la duchesse. Et ce fut bien François I^r qui intervint en personne. Le poète nous l'atteste dans V Enfer, lorsque, invoquant la protection royale pour sortir des griffes de la Justice, il s'exprime en ces termes :
Bien me cogneut & bien me guerdonna Lorfqu'à fa fœur Pallas il me donna, le dy Pallas, la fi fage & si belle...
Et, quelques vers plus loin :
Le roy des Francs, dont elle eft foeur unique, M'a faid ce bien.
Pour se faire bien venir de la princesse, Marot se mit en frais d'éloquence poétique. Il lui façonna une longue épître où il introduisit plusieurs personnages allégoriques. L'invention n'est pas heureuse; Marot a voulu forcer son talent et, lorsqu'il s'abandonne à lui-même, il est mieux inspiré. En résumé, cette épître a pour objet d'obtenir de la princesse
D'eftre le moindre & plus petit feruant De fon hoftel...
Pour intéresser Marguerite à son sort, il se présente à elle comme un malheureux sur le point de faire naufrage, et il cherche à la prendre par le plaisir de faire une bonne action. Dans tout cela règne un accent de mélancolie qui prouve que Marot venait de traverser une période de rudes épreuves et qu'il gardait encore le souvenir de jours qui n'avaient point été sans amertume :
En me prenant, Princefle vénérable,
Dire pourray que la nef opportune
Aura tiré de la mer d'infortune,
Maulgré les ventz iusque en l'ifle d'honneur,
Le pellerin exempté de bonheur.
(Épistre du despourveu.)