‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 25 sur 68 · tome, consultez les notes des manière assidue · texte numérisé non relu

tome, consultez les notes des manière assidue

pages 117, i3o, 25o, 706 et 706. (2) Bibl. nat., mss. franc. 2335,

La Grive ou La Grue, Caque- fol. 5i.

pièce, où l'auteur accumule volontairement les vilenies. Mais, en faisant la part de l'exagération, on peut admettre que, par certains côtés, ces révélations touchaient à la vérité. Il est exact que Marot, ses portraits nous l'attestent, était plutôt laid que beau. Nous ignorons s'il était bigle, mais à coup sûr il était affreusement camus. (Mellin de Saint- Gelais le désigne par plaisanterie sous le sobriquet transparent de Cadmus.) Or, très souvent, les gens camus sont punais. Il est non moins sûr que Marot affichait un luxe vestimentaire nullement en rapport avec sa bourse. Nous en avons une autre preuve dans le huitain où une « savante demoiselle » se moque à la fois de son « museau tors n et de son « fascheux corps vêtu d'un satin gras » (i). Ce satin gras concorde assez bien avec les « soliers de veloux » dont il est ici question.

Autre détail fort intéressant pour la vie privée de Marot : l'auteur de la réponse des six dames de Paris, un peu plus loin, jette à la face de notre poète l'oubli dans lequel il laisse sa femme et lui reproche de la pousser à la débauche par la misère :

Mieulx te vauldroit ta femme entretenir Que le bordeau fi fouuent maintenir Comme tu fais, adultère damne, Qui par tes faidz es de Dieu condamne. Tu luy fais bien endurer foif & fain, Car à manger na point fon faoul de pain, Ne pour veftir habit qui denier vaille. Parquoy fe vift auec[ques] truandaille.

Sagon, un jour, rééditera contre Marot ce reproche : Si contre Dieu fa femme a bien laifle (2).

Il résulte de ces témoignages concordants que Marot était marié, et marié dès avant l'année 1 529 ; que la brouille

(i) Voyez aux Epigrammes, A quoi Marot répondit par le

Par une sçavante Damoyselle : dizain qui se termine ainsi :

Un fafcheux corps veftu d'un fatin gras, Mais baillez luy douze aulnes de (atin.

Un fatin gras doublé d'un fafcheux corps, Voyla fa robe en un iour defgreîée. Un lourd marcher, un branlement de bras, / v r^. • t ^ r>

Un foi parler auec un mufeau tors, (2) Eptstre de Fr. Sagon auX

Contrefaifant le gracieux..., etc. deux sœurs de Clément Marot.

148 Vie de Clément Marot.

s'était mise dans le ménage et que le mari et la femme vivaient chacun de son côté, foulant aux pieds le devoir de fidélité. Nous n'en savons du reste pas plus long sur la femme de Marot. Nous ignorons jusqu'à son nom.

Il est vraisemblable que ces injures n'étaient point pour faire grande impression sur Marot, aussi libre de mœurs que dégarni d'écus. Mais, parmi tous ces traits dirigés contre sa personne, il s'en trouvait un plus perfide et surtout plus dangereux que tous les autres. Depuis quelque temps, l'Église, fort ombrageuse, ne supportait pas la moindre révolte contre ses prescriptions; toute désobéissance sentait l'hérésie, toute hérésie sentait le fagot. Les commères qui faisaient campagne contre Marot, ou du moins le champion anonyme de leurs rancunes, ne manquèrent point de faire allusion aux récents démêlés du poète avec l'Eglise, à ce lard mangé en carême, charge la plus grave que l'on pût produire contre lui; pour ce méfait, il avait déjà entrevu le bûcher; qui sait si, en ravivant ce souvenir, on ne pourrait pas l'y conduire tout à fait?

Te fouvient-il qu'un iour, après tout ieu, On te volut ieder vif en vng feu Pour te brufler comme faulx, hérétique?

Quel defplaifir pour la chofe publicque ! Pauure ignorant qui tes membres eftends A menger chair en carefme & tout temps, Non bien faichant decHner le tien nom, Et veuls auoir de dodeur le renom.

Fi, fy, au grat, au diable, tel pendart Qui de Lhuter veult porter leftandart !

L'habileté et la méchanceté de cette attaque n'échappèrent point aux ennemis de Marot. C'était bien là le défaut de sa cuirasse. Pour la première fois, on le traite publiquement d'hérétique et de sectateur de Luther. Mais ce ne sera pas la dernière. Et désormais c'est sur ce point faible que les adversaires du poète feront converger leurs coups.

En suivant la cour à Cambrai, Marot avait laissé derrière lui ses Excuses comme un baume réparateur qui devait cicatriser les blessures faites par ces Adieux dont

Vie de Clément Marot. 149

il déclinait la paternité. Mais lorsqu'il connut la réplique haineuse des six dames et vit combien ses tentatives pacifiques avaient été mal reçues, à son tour il se piqua au jeu et se fâcha tout rouge. Il fit tête à la meute anonyme qui s'acharnait après ses chausses et il prit à partie les six dames qu'il soupçonnait d'être cause de toute cette esclandre. La défense est telle qu'on la pouvait attendre de notre poète : étincelante de verve et d'esprit. On n'a point voulu de ses excuses, il décoche ses flèches les plus acérées, et puisqu'on l'a repoussé lorsqu'il voulait panser les plaies que d'autres avaient ouvertes, il fait ses blessures plus profondes et plus cuisantes. Il marque d'un fer rouge ceux qui l'accusent de vouloir être amoureux au rabais; d'un mot il venge la mémoire de son père qui devrait être à l'abri des attaques de celles qui trouvèrent toujours en lui un défenseur dévoué et respectueux; enfin, il accommode ses six vieilles ennemies et leur porte-parole de manière à leur ôter toute envie d'y revenir :

Quant au refueur qui pour telz vieux regiftres Print tant de, peine à faire des epiftres Encontre moy, pour touts les menuz droiclz De fon labeur, feulement ie vouldroys Qu'il euft couuert de vous fîx la plus faine : Il auroit beau fe lauer d'eaue de Seine Après le coup! Ha le vil blasonneur!..

(Aux dames de Paris qui ne uouloyent prendre les précédentes excuses en payement.)

Malheureusement, Marot avait la langue aussi imprudente que le caractère prompt à s'enflammer. Ceux qui lui voulaient du mal savaient bien cela et, en l'excitant, ils espéraient toujours lui faire commettre quelque sottise, lui faire lâcher quelque bévue. En cette circonstance, leur calcul ne fut point trompé. La plume démange au poète de faire le procès aux abus dont il est témoin et il ne sait point la retenir :

Brief, pour efcripre y a bien d'autres chofes Dedans Paris trop longuement enclofes :

Tant de broillis qu'en iuftice on tolère.

Vie de Clément Marot.

Je l'efcriproys, mais ie crain la colère (i); L'oifiueté des prebflres & cagotz, le la diroys, mais garde les fagotz; Et des abuz dont l'Efglife eft fourrée, l'en parleroys, mais garde la bourrée (2).

Ainsi Marot se faisait d'implacables ennemis et, par ses imprudences, ravivait des ressentiments qui achevaient à peine de s'éteindre. De bonne heure, il avait déclaré la guerre aux gens d'Église dans des pièces qu'il ne laissa d'abord circuler qu'un moment (3); il se brouilla surtout avec eux en ne voulant point subir leur joug et leurs prescriptions, et la prison du Châtelet lui apprit ce qu'il pouvait en coûter de ces allures par trop indépendantes.

(i) François I" avait cherché à porter remède à ces abus par l'ordonnance du i3 janvier i528 sur l'abréviation du procèa et par le règlement du 18 mai 1529 sur l'évocation des procès pendants aux cours souveraines.

(2) Depuis l'année i525 (pour ne pas remonter plus haut), les mémoires des contemporains ne sont qu'un long et douloureux récit des supplices de ceux qui se sont insurgés contre les privilèges de l'Église. Le bûcher est allumé pour tout le monde, et l'on y voit monter tour à tour des hommes appartenant à toutes les classes de la société, artisans, écoliers, gens de métiers, pauvres et riches : le feu n'épargne personne. La dernière victime, la plus rapprochée par la date de sa mort, était le chevalier Berquin, brûlé le 17 avril 1629 dans des circonstances qui avaient vivement impressionné la foule.

Nous reproduisons (tome III, p. 107) sur le trépas de cet homme de bien une pièce que nous n'hésitons pas à attribuer à Marot. Berquin était l'ami de

la reine de Navarre; il devait être aussi l'ami de son poète favori, et c'est sans doute ce souvenir encore présent, à un si court intervalle, dans l'esprit de Marot qui lui inspira contre l'Église les vers qu'on vient de lire.

On trouve encore dans cette épître comme un écho affaibli des guerres qui, pendant ces dernières années, ont jeté un vif émoi dans les pays, depuis Pavie jusqu'aux plus récents échecs essuyés par Lautrec sous les murs de Naples et par Saint-Pol à Landriano. En somme, avec ses digressions, VÉpistre aux dames qui ne vouloyent prendre les précédentes excuses en payement est comme un résumé à mots couverts des principales inquiétudes de l'opinion publique. Questions brûlantes entre toutes. Aussi Marot réserve cette pièce pour quelques intimes. Ce n'est qu'en i535 que l'imprimerie la livrera au public.

(3) Le Second chant de l'amour fugitif-

Vie de Clément Marot. i5i

Il ne sut pas se tenir en meilleurs termes avec les gens de justice; pour s'être offert contre eux les plaisirs de la raillerie, il éprouva plus d'une fois les rigoureux efifets de leur vengeance. Voilà donc trois adversaires irréconciliables : les femmes, les prêtres, les juges, qu'il se créait de propos délibéré. N'eùt-il pas été plus sage de les laisser tranquilles pour assurer son repos?..

Le champion des dames de Paris, avec une modestie qui convient à la qualité de ses vers, avait défendu la cause féminine comme ces preux chevaliers qui, la visière abaissée sur les yeux, soutenaient contre tout venant l'honneur de leur dame, sans jamais se faire connaître. Ici, même discrétion. Et le nom de l'auteur de ces rimes serait perdu pour la postérité si nous n'étions parvenu, à la faveur de certains indices, à percer peut-être le mystère dont il s'efforça de rester masqué.

Nous fûmes d'abord tenté de voir dans cette réplique, où les gros mots remplacent le talent, les débuts de l'un des adversaires de Marot et comme un avant-goût de la querelle prochaine que lui cherchera François Sagon.

C'est la même violence dans l'invective, la même perfidie dans les allusions à l'irréligion de Marot.

Mais une épître inédite, signée Jeanne Demont, que nous avons découverte par la suite, nous a prouvé notre erreur (i). Cette épître, en vers, adressée aux dames qui se sont crues visées par les Adieux de Marot, est dédiée à un certain seigneur de Centimaison qu'elle désigne formellement, dans un quatrain d'envoi, comme le champion du beau sexe parisien :

Au feigneur de Centimaifon, Qui aux dames eft gratieulx, Soit prefente ce beau blason Pour dénigrer les folz adieux.

Si l'on veut bien remarquer, d'autre part, que Marot, dans sa riposte « aux dames qui ne vouloient point prendre fes excufes en payement », affirme qu'elles ont

(i) Bibl. nat., Ms. fr. 2335, fol. 54.

i52 Vie de Clément Marot.

chargé un homme de soutenir leur querelle, on admettra qu'il y a les plus grandes chances pour que le susdit Centimaison soit cet homme-là (i).

A Cambrai, l'affluence fut considérable. « Et y auoit tant de monde qu'on ne pouuoit trouuer à loger gens ni chevaux audict lieu de Cambrai » (2). Enfin, le traité fut signé le 3 août. Un article spécial y stipulait le mariage du roi avec Madame Éléonore, reine douairière de Portugal et sœur aînée de Charles-Quint, et la délivrance du dauphin et du duc d'Orléans. Tout le royaume reçut la nouvelle avec une grande joie. A la cour, cette paix laissait entrevoir le retour prochain des enfants de France, prisonniers en Espagne. Dans le petit peuple, on la saluait comme un soulagement aux souffrances et aux misères que la guerre traîne toujours à sa suite.

Il y avait là pour Marot une belle occasion de chanter les louanges des trois princesses dont les efforts avaient concouru à un si heureux résultat (3). Il n'y faillit point. Dans un rondeau, qui n'est pas son meilleur, il les compare à trois déesses bienfaisantes qui

Rompent de Mars les cruelles rudefles.

Il continue en célébrant les joies et les bienfaits de la paix qui fait croître l'olive, et termine ce morceau de poésie par ces vers :

Gloire à Dieu feul, aux hommes reconfort,

(i) De son vrai nom, ce Cen- Mais, pour vray, f'on le cheriffoit,

timaison se nommait Loys Boil- ^'eftoit pour avoir vers à foye

,, , . , ,., Que dans ton nez il nournffoit.

leau. Marot, dans 1 epitaphe qu il

consacrera un jour au person- (Bibl. nat., Ms. fr. 4967, fol. 260 V.)

nage, s'extasiera sur sa gour- (2) Journal d'un Bourgeois de

mandise et son ivrognerie : Paris, p. 387.

Loys Boilleau, fans apparence (3) Qes trois princesses étaient

Fut nommé, ne faiaes double Madame Louise de Savoie, mère

Qu il n eult a Bacchus reverance '.

Telle qu'il n'en beuft oncques goutte. du roi; Madame Marguerite de

Et, plus loin, après une des- Navarre, sœur du roi, et Ma-

cription de son nez rouge et dame Marguerite de Flandres,

comme fleuri de rubis : tante de l'Empereur.

Il fe mettoit d'amour en voye,

Vie de Clément Marot. i53

Amour de peuple aux trois grandes princeffes. Dessus la terre (i).

(De la paix tr aidée à Cambray par trois Princesses.)

Marot était trop initié à tous les secrets de son métier de poète courtisan pour ne pas savoir que de petits vers élogieux, mis au jour à propos, sont la monnaie du Parnasse qui se place à plus gros intérêts. En effet, lorsque tout fut terminé à Cambrai, que la paix eut été signée le 5 août, que le roi eut assisté le 9 aux réceptions et aux fêtes données à cette occasion, lorsqu'enfin le 12 toute la cour fut rentrée à Paris, François 1^^ se laissa aller aux transports de sa joie et aux suggestions de sa munificence envers les personnes de son entourage. Dans un registre contenant les dépenses relatives aux « menuz piaifîrs du roy », nous voyons figurer, à la date du 16 août 1529, le nom de Marot pour une somme de 20 livres 10 sols tournois. Voici du reste les termes mêmes dans lesquels est libellée cette gratification royale :

A- Clemant Marot, varlet de chambre dudit feigneur, la fomme de vingt livres dix folz tournois pour la valleur de dix efcuz d'or folleil, à xli f. pièce. A luy donnée par lediél feigneur pour fubuenir à fes neceflitez & affaires, oultre fes gaiges ordinaires & autres dons & bienfaiclz qu'il a euz, cy deuant eux, & pourra cy après auoir dudit feigneur pour femblable

(i) Une lettre autographe de de l'adreffer à vous, tant pour Marot, découverte par M. Gus- vous en donner le plaifir que tave Maçon dans les archives de pour le prefenter en fi bon lieu, Chantilly (papiers des Montmo- vous fuppliant très humblement, rency), prouve que Maître Clé- Monfeigneur, ainh le uouloyr ment s'empressa, aussitôt com- faire, m'ayant toufiours pour reposés, d'envoyer une copie de comande en vfë bonne fouueces vers au grand maître. nance.

Voici la teneur de cette lettre : « Monfeigneur, ie prye Dieu « Monfeigneur, entre les autres vous donner & continuer fa œuvres que i'ai prefentées au faincle grâce. Roy depuis l'abfence de Madame, « De St-Quentin, ce vi* jr ie luy ay prefenté ung rondeau d'aoufl.

de la paix, lequel hyer à fon « V" très humble et très obeyf-

coucher il me commanda en- faut ferviteur.

voyer à mad. dame; & son com- « Clément Marot. » mandement m'a donné hardyeffe

i54 Vie de Clément Marot.

caufe. De laquelle fomme de xx 1. x f. lediét prefent treforier a faiél payement comptant audit Clemant Marot, en vertu dudid roolle, cy deuant rendu, comme par fa quidance fignée à fa requefte du feing manuel de maiftre Hamelin, notaire & fecretaire du roy noftre fire, le feizieme iour d'aouft, l'an mil cinq cens vingt neuf, cy rendue appert pour cecy : xx 1. x f. (i).

On s'était beaucoup réjoui à l'avance et l'on s'était peutêtre réjoui trop tôt, car, à l'exécution, les choses ne prirent pas immédiatement une tournure aussi favorable que l'on eût pu désirer. Marot qui, en sa qualité de valet de chambre du roi, avait ses entrées au palais, put être témoin de tous les efforts qu'il fallut encore faire pour que la paix conclue portât ses fruits. Le roi fut obligé tout d'abord de tenir à l'hôtel de Bourbon une assemblée de la noblesse pour lui demander les subsides nécessaires à la délivrance de ses fils; on doit cette justice à la noblesse qu'elle fit preuve d'une grande bonne volonté (2). Le roi avait à remettre la ville de Hesdin ; il lui en coûtait fort de se séparer de cette brave et vaillante cité; aussi ne se pressa-t-il point. Autre détail essentiel : on discuta longtemps sur la manière dont se ferait l'échange des enfants de France contre les deux millions d'écus d'or, montant de leur rançon.

Marot n'était point sans doute dans les secrets de la diplomatie, mais il transpirait toujours quelque chose des conseils du roi et, si l'on ne savait pas le point juste des négociations, la conversation de chaque jour devait rouler parmi les courtisans et sur le retour des enfants et sur la prochaine arrivée de la nouvelle reine. C'est bien ce que Marot donne à entendre lorsqu'il dit que sa Muse, entre tant d'autres sujets à traiter, pourrait célébrer « le los méritoire » de ceux

Qui bien feruans n'ont l'efprit parefTeux A chercher paix, tafchans comme loyaux Tirer de çà les deux enfants royaux.

(Épistre aux Dames de Paris qui ne vouloyent prendre les précédentes excuses en payement.)

Ces vers nous renseignent tout à la fois et sur les préoc-

(i) Arch. nationales, KK 100, (2) Bibl. nationale, Ms. fr.

fol. 83 V. Clairambault 242g, fol. 33o.

cupations de la cour et sur la date de la pièce où ils se trouvent.

Cette période de la vie de Marot, depuis la paix de Cambrai jusqu'à l'arrivée des enfants de France, le i^^ juillet de l'année suivante (i53o), ne paraît pas avoir été féconde en œuvres poétiques. Après avoir soulagé ses rancœurs par la pièce dont nous venons de parler, Marot paraît avoir consacré ses soins à parfaire la traduction du premier livre des Métamorphoses d'Ovide. Cette traduction, Marot l'avait commencée depuis longtemps. Nous sommes en effet vers la fin de 1529. Or, le poète déclare lui-même, dans, un prologue au roi, que « longtemps avant que fa libéralité royale l'euft fai£l fucceffeur de l'eftat de fon père », c'est-à-dire longtemps avant qu'il fût devenu valet de chambre du roi, il avait eu « le delir de pouvoir faire œuvre en fon labeur poétique, qui tant aggreaft au fouverain que par là il peuft devenir le moindre de fes domeftiques ». Son choix s'arrêta sur les « latines antiquités, entre lefquelles la Métamorphose d'Ovide luy fembla la plus belle ». Il se mit donc à l'œuvre, et lorsqu'il eut traduit quelques passages, « au charteau d'Amboyfe, il pleuft au Roy en ouyr quelcque commencement ». Nous avons fixé à l'année i526 la date de cette lecture parce que François 1er fit cette année-là un long séjour au château d'Amboise qu'il affectionnait particulièrement (i). Marot, pourvu de la succession paternelle, sentit-il se ralentir son zèle? De i526 à 1529, il paraît avoir travaillé d'une manière fort intermittente à sa traduction. Cependant, il est sûr qu'elle était terminée en i53o, car le poète fit hommage d'une copie de ce premier chant au duc Antoine de Lorraine lorsqu'il vint pour féliciter le roi de la délivrance de ses fils.

Cette question de la délivrance des enfants de France passionnait certainement la cour, mais le peuple lui-même portait grand intérêt à ces deux frêles créatures mises aux mains d'un vainqueur aussi dur envers les fils qu'il avait été envers le père. Aussitôt le traité de Cambrai signé,

(i) Journal d'un bourgeois de ment Isambert, Ane. lois fran- Paris, p. 295. — Voyez égale- çaises, t. XII, p. 273.

on avait envoyé en Espagne un homme de confiance, l'huissier Bodin, pour être renseigné surle sort des enfants. Il avait rapporté de là-bas d'étranges nouvelles. Voici ce qu'il avait vu au château de Pedrasse :

En une chambre affez obfcure, fans tapiflerie ne parement aucun, & feulement y avoit paillaces, eftoient lefdiélz feigneurs affis fur petits fieges de pierre enconftre la feneftre de ladide chambre qui eft garnie par dehors & par dedans de gros barreaux de fer & la muraille de huiél ou dix piedz d'efpailfeur, ladite feneftre fi haulte que à toute poyne peuuent lesdidz feigneurs auoir l'air & le plefir du iour qui eft bien fuffifant à détenir perfonne attaint de gros crime (i).

François I«f n'avait aucun intérêt à dissimuler l'inhumanité de son rival. Ces détails durent se répandre de la cour jusque dans le public, et la compassion s'en accrut d'autant pour les jeunes prisonniers. On racontait encore que l'envoyé du roi avait apporté aux jeunes princes des bonnets en velours garnis d'or et surmontés de plumes blanches, et que les geôliers les leur enlevèrent tout aussitôt sous prétexte de les leur conserver dans toute leur fraîcheur; mais, en réalité, « ils ne vouloient pas leur permettre de fe coiffer de ces bonnets de peur que, par art magicque & nécromance, ces obiets ne les aydaffent à f'enuoler hors de leur prison & à retourner en France » (2). Tous ces récits surexcitaient les sympathies de la foule et lui faisaient appeler le moment où ces deux victimes seraient arrachées des mains de leurs bourreaux.

Quant à la reine Éléonore, on vantait sans doute sa beauté et la majesté de sa personne, mais l'on célébrait surtout ses vertus et l'incomparable bonté dont elle avait donné des preuves par sa sollicitude envers les enfants du roi. A diverses reprises n'avait-elle pas chargé l'envoyé Bodin de rassurer son maître, lui disant « qu'il ne failloit que le roy euft peur que meflfeigneurs les Dauphin et duc d'Orléans fuffent mal traidez, car pluftoft elle mefme le feroit & que bien fouvent elle les envoyoit vifiter par fes

(i) Négociations diplomatiques p. ccii. entre la France et l'Autriche, t.l, (2) Ibid., t. I, p. ccv.

Vie de Clément Marot. 167

gentilfhommes & autres » (i). Ces propos passaient de bouche en bouche et la reine, à sa venue, était devancée par une réputation de tendresse pour les fils de France qui lui assurait un accueil des plus bienveillants.

Enfin, les dernières difficultés furent aplanies et l'on vit arriver ce jour si désiré où la reine et les enfants royaux mirent le pied sur le sol français. L'échange des otages contre la rançon payée à l'Empereur eut lieu le i" juillet. Le grand maître Anne de Montmorency s'était avancé jusqu'à Hendaye pour recevoir les deux princes. Le connétable de Castille et le seigneur du Praët ramenèrent subitement les prisonniers à quatre lieues en arrière, en prétextant que l'on avait signalé dans le voisinage la présence de nombreuses bandes armées et qu'ils pouvaient craindre un enlèvement de vive force au préjudice des droits de l'Empereur. Le grand maître de Montmorency, voyant que chaque jour on alléguait de nouveaux motifs pour ne point tenir les engagements pris, finit par se fâcher et menacer de tout rompre si l'on n'en terminait. La reine Éléonore elle-même dut intervenir et fit avertir le connétable de Castille que s'il ne remettait ces enfants « elle le feroit le plus petit gentilhomme de toutes les Efpagnes ».

Le roi, pendant ce temps, se trouvait à Bordeaux. Ce fut là qu'il apprit que la reine et les enfants avaient passé la frontière. Aussitôt la nouvelle reçue, Marot, sans perdre temps, composait un Chant de joye « dans la nuit même où l'on sçut les nouvelles », est-il dit dans le titre, et le lendemain il présenta ce chant au roi, à son lever. On le voit, Marot entrait tout à fait dans son rôle de poète de cour. Toutefois, ce n'était pas le genre qui convenait à sa nature indépendante. Le roi dut lui savoir gré de cet effort poétique accompli en une nuit; mais la postérité ne rangera point ce chant royal parmi les chefs-d'œuvre du poète. A une date récente. Montmorency avait contribué à faire entrer Marot dans la maison du roi; Marot paya sa dette au noble seigneur en lui attribuant une

(i) Cimber et Danjou, Archi- France, i" série, t. II, p. 425. ves curieuses de l'histoire de

i58 Vie de Clément Marot.

grande part dans le succès des négociations, ce qui était vrai du reste.

A l'annonce que ses enfants avaient franchi la Bidassoa, le roi ne put plus y tenir et partit en toute hâte au-devant d'eux. La rencontre eut lieu à l'abbaye de Verrière, entre Capsjoux et Roquefort-de-Marsan, à quinze lieues de Bordeaux. L'entrevue fut des plus touchantes. Dès qu'il vit ses enfants, le roi « les baifa et fut longtemps après qu'il les embralToit d'aife qu'il avoit » (i).

Le 6 juillet, le mariage de François h'^ et d'Éléonore fut célébré à quatre heures du matin par Jean Le Veneur, évéque de Lisieux (2). Puis le cortège royal se dirigea sur Bordeaux. La capitale de la Guienne se fit un point d'honneur de faire à la nouvelle reine une réception brillante et des plus sympathiques (3). Tandis qu'Éléonore arrivait avec sa suite sur des embarcations garnies de glaces et de dorures, de nombreux canons, bombardes et couleuvrines tonnaient sur les deux rives. Ces salves d'artillerie durèrent plus d'une heure, et Marot en parle dans une épître qu'il remit à la reine en présence du Dauphin et du duc d'Orléans, le 1 1 juillet (4). Ces vers sont presque médiocres. Marot décidément n'excellait point dans la poésie de commande, et le lyrisme officiel n'était pas son fort. Le ton emphatique qui convient à ces morceaux d'apparat n'allait point à la Muse de Marot. En vain elle se jette dans des antithèses d'un goût douteux et met tout l'univers en mouvement :

les montz & les vallées,

Les fleuves doulx & les undes fallées.

Le poète voudrait être ému et nous faire partager une

(i) Journal d'un bourgeois de 555 à 565).

Paris, p. 414. (3) Voyez la description des

(2) On n'est pas d'accord sur fêtes qui signalèrent le voyage

la date du mariage de Fran- de la reine Eleonore dans Gode-

çois I", non plus que sur le lieu froy, le Cérémonial français, 1. 1,

ni sur la personne du célébrant. p. 76g.

Voir à ce propos la controverse {i^)Cronique du roi François I",

publiée dans la Revue de Gas- p. 88.

cogne de 1872 (t. XIII, pp. 536,

Vie de Clément Marot.

émotion qu'il cherche à éveiller en lui-même; ses efforts sont stériles; il reste guindé et mal à l'aise. Cependant il effleure maints sujets qui prêteraient bien à des développements pleins de sensibilité et de tendresse : l'amour de la reine pour le roi prisonnier, sa sollicitude pour les enfants, le retour de la paix après les excès de la guerre. Il touche à tout cela, sans trouver un accent qui aille au cœur. Sans doute est-il épuisé de s'être trop battu les flancs pour se hausser sur les sommets poétiques.

Au bout de quelques jours, le calme succéda à ces manifestations bruyantes et le cortège royal se remit en marche pour montrer à la reine son nouveau royaume.

Marot dut suivre la cour où le retenaient les fonctions qu'il remplissait depuis la mort de son père (i). On se rendit d'abord à Angoulême, dans le duché de la soeur du roi,

(i) Cependant, plusieurs biographes, se citant l'un l'autre, affirment qu'en i53o, Clément Marot fit le. voyage de Lyon.

Charles d'Héricault écrit « Nous le Yoyons à cette époque (i33o) à Lyon, où il retournera plusieurs fois et où il trouvera tant d'amitiés et de relations.

On croit en effet qu'il fut membre de cette société littéraire appelée y Angélique qui se réunissait sur la montagne de Fourvières, dans la maison du sieur de Lange...

{Œuvres [choisies] de Cl. Marot, p. xc). »

M. Eugène Voizard répète :

« En i33o, on le trouve à Lyon, où l'accueil qui lui est fait l'engagera à revenir plusieurs fois {Œuvres choisies de Clément Marot, p. xxv). »

Nous n'avons aucune preuve du passage de Marot à Lyon en i53o. Il faut pourtant noter que son épigramme Pour le may planté par les imprimeurs de Lyon devant le logis du seigneur Trivulse doit se placer à peu

près vers cette époque. Théodore Tri\'ulce, sur lequel on trouvera des détails dans la Vie des capitaines de Brantôme, fut nommé gouverneur du Lyonnais en iSag et mourut en i332.

Lenglet-Dufresnoy a supposé que le oiai des imprimeurs fut planté lors de l'entrée à Lyon du nouveau gouverneur et, dans sa chronologie, il date cette épigramme de 1329.

Delandine, dans son opuscule :

De la milice et garde bourgeoise de Lyon (1786, in-4*), à la suite de laquelle se trouve une dissertation sur l'origine du mai, cite l'épigramme de Marot (p. 3i); mais il n'en précise pas la date.

Tout cela demeure donc assez obscur. Il est possible que Marot soit allé à Lyon en i53o, soit avant soit après le voyage de Bordeaux; mais rien ne le démontre formellement, l'épigramme pour les imprimeurs de Lyon ayant pu être aussi bien composée ailleurs, sur la demande d'un ami.

i6o Vie de Clément Marot.

puis on se dirigea sur Cognac, le berceau de François Ie^ Celui-ci voulut sans doute faire lui-même à sa nouvelle épouse les honneurs de sa ville natale. D'après les chroniqueurs, la cour aurait passé quelque temps dans cette dernière ville « à y prendre foulas, ioye & palfetemps » (i). De là on gagna Tours, Amboise, Blois et Orléans ; la plus grande partie du chemin se fit en bateau, moyen de transport fort usité à cette époque et plus agréable que la voie de terre par des routes mal entretenues. Enfin on arriva à Paris où, suivant l'expression de notre poète, on avait « appareillé »

Myfteres, ieux, beaulx parements de rues, Sur le paué, fleurs efpelTes & drues, Par les quantons théâtres, colifées...

Le programme indiqué par Marot était en effet celui qui avait été arrêté par les magistrats de la ville de Paris, échevins et quarteniers. Ils eurent, du reste, tout le temps de préparer les magnificences dont ils voulaient faire la surprise à leur nouvelle souveraine. Son entrée solennelle n'eut lieu que le 5 mars i53i (n. st.). Depuis Bordeaux, elle s'était quelque peu attardée en route (2) . Les fêtes furent splendides; Paris ne négligea rien pour effacer l'éclat des réjouissances qui avaient marqué le passage de la reine dans les diverses villes qu'elle avait traversées (3). A la

(i) Cimber et Dan']ou, Archi- galités auxquelles il se livra, nous

ves curieuses de l'histoire de mentionnerons seulement la des-

France, i'° série, t. I, p. 451. cription de sa coiffure et du

(2) Éléonore, après s'être arrê- plumet de son cheval que nous tée à Saint-Germain- en-Laye, trouvons dans un livre du temps : était bien entrée en réalité à Pa- « Pour vng grand plumail d'arris, le samedi 11 février, mais met pour ledicl feigneur, fçauoir sans solennité, « sans faire forme eft du cofté droid viollet moud'entrée ». Elle repartit le 3 mars chetté de iaulne et l'aultre cofté pour Saint-Denis et fit le 5 son incarnate mouchetté de iaulne entrée solennelle. (Voir à ce sujet et viollet auquel plumail y auoit les Registres des Délibérations par le deuant quatorze grandes du Bureau de la Ville de Paris, plumes fines & quatre douzaines t. II, pp. io5 à 108 et iio à 117.) fur leditl deuant, & fur la queue

(3) Le roi voulut se surpasser une douzaine auffî de plumes lui-même en magnificence, et fines, & à la queue sept grandes pour donner une idée des prodi- plumes torfes et l'une à l'entour

Vie de Clément Marot. i6i

porte Saint-Denis, les clefs de la ville furent présentées à la reine par les personnages d'un mystère où Paix et Accord jouaient le principal rôle. L'allusion était transparente. Messieurs de l'hôtel de ville, voulant bien faire les choses, avaient multiplié les divertissements tout le long de la route, à la fontaine du Ponceau, devant l'église de la Trinité, à la Porte-au-Peintre. Pour la fin du parcours, on avait réservé les allégories qui avaient un rapport plus saisissant avec les circonstances actuelles; ainsi, à la fontaine Saint-Innocent, on célébrait un mystère où une dame d'honneur venait apporter la paix aux quatre États qui s'unissaient dans un chant de reconnaissance. Enfin à la porte du Châtelet, sur un vaste théâtre, était représentée la remise du Dauphin et du duc d'Orléans au moment où ils arrivaient d'Espagne.

Ces sortes de spectacles ne manquent jamais leur effet surle peuple. Et des applaudissements prolongés gagnaient de proche en proche sur le passage de la souveraine que cette foule saluait comme la libératrice des enfants de France et même du royaume tout entier. L'enthousiasme était si universel que nous en trouvons la trace jusque dans la préface d'un livre de grammaire où l'auteur, Jacques Sylvius, put dire avec vérité que tous les enfants avaient le nom de la reine à la bouche, rêvaient d'elle dans leur sommeil, et que le chœur des vierges et des matrones ne tarissait point en éloges sur les vertus et les mérites d'Éléonore (i). Marot avait donc eu raison de proclamer dans ses vers :

Touts à l'enuy maintenant te faluent.

Mais ce n'était pas seulement de ses sujets et de sa

des treffes, et garnies toutes les pour les habillements du roi, plumes de fil d'argent et houppes de la reine, des personnes de d'or fin, et pour luy auoir fai£l leur suite et de quelques selle plumail pour le cheval de gneurs envers lesquels le roi douze greffes plumes torfes gar- avait voulu faire acte de libéranies de houppes auffi d'or. Le tout lité s'élevait à une somme de coûtant cinquante livres tour- 1 3,900 livres tournois, nois » (Bibl. nat., mss. 10387, (i) Jacobus Sylvius, /n /mg'uaw fol. XXV ). Le même registre Gallicam Isagoge. constate que la dépense totale

102 Vie de Clément Marot.

bonne ville capitale que la souveraine recevait des marques d'une si touchante sympathie. Antoine de Lorraine, surnommé le « bon duc », fit tout exprès le voyage de Paris pour apporter au roi et à la reine ses compliments et ses vœux. Le duc Antoine, paraît-il, n'était point indifférent à la poésie en général et en particulier à celle de maître Clément :

Sçachant que tu as pris

Par mainteffoys plaifîr en mes efcriptz, l'ayme trop mieulx t'efcripre lourdement Que de me taire à ton aduenement...

(Épître à Monseigneur de Lorraine nouuellement venu à Paris...)

Et le poète profite de la présence de ce « tout excellent prince » à Paris pour lui présenter une copie (car nous ne sachions point qu'elle eût été imprimée dès cette époque) du premier livre de sa Métamorphose d'Ovide.

Aussi bien la maison de Lorraine tenait, dès ce moment, une large place à la cour de France : elle y était représentée par Claude de Lorraine, duc de Guise, et par le cardinal Jean (i). On s'explique ainsi comment le poète de cour pouvait être en relations avec ces grands seigneurs.

Quelque temps après le retour à Paris, Marot pensa que le moment était bien choisi pour solliciter les largesses du roi. Il venait de payer largement de sa personne ; et, comme il avait toujours la bourse plate, il hasarda de demander au roi d'y mettre cent écus (2). La requête, gentiment tournée, fut bien accueillie. Marot eut ses cent écus. Mais il n'en profita pas beaucoup, car un valet infidèle les lui déroba quelque temps après, pendant une grave et longue maladie qui vint s'abattre sur le poète.

Ce fut vers le mois d'avril i53i que Marot ressentit les premières atteintes du mal qui devait mettre sa vie en danger et le retenir au lit pendant de longs mois de souffrance. C'était en effet la peste (ou du moins une de ces maladies épidémiques qu'on désignait alors sous le

(i) Diane de Poitiers maria une (2) Voyez Épigrammes : Au

de ses filles dans cette maison. Roy, pour auoir cent escu:(.

Vie de Clément Marot. i63

terme générique de peste) qui venait de se déclarer à Paris et qui déjà gagnait de proche en proche, poursuivant les gens qui fuyaient devant elle. Pendant des siècles et à tous les temps de notre histoire, ces épidémies reparaissent à des époques rapprochées, accumulant les victimes dans toutes les classes de la société. A les voir revenir si fréquemment, on serait tenté de croire que le germe du fléau subsistait à l'état latent en ces foyers d'infection que le défaut de propreté maintenait dans les centres populeux. Des eaux croupies, et stagnantes séjournant au milieu des rues, des monceaux d'immondices s'entassant chaque jour un peu plus devant la porte et sous les fenêtres des habitations sufl5raient à nous expliquer les explosions si fréquentes de ces maladies épouvantables qui terrifiaient et décimaient la population. Une des plus terribles parmi ces épidémies fut certainement la « peste » de i53i.

Clément Marot resta d'abord trois mois entre la vie et la mort; puis, sans être tout à fait guéri, il entra dans une période de convalescence où le danger semblait écarté pour lui. Ce fut à ce moment que le fléau atteignit son plus haut point d'intensité. Paris était dans la consternation ; les régions voisines étaient contaminées comme la capitale et n'offraient pas plus de sécurité; la panique était partout. Pour rassurer la population et lui donner une preuve de la sollicitude des pouvoirs publics, le 26 août 1 53 1 , le prévôt de Paris fit publier à son de trompe dans tous les carrefours de Paris des ordonnances royales sur les précautions à prendre pour combattre la maladie et s'en préserver (i). Par surcroît de misères et de souffrances, une récolte mauvaise vint ajouter la famine à la peste. La vie publique fut, en quelque sorte, suspendue et les contemporains laissent échapper des cris de douleur qui nous renseignent sur le triste spectacle que présentait alors la grand'ville :

Pastis solitâ tyrannide hic nos vexât ac cruciat, sed et summa omnium rerum penuria indies magis ac magis nos

(i) Voyez A. Chéreau, Les gier de peste, i53i. Ordonnances pour éviter le dan-

164 Vie de Clément Marot.

exhaurit, consumit ac ferè perdit... Bonarum literarum studia hic propter pestem in totum frigent sed et Regii professores cum aliis omnibus iam a multo tempore, suas publicas intermiserunt lectiones (i).

Le fléau devait faire des victimes jusque sur les marches du trône, et cette même épidémie qui épargnait Marot après l'avoir frappé des premiers devait être mortelle pour Louise de Savoie. Nous raconterons brièvement cette maladie de la mère du roi parce qu'elle fut pour la cour l'objet d'une vive préoccupation et parce que Marot devait bientôt consacrer à la mémoire de cette princesse les accents les plus émus de sa lyre.

Dès les premiers symptômes du mal, la cour avait cherché un refuge dans les résidences royales situées à une certaine distance de la capitale. Mais cette précaution même n'avait pu calmer la terreur qui était dans tous les esprits; et Marguerite, si courageuse pourtant, ne cherche point à dissimuler les craintes qui l'agitent. Voici, en effet, ce qu'elle écrit au grand maître : « Le danger est icy si grant que je n'ouse escripre au roy ny à la royne, ny à vous, de peur que ma lettre se sente de l'air (2). »

Ce fut à Fontainebleau, où elle s'était retirée, que Louise de Savoie fut prise d'un premier malaise. Sa fille en fut aussitôt fort inquiète et, pour conjurer le danger, on décida de partir pour Romorantin. Mais ce voyage ne laissa pas que de causer de nouvelles appréhensions. A chaque ligne de ses lettres, Marguerite laisse percer les transes que lui cause la pensée d'un déplacement : « le ne sçay, écrit-elle, si nous ouserons passer par Amboise, car l'on dit qu'il y a danger (3). » Pourtant on se met en route non sans concevoir de vives alarmes et conserver peu d'espoir sur l'état de Louise de Savoie. « La maladie de Madame, écrit encore Marguerite, est si variable que une heure il semble qu'elle doive mourir et l'autre retourner en santé (4). » Et Marguerite, parlant toujours de Louise

(i) Herminjard, Correspondan- rite de Navarre, t. I, p. 277.

ce des Réformateurs, t. II, p. 835. (3) Ibid., p. 278.

(Lettre de J. Sphyractes.) (4) Ibid., p. 280.

(2) Génin, Lettres de Margue-

de Savoie, continue en ces termes : « On avoit espéré que le changement d'air, veu l'opinion qu'elle y auoit, luy serviroit; mais pour vous en dire la vérité, ie n'y treuue nul amendement. » Enfin on arrive à Grez en Gâtinais. L'état d'affaiblissement dans lequel se trouve la reine mère ne permet pas d'aller plus loin; elle avait jusque-là supporté tant bien que mal les fatigues du voyage; mais il semble que, désormais, les illusions ne soient plus permises : « Ce jourd'huy, ie l'ay trouuée fort foible, plus qu'elle n'a été ; sa voix débile, son haleine pressée, auecques des paroles si tristes qu'il n'y a nul qui les puisse porter... Monseigneur, ie la vois sans cesse s'affoiblir. » A ce moment, Marguerite n'avait plus de doute sur l'issue de la maladie; elle termine sa lettre à son frère par ces mots significatifs : « De ce qui en adviendra incessament, vous en aduertirai (i). » Ces mots nous révèlent toute la pensée de Marguerite, elle prévoyait le dénouement fatal qui ne tarda point, du reste, à arriver. Quant à Louise de Savoie, mal,gré cette tristesse dont parle sa fille, il paraîtrait que les encouragements de son médecin, Lecoq, l'avaient aidée à conserver des espérances si vivaces qu'elle ne se montrait nullement pressée de faire ses préparatifs de la dernière heure. Sa fille dut lui faire comprendre que tout était fini pour elle ici-bas et qu'elle devait tourner ses pensées vers le ciel. L'auteur qui nous donne ces détails nous apprend également qu'on avoit eu soin d'éloigner François I^"" du lit de mort de sa mère et qu'il n'assistait point à ses derniers moments. Marot versifia pour la circonstance une épitaphe en un quatrain où l'on sent que le poète, malade encore, n'est point rentré en possession de toutes ses facultés. Il devait prendre sa revanche quelque temps après, dans la « complainte » qu'il composa sous forme d'églogue pour célébrer les mérites et les vertus de la régente.

Marot, plus heureux que Louise de Savoie, avait échappé à la mort. A mesure que ses forces lui revenaient, il entrevoyait plus clairement sa lamentable situation et il pensa que le mieux pour sortir d'embarras était, une fois

(i) Génin, Lettres de Margue- rite, t. I, p. 281.

de plus, de recourir au roi. C'est alors qu'il composa cette épître demeurée fameuse, que citent à l'envi les anthologistes :

On dit bien vray : la mauluaife fortune...

où il raconte et sa maladie et le vol dont il a été victime de la part de son valet; où, comme conséquence, il fait appel à la libéralité royale.

D'après le titre que portent ces vers dans une édition originale, il nous a été donné de constater que la requête de Marot fut présentée au roi le i^^ janvier i53i (n. st. i532). Dans le cours de la même pièce, le poète raconte à son maître comment, « neuf mois en çà », il est aux mains des médecins :

De trois iours l'vng viennent tafter mon poulx Meffieurs Braillon, Lecoq, Akaquia, Pour me garder d'aller jufqu'à quia.

(Epistre au Roy par Marot estant malade à Paris.)

La maladie de Marot s'était donc bien déclarée, comme nous l'avons déjà dit, dès le mois d'avril. Le mal s'était abattu sur notre poète avec une grande violence et, au début, sa vie avait été assez sérieusement menacée pour que trois médecins, et des plus notoires, vinssent, à tour de rôle, s'asseoir à son chevet. Le docteur Braillon était attaché à la personne du roi et faisait le service de l'infirmerie de la Conciergerie; le docteur Akaquia, qui avait fait subir cette transformation à son nom de Sans-Malice, était une célébrité de l'époque; enfin le docteur Lecoq, alors médecin de Louise de Savoie et qui devint par la suite médecin du roi, dut à sa science d'être deux fois désigné aux fonctions de doyen de la Faculté. Il faut croire que l'imagination de Marot était très vivement frappée, car ces trois médecins ne lui suflfirent point et il en fit venir un quatrième, le docteur Lamy, auquel il adressa, pour le décider, un pressant appel :

Moy plus deffaid que ceulx que mortz on faiél Mort en effed si Dieu toy ne m'enuoye Et ne pouruois au mal qui me defuoye.

(A Monsieur L'Amy, médecin.)

Vie de Clément Marot. 167

Les goûts littéraires communs à Marot et à certains de ces docteurs ne suffiraient pas à expliquer comment ils venaient si assidûment le visiter, « de trois jours l'un ». Ils y venaient d'ailleurs en tant que médecins de la cour, par ordre du roi :

C'eft pour aultant, fire, que fuis à vous.

La maladie était donc des plus graves, et Marot n'en fut point quitte pour un assaut de quelques jours :

C'eft vne lourde & longue maladie

De troys bons moys qui m'a tout eftourdie

Ma paoure tefte & ne veult terminer.

Après ces trois mois de « lourde maladie », Marot était entré en convalescence, mais il en avait pour longtemps avant de se remettre du coup qu'il avait reçu. Lui-même nous décrit l'état auquel il se trouvait réduit :

Tant affoibly m'a d'eftrange manière :

Et fi m'a faicl la cuyfle heronniere, L'eftomach fec, le ventre plat et vague : Quand tout eft did, aufli mauluaifie bague (Ou peu f'en fault) que femme de Paris Savilue l'honneur d'elles & leurs maris.

On voit pourtant que si la santé de Marot était compromise, sa bonne humeur n'en était point altérée, et qu'après tout il avait conservé assez d'esprit pour trouver le trait piquant propre à faire sourire son maître. Cependant la convalescence se prolongeait sans amélioration sensible; les jours succédaient aux jours et le découragement s'emparait du poète ; on touchait aux journées d'hiver, d'un hiver « foible, froid et grison » ; c'était la saison triste, celle où l'on ne reprend point facilement des forces. Les médecins, pour donner patience au malade qui commençait à trouver le temps long, assuraient que les premiers beaux jours lui rendraient la vigueur, mais il fallait savoir attendre :

Tout confulté ont remis au printemps Ma guerifon...

Le poète a de la peine à se résigner. Il se lamente, il se

i68 Vie de Clément Marot.

désespère, il ne voit point la fin de cette faiblesse qui l'empêche de reprendre son train de vie ordinaire, il en vient à douter de la parole des médecins qui le promènent d'espérance en espérance :

Si ie ne puyz au printemps arriuer,

le fuy taillé de mourir en yuer,

Et en dangier, fi en yuer ie meurs,

De ne veoir pas les premiers raifms meurs...

Mais ce temps d'épreuves pour Marot fut encore plus dura supporter par suite de la mésaventure qui lui enleva les dernières ressources dont il pouvait disposer.

Nous avons vu que Marot, quoique marié, ne vivait pas avec sa femme. Malade, il se trouva livré à la merci de son laquais, un Gascon, son compatriote. Le signalement de ce valet est resté célèbre, il avait tous les vices, simplement :

Gourmand, yurongne & affeuré menteur, Pipeur, larron, iureur, blafphemateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, Au demeurant le meilleur filz du monde.

On se souvient qu'il y avait eu largesse parmi les gens de la suite royale à l'occasion du retour des enfants de France et de l'entrée de la reine Éléonore à Paris; que Marot avait reçu cent écus de gratification pour sa part

Et que fa bourfe avoit grofle apoftume.

Malheureusement, la chose avait été trop publique pour pouvoir être tenue cachée. Le valet de Marot eut vent de la bonne fortune de son maître et il médita d'y participer. Il faut reconnaître qu'il ne fit pas les choses à demi. Un matin donc s'étant levé à l'aube, il commença par dérober la bourse, fit ensuite main basse sur les habits et s'empara de tout ce qu'il trouva à sa convenance :

Saye & bonnet, chauffes, pourpoind & cappe Et des habits en effedl il pilla Tous les plus beaulx.

Mais ce n'était pas encore assez; après le pillage des

Vie de Clément Marot. 169

armoires, il se dirigea vers l'écurie où logeaient deux chevaux, celui du maître, celui du domestique; là, notre homme fait son choix,

Laifle le pire & fur le meilleur monte, Pique & s'en va...

Or, c'est précisément lorsque Marot se trouva ainsi dépouillé que la maladie s'installa dans sa maison. Les vêtements et le cheval ne lui faisaient point trop défaut, puisqu'il était cloué sur son lit, mais il fallait payer les médicaments. Marot dut recourir aux expédients, faire flèche de tout bois. Aussi, venue la convalescence, vers la tin de l'année, le poète, malgré toute sa parcimonie, se vit sans un sou vaillant, car, comme il le dit au roi :

ce que me laiiTa

Mon larronneau, long temps a, l'ay vendu Et en sirops & iulepz defpendu.

C'est alors qu'il se tourne vers le maître, la suprême et inépuisable ressource, et qu'il implore sa libéralité, le suppliant de prendre en pitié son extrême misère. Il est impossible de mettre plus de grâce à solliciter un secours d'argent et Marot y dépense tant d'esprit et de bonhomie qu'on oublie le côté servile de la demande. Une de ses plus jolies inventions, c'est de supposer que, comme les grands seigneurs, il porte le nom de terres qu'il possède, que Clément et Marot sont deux fiefs lui appartenant (i).

(i) Dans la notice biographique « terres sont situées dans la pa-

qu'il place en tête de son édition a roisse de Cessac, à deux lieues

de Marot (Paris, Garnier, 1867, « de Cahors, et portent encore

in-8*, p. XLix), Charles d'Héri- « leurs anciens noms (l'histoire

cault semble prendre au sérieux « manuscrite que je cite est de

ce badinage de Marot : « i835). On montre à Marot le

« ... Jehan Marot, — dit-il, — « reste d'un vieux chêne sous le-

laissa à son fils une petite for- « quel la tradition veut que le

tune si nous en croyons le plus « poète était habimé à s'asseoir,

récent annaliste du Quercy qui « Ces terres faisaient-elles partie

assure « que Clément Marot pos- « du bien de sa mère ou son

« sédait deux terres, l'une à Clé- « père en fit-il l'acquisition.''

« ment, l'autre à Marot. Ces deux « Nous croyons que cette der-

lyo Vie de Clément Marot.

Continuant le badinage, il expose au roi les tracas que lui occasionnent ces propriétés imaginaires. Venez-moi en aide, dit-il,

Car puis vn peu i'ay basti à Clément Là où i'ay faiél vng grand debourfement Et à Marot qui est vng peu plus loin, Tout tombera qui n'en aura le soin.

Le roi peut-il laisser en détresse un de ses gentilshommes terriens? D'ailleurs, Marot offre au roi des cautions de tout repos, car ce n'est qu'un prêt qu'il demande :

Et fi fentez que foys foible de reins, Pour vous payer les deux princes lorrains Me piégeront...

Enfin pour décider le monarque, il assigne des termes précis : « Je vous paierai, dit-il.

Quand on verra tout le monde content,

ou bien encore, si le souverain le préfère :

Quand voftre los & renom ceflera.

Il était impossible de supplier par placet sous une forme

M nière supposition est la vraie, Clément, canton de Castelnau,

« qu'il donna à l'une de ses possédoit, outre un tableau qui

« terres son propre nom et à venoit de notre poète, le fauteuil

« l'autre le nom de son fils. Tou- qu'il avoit affectionné, et ce pro-

« tefois, celle-ci il ne l'a pas appe- priétaire, le comte de Mosbourg,

« lée Clément parce qu'elle est à entretenoit soigneusement cet ar-

« Saint-Clément, annexe de Ces- bre où, selon la tradition, Clé-

« sac. Il paraît que notre poète ment aimoit à s'asseoir. » « tenait à ses domaines du Quer- Il est bien regrettable que Ch.

« cy et qu'il les entretenait à d'Héricault ne cite point ses

« grands frais; et, s'il faut en sources. Nous eussions été cu-

« croire la tradition, il les visi- rieux de connaître l'annaliste du

« tait souvent et y faisait un as- Quercy qui a découvert que Je-

« sez long séjour. » han Marot mourut propriétaire.

« Nous voyons d'autre part, — Bien intéressante aussi la légende

ajoute Ch. d'Héricault, — qu'à du fauteuil : malheureusement

la fin de la Restauration un pro- ce n'est qu'une légende, priétaire de Marot, près Saint-

Vie de Clément Marot. 171

plus aimable. En donnant l'argent demandé, c'était le roi qui devait encore du retour.

En même temps qu'il présentait cette épître à son maître, Marot en envoyait copie à un poète de ses amis, Roger de CoUerye. Celui-ci le remercia de l'attention et, après lui avoir adressé des compliments sur son épître excellente,

Trop plus que roze en doulceur redolente,

il lui fait ses confidences sur sa propre situation, assez précaire. Plus d'une fois, lui-même s'est trouvé « sans or et sans argent ». Seulement, tandis que lui, Roger, doit prendre en gré sa mauvaise fortune, Marot a toujours une providence pour le tirer d'embarras :

Le Roy ne fault à bien garnir ta bourfe Quand il te veoit defplaifant & rebourfe (i).

Roger de Collerye ne se trompait point; le roi, répondant à la requête de son poète, s'empressa de s'exécuter. Pour plus de sûreté, du reste, Marot, réfléchissant que François h^ avait beaucoup d'autres soucis, prenait soin d'envoyer quelques vers à Jacques Colin, abbé de Saint- Ambroise, lecteur du roi, pour qu'il lui remît la chose en mémoire. Nous aimons à croire que les ordres du roi furent donnés presque immédiatement après la réception de l'épître; mais les financiers, avec cette lenteur compassée que nous avons déjà pu constater toutes les fois qu'il s'agissait de délier les cordons de la bourse, n'arrivèrent à expédier les pièces comptables que le i3 février i53i (n. st. i532). Le roi accordait à son « cher & bien amé varlet de chambre ordinaire. Clément Marot, la fomme de cent efcuz d'or foleil en faueur & confideraccion des bons & agréables fervices qu'il luy a par deuant faiz & fait encores ordinairement par chafcun jour en son eftat & office » et, ajoute la pièce, « ce oultre & pardeffus les gaiges & bienffaitz qu'il a pardeuant euz de nous & pourra encore auoir cy après pour autre ou femblable caufe ».

(i) Voyez Œuvres de Roger de p. 43. Collerye, Paris, P. Jannet, i855.

172 Vie de Clément Marot.

Ces derniers mots, qui étaient peut-être de style, durent sonner agréablement à l'oreille de maître Clément; c'était comme la porte ouverte à de nouvelles largesses. Enfin, le 23 mars, en présence de maître Delachesnaye, notaire et secrétaire du roi, Clément Marot donnait quittance à maître Jehan Laguitte, conseiller du roi, trésorier et receveur général de ses finances extraordinaires et parties casuelles, de la somme de cent écus soleil.

Pendant sa maladie, Marot avait reçu de ses amis de nombreux témoignages d'amitié. Nous en avons la preuve dans les remerciements qu'il s'empresse de leur rimer aussitôt qu'il sent ses forces revenir. Ne parlons point des quatre médecins qui, non contents de prodiguer au malade leurs visites et leurs ordonnances, lui envoyaient par surcroît des vers et même des vers latins. Mais parmi ceux qui ne pouvaient donner à Marot que des marques de sympathie, nous trouvons d'abord un certain lieutenant Gontier à qui notre poète présage l'immortalité s'il continue à faire des vers comme ceux qu'il lui dédie : propos de malade, à coup sûr, car nous n'avons pu même arriver à savoir quel était au juste ce Gontier. Il y a encore un jeune Toulousain du nom de Vignas ou Vignals qui avait aussi envoyé des vers et auquel Marot promet en retour « amytié bien grande » (i). Mellin de Saint-Gelais, malade comme Marot et ne pouvant aller le voir, lui en exprime ses regrets en rimes (2). Notre poète était si gravement atteint qu'on avait fait courir le bruit de sa mort. Il rassure un de ses amis nommé Cravan à ce sujet. Enfin le poète Charles de Sainte-Marthe lui écrit fort gracieusement que lorsque ce bruit sinistre est arrivé jusqu'à lui, il n'a pu s'empêcher de s'écrier :

Morte donq' eft françoife Poefie (3).

(i) Ce Vignals, Toulousain, 1873, t. II, p. i3i.

était écolier à Bourges. Proba- (3) La Poésie française de

blement avait-il appris par Jac- Charles de Saincte-Marthe, di-

ques Colin la maladie de Marot. iiisée en trois Liiires, Lyon, Le-

(2) Voyez Œuvres de Mellin prince, 1540, p. bg. de Saint-Gelais, Paris, P. Jannet,

Vie de Clément Marot. 173

Heureusement ces alarmes étaient vaines. Les forces revenaient à Marot et, en même temps, tout souci, pour le présent au moins, étant écarté, il se remit au travail avec une nouvelle ardeur. Un sentiment de reconnaissance envers le roi le porta tout d'abord à célébrer la mémoire de Louise de Savoie, victime du fléau qui avait failli l'enlever lui-même. Toutes ses pensées sont tournées de ce côté. A l'un de ses amis qui, comme tant d'autres, lui avait donné des marques d'intérêt, il s'excuse de répondre brièvement, car, dit-il,

les Mufes me contraingnent,

Penfer ailleur : & fault que mes vers plaingnent

La dure mort de la mère du Roy,

Mon Mecenas...

(Au lieutenant Gontier.)

Cependant, tandis que Marot songeait à faire œuvre de poète, ses ennemis, qui ne pouvaient prendre leur parti de le voir si avant dans la faveur du roi, travaillaient dans l'ombre à lui susciter une nouvelle affaire. Marot, à peine échappé aux étreintes de la maladie, était dénoncé derechef comme ayant contrevenu aux lois de l'Eglise. On reprenait contre lui la vieille accusation d'avoir mangé de la viande en carême. Les auteurs de cette poursuite n'y mirent d'ailleurs aucun ménagement, ils n'eurent point pitié de l'état de Marot tant ils avaient hâte de le livrer au bras de la justice. Longtemps après, dans une épitre au roi où il lui témoignera sa gratitude de l'avoir trouvé toujours prêt à étendre une main tutélaire sur son poète en danger, Marot rappellera cette intrigue :

Mefmes vng iour ilz vindrent

A moy malade & prifonnier me tindrent, Faifant arrefi fur vn homme arrefté Au licl de mort & m'euffent pis traidé Si ce ne fuft ta grand bonté, qui à ce Donna bon ordre, auant que t'en priafle.

(Au Roy, du temps de son exil à Ferrare.)

Il n'est pas toutefois bien démontré que François I" ait personnellement mérité en l'occurrence les remercie-

174 Vie de Clément Marot.

ments de Marot. Le monarque, au moment où furent intentées ces poursuites, était en route pour se rendre en Bretagne. Il ne se dérangea point de son itinéraire et ce furent Marguerite et son époux, le roi de Navarre, qui parèrent au plus pressé et enrayèrent le procès. Nous allons suivre, du reste, à l'aide de documents authentiques, tous les détails de cette curieuse affaire.

Par une coïncidence assez singulière, ce fut presque le même jour où Marot donnait quittance de la somme qui lui était allouée par la bienveillance royale que le Parlement délibérait sur les poursuites à exercer contre le poète et contre d'autres prisonniers, accusés de même crime. Voici ce qu'on peut lire sur les registres du Parlement, à la date du i8 mars i53i (n. st. i532), trois jours après que Marot avait empoché l'argent du roi :

Lundi, i8 mars i53i (n. st. i532), mane. — Ce iour, la matière mife en délibération, ladite Court a commis & commet Mes Nicole Hennequin & lehan TroufTon, confeillers féans, pour faire & inftruire le procès de Mes Laurens & Loys Meigretz, Mery Deleau, André Leroy, Clément Marot, Martin de Villeneufue & leurs complices, eftans chargez d'auoir mengé de la chair durant le temps de karefme & autres iours prohibez &, fauf f'ilz demandent eftre renuoyez pardeuant les iuges d'eglife, d'en ordonner par ladite Cour, & adminiftrera les témoins audis commiffaires le procureur gênerai & feront les fraiz faitz fur les mil liures ordonnez pour les affaires de ladite Court (i).

N'y a-t-il pas quelque chose de singulier à voir reproduire contre Marot, avec une infatigable persistance, à plusieurs années de distance et toujours sous la même forme, cette accusation qui pouvait le conduire au bûcher?

Il apparaît pourtant que, cette fois, l'impardonnable forfait aurait été commis de compagnie dans un repas en commun auquel aurait assisté Marot avec les autres personnes nommées dans le registre. Laurent Meigret, surnommé le Magnifique, et dont Marot rappelle le surnom dans ses vers, était également valet de chambre du roi.

(i) Arch. nat., Registres du fol. i5o v°. Parlement, Conseil X, i535,

Vie de Clément Marot. ijS

Cette communauté de fonctions expliquerait comment ils pouvaient être en relations. De plus, Maigret, à cette époque, revenait d'un voyage en Suisse. Témoin des progrès de la Réforme dans ce pays, il avait pu se laisser gagner aux idées nouvelles (i).

Dans le premier Coq-à-Vasne^ adressé à Lyon Jamet, et composé pendant les loisirs de la convalescence (car ces vers furent imprimés dans l'édition du 12 août i532), nous voyons que Marot fait allusion au mauvais parti que l'on cherche, pour la seconde fois, à lui faire :

Par la mort Dieu, voilà Clément, Prenez-le, il a mengé le lard.

Ce n'est évidemment pas sans intention que Marot reproduit ici textuellement ce distique de la Ballade contre celle qui fut sa mye^ composée six ans auparavant (2). Mais il est non moins évident que ce rappel de vers a trait à la mésaventure présente et non à celle de 1 526.

La question du maigre préoccupait plus qu'on ne saurait croire les gens de l'époque; faire gras pouvait, en effet, avoir les conséquences les plus graves ; aussi certains esprits hardis, sauf à se faire condamner par la Sorbonne, n'hésitaient-ils pas à mettre en doute ces prescriptions de Rome (3). Il y avait bien toujours avec l'Église cet accommodement : payer pour avoir dispense. Mais il y avait encore

(i) Sur Laurent Meigret, le Ma- a Propositio XII. — Mon ami,

gnifique, consultez les notes du tu es débile, tu ne peux menger

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