CHAPITRE XIII
Marot à Venise. — Isolé, il a plus que jamais la nostalgie du pays. — UÉpître à Monseigneur le Dauphin. — Marot s'engage à ne plus parler de religion. — Il visite la cité des doges et fait part de ses indignations à Madame Renée. — Deux nouveaux Coq-àl'asne à Lyon Jamet. — Les amis du poète préparent son retour en France tandis qu'il « fait prouesse » chez les Vénitiens. — Marot quitte la terre dexil.
AROT partit de Ferrare emportant sa foi de catéchumène frais émoulu, sa mauvaise humeur contre les Ferrarais et (d'après les nouvelles qui parvenaient de France) quelque espoir de rentrer prochainement dans sa patrie.
Il arriva à Venise vers la fin de mai ou le commencement de juin. C'est, du moins, ce qui ressort des indications qu'il fournit dans une épitre en vers écrite de cette ville à la duchesse de Ferrare (i). Cette épître est datée du i5 juillet i536 et, dès le premier vers, le poète donne à entendre qu'il a pris son temps pour visiter les merveilles de sa nouvelle^ résidence :
Après auoir par maintz iours vifité...
Voilà donc Marot en sûreté. Mais il est à Venise sans amis, sans protecteurs. Sa pensée dut se tourner sans cesse, avec quelle vivacité ! vers cette terre promise qui toujours attirait ses regards et ses désirs; et il n'eut plus
(i) Voyez tome III, p. 410.
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qu'une préoccupation : forcer les barrières qui l'empêchaient de rentrer en France.
Certes, la terre d'Italie lui avait été un temps hospitalière et bonne; mais elle ne pouvait lui offrir aucune de ces satisfactions du cœur qu'il devait trouver au pays natal. Aussi, lorsque Marot se vit seul et comme perdu au milieu de ce flot d'étrangers qui déferlaient à Venise des quatre coins de l'horizon, il fit un suprême effort pour revoir sa patrie, et c'est alors qu'il rima une épître au dauphin pour obtenir du roi, par son intermédiaire, l'autorisation tant désirée. Nous avions pensé un moment que cette lettre avait pu être confiée par Marot à M™« de Soubise, mais rien n'indique dans V Epître à Monseigneur le Dauphin qu'elle ait été expédiée de Ferrare (i). Le poète désigne d'une manière très vague le lieu où il se trouve :
Plufieurs diront qui ie m'ennuye icy...
Or, il ne s'ennuyait pas précisément à la cour de Ferrare et surtout il n'aurait pas chargé M™« de Soubise de porter une lettre où il se fut exprimé de la sorte. Dans un autre passage de la même épître, il parle des Lombards « avec qui il chemine », ceux sans doute que lui ont fait rencontrer les hasards de sa vie errante et qui lui ont appris
A parler peu & à poltronnifer.
Il ne s'exprimerait point ainsi s'il était à Ferrare, soit dans un cercle d'amis éprouvés avec lesquels on peut parler à cœur ouvert, soit parmi ces fâcheux Lombards guettant ses écarts de parole pour le perdre. Cette lettre fut donc envoyée de Venise au dauphin et il y a grande apparence qu'elle fut écrite au commencement de juillet, tout à fait à l'arrivée de Marot dans cette ville.
Nous avons vu que des négociations pour la rentrée en grâce de Marot étaient déjà entamées. La bonne reine Marguerite avait intercédé pour le poète auprès de son frère. D'un autre côté, Marot, qui paraît avoir été assez au
(i) Voyez tome III, p. SgS (en rent militer en faveur de la prenote), les arguments qui paru- mière thèse.
Vie de Clément Marot. 291
courant des choses de France, avait appris, sans doute par la rumeur publique, que François I", par une déclaration récente (elle était de fin mai), venait de donner aux religionnaires une nouvelle assurance de ses bonnes intentions à leur égard : il leur était permis de rentrer en France à la condition « de vivre en bons et vrais chrétiens et d'abjurer canoniquement dans les six mois à partir du jour de leur rentrée des erreurs qui étaient à la fois une injure pour la religion et un danger pour le royaume » (i). L'année précédente, le roi avait donné six mois à partir du jour où serait publiée sa déclaration (2). Cette fois, il accordait six mois à partir du jour de la rentrée. C'était un progrès. On avait d'abord commencé par faire passer à la flamme purificatrice les hérétiques qu'on avait sous la main. Ensuite, comme tous ceux qui avaient pu fuir s'étaient précipités vers la frontière pour se mettre en sûreté à l'étranger, on leur avait enjoint de rentrer sans délai et d'abjurer de même; mais on avait reconnu que cette manière de procéder ne réussissait guère, et on leur donnait le temps de la réflexion. Ils avaient désormais le droit de prendre leur convenance pour rentrer, à charge toujours d'abjurer dans le même délai.
Toutefois, à la suite de ces grillades qui avaient épouvanté l'Europe, les religionnaires étaient devenus défiants et, pour les six mois qu'ils avaient le droit de passer en France avant d'abjurer, ils trouvaient prudent de mettre leur vie et leur liberté à l'abri d'un sauf-conduit. Cette précaution était tout particulièrement recommandée à Marot, car il savait qu'il avait en France et jusque dans l'entourage du roi une nuée d'envieux et de jaloux qui, bien moins pour la cause de la religion que pour les intérêts de leur vanité, n'auraient pas été fâchés de l'envoyer
En feu, en croix, en roe, en potence.
C'est évidemment pour ce motif que Marot, en homme devenu sage et qui a appris à « poltronniser » dans le com-
(i) Déclaration de Lyon, du (2) Déclaration de Coucy, du
3i mai i536. 16 juillet i535.
292 Vie de Clément Marot.
merce des Lombards, adresse d'abord au dauphin la requête suivante :
Ce que ie quiers, ce que de vous i'efpere, C'eft qu'il vous plaife au Roy, voftre cher père, Parler pour moy fi bien qu'il foit induid A me donner le petit fauf conduid De demy an, que la bride me lafche.
Ou de fix mois fi demy an luy fafche...
(A Monseigneur le Dauphin, du temps de son exil.)
Cette demande de laisser passer était doublement habile. C'était d'abord le moyen de se faire rouvrir les portes de France; c'était ensuite ne pas trop se compromettre au regard de ses amis en ne soufflant mot de la fâcheuse et nécessaire abjuration. Par une sorte de pudeur bien naturelle, au moment où il préparait son Épîtreà la duchesse de Ferrare^ Marot ne pouvait pas dire tout haut qu'il était prêt à abjurer une doctrine dont il proclamait l'excellence.
Cette Epître à Monseigneur le Dauphin est dans le ton où Marot excelle, celui de la bonhomie insinuante et cajoleuse :
Ce qu'il demande il a voulu efcripre, C'eft pour aultant qu'il ne l'ofe aller dire.
Et pour résumer d'un mot sa requête, il sollicite d'être « rappelé ». Ce mot, qu'il laissait glisser de sa plume sans y voir malice, devait être relevé en France et fournir à ses adversaires le prétexte d'inépuisables plaisanteries. Nous y reviendrons. Mais pourquoi Marot tient-il tant à rentrer au pays? Ce n'est pas « pour aller voir ses châteaux ». Non. Ce qui l'attire au delà des monts ce sont « ses petits maroteaux ». Elle ne le quitte plus, cette idée de revoir ses enfants (i). Et ce regret qu'il exprimait, dès son arrivée à Ferrare, dans la Complainte du Pastoureau chrestien., avec des malédictions pour ceux qui étaient cause de son malheur, revient ici sous une forme attendrie.
(i) Sur les « maroteaux », voir tome III, p. 394 (note 2).
Vie de Clément Marot. 298
Une autre chose encore attire Marot :
La cour du Roy, fa maîtrefle d'efcolle...
Et alors il voit en imagination surgir devant lui toute la longue file des amis qui ne l'ont pas oublié et qui viendront lui donner l'accolade.
Enfin, pour décider le dauphin, le poète fait valoir qu'il est bien guéri de ses intempérances de langue :
Depuis vn peu ie parle fobrement...
Et on ne le verra plus risquer des propositions condamnables sur les questions religieuses, car il a appris
A vn feul mot de Dieu ne deuifer.
Tout cela est dit avec une gentillesse persuasive que rien n'égale. Malheureusement, hélas! cette épître ne devait point parvenir à son destinataire; ou, si le dauphin la reçut, il ne put faire les démarches que Marot sollicitait de lui. Il mourut le 10 août des suites d'un empoisonnement (i).
Après avoir pourvu à ses affaires et fait autant qu'il était en son pouvoir pour hâter l'époque de sa rentrée, Marot dut avoir l'esprit plus en repos. Regardant alors autour de lui, il ne put se défendre contre les séductions qu'étalaient à ses yeux les richesses de Venise. Seul et livré à luimême, il avait le loisir d'admirer à son aise. Il consacra les premiers temps de son séjour à visiter cette étrange
(i) Marot ne pouvait s'adresser les plus remuants se distinguait
à de trop hauts personnages pour un certain Jean Leblond, sei-
obtenir son retour en France, gneur de Branville, qui écrivit
car si ses amis, Marguerite de coup sur coup deux épîtres au
Navarre en tête, ne négligeaient roi pour le conjurer, au nom des
rien pour abaisser les barrières intérêts de la foi, de la religion,
dressées devant lui, bon nombre de l'Église, de ne point laisser
d'ennemis, à la tête desquels rentrer Clément Marot, ce sup-
s'était mis Sagon, profitaient de pôt de toutes les hérésies. On
l'absence de l'exilé pour travail- dira un mot de ce personnage
1er au grand jour contre lui et lorsqu'on racontera plus loin la
paralyser de leur mieux les bon- grande querelle littéraire de Sa-
nes dispositions du roi. Parmi gon et de Marot.
294 Vie de Clément Marot.
ville et il resta évidemment comme ébahi par le spectacle qui s'offrait à lui. Le contraste était si grand entre les rues silencieuses de Ferrare, les places solitaires de cette cité morte, sans population, et l'animation de Venise avec la forêt de mâts de son port, avec les gondoles bariolées se croisant dans ses canaux, avec cette cohue d'étrangers de toutes nations qui encombraient la place Saint-Marc! Marot ne cache point l'impression qu'il éprouve à la vue d'une ville qui semble flotter sur l'eau :
La fondation Eft chofe eftrange d'admiracion... Quant au furplus, ce qui en eft furmonte Ce que loing d'elle au myeulx on en racompte.
(Épistre envoyée de Veni;(e à Madame la duchesse de Ferrare.)
Il est subjugué par ce charme auquel ne peuvent échapper ceux qui visitent Venise; après son premier moment de stupéfaction devant
Ces murs fallez dont la cite eft clofe,
il se précipite à travers la ville; il veut tout voir, il ne laissera passer aucune des curiosités qui sollicitent son attention.
Ce qui attire les premiers regards de Marot, ce sont d'abord les églises, « ces temples marbrins » comme il les appelle. Encore sous l'influence des prédications de Calvin, il s'élève contre ce luxe profane, produit de la superstition ; il condamne statues et tableaux comme signes d'idolâtrie :
C'eft vng abbus d'ydollaftre forty.
Mais il ne dit pas que ce soit un passe-temps désagréable que de s'arrêter devant ces chefs-d'œuvre et de les admirer. Toutefois, pour mettre sa conscience tout à fait en paix et se faire pardonner le plaisir qu'il éprouvera à contempler ces merveilles d'un art coupable, il décoche ses
Vie de Clément Marot. 295
imprécations les plus violentes contre les souillures et les trafics de la papauté :
De la paillarde & grande meretrice, Avec qui ont faiél fornicacion Les roys de terre, & dont la potion Du vin public de fon calice immunde A fi longtemps ennyuré tout le monde.
Après s'être rassuré lui-même par cette précaution, il paraît hors de doute que Marot n'hésita plus à franchir le seuil de l'église Saint-Marc toute resplendissante de ses incomparables mosaïques, toute fière de ses cinquante colonnes de marbre, — et de tant d'autres églises célèbres par leurs bronzes et leurs statues dont le poète exaltera la magnificence profane tout en déplorant l'aveuglement des malheureux
Qui par leurs faidz quafi font affauoir Qu'vne âme au corps ilz ne cuident auoir...
Bien entendu, pendant qu'il était en train de se scandaliser, il n'a point assez d'indignation contre les chants et les cérémonies de l'église romaine. Mais laissons de côté les vitupérations de Marot. Aucune des curiosités de son nouveau séjour ne lui échappe. Il les passe successivement en revue : les palais qui bordent le grand canal; les chevaux de bronze « très anticques » qui garnissent le fronton de Saint-Marc; l'arsenal, où se concentrait à cette époque toute la vie de la République, car c'est de là que sortaient les flottes qui assuraient sa domination sur les mers. Il parle ensuite des canaux de Venise et de ses « mules de bois » (c'est ainsi qu'il désigne les gondoles que le président De Brosses appellera plus tard des « fiacres aquatiques »). Il y a aussi un mot flatteur pour le Sénat qui prouve que Marot avait soumis à un examen très minutieux les choses et les gens. En dehors des détails que nous signalons, toute cette lettre n'est qu'une longue profession de foi et le dernier mot de Marot à la princesse est pour l'assurer de son dévouement à la belle Christine, nom de convention par lequel les protestants désignaient le christianisme selon la pureté de l'Évangile.
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Après avoir écrit au dauphin pour rentrer en France, à la duchesse de Ferrare pour lui témoigner de son souvenir et de sa reconnaissance, Marot ne pouvait oublier son ami Jamet qui l'avait jadis si bien tiré des griffes du docteur Bouchard et qui avait été le compagnon de sa fuite. Il, lui consacra donc un nouveau Coq-à-Pasne, daté de Venise, le 3i juillet i536. Cette lettre de Marot à son ami est surtout remarquable par l'absence de tout détail et de toute confidence sur sa vie présente. Tout ce qu'il veut ou peut dire au sujet de sa nouvelle résidence tient en deux vers :
C'efl ainfi que Clément deuife Vivant en paix dedans Venife.
Les leçons des Lombards, on le voit, ont déjà profité à notre poète; il fait mieux que de « parler sobrement », il ne parle plus du tout. Mais Marot avait peut-être ses raisons pour se montrer discret; il avait probablement eu connaissance du Conseil des Dix; il savait que ces nobles patriciens n'aimaient pas qu'on dissertât sur les affaires de la République; il ne se souciait pas de quelque nouvelle histoire et, dans la crainte d'en dire trop long, il préférait ne rien dire (i). Les deux amis avaient du reste
(i) Si Marot prenait toutes ces que celui dépeint par Son Exprécautions pour mieux passer cellence ne se trouvait à Veinaperçu dans la foule, on peut nise, mais qu'on allait chercher affirmer qu'il réussit parfaite- mieux... » Quatre jours plus ment. Notre poète était en effet tard, le i3 septembre, l'ambasà Venise depuis plus de quatre sadeur mandait : « Qu'aucun mois que les espions ferrarais Français n'était arrivé à Venise ne s'étaient pas encore inquiétés depuis peu de jours; qu'il y de sa présence. Interrogé au avait bien dans la ville depuis mois de septembre par le chef deux mois un valet de chamde la police de Ferrare sur l'ar- bre du roi Très Chrestien, mais rivée dans la Sérénissime Ré- qu'il ne s'agitait ni contre l'Empublique de certain français pereur ni contre personne. » soupçonné de vouloir du mal à Ce valet de chambre n'est autre l'EiApereur, Giacomo Tebaldi, évidemment que Clément Marot. ambassadeur du duc Hercule à Voici d'ailleurs la teneur même Venise, répondait, le 9, à son de ces deux fragments de correscorrespondant : « Qu'à sa con- pondance diplomatique : naissance aucun Français tel « 9 di Settembre. — Ho facto
Vie de Clément Marot. 297
bien assez d'autres pensées à échanger rien qu'en évoquant leurs vieux souvenirs. Ce Coq-à-l'asne est moins incohérent que les autres; on pourrait presque le diviser en trois parties distinctes. Dans la première, on voit que les rancunes de Marot contre les docteurs en Sorbonne sont toujours vivaces et il paraît en avoir surtout contre Béda; non content de railler l'ignorance de ses adversaires, il flétrit leurs dérèglements et cherche à les déshonorer par les insinuations les plus honteuses. Après Béda, c'est le tour de Sagon :
De ce mefchant fol et flatteur,
Infigne diflimulateur
Et vindicatif à oultrance...
Notons en passant que Marot devait être tenu au courant des attaques de son ennemi et qu'il avait été informé que Sagon venait de publier un pamphlet contre lui :
Il en a fait fon coup d'eflay.
Le Coup d'essay avait dû paraître en effet vers le mois de mai ou de juin. Notre poète eût peut-être pris son parti de ces vers, aussi médiocres par le fond que par la forme et qui ne pouvaient nuire qu'à leur auteur; mais ce qu'il ne pardonne point à Sagon, ce sont ses hypocrites perfidies de naguère, son rôle de délateur honteux, ses
diligentia per sapere sel e stato Ambasciatori Estensi àVene\ia; qui personaggio alcuno francese Giacomo Tebaldi.) corne V" Ex" mi cornette, et non Le lecteur se souvient qu'en trovo cheve ne sia stato alcuno, i335 l'arrivée à Ferrare de Mâche sia comparse : Seguiro con rot, chassé de France, avait été buona dextreza per intenderlo signalée au duc Hercule par Meglio, et trovando che ve ne un avis venu de Venise et sisid stato, lo scrivero subito a gné Matteo Tebaldi, sans doute l'Ei'* V". » un parent, frère ou cousin, de « i3 di Settembre. — Nessun l'ambassadeur ferrarais. Il est francese è stato qui da pochi assez piquant de constater qu'en giomi, che sia stato visto. Ho 1 536, au contraire, alors que Mainteso che due mesi fa vi fu un rot, chassé de Ferrare, est à Cameriere del Christ"* ma ques- Venise, l'ambassadeur Tebaldi ti non si muovono contro l'Im- ignore sa présence dans les États peratore, non sentono nessuno. » vénitiens ou du moins néglige (Archives de l'Etat de Modène : d'en avertir son gouvernement.
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démarches auprès du bailli Morin pour l'inciter aux poursuites :
C'eft bien ce gros vilain marault
Qui a crié fur nous harault
Et nous a chafles du pays (i).
Le nom de Sagon le conduit tout naturellement à rappeler la course folle à laquelle il fut obligé de se livrer avec Jamet pour échapper aux limiers lancés sur leurs traces ; il en fait repasser tous les épisodes dans la mémoire de son ami et termine son récit par ces deux distiques en forme de conclusion :
Or iamais ne vous laiflez prendre S'il eft poflible de fouyr...
Il vaut mieulx f'excufer d'abfence Qu'eftre bruflé en fa prefence.
Marot le reconnaît lui-même, et il faut lui savoir gré de cette franchise, il n'avait point la vocation qui fait les martyrs.' Il trouvait que la meilleure manière de subir la persécution c'était de tourner le dos au supplice, sauf, une fois en sûreté, à se répandre en récriminations.
La pièce se termine par quelques allusions à l'invasion de la Provence par l'Empereur; cette expédition n'en était qu'à ses débuts et l'on ne connaissait pas encore l'insuccès de l'entreprise. Marot raille le métier de soldat, sans se souvenir qu'il avait presque été un héros à la bataille de Pavie. Mais au choc des armures il préfère le choc des pots dans une joyeuse taverne.
(i) Malgré son éloignement, l'en reconnaître l'auteur. Nous
Marot trouva le moyen d'exer- aurons bientôt à y insister da-
cer à distance des représailles vantage lorsque nous parlerons
immédiates contre Sagon et de de la querelle avec Sagon. Ma-
lui donner comme un avant-goût rot qui, à l'école de Calvin,
des revanches qu'il méditait. Il n'avait pas appris l'oubli des
lança sur Sagon et la Huetterie injures, lorsqu'il fut de retour
son ami Charles Fontaine, lequel en France ne laissa pas échap-
décocha aux « deux secrétaires » per l'occasion d'administrer à
une épître où l'on sent si bien à son adversaire la plus jolie volée
chaque vers la collaboration de de laurier vert qu'on pût cueil-
Marot qu'il serait plus simple de lir sur le Parnasse.
Vie de Clément Marot. 299
L'observation que nous avons faite plus haut sur les aspects simultanés et divers de Marot pourrait se replacer ici. Ici encore le poète réunit trois caractères opposés, ou si l'on veut trois rôles dans la même personne, sans qu'on sente en ses vers la contrainte et sans qu'il ait besoin de transition pour passer de l'un à l'autre. Merveilleuse souplesse du talent! Dans VEpître à Madame de Ferrare^ Marot, néophyte austère, est pris d'un accès de pudeur parce que le culte de Vénus lui semble trop en honneur à Venise; il se voile la face lorsqu'il rencontre sur la place Saint-Marc ces belles courtisanes illustrées par le pinceau des grands peintres de l'époque. Dans VEpître au dauphin^ c'est le courtisan à l'échiné flexible qui courbe le dos avec toute la gentillesse possible, mais aussi avec toute l'humilité du solliciteur pressé d'obtenir ce qu'il demande ; pas de danger que Marot parle de la « beste sans raison » ou de la « grande meretrice » ; il laisse à l'écart tout ce qui sent le fagot. Dans le Coq-à-l'asne à Lyon Jamet, nouvelle transformation ; plus d'étiquette, il n'y a plus à se gêner; Marot dit tout ce qui lui passe par la tête, et il le dit crûment.
Cependant, les amis de Marot ne négligeaient rien pour hâter son retour en France. Comme toujours, Marguerite était au premier rang. En même temps qu'elle avait envoyé des paroles d'encouragement au poète, elle s'activait à provoquer cette parole royale qui devait mettre fin aux douleurs de l'exilé. En même temps, des voix suppliantes s'élevaient de divers côtés vers François V^ pour lui demander la grâce de Marot qui faisait la gloire de la France tout comme l'autre Maro avait fait la gloire de l'Italie. Il fallait un certain courage à un simple sujet pour plaider auprès du roi la cause d'un homme disgracié et surtout d'un hérétique. Ce fut Bonaventure Des Periers, cœur vaillant et généreux, qui, le premier, eut ce courage. Non seulement il vint se ranger aux côtés de Marguerite, mais il exhorta les autres à l'imiter :
Qu'attendez-vous, o poètes françoys, Ses bons amys ? Penfez-vous que je foys
3oo Vie de Clément Marot.
Expert affez, ou fi feur de mon rooUe
Pour à Phebus porter quelque parole
De fon Maro, que tout feul me laiflez
Parler pour luy et ne vous advancez
A epoufer d'icelluy la querelle?..
Dont, fil te plaift, Sire, abfouts le, car elle
N'eft pas du tout fi griefue ne damnable
Comme l'a faid ceftuy deraifonnable
Accufateur et detradeur peruers...
Roy plus qu'humain, fi i'ofe en ta prefence
Seul excufer Marot en fon abfence,
Pardonne moy
faifant grâce & mercy
A ton Marot fil a en rien mefpris Dont il deult eftre ou pugny ou repris.
Jean Faciot, qui s'était affublé du nom latin de Vulteius, fut aussi un des plus ardents à plaider pour Marot; il est vrai qu'il composa ses suppliques en vers latins, mais le latin était une langue alors si familière aux lettrés que le roi et la plupart de ses conseillers n'avaient nulle peine à la comprendre. Faciot dédia au cardinal du Bellay une longue élégie où il peint Marot exhalant ses douleurs et finissant par prier le cardinal d'intercéder pour lui auprès du roi. Dans une autre pièce, Faciot s'adresse directement au roi et lui représente la France éplorée redemandant son poète :
Ingemit et tacito suspirat Gallia luctu.
Marot connaissait tous les efforts de ses amis. Il attendait la bonne nouvelle. Mais les jours et les mois se passaient sans qu'il la vît arriver. Il dut faire contre mauvaise fortune bon cœur et s'accommoder de son mieux à la vie de Venise.
Dedans une bonne taverne l'oferois entrer hardiment,
dit-il à la fin de son Coq-à-l'asne. Sans doute avait-il fini par fréquenter certaines tavernes où il se retrouvait avec des poètes du pays; sans doute avait-il pris son parti des « mœurs vénériennes » de ses hôtes, justifiées, comme il
Vie de Clément Marot. 3oi
dit lui-même, par l'origine identique de Vénus et de Venise, toutes deux sorties du sein de la mer; peut-être même ses préventions contre ces « femmes éventées et publicques », contre ces belles courtisanes qui étalaient leur luxe sur les coussins des gondoles, ne résistèrent-elles pas au charme d'une aimable familiarité. Dans sa lettre à la duchesse, nouveau débarqué, disciple de Calvin tout imprégné de la doctrine, il avait pu se récrier sur les mœurs faciles des Vénitiens, se scandaliser de voir « permis et espendu » ce qui partout ailleurs « est deffendu » ; mais toute cette vertu avait-elle tenu longtemps contre des tentations renouvelées? Marot, dans un nouveau Coqà-l'asne^ s'écriera bientôt avec une sorte de fanfaronnade :
A Venife ie fais prouefle.
Ce n'est plus le ton de la précédente épître à Jamet, où le poète, tout heureux de la tranquillité qu'il a trouvée dans sa retraite, dit qu'il « vit en paix à Venise ». L'agitation a succédé au calme, les entraînements d'une vie joyeuse ont dissipé les scrupules apportés de Ferrare et, négligeant quelque peu la « belle Christine », il est passé au culte de Vénus; les succès lui sont arrivés, et il peut dire avec un certain orgueil qu'il « fait prouesse ». Ce sont là les faits, résultant des propres aveux de Marot, et le respect de l'histoire oblige à les constater, dussions-nous contrister les graves historiens qui voudraient faire du futur auteur des Psaumes un apôtre immaculé. Ce serait méconnaître la vérité que de présenter Marot sous un pareil jour. La continence n'était point son fort, et tout s'accorde à démontrer qu'il n'éleva jamais la moindre prétention au prix de chasteté. On nous accusera peutêtre d'aller bien loin dans nos suppositions, et cela sur un mot échappé au poète. Mais nous rappellerons que quelques années plus tard, à Genève, malgré les doctrines de Calvin, malgré le voisinage du maître, Marot se livrera à des escapades telles que, pour l'honneur de l'austère cité, son expulsion sera jugée nécessaire. Marot avait cette liberté de mœurs, cet imprévu dans le caprice, ces faiblesses devant la tentation, aussi bien avant qu'après son séjour
3o2 Vie de Clément Marot.
à Venise ; et nous ne croyons point lui faire tort en le peignant tel qu'il était (i).
Le temps en effet devait lui paraître long. Six grands mois s'étaient écoulés, puisque le dernier Coq-à-l'asne est daté du 20 novembre (2). Pour tromper pendant six mois les longueurs de l'attente, quoi d'étonnant à ce que Marot ait cédé aux séductions que lui offrait la riche et opulente cité ? Son nom, son talent, les charmes de son esprit avaient dû lui ouvrir bien des portes et il devait être fêté non seulement par les poètes qui partageaient ses goûts littéraires, mais encore par cette brillante jeunesse vénitienne qui devait le rechercher pour sa verve de joyeux convive, par ces beautés célèbres dont l'oreille était attentive aux vers flatteurs que leur adressait le poète en Ja douce langue de France. Au reste, le dernier Coq-à-l'asne de Marot se ressent du milieu que l'auteur fréquente. Le ton en est des plus lestes. Et si Maître Clément n'a point abdiqué sa haine contre la Sorbonne et les moines, il ne l'exprime plus ainsi que naguère dans le langage d'un docteur évangélique, mais comme un vieux bazochien repris du goût de ses anciennes fredaines. Il y effleure même
(i) Il s'en faut d'ailleurs que respondance des réformateurs.
tous les écrivains protestants par- Herminjard écrit fort justement :
tagent sur Maître Clément l'a- « Le gentil Marot fut avant tout
veuglement de certains d'entre un fils de la Renaissance. » eux. (2) Tout en nous apportant
Le pasteur J. Bonnet, par un précieux renseignement, le exemple, de qui les opuscules titre de l'un des textes manusmanquent parfois un peu de do- crits de ce Coq-à-l'asne contient cumentation, mais qui rachetait des erreurs manifestes. Il est en ce défaut par un style vif, précis effet ainsi rédigé : Épistre du et délicat, dit : « Clément Marot Coq-à-l'asne par Marot à son est pour moi un poète charmant, amy Lyon, luy estant à Ferrare, trop souvent malheureux, perse- le 20 novembre i535. Cette cuté pour une cause qui n'était épître ne fut point composée à pas absolument la sienne. Je com- Ferrare puisque Marot y dit luipatis à ses infortunes sans y voir même qu'il « fait prouesse » à le sceau de l'apostolat » (J. Bon- Venise; elle n'est point de i535 net, Marot à Venise, dans le Bul- puisque Marot n'alla point à letin de l'Histoire du protestan- Venise en i535, mais bien en tisme, t. XXIV, p. 3o3). Et le i536; seule, la date du 20 nomême écrivain appuie son opi- vembre paraît exacte en raison nion de celle d'Herminjard, l'é- des faits auxquels il est fait alluditeur de ce monument d'éru- sion dans la pièce, dition qui a pour titre : Cor-
Vie de Clément Marot. 3o3
certains sujets qui comporteraient plus de décence; c'est de tout autre manière qu'il devrait parler de la mort du dauphin qui fut un deuil pour tous les Français, ou du comte de Dammartin lequel périt en faisant son devoir. Même dans les sujets légers, on dirait que Marot prend à tâche d'exagérer ici la crudité de l'expression, et ses deux derniers vers résument assez l'ensemble du morceau :
On iou(e) toujours des gigoteaux...
Adieu! iufques aux Blancs-Manteaux.
Le poète, qui attend chaque jour un rappel à Paris, donne à l'avance rendez-vous à son ami Jamet, dans cette église des Blancs-Manteaux, célèbre par les beautés faciles que l'on y rencontrait et où sans doute ils avaient fait ensemble plus d'une expédition heureuse.
Ce Coq-à-l'asne fait allusion à toute une série d'événements qui se passèrent aux mois d'août et de septembre i536. Pour que la nouvelle en soit arrivée jusqu'à Venise et que le poète ait eu le temps de composer cette boutade rimée sur les faits du jour, nous arrivons par une pente presque insensible jusqu'aux derniers jours de novembre.
La pièce porte la date du 20. Le lendemain peut-être, Marot reçut la nouvelle que la France lui était rouverte et qu'il pouvait quitter la terre d'exil. Ses préparatifs ne durent point le retenir beaucoup. Outre qu'ils devaient être commencés depuis longtemps, aucun lien n'attachait notre homme à Venise. Il partit en hâte pour revoir cette France qu'il aimait tant, cette cour « maîtresse d'école » qui lui était si chère. Son départ ne fut pas retardé un instant par les rigueurs de la saison. Le voilà donc en route, au plus fort de l'hiver. Mais la joie qui déborde de son cœur est si grande, l'allégresse de sa pensée donne à son corps tant de légèreté pour franchir les obstacles, que rien ne saurait entraver sa marche. Lui-même l'affirme en un transport d'enthousiasme qui respire la sincérité :
Brief, du defir qu'au départir i'auoye,
le n'ay trouué rien de dur en la voye,
Ains m'ont femblé ces grandz roches haultaines
Preaulx herbus, & les torrents fontaines.
Bife, verglas, la neige & la froidure
Ne m'ont femblé que printemps & verdure...
(Épistre à Monseigneur le cardinal de Toumon.)
Ces vers peignent bien l'état d'esprit de Marot. C'est le contentement parfait qui emporte l'âme au-dessus de nos misères.
Il est facile de refaire sur la carte l'itinéraire approximatif que dut suivre Marot. En sortant de Venise, ses diverses étapes sont marquées par Padoue, Vérone, Brescia, Milan, Turin. (Turin qui devait être dans quelques années le dernier terme de sa vie errante.) Jusque-là, le voyageur ne dut pas avoir trop à souffrir. A la fin de novembre, si les champs présentaient de vastes solitudes dépouillées de verdure, les chemins étaient encore praticables. Mais oii la difficulté commença, ce fut à partir de Turin, lorsqu'il reprit en sens inverse la route qu'il avait déjà parcourue jadis quand il accompagnait François I" vers Pavie. Ce fut à partir de cet endroit de la route qu'il retrouva les « grands roches haultaines », les « torrents », la « bise, la neige et la froidure » ; il dut franchir le mont Genèvre pour redescendre du côté de Briançon, passage le plus dur et le plus difficile, parce qu'à cette époque de l'année, il était déjà envahi par la neige et rendu dangereux par la tourmente. Marot eut à parcourir ensuite cette vallée étroite qui va au bourg d'Oisans et, s'élargissant un peu, aboutit à Grenoble. De Grenoble à Lyon, le reste du chemin n'était qu'un jeu. Mais le poète était bien aise d'arriver enfin et il ne dissimule pas sa joie :
Si qu'à Dieu rends grâces vn million, Dont i'ay attainél le gratieux Lyon...
Marot avait mis quinze jours environ pour accomplir ce voyage; il était parti de Venise le 22 ou le 23 novembre et arrivait à Lyon vers le 8 ou 9 décembre, comme semble l'indiquer une lettre du cardinal de Tournon dont nous aurons à parler tout à l'heure.