‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 35 sur 68 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Marot à Lyon. — Les beaux esprits lui font fête. — L'abjuration nécessaire. — Marot abjure ses erreurs entre les mains du cardinal de Tournon. — Maurice Scève et Etienne Dolet. — Les Etrennes de l'an iSSy. — Anne, la mystérieuse. — Marot fait ses adieux à la ville.

OUT en cheminant à travers les plaines lombardes, Marot avait réfléchi à la manière dont il allait se présenter devant les arbitres de son sort et surtout devant le maître. Quel autre présent que des vers pouvait offrir un poète et surtout un poète qui n'avait jamais eu d'autre fortune que ses vers? C'était naturellement au roi qu'il méditait d'adresser son premier hommage. D'après les renseignements recueillis, il savait que le souverain avait établi son quartier général dans le Midi pour mieux surveiller les tentatives de Charles-Quint sur la Provence, et qu'il passait la plus grande partie de son temps à Lyon. C'est donc en cette ville qu'il comptait le saluer. Mais Charles-Quint ayant échoué dans son entreprise, François I" était parti de Lyon depuis quelque temps déjà lorsque Marot y arriva. Tous ses plans se trouvèrent bouleversés et grande fut sa déconvenue :

... l'efperois à l'arriuer tranfmettre Au roy François humble falut en mètre : j. 20

3o6 Vie de Clément Marot.

Conclud eftoit. Mais puifqu'il en eft hors, A qui le puys ie & doibs ie adrefler, fors A toy...

(Epistre à Monseigneur le cardinal de Tournon.)

Marot ne va pas jusqu'à dire qu'il avait composé ces vers d'avance et probablement faut-il les ranger dans le même lot que ce poème où il devait chanter la gloire du dauphin et du roi son père et qu'il promettait pour obtenir la faveur d'un sauf-conduit. Toujours est-il que Marot ne trouva plus le roi à Lyon. C'est donc vers le représentant du monarque, vers le cardinal de Tournon, gouverneur de Lyoïî, qu'il se retourna pour lui dédier ses salutations et ses hommages. Dans cette épître, il épanche sa joie et ne tarit point en termes émus sur la générosité du roi, sur les grandes qualités du prélat qui le remplace. Les premiers vers laisseraient croire que le poète obtenait grâce illimitée et qu'il rentrait sans conditions ; voici comme il s'exprime :

Puifque du Roy la bonté merueilleufe La France veult ne m'eftre perilleufe ; Puifque ie fuy de retourner mandé, Puifqu'il luy plaift, puifqu'il a commandé, Et que ce bien procède de fa grâce...

Ces expressions méritent une attention particulière. D'après ces vers, la clémence royale se serait exercée envers le poète sans restriction. Marot le croyait-il vraiment ou cherchait-il au contraire à donner le change ? A s'en tenir à la lettre, il semblerait qu'il rentre en France affranchi, par grâce spéciale, des vexations qu'avaient à subir le commun des religionnaires. Nous verrons bientôt que les choses ne devaient point aller ainsi. Peut-être Marot ne se livre-t-il à ces exubérances d'enthousiasme que pour s'étourdir lui-même, pour détourner l'attention des malveillants de certaines formalités qui ne laissaient pas de l'inquiéter et dont on ne manquerait point de se gausser à ses dép'ens.

Marot trouva à Lyon un accueil des plus sympathiques.

Vie de Clément Marot. Soy

Il y fut choyé par une élite de beaux esprits des deux sexes qui se piquaient de littérature. A toutes les époques, dans la ville de Lyon, à côté des préoccupations du commerce et du gain, il y a toujours eu place pour le goût des jouissances intellectuelles. Lyon a eu dans tous les temps des auteurs pour illustrer le nom de leur ville natale et des amateurs érudits pour les apprécier et les encourager.

Sous ces divers rapports, l'époque où Marot vint à Lyon peut paraître privilégiée. Lyon possédait alors une phalange d'hommes et de femmes distingués dont les noms marquent dans notre histoire littéraire. Marot entra de plain-pied dans cette société aimable. On se réunissait à jour fixe dans une maison amie, pour y traiter des choses de l'esprit; le rendez-vous ordinaire était chez le président Langes.

Certains historiens, de ceux qui aiment à mettre un peu de pompe en toutes choses, ont même fait de ces assemblées périodiques les séances d'une académie en règle; à cette académie, ils ont donné le surnom d'Angélique, en l'honneur de l'hôte. Certains biographes de Marot ont complété cette invention en racontant que le poète avait été honoré d'une réception officielle. Les mêmes écrivains, en s'efforçant de nous donner la composition de ce petit cénacle, ont cherché à grossir le nombre de ceux qui en faisaient partie. Pour mieux faire entrer dans cette liste tous les noms qui, au cours du xvi^ siècle, ont jeté quelque éclat sur la cité lyonnaise, ils ne se sont pas toujours assurés si; parmi ces personnages, les uns n'étaient pas un peu jeunes et les autres un peu vieux pour être ainsi rassemblés. Louise Labbé, par exemple, qui naquit en i525, aurait fait preuve d'une grande précocité si, au passage de Marot, elle s'était déjà trouvée parmi ceux qui lui firent fête. Par contre, Jehan Le Maire de Belges qui est désigné comme venant, de temps à autre, faire à Lyon une apparition au milieu de ses « confrères en Apollon », avait alors près de soixante-deux ans puisqu'il était né en 1476, et son âge devait le rendre paresseux aux voyages, particulièrement pénibles en ce temps-là.

3o8 Vie de Clément Marot.

Marot retrouva dans ce groupe de lettrés des personnes qui ne lui étaient point inconnues, au moins de nom. En première ligne Etienne Dolet, dont il avait dû entendre parler à Toulouse et qui, tout en se livrant à ses doctes études, venait chercher à Lyon dans la profession d'imprimeur le moyen de pourvoir aux besoins quotidiens; Maurice Scève, l'auteur du blason du Sourcil^ le vainqueur du tournoi poétique de Ferrare, que Marot avait couronné sans le connaître personnellement, mais dont le nom avait certainement frappé son oreille lors de son pèlerinage en Avignon au tombeau de Laure. Notre poète forma bien vite avec ces deux hommes les liens d'une étroite amitié. Marot fit également connaissance à Lyon avec Claudine et Sybille Scève, les deux sœurs de Maurice. Il dut y remercier Jean Faciot (autrement dit Vulteius) d'avoir, de son mieux, réclamé dans la langue de Virgile le rappel de l'exilé et d'avoir célébré son retour. Marot retrouva encore Jeanne Gaillarde, avec laquelle il avait entretenu une correspondance poétique, et Pernette du Guillet qui avait essayé, pour sacrifier à la mode, de tâter du coq-à-l'âne. Complétons cette liste par les noms que citent les écrivains lyonnais, mais en laissant à ces derniers la responsabilité de leurs indications. C'est ainsi qu'ils mentionnent encore Symphorien Champier, Benoît Court, Humbert Fournier, Humbert de Villeneuve, le médecin Gonzalve de Tolède, André Briau qui, après avoir été médecin de Louis XII, devint échevin de Lyon, enfin le théologien André Victor. Il y avait aussi Sébastien Gryphe qui dirigeait à Lyon une imprimerie connue; les auteurs ont eu, de tout temps, trop d'intérêt à être bien avec les imprimeurs pour que nous ne puissions pas supposer que Sébastien ait eu ses entrées parmi ces raffinés.

C'était en un mot une compagnie d'esprits délicats, gens de situations assez variées pour que le plaisir de se trouver ensemble leur fût un charme toujours renouvelé. Un des habitués les plus assidus de ces réunions, Humbert Fournier, nous a laissé de précieux renseignements sur la manière dont on y passait le temps et sur les matières que l'on y traitait. « Nous parlons, écrit-il à un de ses amis de la religion, de la manière de bien régler les moeurs,

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de polir et de perfectionner l'esprit par la culture des services utiles; quelques amis nous rendent visite et, laissant les sujets sérieux, nous nous égayons par des petits contes et des plaisanteries qui n'ont rien de mordant; on cause des nouvelles des cours et des événements politiques. » Aux conversations succédaient des lectures; Humbert Fournier récitait des sonnets en rime toscane; à tour de rôle, d'autres membres déclamaient des morceaux oratoires ou des pièces de théâtre. André Victor, le théologien, pour texte de ses dissertations prenait toujours des sujets graves tels que l'incertitude de la vie et la nécessité de la mort. La musique avait aussi sa part et, parfois, pour se délasser, on ne dédaignait point de se livr.er à divers jeux. Du reste, Marot n'était point un personnage nouveau pour ce petit monde littéraire; il y avait déjà pénétré non seulement par sa réputation, mais encore par ses œuvres. Pour ces intellectuels, ce n'eût pas été assez de connaître le nom de Marot, ils savaient presque ses vers par cœur. Et le nombre de ses admirateurs lyonnais était assez grand pour que l'imprimeur François Juste ait publié presque coup sur coup deux éditions de ses œuvres complètes (décembre i334, février i535, n. st. i536). Ce fut une double joie pour l'exilé de respirer l'air de la patrie et de voir l'empressement que ces passionnés de lettres mettaient à lui faire accueil. Vulteius prodigua ses vers latins pour chanter le retour de Marot. Avec la même fécondité que sa Muse avait pleuré l'exilé, elle célébra le revenant. Bonaventure Despériers qui, si l'on excepte la reine de Navarre, avait été le seul des amis de Marot à prendre sa défense auprès du roi, voulut être un des premiers à saluer le poète au moment où il posait le pied sur le sol natal, Despériers était meilleur prosateur que rimeur, et ce n'était pas une tâche facile que d'adresser, dans la langue du Parnasse, un compliment bien tourné au premier poète du temps. Voici par quel ingénieux expédient il imagina de sortir d'embarras. 11 envoya ses vers à Marot comme il eût fait d'un simple morceau de prose, c'est-à-dire sans s'arrêter à la rime et comme s'il n'eût pas eu lui-même conscience de la mesure. Manière détournée de confesser son

3 10 Vie de Clément Marot.

infériorité poétique à l'égard du destinataire. Ses vers donnent du reste l'impression qu'il n'y avait rien d'excessif dans cette modestie :

Maro en Marot, immortel poète, l'honneur de ce temps, que veoir tant fouhaitte, mes pauvres verfetz, crainélifs et doubteux, ne f'ofent monftrer (tant ils font honteux) à vous, veu qu'ils font fans rithme & raifon; dont ie vous falue en fimple oraifon, priant (comme faiét chafcun à fon tour) qu'il vous foit heureux ce ioyeux retour.

Ainsi, de loin comme de près, les manifestations les plus affectueuses arrivaient à Marot, semblant lui présager, avec la fin de ses épreuves, des jours de sécurité et de calme. Comme il l'avait prévu lui-même, « mille boniours venoient de tous côtés », ce n'étaient que « grandes accollées » (i). Cependant, en ce ciel où tout paraissait rayonner d'espérance, il restait un point noir qui remplissait d'angoisses secrètes le cœur du poète et lui était comme un avertissement qu'il n'avait pas épuisé le calice d'amertume. Le roi avait bien ordonné le retour de Marot, le roi lui avait bien fait cette « grâce » de dire qu'il pouvait rentrer en France, mais il n'avait pas été plus loin. Il était resté muet sur les conditions imposées aux religionnaires pour être remis dans leurs droits : donc le roi ne les avait point supprimées pour Marot. A la vérité, comme le dit le poète, la France ne devait plus lui être « périlleuse » ; mais s'il était à l'abri du danger, il n'était pas au bout de ses tribulations. On lui avait fait grâce du bûcher; mais on ne le tenait pas quitte des cérémonies humiliantes de l'abjuration, et il y avait, là un souci, une préoccupation constante qui devaient tourmenter son esprit. On lui avait sans doute donné à entendre dès le premier jour, pour lui rendre la pilule moins amère, qu'on le traiterait en ami, qu'on ne se montrerait pas bien difficile à son égard : une simple formalité et ce serait tout. Quant à obtenir une dispense, il n'y fallait pas songer. L'Église avait ses raisons pour être intraitable sur ce chapitre; elle comprenait fort bien qu'une conscience

(i) Épistre à Monseigneur le Dauphin,

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déshonorée par elle était une conscience dont elle n'avait plus rien à craindre. Et le cardinal de Tournon, le futur introducteur des Jésuites en France, n'était pas homme à laisser échapper une si éclatante occasion d'humilier l'erreur pour la plus grande gloire de Dieu. Dans une lettre de lui au grand maître Anne de Montmorency, on voit que rien ne lui ferait abandonner l'idée d'exiger une expiation de Marot et que, sans cette satisfaction, il ne le tiendra point quitte. Voici ce qu'il écrit à la date du 14 décembre :

Mons»", Clément Marot eft depuys quelques iours en cefte ville, qui eft venu en bonne volonté ce me femble de viure aultrement qu'il n'a vefcu, délibéré de faire abiuration folempnelle en cefte ville devant moy & devant les viccaires de Mons"" de Lyon. Et vous promedz, Mons'', qu'il a grand repentence de ce qu'il a faicl pour le pafle et bonne envye de viure en bon chreftien pour l'advenir. Et (i ie le penfoys aultre, ie fuys feur que vous repondriez pour moy que ie ne vouldrois point parler pour luy, mais fans double, Monsr, ie le voys en bon chemin, par quoy, fil vous plaid, vous luy ferez efcripre par le Roy que, après l'abiuration faicle, il puifle venir en feuretté devers luy & aller en fon royaulme, & ie vous en fupplye (i).

Cette lettre nous renseigne avec précision sur deux points imponants. Grâce à elle, tout d'abord, nous pouvons déterminer d'une manière certaine l'époque de l'arrivée de Marot à Lyon. Ensuite elle fait la lumière, et une lumière éblouissante, sur cet événement si considérable de la vie du poète : son abjuration à Lyon,

Nous ne chercherons point à démêler quels pouvaient être les sentiments intimes de Marot et s'ils étaient conformes aux bonnes dispositions que lui prêtait le cardinal. Le converti de Ferrare était-il en aussi « bonne volonté » que le prétend M. de Tournon de « vivre aultrement quil n'avoit vescu Jusqu'alors » ? Il y aurait eu là une transformation bien subite et, s'il en était ainsi, on serait tenté de se demander à quel moment Marot était de bonne foi. Le cardinal, en homme prudent, trouvait bon de ne point

(i) Bibliothèque nationale. Ma- nuscrits français 5i25, fol. i65.

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aller trop au fond des choses et ils s'en tient aux apparences, « à ce qui lui semble », Certains écrivains auraient bien dû imiter cette modération et ne point se lancer dans de longues dissertations pour établir la solidité des croyances de Marot et l'impossibilité de son abjuration que des protestants zélés ont niée dans un intérêt de parti. En présence de la lettre du cardinal, leur thèse s'écroule; et il n'y a plus besoin d'efforts pour expliquer ces vers du poète dont le sens apparaît dans toute sa clarté :

Va, Lyon, que Dieu te gouverne; Aflez longtemps f'eft efbattu Le petit chien en ta caverne Que devant toy on a battu.

(Adieux à la ville de Lyon.)

Quant à certaines railleries de Sagon, on peut trouver avec raison qu'elles sont d'un goût médiocre, mais on ne peut plus traiter leur auteur de calomniateur lorsqu'il s'exprime ainsi :

Car Marot, comme on a bien fceu, A efté à Lyon receu Pour fe reioindre à noftre Eglife; Mais on fait bien en quelle guife.

Car il y auoit pour le moins Une douzaine de tefmoings Qui l'ont rebaptizé au monde En abiurant l'erreur immunde.

le dy erreurs, non pas erreur.

Tant y en a que c'eft horreur, Aufquelz a fallu que ton maiftre Ayt renoncé premier que d'eftre Purgé, baptizé & refaid, En aboliiïant fon forfaid; Cela fut faid dedans Lyon.

(Le rabais du Caquet de Marot.)

Pour toutes les autres attaques de Sagon, Marot trouvera toujours une riposte vive et alerte qui ne se fera jamais attendre; mais quant à celle-ci, il restera muet;

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trop embarrassé pour répondre, il jugera plus commode de se retrancher dans le silence. Nous l'avons déjà dit et nous aurons encore d'autres occasions de le répéter; Marot n'était point du bois dont on fait les martyrs, et ceux qui ont voulu faire de lui un apôtre, dans l'intérêt de leurs doctrines, ceux-là se sont lourdement trompés. Marot avait une de ces bonnes et loyales natures facilement impressionnables, qui s'enflamment contre les abus du monde et les injustices du pouvoir. Sa droiture et sa générosité le poussaient à prendre le parti des opprimés, mais il savait s'arrêter à point sur cette pente, pour partager le moins possible leurs souffrances et pas du tout leurs supplices. De la lettre du cardinal de Tournon, des déclarations de Marot, des insinuations de son adversaire, nous pouvons conclure à la certitude absolue de l'abjuration; c'est là un fait incontestable et qui appartient à l'histoire.

Le jour choisi pour cette cérémonie désobligeante ne dut point longtemps se faire attendre. Cela résulte des termes mêmes de la lettre du cardinal. Le rendez-vous fut fixé, selon toute vraisemblance, à la cathédrale Saint-Jean, église métropolitaine de Lyon. Les choses durent se passer avec une certaine pompe puisque le cardinal annonce que l'abjuration aura lieu devant lui et devant les vicaires de l'évêque. Sagon ajoute que l'assistance se composait d'une douzaine de témoins, sans compter probablement les oisifs que la curiosité attire toujours en pareille circonstance. D'après le rituel, Marot dut se présenter à la porte de l'église dépouillé de ses habits usque ad camisiam et s'agenouiller sur les marches de pierre, tandis que l'officiant chargé d'accomplir les rites de l'abjuration était assis en dedans de l'église, vêtu d'un rochet, d'une étole et d'une chape de couleur violette. L'officiant, armé d'une longue verge en bois blanc dans la main droite, commençait par réciter le psaume Miserere mei, Deus, et puis le psaume Deus misereatur nostri et benedicat nobis. A la fin de chaque verset, il frappait l'épaule du patient. La force des coups était mesurée à la gravité des fautes commises ou de l'horreur professée par l'Église pour l'hérésie imputée au pénitent. L'officiant se levait ensuite et

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disait Kyrie eleison, puis il récitait le Pater et les deux oraisons Deiis cui proprium est misereri et Prœsta quœsumus, Domine, huic famulo tuo. Alors le pontife se rasseyait et, mitre en tête, il prononçait l'absolution en ces termes : « Auctoritate Dei omnipotentis et beatorum apostolorum Pétri et Pauli atque Ecclesiœ suae sanctae et ea qua fungor absolvo te a vinculo excommunicationis qua ex lutherani erroris causa ligatus eras. In nomine Patris..., etc. » Après quoi, le pontife se levait et, prenant par la main le poète ainsi absous, il l'introduisait dans l'église en disant : « Reduco te in gremium sanctae matris Ecclesiae, et ad consortium et communionem totius christianitatis a quibus fueras per excommunicationis sententiam eliminatus et restitue participationi ecclesiasticorum sacramentorum. In nomine patris etfilii etspiritûssancti. Amen (i). »

L'accomplissement de cette cérémonie rendait à celui qui s'était résigné à la subir la libre circulation à travers le monde catholique. Toutefois, comme il pouvait rencontrer dans ce monde des esprits moroses et soupçonneux, toujours en défiance contre les tours des hérétiques, on délivrait d'ordinaire au pénitent une sorte de passeport religieux qu'il devait représenter à toute réquisition des autorités ecclésiastiques.

Cette pièce Justificative était sans doute la copie du procès-verbal d'abjuration rédigé d'après les formules consacrées par l'Église : « L'an ..., le ... iour du mois de ..., en présence de ..., témoins à ce requis et soussignez, le sieur ..., âgé de ... ou environ, ayant reconnu que hors de la vraie Église il n'y a point de salut, de sa bonne volonté et sans aucune contrainte a fait entre mes mains une profession expresse et solennelle de la foi catholique, apostolique et romaine et a abjuré l'hérésie de Luther en prononçant la formule prescrite à cet efifet dans le rituel du diocèse, et ensuite de cette profession, ie luy ai donné publiquement l'absolution de l'hérésie, etc., etc. (2). »

(i) Abbé Migne, Dictionnaire bus, t. II, p. 916 (édition de 1736,

de liturgie : Abjuration et Abso- in-fol).

lution. — Voyez aussi E. Mar- (2) Abbé Migne, Dictionnaire

tens, De antiquis ecclesiae riti- des formules.

Nous aurions pu, dans cette formule, remplacer le nom en blanc de l'officiant par celui du cardinal de Tournon. Lui-même, en effet, présida à la cérémonie; nous avons trouvé ce détail dans une pièce que nous citerons plus loin. Le cardinal n'était point resté insensible aux jolis vers que le poète lui avait adressés pour sa bienvenue à Lyon; pourquoi n'aurait-il pas cherché à adoucir les rigueurs du rituel en officiant lui-même? Marot n'eut qu'à se louer des bons procédés de M. de Tournon. Aussi, dans ses Adieux à la ville de Lyon, voici la part qu'il fait au prélat-gouverneur :

Finallement, pour sa vertu, Adieu des fois vn million A Tournon, de rouge veftu, Gouverneur de ce grand Lyon.

Chose curieuse, et qui prouve combien Marot n'aimait point à revenir sur cette mésaventure, ces adieux à Lyon pour remercier la grande ville de son hospitalité, ne virent le jour qu'après sa mort, dans une édition de 1544. De son vivant, le poète ne voulut point laisser échapper l'aveu du traitement que l'Église lui avait imposé en rançon de sa liberté.

Mais, si Marot se tut, il n'en fut point de même dç ses ennemis qui firent de cette défaillance ou, si l'on veut, de ce compromis, le texte d'interminables railleries. Nous avons déjà cité des vers de Sagon à ce sujet. Dans un petit volume où une main soigneuse a réuni toutes les diatribes de Sagon contre Marot, on peut lire une pièce latine des plus curieuses qui, si elle n'est point de Sagon, est bien certainement d'un des siens. L'auteur, avec une dextérité de raisonnement toute théologique, y établit qu'après comme avant sa conversion Marot est digne du mépris des honnêtes gens (il n'est honnêtes gens que ceux qui pensent comme nous) : avant, parce qu'il menait une vie honteuse et coupable; après, parce qu'il se déshonora en sacrifiant ses convictions à ses intérêts. Le passage suivant est allusif àla petite cérémonie cardinalesque par laquelle Marot dut passer :

Hoc nimirum eft illud quod Marotiftarum (quoniam hoc

nomine uocari gaudent) caufTam planiflime afflixit & perdidit quod eorum deus Marotus quem in delitiis habent, ante pedes illuftriffimi uiri, reuerendiffimi in Chrifto patris, cardinalis Turnonenfis, conftitutus, Lugduni publiée, celeberrimo uirorum eximiae dignitatis confeflu, ingenti populi euangelici rubore & inuidia, palinodiam cecinit, ut fcelerum fuorum abolitionem, quod omni contentione uix expugnatum eft, impetraret; quod feu rede feu perperam fecit, nihil ad fummam eius turpitudinem, impietatem, infamiaeque perpétuée notam addi potest. Nam fi reéle id fadum uultis, qua eum ratione pium fuiffe defenditis qui in omni anteaéla vita ecclefiaï & religionis acerrimum fe hoftem fuiife eo fado faffus fit? Sin perperam, quid eo nequius, inconftantius, fceleratius efle aut fingi poteft, qui cupiditate in patriam redeundi, idque fandum, pium, euangelicumque elfe perfuafiflimum habebat, cuius gratia tôt inimicitias, terrores, difcrimina, exilia, profcriptionem denique pertulerat, ita recantavit ut fe fuumque caput diris & flammis deuoueret fi quid taie in pofterum fentire deprehenfus effet (i)?

La cérémonie terminée, Marot dut sentir ses épaules allégées d'un désagréable fardeau. Cependant, sa préoccupation d'ensevelir dans l'oubli cette aventure autant qu'il dépendait de lui semble indiquer une sorte de malaise causé autant par l'amour-propre blessé que par les murmures d'une voix intérieure qui lui reprochait sa faiblesse. A Lyon, on n'avait point cherché à faire tant d'éclat autour de cette abjuration et, à part quelques dignitaires de l'Église et quelques curieux qui passaient par là, personne n'en fut averti. Marot continua à suivre son train de vie ordinaire, comme si rien ne s'était passé, au milieu de l'empressement des amis que sa célébrité groupait autour de lui. A mesure qu'il prolongeait son séjour, il recherchait plus particulièrement l'intimité de Maurice Scève et celle d'Etienne Dolet. Scève s'était acquis une grande situation à Lyon, tant par sa réputation de poète que par les services rendus à la ville dans les charges que lui avaient confiées ses concitoyens. Sa famille était nombreuse; Scève avait plusieurs sœurs qui cultivaient la musique. Marot, paraît-il, faisait sa partie dans ces con-

(i) Deffense de Sagon contre nal, BL 6427). Marot (Bibliothèque de l'Arse-

Vie de Clément Marot. Siy

cens. Peut-être lui trottait-il en la mémoire quelqu'un de ces airs que Jennequin avait composés autrefois pour accompagner les chansons de sa Jeunesse. Il fredonnait ces refrains, faut-il croire, au grand plaisir de l'assistance, puisque son ami voulut lui persuader de se perfectionner dans l'art du chant et de prendre des leçons. Pour le coup, Marot se révolte :

En m'oyant chanter quelques foys Tu te plains qu'eftre le ne daigne Muficien, & que ma voix Mérite bien que Ton m'enfeigne, Voyre, que la peine ie preigne D'apprendre : ut, ré, my, fa, sol, la. Que diable veulx-tu que i'appreigne !

le ne boy que trop fans cela.

{A Maurice Scève, Lyonnais.)

Un autre motif que les arts d'agrément l'avait mis sur le pied d'une grande familiarité avec Dolet. Marot arrivait de Venise et Dolet y avait fait un long séjour quelques années auparavant, en i53o. Dolet s'était rendu dans cette ville pour suivre les leçons du célèbre Egnazio dont la science attirait des élèves de toutes les parties de l'Europe. Mais il avait su faire tout à la fois la part du plaisir et celle de l'étude. Sans être infidèle aux Muses, il trouvait entre-temps des loisirs pour suivre les cours de philosophie professés publiquement par les péripatéticiennes de la place Saint-Marc au profit des étrangers. Il s'était épris, entre autres, de la jeune et belle Elena, morte à la fleur de l'âge et qu'il pleura en hexamètres (à cette époque, c'était encore une manière de charmer les mânes des morts que de leur consacrer des vers latins) . Dans ses épigrammes, Dolet confesse que, si les années ont éteint les feux de sa jeunesse, ils n'en furent pas moins ardents à leur heure. Marot pouvait en dire autant. Et les souvenirs de leur séjour à Venise

Où Venuz eft, certes, plus veneree Qu'au temps des Grecz en l'Ifle Citheree,

devaient être pour les deux amis un sujet intarissable de

3i8 Vie de Clément Marot.

plaisanteries gauloises, si l'on en doit juger par certains vers où Dolet semble prendre à tâche de prouver qu'en latin le dédain de l'honnêteté peut être poussé jusqu'au plus effronté lyrisme. Lorsqu'ils avaient épuisé leur provision de récits scabreux, ils en revenaient à des sujets plus graves; ils s'entretenaient de leurs travaux et de leurs études. Dolet, jadis possédé par Vénus, l'était aujourd'hui par Pallas :

alter ignis iam occupât,

Ignis pudicas Palladis...,

dit-il lui-même. Il travaillait, en effet, à l'achèvement de ses Comment arii linguœ Latinœ, deux énormes in-folios qui représentaient un labeur considérable. Le premier tome avait paru en i536 chez Sébastien Gryphe, imprimeur à Lyon. Mais, pour mener plus sûrement cette entreprise à bonne fin, Dolet caressait le projet d'avoir une imprimerie à lui. Peut-être, dans les entretiens intimes des deux amis, Marot avait-il parlé d'une édition plus correcte et plus complète de ses œuvres, débarrassées de toutes les scories que la spéculation des libraires y avait introduites; et Dolet, prenant la balle au bond, aurait promis que l'édition nouvelle serait une des premières publications de ses presses futures. Maurice Scève devait être souvent en tiers dans les causeries des deux amis; les vers qui lui sont adressés par Marot et Dolet prouvent avec tous les deux une grande intimité.

C'est ainsi que Marot vit doucement s'écouler à Lyon les derniers jours de l'année i536; les vers qu'il composa pour étrennes aux dames lyonnaises, ceux qu'il reçut luimême en cette occasion ne laissent aucun doute sur ce point. Le i" janvier, à cette époque, n'était point encore le premier jour de l'an qui ne commençait qu'après Pâques. C'est seulement sous Charles IX, en 1564, que le bon plaisir royal, d'accord avec le bon sens, jugera à propos de régulariser le calendrier. Mais le 1^^ janvier n'en était pas moins, au temps de Marot, par une coutume déjà ancienne, une journée de cadeaux, de souhaits et de réjouissances. Les Lyonnais sont amis du plaisir. En cette année i537, à l'occasion du i^i- janvier, des jeunes

Vie de Clément Marot. Sig

gens, des artistes, des peintres se mirent en frais de divertissements, à la grande satisfaction du public. Eustorg de Beaulieu, poète contemporain, rapporte que les peintres de Lyon eurent l'idée d'ériger à Bacchus une statue en neige, auprès de laquelle était placé un tonneau de vin où quiconque passait pouvait boire. Eustorg de Beaulieu, que nous retrouverons mêlé aux dernières années de Marot, commença sans doute à cette époque sa liaison avec le poète en lui rimant l'étrenne-acrostiche suivante :

Ce premier iour de la fepmaine.

Le premier du moys qui toutz mayne Et le premier iour de Tannée, Ma plume agrefte, foible & vayne, Eft entrée en chaleur foubdayne Nasurant ma penfée eftonnée; Tant que, ia demy forcenée, M'a did : que ne falues-tu A ce iour Marot qu'a batu Rigueur, rage & fureur ague?

Or, dis-ie, ô homme de vertu, Très humblement ie te falue.

Eustorg de Beaulieu, qui devint par la suite un des prosélytes des idées nouvelles, y inclinait déjà; il était également de cette race d'empressés qui s'imaginent faire plaisir aux gens en insistant, par manière de condoléances, sur leurs aventures désagréables. Marot aurait probablement préféré qu'on laissât là ce sujet. Dolet, avec plus de tact, au moment où le poète allait partir pour se présenter au roi, lui offrait les souhaits suivants :

Tibi pro Xeniis vim opum fuperbam Non mittam (uetat id breuis fupellex) Sed maiora uouebo : nempe amicum Regem ut Gallum habeas, probeque femper Placatum & ftudiis tuis fauentem

Porro, fanus, alacris^ quieto Tranquilloque animo, diu frurare Hac luce & decus aflequare fcriptis Sternum. Xenia hœc ne parua ducis.

Le souhait de Dolet devait se réaliser bientôt. Marot,

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de son côté, pouvait dire, comme Dolet, qu'en fait d'écrin garni pour offrir des étrennes, il n'avait que son écrin poétique. Il y puisa et chacun eut sa perle. Sa première pensée, comme il était naturel, se tourna vers le roi. Mais il se garde bien dans ses rimes au monarque de laisser échapper un mot qui ait trait à l'affront dont son amourpropre saigne encore, ni d'insinuer que la grâce royale aurait pu, dans sa toute-puissance, lui épargner ce désagrément. Tout au contraire, avec autant d'esprit que d'adresse, Marot ne mesure à son maître ni ses éloges, ni sa reconnaissance :

Ce nouuel an, François en grâce abonde : Il m'a ouuert, pour eftrenes, le monde Dont l'Occident deux ans clos m'a efté... le donne au Roy ce monde plantureux, le donne au monde un tel prince d'eflite.

(Estrennes au roy.)

Après le roi, le tour des dames. On trouvera dans les Œuvres de Marot toute une série d^Etrennes à cette adresse. Elles sont d'un tour plutôt banal et, pour plusieurs d'entre elles, le titre de la pièce ne désigne même pas la destinataire. On devine que le poète a hâte d'en finir avec cet usage de politesse annuelle. Nous distinguerons seulement dans le nombre celle à Jane Scève, qui atteste une fois de plus les bonnes relations de Marot avec cette famille, et celle à Jane Fraye, où le poète fait certaine dépense de délicatesse et d'esprit. Il s'acquitte ensuite envers son ami Dolet :

Après auoir eftrené damoifelles, Amy Dolet, ie te veux eftrener :

Prefent te fais de la plus fine d'elles Qui fâche bien à fon gré te mener, Affin d'ouïr ta Mufe refonner Les paflions qu'Amour aux fiens ordonne. Ce doulx tourment ie t'ay uoulu donner, Affin qu'à tous un grand plaifir ie donne.

(Estrennes à Estienne Dolet.) Parmi toutes ces étrennes, il en est une que nous avons

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réservée et qui offre un intérêt particulier parce qu'elle se dresse comme une énigme dont les plus fins n'ont pu trouver le mot, parce qu'elle renferme un mystère autour duquel tourne depuis trois siècles la curiosité des dénicheurs d'anecdotes galantes :

A Annk.

Ce nouuel an pour eftrenne vous donne Mon cueur blefle d'vne nouuelle playe, Contraincl y fuis, Amour ainfi l'ordonne, Et qui vn cas bien contraire i'eflaye : Car ce cueur-là, c'eft ma richeffe vraye. Le demeurant n'eft rien où ie me fonde; Et fault donner le meilleur bien que i'aye Si i'ay voulu d'eftre riche en ce monde.

Quelle est la dame à laquelle cette pièce est consacrée? Le nom d'Anne est-il un vrai nom ou un nom supposé et destiné à dérouter les curieux? Un savant abbé du xviii« siècle, commentateur de Marot, qui paraît en savoir long sur les femmes, ou du moins qui affiche la prétention d'être très informé en ce qui les concerne, affirme avec une assurance dépourvue de preuves que, sous ce nom, il faut reconnaître la reine de Navarre. D'autres lui ont emboîté le pas, mais nous croyons qu'ils se sont engagés sur une fausse piste. Pour nous, le nom d'Anne était bien celui de la personne en question. Et ce qui confirme cette opinion c'est que, dans le recueil des vers latins de Dolet, trois épigrammes sont dédiées à cette même Anne et qu'il n'a garde de lui donner d'autre nom. L'amour de Marot datait probablement de loin puisque, dans une édition de ses œuvres parue en i535, pendant son exil, nous lisons déjà une épigramme à ladite Anne (i), composée, par conséquent, avant le départ du poète, qui est de la fin de l'année 1534. Cette passion aurait donc commencé au plus tard dans les premiers jours de cette année, alors que l'hiver secouait sur la terre ses frimas; mais, depuis, elle tourmente partout notre homme, elle

(l) C'est celle qui commence Anne par ieu me ieéla de la neige...

par le vers :

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assiège son esprit et, en toute occasion, il y fait allusion. C'est ainsi qu'à Ferrare, dans l'incendie du bosquet où Renée aimait à réunir les dames de sa cour, il trouve matière à évoquer cette Anne qui semble être restée insensible à ses amoureuses objurgations :

Le cueur eft sec, le feu bien enflammé, Mais la rigueur (Anne) dont tu es pleine Le veoir fouffrir a toufiours mieulx aymé Que par la mort mettre fin à fa peine.

(De son feu et de celluy qui se print au Bosquet de Ferrare.)

Une autre preuve que cet amour était ancien, c'est la manière dont en parle Dolet :

Anna, quid enixe dubitas redamare Marotum. Aeternam qui te reddere laude potest?

D'après l'expression dont se sert ici Dolet, c'est la suite d'un roman commencé qu'il s'agit de reprendre, ce sont les deux morceaux d'un vase brisé qu'il s'agit de rapprocher. La flamme paraît encore vivace du côté de Marot, mais elle est presque mourante de l'autre, et il faudrait la raviver. Que va promettre Dolet à cette Anne, tout au moins hésitante, pour la ramener à ses amours d'antan? Il lui garantit la gloire, seule monnaie dont les poètes puissent être prodigues. « Oui, dit Dolet à cette Anne si peu facile à persuader, Marot te donnera la gloire, il portera ton nom jusqu'aux nues, jusqu'aux confins les plus reculés de la postérité. Que dis-je, Marot? Ses amis feront chorus avec ton poète. Et que peux-tu désirer de plus? Moi, le célèbre Dolet, je commence déjà à immortaliser ton nom. » Hélas! malgré les promesses de Dolet, le nom de celle qui était, pour le moment, la dame des pensées de Marot n'est point parvenu jusqu'à nous. Nous voyons son prénom revenir dans une autre épigramme du même Dolet à la Rubella; ici encore, Dolet reprend sa thèse : « Trop heureuses les femmes aimées par des hommes que les dons de leur esprit ont placés au-dessus de la foule. En effet, que peut donner un puis-

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sant de la terre, un roi même? De méprisables présents, des richesses périssables. Un poète seul peut donner la gloire, et la gloire est préférable à tout. Conclusion : aimer des poètes qui donnent l'immortalité, c'est comme si l'on aimait des dieux. Vous aimez des dieux, ô Anne! ô Rubella ! Vous ne les sauriez trop aimer. » Système assurément bien imaginé et surtout fort économique; nous ne saurions pourtant admettre que ce raisonnement fût du goût de toutes celles auxquelles on le tenait. Les seules déductions que nous pouvons tirer des épigrammes de Dolet, c'est que la personne à laquelle Marot dédia un nombre assez considérable de ses vers existait en réalité et existait sous le prénom d'Anne. Quant à son nom, nous ne l'avons point découvert. Dans une de ses épigrammes à Anne, Dolet, lui assurant que Marot peut la rendre immortelle, « aeternam plus Diis ipsis », ajoute « genus, unde verendnm duxisti » ; c'est donner à entendre que cette Anne est issue d'une illustre famille, et ce renseignement concorde assez avec ce que dit Marot dans une épigramme où il « déclare sa pensée » à sa dame :

le penfe en vous & au fallacieux Enfant Amour, qui par trop fottement A faid mon cueur aymer fi haultement, Si haultement, hélas ! que de ma peine N'ofe efperer un brin d'allégement, Quelque doulceur de quoy vous foyez pleine.

(A Anne, luy déclarant sa pensée.)

Depuis la fin du paganisme, Dolet nous l'a déjà dit, ce sont les poètes qui ont remplacé les dieux. Cependant, même dans cène haute situation, Marot, qui sent bien que les puissants de la terre l'emportent sur les poètes par certains avantages, promet à son tour la gloire à sa maîtresse :

... Mon renom en aultant de prouinces EU defpendu comme celluy des princes.

S'ilz vainquent gens en faidz d'armes diuers, le les furmonte en beaux efcriptz & vers : S'ilz ont trefor, i'ay en trésor des chouses Qui ne font point en leurs cofires enclofes :

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S'ilz font puyflantz, i'ay la puyflance telle Que fere puys ma maiflreffe immortelle...

(Epistre faicte par Marot.)

Doit-on conclure des vers de Dolet, des vers de Marot, que notre inconnue était vraiment d'une naissance illustre? Les rois qui épousent des bergères et les princesses qui s'éprennent des poètes sont rares. Et puis, si Marot avait eu affaire à une grande dame, comme il l'insinue, qu'avait-il besoin de lui promettre l'immortalité qu'elle tenait déjà de l'illustration de sa race? En dépit des déclarations emphatiques du poète, n'est-il pas plus logique de supposer à la dame des pensées de Marot le rang que Dolet luimême lui assignait en la mettant sur le même plan que la Rubella, maîtresse de Borbonius (i)? Quoi qu'il en soit, Marot, à cette époque, composa une suite d'épigrammes adressées à Anne et dans lesquelles, sous couleur de célébrer les mérites de sa dame, il se complaît à donner libre cours à sa passion :

Anne, ma fœur, sur ces miens Epigrammes leéle tes yeux doulcement regardans ; Et en lifant, fi d'amour ne t'enflammes, A tout le moins ne mefprife les flammes Qui pour t'amour luyfent icy dedans.

(A Ayine, pour lire ses Epigrammes.)

Qu'advint-il de cet amour? Marot finit-il par obtenir le bonheur qu'il ambitionnait? Les vers du poète nous témoignent de son ardeur, mais ne disent pas expressément s'il fut heureux. Ils répètent sans cesse qu'il désire; ils ne montrent point qu'il ait obtenu. L'histoire de cet amour rappelle assez l'anecdote du passant qui mangeait son pain à la fumée du rôtisseur et qui paya son amphitryon par le son de quelques pièces de monnaie. Ce fut un peu une ombre d'amour payée par une ombre de gloire. Nous n'avons fait place ici à cette galanterie de

(i) Voyez à notre tome III, l'identité de cette mystérieuse

p. 595 à 602, la discussion d'une Anne. Aussi bien ce prénom était

épître où Marot revient sur ce su- fort commun en France depuis

jet et l'hypothèse risquée quant à le règne d'Anne de Bretagne.

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l'arrière-saison de Marot que parce qu'elle fut reprise à Lyon, parce que le nom d'Anne revient Sans cesse dans les poésies composées à Lyon par Marot.

Cependant, le moment du départ approchait pour le poète. Il avait donné satisfaction à l'autorité ecclésiastique; rien ne l'empêchait plus de circuler librement en France. Il avait hâte, d'ailleurs, de rejoindre la cour, de se présenter devant le roi. Quel accueil lui réservait le maître? Marot sentait si bien que son devoir comme son intérêt l'appelaient au Louvre que, pour le mariage de Madeleine de France, fille du roi, avec Jacques V, roi d'Ecosse, il avait envoyé, pour annoncer sa venue, un chant nuptial où il disait la grâce et la jeunesse des époux.

Mais, avant de quitter Lyon, Marot voulut prendre congé en poète de la ville hospitalière qui l'avait si bien reçu et il versifia des Adieux en son honneur :

Adieu, Lyon, qui ne mords point, Lyon, plus doulx que cent pucelles...

(Adieux à la ville de Lyon.)

Et puis défilent tous ceux dont Marot a reçu des témoignages de sympathie. Un mot d'abord pour les dames « aux faces claires et belles »

Qui embeiliflent le feiour.

C'est ensuite le tour des « vieillards bienheureux » Plus ne faifant la cour aux dames

mais « tousiours amoureux de vertu ». Et comme avec Marot le badinage ne perd jamais ses droits, il leur promet de jolies épitaphes sur leurs tombeaux; à la condition pourtant qu'il ne meure pas avant eux,

Si ie ne fuy le premier pris.

Adieu enfin à tous ces Lyonnais, « enfants pleins de sçavoir », qui ont fait si bonne et si cordiale fête au poète, ou plutôt à sa Muse, laquelle en a tout le mérite :

Grand mercy, ma Mufe petite, C'eft par vous, & n'en fuy marri ; Pour belle femme l'on vifite A tous les coups un laid mari...

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Son dernier adieu est pour la robe rouge du cardinal de Tournon, car, avec ces personnages, il était bon de se tenir en excellents termes. Et lorsqu'il en a fini de toutes ces politesses, Marot se tourne vers le but suprême de son voyage :

Vers Paris ie prends mon adrefle.

Il est pourtant encore un trait charmant dans ces Adieux et que nous tenons à rappeler non seulement parce qu'il est charmant, mais parce qu'il marque une date dans la vie de Marot et montre que les années faisaient leur effet chez le poète aussi bien au moral qu'au physique; c'est avec un accent doucement mélancolique qu'il constate que la loi commune ne l'épargne point :

le diroys : adieu ma maiftrefle.

Mais le cas viendroit mieux à poinél Si ie difoys : adieu, ieuneffe, Car la barbe grife me poind.

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