‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 44 sur 68 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Les affaires de Piémont : le poète suit le roi dans le Midi. — Une aventure d'Etienne Dolet. — Marot envoie ses œuvres inédites (et amendées) au connétable de Montmorency. — Il prépare avec Dolet une nouvelle édition de ses œuvres. — Charles-Quint à Nice : le Cantique de la Chrestienté. — L'édition de i538 paraît chez Dolet. — Marot part en Picardie : chant à la reine de Hongrie. — Les Métamorphoses d'Ovide et les Psaumes de David. — Marot songe à l'avenir : VÉglogue au roi. — La « Maison du Cheval de bronze ». — Maître Clément devient propriétaire.

OUS avons conté comment, au printemps de l'année iSSy, le roi avait été appelé en Picardie par la mauvaise tournure qu'y prenaient les opérations militaires sous la direction de ses généraux; comment on lui avait ménagé, sous les murs d'Hesdin, un petit succès dont on avait fait grand bruit et comment Marot avait célébré l'événement en des vers pompeux. Aux affaires de Picardie succédaient maintenant les affaires de Piémont. François I" apprit, au milieu de l'automne, que ses généraux se laissaient surprendre, que ses troupes manquaient de vivres et d'argent, que ses garnisons résistaient mal à l'ennemi, que les troupes de l'Empereur devenaient plus entreprenantes et qu'enfin il était menacé de se voir enlever une partie des provinces conquises s'il n'allait lui-même se rendre compte de la situation et aviser aux mesures à prendre. Les déplacements ne coûtaient guère au monarque qui se transportait volontiers d'une extrémité de son royaume à j. 27

41 8 Vie de Clément Marot.

l'autre. Il décida de partir, et grande fut la joie des Jeunes gentilshommes, lorsque le roi leur annonça qu'ils allaient entrer en campagne, que la date du départ était fixée au mois d'octobre. Et Marot tout aussitôt de composer V Adieu envoyé aux dames de la court^ qui porte sa date dans le titre, octobre i537 :

Adieu la court, adieu les dames, Adieu les filles & les femmes, Adieu vous dy pour quelcque temps; Adieu vos plaifants pafletemps, Adieu le bal, adieu la danfe, Adieu mefure, adieu cadence, Tambourins, haulboys & violons Puifqu'à la guerre nous allons...

François I" était à Lyon dès le 2 octobre. Il prit dans cette ville ses dernières dispositions pour le gouvernement du royaume pendant son absence et donna ses derniers ordres pour l'entrée en campagne. A la manière dont s'exprime le poète dans son Adieu aux dames, il a tout l'air d'être de la suite du roi :

Or adieu, m'amye la dernière.

En vertus & beaulté première, le vous pry me rendre à prefent Le cueur dont ie vous fey prêtent Pour en la guerre où il fault eftre En faire fervice à mon maiftre.

On pourrait insinuer à la vérité que Marot ne parle point ici pour lui-même, que ce langage peut être celui de quelqu'un des jeunes seigneurs qui vont chercher la fortune dans les aventures guerrières. Mais quoi d'étonnant à ce que Marot eût accompagné le roi jusqu'à Lyon? Le souvenir de l'accueil reçu dans cette ville devait lui faire saisir avec empressement toute occasion d'y retourner. Il avait à Lyon son ami Dolet, son futur éditeur, qui n'obtint, il est vrai, son brevet d'imprimeur que le 6 mars suivant, mais avec qui, très probablement, il avait déjà entamé les pourparlers en vue de l'édition nouvelle. Il y avait encore Sébastien Gryphe qui allait imprimer, lui

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aussi, une édition gothique de Marot. Ainsi, ce voyage du roi était une excellente occasion pour le poète de se rendre en une ville où l'attiraient à la fois et ses amitiés et ses intérêts littéraires. Mais si, comme nous le supposons, Marot accompagna le monarque à Lyon, nous pensons qu'il ne fut pas tenté de le suivre plus loin. François I^"" allait avoir à franchir ces « grands froides montagnes » que le poète avait traversées l'année d'avant; l'impression conservée par ce dernier n'était point pour l'encourager à aller revoir un pays où il avait tant souffert du mal d'exil. Aussi, lorsque le roi eut pris la route de Grenoble, Maître Clément n'eut-il rien de plus pressé que d'opérer sa retraite sur Paris.

Cependant, tandis que François I" faisait mine de préparer une offensive en Piémont, des ambassadeurs qu'il avait envoyés en Espagne, de concert avec la reine de Hongrie, négociaient les bases d'un traité srvec l'Empereur « pour moyenner une paix ou trefve generalle » (i). Leurs premiers efforts ayant été couronnés de succès, afin de permettre à ces négociateurs de conduire à bonne fin l'entreprise, une trêve fut signée le 28 novembre i537, à Carmagnole, entre le lieutenant général de l'Empereur et celui du roi de France. La suspension des hostilités rendait au roi sa liberté; il quitta le Piémont et revint en France. Mais, n'ayant plus de but déterminé, il se remit en voyage et les villes du Midi le virent tour à tour pendant les premiers jours de Janvier i538. Il prit ensuite le chemin de Lyon et, après y avoir fait un court séjour, la fantaisie lui vint d'aller voir ce qui se passait dans sa capitale qu'il n'avait pas visitée depuis longtemps. Les lettres de Marguerite de Navarre nous indiquent ici une pointe du roi jusqu'à Fontainebleau (2). De Fontainebleau, il gagna Paris, où il demeura sans doute fort peu de temps avant de se rendre à Moulins. Mais il vint à Paris. Une épître latine d'Etienne Dolet, où celui-ci raconte son aventure tragique avec un peintre de Lyon, est sur ce point en parfaite concordance avec les lettres de Marguerite.

(i)DuBellay,3/emojre5,t. XIX, rite de Navarre, t. I, p. 365, et P- 287. t. II, p. 173.

(2) Génin, Lettres de Alargue-

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Etienne Dolet, nous le savons, vivait à Lyon où, avec l'ardeur passionnée qu'il mettait en toute chose, il travaillait à ses Commentaires de la langue latine. Or, un jour, il tua un homme. Ce n'était pas du reste la première fois que pareil malheur lui arrivait. A Toulouse, il en avait fait autant. La chose se passa le dernier jour de l'année 1537, sur le coup de minuit. « C'était (dit Dolet en vers latins) au moment où Janus, grâce à sa double face, pouvait contempler l'année qui achevait son cours et l'année qui en commençait un nouveau. » L'infortuné tombé sous les coups de Dolet était un peintre du nom de Compaing et naturellement son adversaire lui donne tous les torts. S'il fallait chercher les causes de la querelle, nous inclinerions à y voir quelque histoire d'amour. Mais peu importe. L'homme mort, ses camarades songent à le venger. La maison de Dolet est cernée par une foule menaçante. Des amis, accourus à son aide, réussissent à le faire évader par une porte secrète. Aux premières lueurs de l'aube, Dolet se trouve libre, en rase campagne, entouré d'une poignée de fidèles. Échappé à ce premier danger, Dolet n'eut d'autre pensée que d'aller se jeter aux genoux du roi et de lui demander sa grâce. Lui-même raconte que, pour se rendre à Paris, il traversa l'Auvergne, chemin alors assez suivi et surtout chemin plus sûr pour qui voulait échapper à l'œil vigilant de la justice. Il passa par Moulins, où il avait peut-être ouï dire que le roi allait venir. Là, il lui parut que la voie d'eau permettrait mieux d'éviter les embuscades des soldats du guet et il s'embarqua sur l'Allier. L'hiver sévissait dans toute son âpreté. La neige tapissait la terre à perte de vue et plusieurs fois il fallut briser la glace de la rivière pour frayer un passage au bateau. Malgré ces difficultés, Dolet suivit l'Allier jusqu'à sa jonction avec la Loire et prit une nouvelle barque qui le transporta à Orléans, où il trouva des chevaux de relai pour Paris.

Dès son arrivée, Dolet se rendait droit au Palais, était admis auprès du souverain, lui exposait la situation, implorait sa clémence. Le roi accueillit favorablement ses supplications et l'assura qu'il pouvait rentrer à Lyon sans crainte d'être inquiété.

Les amis parisiens de Dolet trouvèrent que la meilleure

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manière de célébrer l'heureuse issue de l'affaire était de se réunir en un banquet. Il paraît que l'on convint de s'assembler le soir même dans une taverne en vogue de la Cité. Rien n'empêche de supposer que ce cabaret était celui de la. Pomme-de-Pin situé rue de la Licorne, en face la Madeleine. Mais si nous sommes réduits aux hypothèses quant au lieu exact du rendez-vous, nous connaissons, par contre, le nombre et le nom des convives qui assistèrent au festin. Dolet en donne la liste dans le récit qu'il nous a conservé de son aventure (i).

Au premier rang, près de Marot, était Maître François Rabelais qui avait probablement connu Dolet à Lyon, alors qu'il y était médecin du grand hôpital de la ville et qu'il surveillait, d'autre part, chez François Juste, l'impression des Horribles faits et prouesses de Pantagruel ou celle de la Vie inestimable du grand Gargantua.

Venait ensuite le savant Guillaume Budé, le principal artisan de la fondation du Collège de France, à qui son incomparable érudition avait valu d'être baptisé par Érasme : le prodige français, et qui, aussi profond helléniste que Dolet était bon latiniste, terminait à peine ses Commentaires de la langue grecque; Budé, que ses vues larges avaient fait accuser pac la Sorbonne de faiblesse pour les idées nouvelles et qui avait montré son esprit de tolérance en tentant de sauver du bûcher l'infortuné Berquin, n'était peut-être pas étranger à la décision favorable prise dans l'affaire Dolet par le roi, sur lequel il exerçait une grande influence, tant par son âge (il avait alors soixante-dix ans) que par sa science jamais en défaut.

C'était probablement Budé qui avait servi de trait d'union entre Dolet et deux autres convives de ce banquet, savoir : Pierre Danes, dit Danesius, et Jacques Toussain, dit Tussanus, tous deux grands hellénistes, tous deux futurs professeurs de grec au Collège de France. Peutêtre, pourtant, le second avait-il été amené par Marot. Bien que celui-ci entendît aussi peu de chose au grec qu'au latin, il avait pu connaître Toussain chez leur ami commun Vatable, qui, du reste, entra en même temps que Toussain au Collège de France pour y occuper la chaire

(i) Stephani Doleti Carminum libri IV, t. II, chap. i.

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d'hébreu. On se souvient que Marot, à ce moment même, demandait à Vatable d'utiles conseils pour sa version des Psaumes. Toussain était si érudit et prodiguait si volontiers ses avis ^ quiconque les lui demandait qu'on l'avait surnommé la bibliothèque parlante.

Les autres convives, étoiles de moindre grandeur, étaient des poètes : poètes latins, il est vrai, comme Dolet, mais auxquels il arrivait parfois de « translater » dans l'idiome de Virgile des vers de Marot lui-même. D'abord Nicolas Béraud, sexagénaire, naguère précepteur du futur amiral Coligny et de son frère, jadis professeur de rhétorique de Dolet (i), admirateur de Marot dès ses débuts, car deux vers latins de lui figurent en épigraphe sur la première page de V Adolescence clémentine., première édition.

A côté de lui se redressait un petit homme maigre et osseux, à peu près de l'âge de Marot et, tel notre poète, valet de chambre du roi : c'était maître Jean Salmon, dit Joannes Salmonius, plus connu sous le nom de Macrinus. Pourquoi Macrinus? Les uns prétendaient voir dans ce sobriquet une transcription de son nom patronymique Malermes ou Mitron; d'autres affirmaient que, dans un moment de bonne humeur, François I", ami de la plaisanterie, l'avait qualifié Macrinus pour sa maigreur. Ses contemporains, eux, le nommaient VHorace du temps., tellement était grande son habileté à tourner le vers latin. Il était élève de Lefèvre d'Étaples et, comme son maître, sentait fort l'hérésie.

Son voisin, Nicolas Borbonius, était réputé en tant qu'helléniste ; la reine de Navarre l'avait choisi pour enseigner le grec à sa fille, Jeanne d'Albret. Et si, de même que Macrinus, il cultivait l'hexamètre latin, c'était pour chanter les attraits de sa femme (ou sa maîtresse), une certaine Rosette ou Rosine, devenue Rubella dans la langue des dieux.

Des deux derniers convives, l'un, Joannes Dampetrius, lisez Jean Dampierre, aimait les lettres plutôt pour les joies sédentaires qu'elles procurent que pour les efforts qu'elles exigent; il était présentement avocat au conseil;

(i) Stephani Doleti Commenta- rii linguce latince, tome I, p. iib-].

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il devait finir ses jours à Orléans sous le froc d'un cordelier. L'autre, Jean Faciot ou Voulté, ou Vaultier, dit Vulteius (on finit par perdre de vue le nom véritable sous tous ces travestissements latins), était au contraire tourmenté du besoin des voyages; sans cesse en pérégrinations dans le Midi, de Tarascon à Avignon, d'Avignon à Toulouse, c'est dans cette ville qu'il avait appris l'aventure de Dolet; sur-le-champ il était parti pour Lyon afin de porter secours à son ami et il n'avait pas hésité à suivre sa piste jusqu'à Paris. Vulteius, dont nous avons déjà signalé la courageuse intervention en faveur de Marot alors que celui-ci était en exil, comptait peut-être intéresser à la cause de Dolet la reine de Navarre; justement il traduisait en latin son Miroir de V âme pécheresse; c'était une entrée, et la meilleure, auprès de la sœur du roi.

Si nous écrivions un roman et non un livre d'histoire, il nous serait aisé de reconstituer les sujets de conversation que durent agiter de tels convives. Les chaffourez du Palais, les docteurs de la Sorbonne, toute la bande des « ocieux moines » ou « lucarniers » durent être mis sur le tapis. On dut se prendre à regretter la mort récente d'Érasme, sur lequel Dampierre écrivait un poème latin. Mais ce ne sont là qu'hypothèses. Peut-être se contentat-on de sabler ces petits vins d'Anjou que Rabelais affectionnait si particulièrement...

Tandis que Dolet regagnait Lyon pour y reprendre ses travaux, Marot se mettait en route à la suite du roi qui se rendait à Moulins où la cour allait fixer pour un temps sa résidence. Ce fut dans cette ville que, le dimanche 10 février, le grand maître Anne de Montmorency fut élevé à la dignité de connétable de France, vacante depuis la mort de Charles de Bourbon. Non seulement cette charge apportait au titulaire tout ce qu'il pouvait ambitionner comme honneurs et privilèges, mais, entre autres avantages qui n'étaient pas à dédaigner, elle donnait lieu à des gages de vingt-quatre mille livres tournois. La remise de l'épée royale au nouveau connétable s'accomplit avec toute la pompe ordinaire et les hérauts d'armes achevaient à peine de pousser leurs dernières acclamations de « Vive Montmorency, connétable de France! » que tous les cour-

tisans se pressaient autour du plus puissant officier de la couronne pour lui adresserjeurs compliments. Ces compliments étaient-ils bien sincères? Montmorency n'avait rien d'aimable dans sa personne ni dans ses allures. Marguerite de Navarre elle-même n'avait point été à l'abri de ses sorties un peu brutales. N'alla-t-il pas un jour jusqu'à demander au roi de la comprendre dans la proscription dont il proposait à son souverain de frapper tous les protestants? Il était donc prudent d'être en bons termes avec ce terrible homme ou tout au moins de ne l'avoir point contre soi. Marot, courtisan avisé, se présenta à son rang pour offrir ses hommages. Il se rappelait d'ailleurs qu'il avait dû autrefois s'adresser au même Montmorency pour obtenir d'être couché, comme il le demandait, sur les états du roi. Le poète ne s'en tint pas à un compliment banal, il voulut mettre sa Muse de la partie et, tournant sous une forme poétique les éloges par lesquels l'ordonnance royale célébrait le courage et l'expérience du nouveau connétable, il lui adressa l'épigramme qui débute ainsi :

Meur en confeil, en armes redoutable,

Montmorency, à toute vertu né,

En vérité tu es faid conneftable

Et par mérite & par ciel fortuné...

Marot ne se borna pas à ce cadeau. Il fit copier par un habile calligraphe les poésies qu'il avait composées depuis son exil à Ferrare et qui n'avaient point encore été imprimées (i). Cela formait un manuscrit de soixante-quatorze feuillets, écrits au recto et au verso, qu'il fit relier de velours rouge et qu'il offrit au puissant seigneur auquel il devait en somme sa rentrée à la cour. N'oublions pas que c'est au grand maître Anne de Montmorency que le cardinal de Tournon écrivait quinze mois plus tôt pour le

(i) Le Valet de Marot contre que M. Gustave Maçon a retrou-

Sagon, imprimé en i537, et, bien vé dans la bibliothèque de Chan-

qu'inédits, les Coq-à-l'asne à tilly (dont Anne de Montmoren-

Lyon Jamet, non plus que VÉ- cy fut le fondateur) et auquel il

pistre aux damoyselles sœurs ne consacra une notice dans le Bul-

figurent point dans ce recueil. letin du Bibliophile de 1898. C'est ce manuscrit de dédicace

Vie de Clément Marot. 425

prier de moyenner le rappel à Paris de Marot, réadmis, après son abjuration, dans le giron de l'Église.

Mais le connétable était un catholique orthodoxe qui n'entendait point raillerie sur le chapitre du dogme. Comment Marot allait-il concilier son désir de plaire à ce protecteur et certains vers de VEpistre à Madame la duchesse de Ferrare^ toute pénétrée de la doctrine de Calvin? Marot ne chercha point à concilier ces choses inconciliables. Il s'en tira par une variante. Que l'on compare, à partir du vers 32, l'épître qu'il avait envoyée de Venise à la duchesse Renée au texte présenté au connétable (i). Voici comment se transforme la diatribe dirigée contre les catholiques qui adorent les « temples marbrins » :

Pour tefmoigner que Dieu point ne congnoiffent :

C'eft que par trop grans, moyens & petitz

Lafchent la bride à tous leurs appetiz ;

Si que d'iceulx certes peu d'œuvres fortent

Sentens celluy duquel le nom ilz portent;

D'avoir le nom de chreftiens ont pris cure,

Puis font vivans à la loy d'Epicure,

Faifant yeulx, nez & oreilles jouyr

De ce qu'on peult veoyr, fentir et ouyr

Au gré des fens, & traitans ce corps comme

Si là gifoit le dernier bien de l'homme.

D'or & d'azur, de marbres blancs & noyrs

Sont enrichiz leurs temples & manoirs;

D'art de painclure & médailles dorées

Sont à grant court leurs maifons décorées;

Mais à leurs piedz, hélas! font gemiffans

Les povres, nudz, pafles & languiflans.

Ce font, ce font telles médailles vives

Qui de ces grans defpenfes exceflives

Duflent avoir parade & ornature,

Ou pour le moins qu'en recréant nature

De leurs manoirs en ce point érigez

N'en fuflent moins les povres foulagez.

Au refidu, affin que cefte carte

De fon propoz commancé ne f'efcarte,

Savoir te faiz, princefle, que deçà

Onques rommain empereur ne dressa

(i) Voyez notre tome III, p. 410 et suivantes.

426 Vie de Clément Marot.

Ordre publiq, fil eft bien regardé,

Plus grant, plus rond, plus beau ne myeulx gardé;

Ce font pour vray grans & faiges mondains,

Meurs en confeil, d'exécuter foudains,

Et ne veoy rien en toutes leurs poUices

De fuperflu, que povres & délices

Mefmes parmy tant de plaifirs menus...

La comparaison est édifiante. Quant à la fin de l'épître où Marot prie la duchesse Renée de se souvenir

De ceftuy là que retiras pour tien.

Quant il fuyoit la fureur ferpentine Des ennemys de la belle Chriftine,

elle devient tout à fait mythologique et la belle Christine fait place à Apollon :

Quant il fuyoit la fureur & les rufes Des ennemys d'Apollon & des Mufes.

La prudence de Marot en cette occurrence se justifie d'ailleurs par ce qu'il connaissait du caractère du connétable, lequel devint par la suite l'épouvantail des hérétiques. Mais était-il bien nécessaire que le poète fît figurer cette pièce dans un recueil où il en oubliait volontairement quelques autres? Voilà la question.

Il est à croire que le roi ne se déplaisait pas à Moulins, car la cour y prolongea son séjour quelque temps encore. Ce fut en effet de Moulins, à la date du 6 mars iSSy (n. st. i538), que François !«'' envoya à Dolet des lettres patentes l'autorisant à exercer la profession d'imprimeur. Cette permission était conçUe dans les termes les plus larges. Dolet pouvait « imprimer ou faire imprimer touts livres par luy composés et traduictz et touts aultres œuvres des autheurs modernes et antiques qui par luy seroient deument revueus, amendés, illustrés ou annotés, soit par forme d'interprétation, scholies ou aultre déclaration tant en lettres latines, grecques, italiennes que françoyses ». Le tout amplié par le cardinal de Tournon et scellé du

grand sceau en « cyre iaulne » (i). Clément Marot fut-il pour quelque chose dans cette permission accordée par le roi? Contribua-t-il par un mot placé à propos à enlever la faveur qu'Etienne Dolet était si désireux d'obtenir? Ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est que Marot dut éprouver la plus vive satisfaction en voyant enfin son ami en possession de ce brevet. Dolet imprimeur, il allait pouvoir mettre à exécution les projets qui fermentaient dans sa tête depuis longtemps.

Nous avons raconté plus haut comment V Adolescence clémentine avait été publiée et quel succès elle obtint dès son apparition. Plusieurs éditions du poète se succédèrent chez le libraire Pierre Roffet, chez sa veuve et chez son fils Estienne; la marque du « Faulcheur » était en quelque sorte l'estampille officielle de Marot. Dans le titre d'une édition de 1 534, on trouve une protestation contre certaines « meschantes œuvres mal composées que on impose estre dudict acteur, lesquelles il réprouve et desadvoue ». Ce passage semble indiquer seulement que Ton faisait courir des pièces apocryphes sous le nom de Marot, mais il n'est point dit que ces vers fussent réunis aux œuvres du poète dans une même édition. Le commerce de contrebande se bornait à spéculer sur la simplicité du public en lui faisant acheter pour des vers de Marot ce qui n'en était point. Lorsqu'à la fin de i534, à la suite de l'affaire des placards, Marot fut obligé de prendre le chemin de l'exil, son départ fut le signal d'une spoliation organisée. Marot était un hérétique, un proscrit, ses œuvres furent mises au pillage; biens vacants dont il était de bonne guerre de s'emparer. Le libraire Françoys Juste, de Lyon, donna l'exemple et publia une édition qui fut « achevée d'imprimer le XII décembre i534 ». Cette date correspond exactement à la fuite de Clément Marot, en y comprenant le temps nécessaire pour mettre sous presse une édition. Les autres libraires s'empressèrent d'imiter Juste et chacun publia son édition de Marot : nous citerons, entre autres, Guillaume Roville à Lyon et Anthoine Bonnemère à

(1) La Contre Amie, d'Heroet par Dolet, porte ce privilège en de la Maisonneuve, imprimée tête.

Paris. Comme l'auteur n'était plus là pour surveiller ces publications, les fautes s'y multiplièrent à l'infini (i) : il fallait être à tout prix plus complet que le voisin, trouver quelque appât nouveau pour la curiosité publique; on entassa dans ces éditions toutes les pièces suspectes criées dans les carrefours sous le nom de notre poète.

Les choses allèrent ainsi durant les deux années de son exil. Pendant l'année qui suivit son retour, le premier soin de Marot était d'assurer son existence avant de songer à sa renommée. Contre des haines implacables et qui se manifestaient ouvertement, il lui fallait rechercher des alliances et des protecteurs. Il remit donc à un autre temps la publication d'une édition préparée, corrigée et surveillée par lui. Ce moment désiré venait enfin. Sagon était réduit au silence. Le roi avait rendu ses faveurs à son poète. Les anciens amis s'empressaient de nouveau autour de lui. Tout s'accordait pour l'encourager à mettre à exécution le projet qui lui tenait tant au cœur.

C'était à bon droit que Marot se préoccupait du tort que lui avaient fait « ceux qui par cy-devant avoient imprimé ses œuvres » et il n'exagérait rien lorsqu'il trouvait que ce tort était « si grand et si oultrageux » qu'il avait « touché son honneur et mis en danger sa personne ». N'avait-on point en effet ajouté à ses œuvres « plusieurs aultres qui ne lui estoient rien et dont les unes estoient froidement et de mauvaise grâce composées, mettant sur

(i) Marot n'était pas seul à se sorti de leurs presses qui ne fourplaindre de cette cupidité des mille des fautes les plus groslibraires et de cette négligence sières. Soyons justes cependant; des imprimeurs, Dolet fait chorus personne de vous n'ignore qu'Alavec son ami : « Quels animaux de Manuce, le Romain, a pris bailleurs et dormants, s'écriait-il, vivement à cœur la correction que tous ces manœuvres de la typographique. On peut en dire typographie. Que de lourdes bé- autant de Josse Badius et de Jean vues commettent ces ivrognes Froben, morts tous deux il n'y lorsqu'ils sont occupés à cuver a pas longtemps. Enfin le même leur vin. Que de changements zèle se fait remarquer dans l'imefFrontés ils se permettent même primeur allemand Sébastien Gry- (ce qui est extrêmement rare) phus et dans les imprimeurs lorsqu'ils ont une imperceptible français Robert Estienne et Siteinture des lettres. Ainsi je vous mon de Colines. » {Commendéfie bien de tomber sur un livre taires, t. I, col. 266).

Vie de Clément Marot. 429

le poète l'ignorance d'aultrui, tandis que les aultres, toutes pleines de scandale et de sédition », pouvaient avoir pour effet d'empêcher « la France et le poète de ne plus iamais s'entreuoir ». Nous ne saurions dire quelles sont ces œuvres pleines de scandale et de sédition auxquelles s'appliqueraient ces paroles de Marot. Peutêtre va-t-il au-devant de l'attaque et cherche-t-il par les protestations les plus orthodoxes à paralyser l'effet des insinuations perfides de certains accusateurs. Du reste, puisqu'il ne s'est pas expliqué davantage, il faut nous résigner à cette demi-obscurité qu'il n'a point voulu dissiper. Les pièces qu'il cite comme ayant été malhonnêtement glissées dans ses œuvres ne nous paraissent avoir rien de scandaleux ni de séditieux; mais nous comprenons que le poète les repousse comme indignes de lui et mette la postérité en garde contre toute surprise. C'est ainsi qu'il signale comme apocryphes la Complainte de la Ba:(oche, V Alphabet du temps présent, ÏÉpitaphe du comte de Sales. On pourrait y joindre encore quelques épigrammes d'un goût douteux et d'une facture médiocre.

Marot, avec raison, ne voulait pas non plus laisser figurer dans ses œuvres certaines pièces de ses confrères en Apollon, lesquelles auraient pu y tenir leur place avec honneur, mais qui n'étaient point de lui. Il était donc bien résolu à écarter de sa nouvelle édition les pièces appartenant « à plusieurs excellents poètes de son temps » qu'on y avait introduites à tort, ne voulant en aucune manière se faire « usurpateur de l'honneur d'autrui ». Voici en effet les titres de quelques-unes de ces pièces. Nous citerons en première ligne le Dictier à Monseigneur de Nassau, qui est de Molinet; une jEglogue, qu'il faut laisser à Claude Chappuys ; Douleur et Volupté, d'Antoine Heroet de la Maisonneuve; VÉpistre de complainte à une qu'a laissée son amy, par Jacques Colin ; VÉpistre à une mal contente d'avoir esté sobrement louée et se plaignant non sobrement, par Mellin de Saint-Gelais; les deux Épistres du Beaufy de Pa\y, avec la Réponse de la dame, pour lesquelles l'auteur s'est dérobé sous un prudent anonyme. Il y aurait peut-être encore à ajouter à cette liste un certain nombre d'épigrammes. Après avoir procédé à

43o Vie de Clément Marot.

ce travail d'élimination, Marot dut s'inquiéter d'aller à la recherche de toutes les pièces qu'il avait semées un peu partout suivant les caprices de sa fantaisie. Comme il l'explique fort bien lui-même, à la place des retranchements opérés, « afin que les lecteurs ne se plaignent », il voulut rassembler pour sa nouvelle édition « douze fois aultant d'oeuvres siennes par cy-devant non imprimées ». Il mentionne en particulier deux livres entiers d'épigrammes dont il dédie le premier à Monsieur de Chateaubriand et le second à cette Anne dont le souvenir hante toujours son esprit.

Enfin, après une dernière revision du texte, pour faire disparaître « mille sortes de faultes infinies procédant de l'imprimerie », il pensa qu'il n'avait plus qu'à envoyer ce texte ainsi préparé à son ami Dolet. Mais il est vraisemblable que lui-même le lui apporta. Le roi en effet quitta Moulins dans les derniers jours de mars pour prendre le chemin de Lyon. C'était une nouvelle étape qui rapprochait François l" du Midi. Il avait les yeux sans cesse tournés de ce côté. Sa diplomatie, aidée de l'intervention du pape, lui préparait alors une entrevue avec l'Empereur qui devait avoir lieu à Nice et où devait se décider la paix du monde : les deux souverains touchaient à la satiété de la guerre et leurs peuples étaient épuisés par ces boucheries successives.

Le roi arriva à Lyon dans les derniers jours de mars et la première visite de Marot fut certainement pour Dolet. Celui-ci était alors au milieu de tous les tracas qu'entraînait l'installation de son imprimerie ; il avait fallu choisir un local, acheter des presses, des caractères, embaucher des ouvriers. Marot dut maudire les lenteurs du nouvel imprimeur. Enfin le livre fut mis sous presse vers le milieu du mois de mai. Une dédicace de Marot détermine d'une manière à peu près certaine le jour même où fut commencée cette édition. En tête du Temple de Cupido^ pièce de début, dont Marot avait jadis fait hommage au roi, on trouve, dans cette édition de 1 538, quelques lignes adressées à Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy : « En revoyant les escriptz de sa ieunesse pour les remettre plus clers que devant en lumière », le poète s'est

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senti pris d'une soudaine tendresse pour celui qui avait guidé ses premiers pas à la cour; il veut rafraîchir ce lien d'affection et il reprend au roi cette pièce pour en faire un cadeau rajeuni au seigneur de Neufville. Cette dédicace est datée du i5 mai i538; elle fut écrite au moment où le poète mettait la dernière main à son livre pour l'envoyer à l'imprimeur, peut-être même au moment où celui-ci commençait l'impression.

Un contretemps fâcheux, les exigences de la politique vinrent déranger Marot presque au début de ce travail. Nous avons dit que, depuis quelque temps déjà, le pape Paul III s'était entremis pour amener un rapprochement entre François I^"" et Charles-Quint et qu'une entrevue à Nice avait été décidée. Événement considérable, sur lequel la Muse du poète ne pouvait rester silencieuse. Depuis son retour d'exil, à l'occasion du mariage de Madeleine de France, Marot avait déjà prouvé qu'il entendait remplir ses devoirs de « facteur » ordinaire des solennités de la cour. Il est fort probable qu'il composa par ordre la pièce intitulée Cantique de la Chrestienté, sur la venue de l'Empereur et du roy au voyage de Nice, pour célébrer les projets pacifiques des deux souverains. Ce cantique manque également d'inspiration, de chaleur et de mouvement. On devine du premier coup les vers faits sur commande. L'exposé indique que la pièce précéda le tête-à-tête des monarques. Elle débute par une sorte d'apostrophe à François I" et à Charles-Quint pour les engager à venir des régions les plus lointaines de leurs États au rendez-vous assigné :

Approche toy, Charles, tant loing tu foys, Du magnanime & prudent roy François ; Approche toy, Françoys, tant loing foys tu, De Charles, plain de louable vertu...

Viennent ensuite une invocation à la paix et des imprécations contre la guerre. Le poète ne se fait pas d'illusions sur le peu de souci qu'avaient les rois de ménager le sang et la vie de leurs sujets :

Sy pitié donc, 6 princes triumphans, Vous ne prenez des peuples, vos enfants,

432 Vie de Clément Marot.

Dont reciter l'eftat calamiteux

Seroit un cas trop long & trop piteux;

Si d'eulx n'avez commiferacion,

A tout le moins ayez compaflion

Du noble fang & de France & d'Efpaigne

Dedans lequel le cruel Mars fe baigne...

Si les deux souverains n'ont point pitié de leurs obscurs sujets, qu'ils renoncent à éclaircir par un plus long égorgement les rangs de cette noblesse où se trouvent leurs amis les plus chers, leurs serviteurs les plus fidèles, les vides sont là béants :

O quantz & quelz de vos plus favoriz Sont puis dix ans en la guerre periz !

Le poète est mal à son aise; l'étiquette l'oblige à des ménagements et, pour exhorter les deux princes à la paix, il doit recourir à toutes sortes de circonlocutions et de métaphores bizarres. Suivant la mode, assez répandue alors, les habitants de l'Olympe païen et les hôtes du paradis catholique se donnent la main sans répugnance. C'est d'abord « le Grand Éternel » qui, du haut de son « manoir supernel », trouve qu'il est temps de mettre fin

Aux grands débats d'une et d'autre partie.

Il va en conséquence faire descendre Paix du haut du ciel « portant en main l'olive ». A cette vue. Mars, n'ayant rien de mieux à faire que de se reconnaître vaincu,

Deflogera plus foubdain que la fouldre.

Le départ de Mars sera le signal de l'arrivée de Pallas qui enveloppera les deux souverains dans un nuage mystérieux pour que leurs négociations pacifiques ne soient point gênées ou contrecarrées

pas les malins trompeurs D'heureufe paix trop malheureux rompeurs.

Vie de Clémenl Marot. 433

Le pape et l'Empereur étaient à Nice quelques jours avant François 1="". La population ne se lassait point d'admirer les deux flottes imposantes qui avaient fait escorte aux souverains. Il suffisait de connaître François I^r pour être sûr qu'il ne se laisserait point surpasser par l'Empereur en magnificence. Ce fut en effet comme un éblouissement sur tout son parcours le jour de sa visite au pape. L'entrevue avait été fixée au 2 juin. Le roi envoya devers lui des troupes qui vinrent prendre position autour d'une maison préparée tout exprès pour recevoir le pape en cette occasion. Le roi l'avait fait « couvrir de fleurs à l'anticque » et garnir à l'intérieur « de tapisserie belle et riche » (i). Six mille lansquenets, mille légionnaires provençaux et un détachement de chevaulégers, étages sur les pentes qui entouraient cette maison, lui formaient comme une ceinture étincelante de casques et d'armures. Le roi arriva, tirant à sa suite les deux cents gentilshommes de sa maison et tout un cortège de grands seigneurs, princes, ducs, comtes et barons. Et tout aussitôt le rivage de la Méditerranée aux alentours de Nice ne cessa d'offrir le spectacle d'un mouvement et d'une agitation des plus curieux : « On ne voyoit, dit un chroniqueur de l'époque, que ambassade aller vers le pape, maintenant vers l'Empereur, puis au roy, galères trotter, artillerie sonner, se accoler, festoyer, carresser l'un l'autre l'Espaignol, le Françoys, l'Italien (2). » Le pape et les cardinaux de France tenaient maison ouverte à tous venants, et l'on peut penser si entre le roi et l'Empereur il y eut assaut de prodigalité. Il y eut tant de festins, de banquets, de présents que notre chroniqueur, désespérant de les pouvoir décrire, déclare laisser ce soin aux poètes.

Les trois souverains, après avoir dissimulé à l'envi sous les démonstrations les plus affectueuses les ressorts secrets qui les faisaient agir et n'ayant plus rien à se dire, ou jîlutôt à se cacher, se séparèrent pour regagner leurs Etats. Ce n'était point précisément la paix qui venait d'être

(i) Journal d'un bourgeois de France, i" série, t. III, p. 04. Paris, p. 241. (L'Embouchement de nostre

(2) Cimber et Danjou, Ar- Saint-Père le pape). chives curieuses de l'Histoire de

434 Vie de Clément Marot.

signée, il ne s'agissait que d'une « abstinence de guerre », mais si l'on n'emportait pas de cette entrevue la certitude absolue d'une réconciliation complète, on s'efforçait du moins de se réfugier dans des espérances qui paraissaient bien près de la certitude. Nous trouvons l'expression de ce sentiment dans une lettre de Marguerite de Navarre qui savait mieux que personne qu'avec Charles-Quint il fallait attendre l'événement pour être sûr qu'il serait conforme aux promesses. Marguerite espérait, et beaucoup d'autres espéraient avec elle, que les deux monarques en arriveraient enfin à une entente sincère.

François 1^^ était déjà parvenu à Avignon lorsque l'ambassadeur que Charles-Quint entretenait auprès de lui lui exprima, au nom de son maître, le désir qu'il éprouvait d'avoir, sans plus différer, une deuxième entrevue avec le roi de France (i). Sur cette communication, François proposa Aiguës- Mortes pour une nouvelle rencontre et il rebroussa chemin tout aussitôt. Le changement d'itinéraire ne dut point être précisément du goût de Marot qui, se voyant sur la route de Lyon, calculait déjà, à un jour près, le moment où il allait revoir Dolet et savoir où en était exactement l'édition de ses œuvres. Mais les devoirs de sa charge l'obligeaient à suivre le roi. Il accompagna donc son maître à Vauvert, où il était convenu que l'on attendrait l'apparition de la flotte de l'Empereur dans les eaux d'Aigues-Mortes. Ce fut le dimanche 14 juillet que Charles-Quint mouilla à Aigues- Mortes escorté par trente et une galères espagnoles et vingt et une galères françaises. Le roi se rendit aussitôt à cheval sur la plage et, s'embarquant dans une galère, se porta à la rencontre de l'Empereur. Le lendemain, Charles- Quint vint à terre et la journée se passa en réceptions triomphales. François !«■■, qui ne manquait jamais de se laisser prendre aux apparences, n'était plus maître de son enthousiasme, et dans un élan d'attendrissement il dit à Charles- Quint qu'il avait autant de puissance au pays où il était que dans ses États d'Espagne et de Flandres; et, comme témoignage de ses paroles, il le pria d'accepter une bague

(i) Génin, Lettres de Margue- rite de Navarre, t. I, p. 368.

Vie de Clément Marot. 435

où était enchâssé un diamant estimé trente mille écus. Charles-Quint, ne voulant point être en reste de politesse avec son « bon frère », lui passa au cou son propre collier de la Toison d'or : « Puisqu'il vous plaist, riposta François I", que ie porte vostre ordre, il vous plaira porter le mien », et il lui remit à son tour son collier. On voit à quel ton de courtoisie les deux souverains étaient montés pour le moment. Le lendemain, mardi, on se sépara après une nouvelle conférence qui resta un secret. Mais le public se hâta de conclure que de cette entrevue ne pouvait sortir qu'une paix durable, parce qu'il la désirait. Du reste, les manifestations officielles commencèrent et le roi ordonna des salves d'artillerie, des feux de joie et des prières publiques.

L'entrevue d'Aigues-Mortes s'était terminée le i6 Juillet. Marot dut atteindre Lyon deux Jours après, encore assez à temps pour voir sortir de la presse les dernières feuilles de son livre et donner ses derniers soins à l'édition qui dut paraître vers la fin du même mois. La préface est datée de Lyon, 3o Juillet. Marot l'écrivit vraisemblablement à son retour de l'excursion obligatoire qu'il venait de faire dans le Midi. Parmi nombre de pièces jusqu'à ce jour restées inédites, cette édition donnait le premier livre des Métamorphoses d'Ovide. Pour nous, cette traduction ne possède plus beaucoup d'attraits; elle obtint alors un vif succès parce qu'elle avait charmé le roi. Par un sentiment de prudence poussé aux dernières limites, Marot ne voulut point encore que son Enfer parût dans ce volume. Il avait appris à ses dépens toutes les rancunes que cette satire avait soulevées. Il ne Jugea même pas à propos d'insérer dans le volume son Epistre au roi pendant son exil à Ferrare, où il donne quelques détails sur son Enfer ^ lorsqu'il vient à parler des Juges qui lui ont voué une haine mortelle :

Suivant propos trop me font ennemis Pour leur enfer que par efcript i'ay mis Ou quelque peu de leurs tours ie defcœuvre, Là me veut on grand mal pour petit œuvre, Mais ie leur fuys encor plus odieux, Dont.ie l'ofay lire devant les yeux

436 Vie de Clément Marot.

Tant clairvoyants de ta maiefté haulte, Qui a pouvoir de reformer leur faulte.

Ainsi quinze ans s'étaient écoulés depuis le Jour où Marot avait composé VEnfer^ et depuis quinze ans, d'après son aveu même, Marot n'avait jamais osé le faire imprimer. Il s'était contenté seulement d'en donner lecture au roi. Cependant, un libraire étranger, Jehan Steits, d'Anvers, avait pu se procurer une copie des vers de Marot et il avait publié VEnfer pour la première fois en i536.

Nous ne trouvons pas davantage dans cette édition de Dolet la moindre trace des Psaumes, pas même du VI^ psaume que Marot avait fait paraître, en i533, à la suite du Miroir de l'âme pécheresse de la reine de Navarre. C'est que la Sorbonne pouvait voir cette publication d'un mauvais œil, et dans une guerre avec elle il n'y avait que des coups à attraper. Toute l'audace de Marot consista à publier pour la première fois les rondeaux et ballades qu'il avait écrits, en i525, contre la dame, — Isabeau ou Luna, — qu'il rendait responsable de ses malheurs. Mais il s'arrêta court après cet effort (i).

Enfin la nouvelle édition vit le jour et Etienne Dolet, qui l'avait entourée de toute sa sollicitude avec une amitié que Marot se plaît à reconnaître dans sa préface, salua son entrée dans le monde en vers latins :

Ad démentis Maroti Librum quem excudi

Autoris arte tui fuperbus in lucem

Exi Liber : fed non minus fuperbe unguem

Oftende cuilibet, nitore tam raro

Mendifque nuUis exiens nunc in lucem.

Exire fie te voluimus nomine Amici,

Purum, nitidum, terfum et carentem omni tabe (2).

Le compliment que Dolet adresse à l'exécution typographique de son œuvre n'est pas tout à fait mérité. Le

(i) Preuve nouvelle que l'Isa- était plus en faveur que jamais, beau -Luna en question n'est (2) Stephani Doleti Carminum

point Diane de Poitiers, laquelle lib7-i IV, p. ii5.

Vie de Clément Marot. 487

nouvel imprimeur n'avait pas mieux que tant d'autres de ses confrères réalisé ce prodige, que l'on attend du reste encore, l'impression sine menda. Le Marot de i538 n'avait point échappé à la loi commune et, malgré tous les soins de l'amitié, toute la science d'un imprimeur érudit, n'était point exempt de fautes. On trouve ces fautes reparées dans une édition parue sous le nom de Sébastien Gryphe, à Lyon. Le format est le même, la justification des pages ne diffère point, toutes les « coquilles » relevées dans les errata de l'édition de Dolet ont été soigneusement corrigées. Cette édition ne porte point de date, mais il est probable qu'elle est postérieure à la précédente ( i ). Il est à remarquer que, dans cette édition de Gryphe, toutes les pièces adressées à Dolet ont disparu pour faire place à d'autres. Elle pourrait donc bien avoir fait son apparition au moment de la querelle qui survint entre Dolet et Marot et dont nous chercherons plus loin à fixer l'époque.

Le roi était rentré à Paris et de là avait établi ses quartiers d'automne à Saint-Germain : Clément Marot ne tarda pas à aller reprendre son poste auprès de lui. Prolonger son absence, c'était laisser le champ à ses ennemis.

Nous retrouverons Marot à la suite du roi quelque temps après, lorsque François I^"^ se rendit en Picardie pour compléter la trêve conclue avec Charles-Quint à Nice par un traité avec sa sœur Marie d'Autriche, reine de Hongrie et de Bohème. Cette princesse était d'une rare fermeté et d'une intelligence supérieure; dans les épreuves les plus cruelles, jamais son courage n'avait subi la moindre défaillance. Elle gouvernait alors pour son frère les provinces des Pays-Bas, et les historiens sont unanimes à déclarer qu'à elle seule revient l'honneur d'avoir conservé ces provinces « en l'obéissance et au service de Sa Majesté Impériale » (2).

(i) Cependant l'éditeur de la tome II, p. 7, note 1). Le con-

présente édition a pu croire un traire est aussi vraisemblable,

moment que l'édition de i538, sans toutefois qu'il soit possible

d'abord confiée à Gryphe et pa- d'être tout à fait affirmatif.

rue sans date, avait été retirée (2) Hilarion de Coste, les Élo-

par Marot à cet imprimeur pour ges des reines, t. II, p. 566. être confiée à Dolet (voir notre

438 Vie de Clément Marot.

Chez elle, aux délicatesses féminines s'alliaient les énergies d'une virilité à toute épreuve; la vie des camps, les fatigues de la guerre ne l'effrayaient pas et, comme en porte témoignage un de ses historiens, « elle était toujours prête à endurer les incommodités du chauld, du froid, de la pluye et du vent autant que le moindre petit soldat de ces armées » (i). Cette femme était une puissance auprès de son frère. François I«r l'avait compris. Il voulut gagner ses bonnes grâces. Pour lui témoigner sa déférence, il négocia une entrevue où il irait lui faire approuver en quelque sorte les conventions intervenues à Nice et à Aigues-Mortes. Il fut convenu que l'on s'avancerait de chaque côté à peu près à égale distance de Paris et de Bruxelles et la rencontre eut lieu à la Fère dans la seconde moitié du mois d'octobre i538. Marot, poète attitré des grandes circonstances, fut désigné pour chanter en vers les louanges de la princesse. Le sujet l'inspira assez heureusement et il trouva quelques traits heureux, quelques allusions ingénieuses. Marot commence par résumer en deux vers les qualités qui caractérisent la princesse :

Charte Diane, ennemie d'oifeuse Et d'honorable exercice amoureufe.

(A la Royne de Hongrie venue en France.)

Puis, après les compliments d'usage, il arrive au principal et parle en termes enthousiastes de cette entrevue qui a fait naître les espérances les plus légitimes :

O combien fut le peuple refiouy

D'Efpaigne & France après avoir ouy

Qu'icy venois ! Cela nous ert un figne

(Ce difoyent-ils) que l'amour f'enracine

Es cueurs royaux; cela ert un présage

Que Dieu nous veult monftrer fon doulx vifage

Et que la paix dedans Nice traictée

Ert une paix pour iamais arreftée...

Après cet exposé, si simple dans sa sincérité, le poète ne peut échapper tout à fait aux entraînements de la fic-

(i) Hilarion de Coste, les Elo- ges des reines., t. II, p. 566.

Vie de Clément Marot. 489

tion poétique et aux exigences de l'éloge. Pour faire honneur à Marie d'Autriche, il prend comme terme de comparaison l'arc-en-ciel qui annonce la pluie, le printemps, dont la verdure exubérante annonce les fruits de Tété, tout comme la princesse annonce la paix par sa présence. Il évoque le souvenir de Penthasilée, amazone des temps héroïques, pour l'accabler sous la supériorité de l'amazone des temps modernes : « Ta gloire, lui dit-il, est maintenant anihilée »,

Car devant Troyes allas pour guerroyer, Marie vient pour guerre foudroyer.

Marot aurait pu s'en tenir à ce trait d'ingéniosité; mais il aurait manqué quelque chose à la poésie de cour si le roi Salomon et la reine de Saba n'y étaient venus tenir leur partie, et c'est en effet sur un rapprochement entre ces deux personnages bibliques d'une part, le roi de France et la reine de Hongrie de l'autre, que se termine le morceau.

Au nord comme au midi, les souverains avaient donc échangé les assurances les plus pacifiques et protesté de leurs sentiments d'amitié. Les peuples pourraient- ils compter qiie l'effet de ces belles paroles aurait longue durée? Le mieux qu'ils avaient à faire était de jouir de ce calme passager. François I" reprit le chemin de sa capitale où Marot continua à remplir ses fonctions auprès du roi. Mais, à cette époque de la vie du poète, on ne retrouve plus l'activité de ses premières années; s'il n'a point perdu cette puissance créatrice qui marquait chaque jour de son « adolescence » par quelque production nouvelle, sa veine est moins féconde et ses vers ne coulent plus comme de source. Nous sommes à la fin de i538; deux ans ont passé depuis que Marot a quitté la terre d'exil et, durant ces deux années, c'est à peine s'il a tiré quelques sons de sa lyre; encore ses vers sont dictés par l'étiquette. Qu'a-t-il fait depuis deux ans? Des vers pour le mariage de Madeleine de France avec le roi d'Ecosse, des compliments rimes pour Charles-Quint et la reine de Hongrie. Mais, en dehors de ces bienvenues officielles, l'inspiration semble

440 Vie de Clément Marot.

faire défaut au poète, ou, si elle lui vient, il ne la suit plus comme au temps où il s'abandonnait aux caprices de son imagination. On serait tenté de croire que Marot a cherché un abri contre les intempérances de sa langue dans une oisiveté silencieuse. Cependant, sur ces apparences, il ne faudrait pas trop vite l'accuser de paresse. Il travaillait, bien qu'il ne mît point le public dans la confidence de ses travaux; il travaillait, et nous en trouvons la preuve dans ce passage d'une épître au « général » Prévost, qui se termine ainsi :

Et fur ce poinél vay ma lettre ployer Pour me remettre aux chofes ordonnées Que pour t'efcripre avois abandonnées.

C'est dans l'édition de i538 que cette épître apparaît pour la première fois ; il est vraisemblable qu'elle fut écrite vers la même époque. Ce serait donc en cette année i538 que Marot aurait consacré ses soins « aux choses ordonnées » dont il parle à son ami Prévost. Quelles pouvaient être ces choses? Sans doute quelque œuvre de la compétence de Marot commandée par le roi. Or, le premier livre de la traduction d'Ovide avait obtenu autrefois un grand succès auprès de François 1". Succès même si grand que les libraires qui profitèrent de l'exil de Marot pour mettre ses œuvres au pillage, notamment Antoine Bonnemère, en i534, n'oublièrent pas de donner au public cette traduction du premier livre des Métamorphoses. Il est probable que le roi avait engagé son valet de chambre à continuer et à lui présenter le second livre. En s'en rapportant aux vers ci-dessus, on est porté à croire que cette traduction était alors sur le métier, d'autant plus que l'édition de i538 ne contient que le premier livre, et c'est seulement dans les éditions subséquentes que le second fera son apparition.

Cette œuvre, à elle seule, aurait été d'assez longue haleine pour remplir les loisirs du poète. Mais il y avait autre chose. Nous avons vu comment, sous l'influence des homélies de Calvin à Ferrare, Marot avait été en partie gagné à la Réforme. Pour Marot, comme pour tous les néophytes, cette renaissance du culte marquait la première

Vie de Clément Marot. 441

étape d'un règne de justice et de vérité, par quoi le monde serait régénéré. On pourra expliquer la conversion du poète par une illumination du ciel, par les tendances de son esprit, par les influences de son entourage; mais à ces diverses causes il convient d'ajouter également la campagne menée contre lui par Sagon. Cette violence qu'on essayait de faire à sa volonté, en prétendant vaincre ses opinions, finit par exaspérer son amour de l'indépendance. Joignez à cela qu'il avait gardé au fond du cœur un profond ressentiment de l'affront subi à Lyon lorsqu'on l'avait obligé à payer le droit de rentrer en France par la cérémonie humiliante de l'abjuration. Il avait abjuré, mais il avait voué une haine implacable à ces hommes qui torturaient les consciences et, s'imaginant que la liberté était dans l'autre parti, il se jetait de plus en plus dans cet autre parti. Il importait de signaler cet état d'âme de Marot pour comprendre l'éclosion de ses œuvres religieuses, les Psaumes et toute une série d'homélies en vers qui forment un contraste si frappant avec les poésies légères de son premier âge.

Ce fut en effet vers cette époque que Marot se mit à la traduction des Psaumes. Nous relevons, à ce sujet, des détails précis chez un écrivain d'autant moins suspect qu'il n'est point tendre pour Marot. Ennemi de l'hérésie et des hérétiques, Florimond de Rœmond ne s'attache qu'à instruire de son mieux leur procès (i). T.I raconte qu'à son retour de Ferrare, le poète fit la connaissance de Vatable, professeur du roi en langue hébraïque, et qu'une intimité de plus en plus étroite s'étant formée entre ces deux hommes, Vatable aurait usé de son influence pour détourner Marot de la poésie légère et l'engager à choisir une œuvre plus sérieuse, savoir la traduction des Psaumes. Florimond de Rœmond ajoute que le conseil n'était point donné dans un but de propagande huguenote, car Vatable était bon catholique. Nous pensons également que Marot, lorsqu'il versifia ses premiers psaumes, ne se doutait certes pas que cette œuvre contribuerait plus que toute

(i) Florimond de Rœmond, t. VIII, chap. ix, p. 3, 4 et 5. De la naissance de l'Hérésie,

442 Vie de Clément Marot.

autre à la popularité de son nom et que ces rimes souvent insipides deviendraient l'arme la plus puissante de la Réforme. Marot soupçonnait si peu l'effet qu'il allait produire que Théodore de Bèze lui reprochera un jour d'avoir « ouvert la porte aux autres sans entrer lui-même dans le temple de la vérité ».

Mais, dira-t-on, comment Marot, si peu instruit qu'il ne savait pas même le latin, pouvait-il traduire un poème de l'hébreu? Voici comment on procédait. Vatable traduisait littéralement en prose française le texte de langue hébraïque : Marot s'emparait de cette traduction et s'évertuait à découper en tranches rimées la pensée du roi prophète. Les écrivains catholiques ont souvent reproché à Marot d'avoir travesti le texte : il fallait bien trouver un grief contre l'hérétique. Mais, à supposer que le reproche soit fondé, resterait à savoir qui, de Vatable ou de Marot, est le coupable.

Telle est la version de Florimond de Rœmond. Elle semble fort acceptable; mais pour partie seulement. S'il est hors de doute que Vatable mit au service de Marot sa connaissance de l'hébreu, il est beaucoup moins certain qu'il lui ait inspiré et en quelque sorte soufflé l'idée de traduire les Psaumes de David. Rappelons-nous en effet que, dans l'édition du Miroir de l'âme pécheresse publiée en i533, on trouve, à la suite du poème mystique de la reine de Navarre, la traduction par Marot du psaume : Domine ne infurore arguas me. Il est probable que divers motifs ramenèrent Marot à cette tentative d'autrefois. D'abord, ses loisirs du moment et aussi la circonstance de cette amitié formée entre lui et Vatable qui lui apportait un concours précieux. Un autre fait confirme l'hypothèse que, presque aussitôt rentré d'exil, Marot s'essaya à la traduction d'un certain nombre de psaumes : dès l'année i539, c'est-à-dire dans un laps de moins de deux ans, ces psaumes purent être dérobés à Marot, transportés à Strasbourg, imprimés sans nom d'auteur et chantés dans les réunions que tenaient les réformés. Il existe à la bibliothèque de Munich une plaquette intitulée : Aulcuns pseaulmes et cantiques mys en chants à Strasbourg, i53g. Or, sur dix-huit psaumes contenus dans cet opuscule.

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douze sont de Marot. Chose bizarre, celui que Marot avait placé à la suite du Miroir de l'âme pécheresse ne s'y rencontre pas; il échappa aux protestants de Strasbourg qui tenaient en suspicion les oeuvres de Marguerite de Navarre et n'eurent point l'idée d'aller y chercher un psaume de Marot, tandis qu'ils réussirent au contraire à se procurer les nouveaux, traduits avec l'aide de Vatable, à les réunir et à en former un recueil liturgique. Ce premier spicilège des chants de l'église réformée permet de déterminer approximativement l'époque où Marot commença à s'occuper avec suite de la traduction des Psaumes. Quant à la transmission de ces poésies à Strasbourg, il suffit, pour la comprendre, d'un simple coup d'œil sur les pièces d'un procès d'hérésie intenté en i534 à Baudichon de la Maisonneuve, riche marchand de Genève poursuivi pour avoir introduit en France des livres condamnés par la Sorbonne. L'interrogatoire de l'accusé et surtout celui des témoins explique comment se faisait, entre la France et les pays voisins, cet échange de produits intellectuels, commerce d'autant plus actif que la question religieuse s'y trouvait mêlée (i).

Ainsi Marot partageait son temps entre la traduction du second livre des Métamorphoses pour plaire au roi et ses études préliminaires sur les psaumes de David pour suivre son propre goût. Même ce fut avec une certaine ardeur qu'il dut pousser sa traduction des Psaumes^ car nous verrons bientôt que lorsque l'Empereur vint en France, dans les premiers jours de l'année 1640, Marot lui fit hommage de trente psaumes déjà traduits.

Quant à ses homélies, Marot était trop prudent pour publier ces petits poèmes, dévots mais hérétiques, qui ne pouvaient que lui créer de nouveaux embarras et soulever de nouvelles tempêtes. Il les garda par devers lui, se contentant de les communiquer à quelques intimes. C'est seulement à sa mort que le public fut mis dans la confidence.

Nous déterminerons plus loin la date de ces œuvres religieuses, dites posthumes, qui furent livrées pêle-mêle et sans aucune désignation chronologique à la curiosité des

(i) Voy^z Procès de Baudichon, publié par Baun. Genève, 1873.

lecteurs et à la spéculation des libraires. Nous ne pouvons croire que Marot les ait composées d'une haleine et sans prendre le temps de respirer. Elles vinrent chacune à leur heure, suivant l'impression du moment, et nous tâcherons d'en indiquer la véritable place dans les dernières années de la vie de Marot. Nous aurons aussi à examiner si, dans le nombre, il n'en est pas dont l'authenticité soit contestable.

Après avoir signalé cette fermentation des idées religieuses dans l'esprit de Marot, nous avons à constater un autre phénomène tout nouveau chez le poète. Marot, que nous avons connu si insouciant du lendemain, si dénué de prévoyance, Marot qui, Jusqu'ici, a vécu au jour la journée, commence à jeter un regard inquiet sur l'avenir. Il ne se fait pas encore le tableau bien arrêté d'une vieillesse abandonnée avec son cortège de misères et de maladies, ce n'est encore qu'une vision vague, mais elle assiège douloureusement sa pensée. Et pour l'éloigner de lui, pour faire évanouir cette crainte du lendemain, il va adresser sa requête à celui qui fut toujours sa ressource suprême aux heures de détresse, au roi. On a tout d'abord quelque peine à se figurer ce Marot raisonnable, réfléchi, préoccupé de l'avenir, au lieu du Marot de la « jeunesse folle, » vidant sa maigre escarcelle avec la même insouciance qu'il prodiguait les trésors de sa veine poétique. En tournant quelques feuillets des œuvres, nous trouvons à courte distance ces deux Marot si distants l'un de l'autre; mais il ne faut pas oublier que les années s'ajoutaient aux années, que les épreuves avaient mûri cette imagination, forcée malgré elle de se recueillir. Marot touchait à cet âge où l'on ne peut plus se dissimuler à soi-même que l'on franchit les premières lignes derrière lesquelles guette la vieillesse. Il est d'ailleurs des signes précurseurs qui rendent l'illusion impossible. Marot touchait à ces limites, et il met une certaine bonne grâce dans cet aveu :

... Car rhiver qui f apprefte

A commencé à neiger fur ma tefte.

(Églogue au Roy soub^ les noms de Pan et Robin.)

C'est en plaçant sur la tête de Marot cette couronne de cheveux blancs que les années y ont fait entrer la raison. Et comme, dans toutes les circonstances critiques, sa pensée se tourne tout de suite vers ce pouvoir supérieur auquel il laisse le soin de le tirer d'embarras, il dédie au roi une Églogue dans laquelle François V^, sous le nom de Pan, dieu des bergers, reçoit la requête de son poète qui, pour la circonstance, a pris le nom du pastoureau Robin. Ce pastoureau est un personnage de notre connaissance; nous l'avons déjà rencontré dans la Complainte du pastoureau chresîien; seulement, ici, il nous donne son nom. Les deux pièces débutent à peu près de même et, quant au décor, il ne diffère point : nous sommes en pleine bergerie. Ainsi Marot accommodait une pièce que personne ne lui reprocherait d'avoir copiée, puisque personne ne la connaissait ni ne devait la connaître. Comme il ne l'adresse plus à Dieu, mais au roi, le grand Pan descend d'un degré, ce n'est plus qu'un demi-dieu terrestre. La Complainte du pastoureau chrestien commençait ainsi :

Un paftoureau nagueres ie efcoutois

Qui Fen alloit complaignant par les bois,

Seul & priué de compagnie toute,

N ayant en luy de plaillr une goûte...

Le paftoureau, en redoublant fes cris,

Va commencer à former de fa langue

Une piteufe & lamentable harengue

En fadreflant à Pan que, dans tous lieux,

L'on va nommant des Bergiers le grand Dieu.

Le poète modifie à peine cette entrée en matière dans la pièce dont il fait hommage au roi :

Un paftoureau, qui Robin l'appelloit. Tout à part foy nagueres fen alloit Parmy foufteaux (arbres qui font vmbrages), Et là tout feul faifoit, de grand courage, Hault retentir les boys & l'aer ferain, Chantant ainsi : O Pan, Dieu fouuerain, Qui de garder ne fus oncq parefleux Parez & brebis & les maiftres d'iceulx

446 Vie de Clément Marot.

Et remets fur touts gentilz paftoureaulx Quand ilz n'ont prez ne loges, ne tauraulx...

On dirait que Marot, ne pouvant livrer à la publicité cette composition du Pastoureau chrestien, où il avait déposé des pensées dangereuses à clamer tout haut, éprouvait un malicieux plaisir à lui emprunter certaines idées, certaines tournures, certaines phrases même pour les offrir au roi. Toutefois, si, dans la nouvelle pièce comme dans l'autre, Marot ne parle que de pasteurs et de troupeaux, il s'est proposé un tout autre objet : son but est d'appeler sur lui la bienveillance royale. Pour bien disposer le maître en sa faveur dans toute la première partie de cette bergerie, Robin-Marot fait un retour sur ses premières années, s'arrête avec complaisance sur les joies de l'enfant que ne tourmente pas l'avenir :

Car foucy lors n'avois, en mon courage, D'aulcun beftail, ni d'aulcun pafturage...

Cette évocation si vivante du premier âge de Marot nous a fourni les détails les plus intéressants sur l'enfance du poète, et nous y avons largement puisé (i). Il est inutile d'y revenir. Mais il faut retenir cette déclaration qui paraît sincère, c'est que les efforts du poète n'ont jamais eu d'autre objet que de plaire au roi, sans l'arrière-pensée de battre monnaie avec la bienveillance royale :

Ainfi & doncq, en l'efté de mes iours, ' Plus me plaifoit, aux champeftres feiours,

Avoir faidl chofe (o Pan) qui t'aggreaft Ou qui l'aureille un peu te recreaft, Qu'auoir aultant de moutons que Tytire; Et plus (cent foys) me plaifoit d'ouyr dire : Pan fait bon œil à Robin le berger, Que veoir chez nous trois cents beufz héberger...

Mais l'homme qui, dans la fleur de l'âge, mettait toute sa confiance en sa vigueur, commence à réfléchir sur le retour des choses humaines. Marot peint avec un grand

(i) Voyez ci-dessus, p. 7 à 11.

Vie de Clément Marot. 447

bonheur d'expression cette transformation qui s'est opérée en lui :

Mais maitenant que ie fuis en automne Ne fçays quel foing inufité m'eftonne, De tel façon que de chanter la veine Devient en moy (non point lalfe, ne veine) Ains trifte & lente...

Et, tandis que le poète est en proie à ces angoisses intérieures, au dehors les présages les moins rassurants viennent ajouter à l'inquiétude de son esprit :

Toy, d'aultre part, le piuert iargonner,

Siffler l'efcouffle & le butor tonner :

Voy l'eftourneau, le héron & l'aronde

Eftrangement voler tout à la ronde,

M'aduertifTant de la froide venue

Du trifte hiver, qui la terre defnue;

D'aultre cofté, i'oy la bife arriuer

Qui, en foufflant, me prononce l'yver ; •

Dont mes trouppeaux, cela craignans & pis,

Tous en vn tas fe tiennent accroupis :

Et diroit-on, à les ouyr befler,

Qu'avecques moy te veulent appeler

A leur fecours & qu'ils ont cognoiflance

Que tu les as nourris des leur naiffance...

Voilà Marot au point où il voulait en venir. La démonstration est faite; le roi s'est lié par ses bienfaits dans le passé; il est tenu, par un enchaînement inévitable, à les continuer dans l'avenir. Du reste, plus Marot s'efforce de prouver au roi que celui-ci est tenu de lui octroyer ses faveurs, plus il a soin de se faire petit et modeste en ses demandes :

le ne quiers pas (o bonté fouueraine)

Deux mille arpens de paftiz en Tourraine,

Ne mille beufz errants par les herbis

Des monts d'Auvergne ou aultant de brebis ;

Il me fuffit que mon troupeau preferues

Des loups, des ours, des lyons, des loupcerues

Et moy du froid...

448 Vie de Clément Marot.

Le poète, délivré des soucis qui l'obsèdent, pourra s'abandonner sans réserve à l'inspiration, et ses vers ne seront plus qu'un concert de louanges pour célébrer les mérites du Dieu qui veille si bien sur les bergers. Mais il faut que le roi soit engagé en quelque sorte malgré lui. Et Marot le remercie avant d'avoir rien reçu. Comment la libéralité royale se résignerait-elle à être en reste avec ce témoignage de gratitude?

Sus mes brebis, trouppeau petit & maigre, Aultour de moy faultez, de cueur allègre ; Car defia Pan, de fa verte maifon, M'a faiél ce bien, d'ouyr mon oraifon.

Nous n'avons point relevé au cours de cette analyse tous les traits communs du morceau avec la Complainte du pastoureau chrestien. Nous avons signalé plus haut l'analogie, le lecteur fera sans peine les rapprochements. Après s'être inspiré d'une manière générale de sa première pensée, Marot se copie lui-même à la fin comme au commencement. Il avait fait dire à son pastoureau :

Alors (ô Pan) le moindre & plus bas fon Que ie rendray vauldra une chanfon.

Dans VEglogue au roy^ il fait dire à Robin avec une très légère variante :

Lors en fcience, en mufique & en fon Un de mes vers vauldra vne chanson.

Marot, du reste, ne pouvait se plaindre de ceux auxquels il présentait ses vœux. Son premier souhait au dieu des pastoureaux avait été exaucé puisqu'il avait vu la fin de son exil et pu rentrer dans son pays. Son second souhait au roi allait avoir sa réalisation immédiate. Les circonstances allaient mettre François l^^a. même de combler les vœux de son poète favori. Marot qui, jusqu'à ce jour, avait souffert de ce mal chronique et presque incurable si connu alors sous le nom de « faulte d'argent » ; Marot qui n'avait jamais eu le lendemain assuré et n'avait eu d'autre gîte que celui que lui assignait le bon plaisir de ses protecteurs;

Vie de Clément Marot. 449

Marot allait avoir une maison à lui, un toit sous lequel il pourrait abriter sa famille, un enclos dans lequel le berger Robin verrait gambader « son trouppeau petit et maigre ». Par une généreuse fantaisie du roi, Marot allait devenir propriétaire et posséder pignon sur rue.

Voici comment advint ce gros événement de la vie du poète. On sait la passion de François I"pour les artistes; la protection dont il les entourait est restée un de ses plus beaux titres de gloire devant la postérité. Il attirait dans ses États, de tous les pays étrangers, ceux qui voulaient bien se laisser séduire par ses largesses et les employait à peindre les galeries de ses châteaux, à sculpter le marbre de ses palais, à ouvrer de merveilleux travaux d'orfèvrerie. François payait grassement ces artistes et les logeait soit dans les résidences royales, soit dans des maisons qu'il possédait en divers quartiers de Paris. C'est ainsi qu'il avait mis la Tour de Nesle à la disposition de Benvenuto Cellini et de ses apprentis. C'est encore pour mener à bien ses projets artistiques que, dans le courant de l'année i53i, il avait fait l'acquisition d'une maison sise rue du clos Bruneau. D'après les indications que nous avons pu recueillir, il semble que le roi à ce moment avait médité de s'offrir sa propre statue équestre. C'est dans cette intention qu'il aurait fait venir de Florence un sculpteur en renom, élève de Verrochio et de Léonard de Vinci, nommé Giovanni Francesco Rustici. D'après les pièces que nous avons sous les yeux, François Rustici fut appelé non seulement pour fondre un cheval de bronze, mais aussi pour faire « une statue qui devoit être sur ledict cheval ». Pareille entreprise exigeait de la place. Le roi chargea du soin de trouver un logement pour son sculpteur un certain Pierre Spina ou Espine qui s'adressa au propriétaire de la maison du clos Bruneau. Si le propriétaire avait traité directement avec le roi, peut-être se fût-il montré plus exigeant, c'est pourquoi on avait recours à une personne interposée. La maison, la grange et les dépendances furent vendues à Pierre Spina pour un peu plus de sept cent vingt livres tournois. François Rustici s'y installa avec ses hommes et il fut inscrit aux dépenses une somme d'environ deux mille j. 29

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quatre cents livres tournois par an « pour le vivre d'icelluy Francesco et de son train ». Le roi fit faire en outre un approvisionnement de cuivre assez considérable qui devait suffire à confectionner le cheval et son cavalier (i).

D'après les comptes de la maison du roi, il semblerait que Rustici finit par fondre le cheval, mais l'affaire en resta là, et quant au cavalier il ne fut même pas mis au moule. Pour quelle cause le roi délaissa-t-il ce projet? Nous ne saurions le dire. Nous ignorons également ce que devint le cheval. Mais ce que nous savons d'une manière certaine, c'est que cette maison, par suite de l'affectation qu'elle avait reçue pendant un certain temps, conserva le nom de « maison du cheval de bronze » ; ce que nous savons également, c'est qu'elle se trouvait libre juste au moment où Marot demandait au roi de prendre en commisération sa situation incertaine; c'est enfin que le roi eut la bonne pensée de faire succéder dans cette maison au sculpteur qui devait lui élever une statue équestre le poète qui devait élever dans ses vers un monument non moins durable à sa renommée. Mais François h^ ne se contenta pas de conférer à Marot une jouissance à titre

(i) 28 avril i53i. — « A Pierre dix milliers de cuyvre fourny Spine la fomme de 3,820 livres audi£l maiftre lehan Francifque tournois que le roy luy a or- à raifon de 62b livres tournois donné & ordonne pour fon rem- le millier, dont il eft demeuré du bourfement de pareille fomme refte iufques à près de trois à qu'il a advancée et fournie par quatre milliers, duquel cuyvre ordonnance verballe audid fei- f'en pourra faire la ftatue qui gneur pour faire conftruire le fera fur ledid cheval : i,25o livres cheval de fonte que icelluy fei- & la fomme de i,83o livres tant gneur a ordonné eflre faid par pour le vivre d'icelluy Francifque lehan Francifque, Fleurentin, & de fon di£l train que pour maiftre fculpteur, lequel befon- faire la fonte dudi£l cheval. » gne es faulxbourgs de Saint Ger- (Arch. nat., J 960, cahier I, fol. 42.) main des Prés les Paris. C'eft « A Françoys Rufticy, fculpaffavoir pour l'achapt d'une mai- teur, lequel fai£l le grant chefon pour faire ledi£t cheval & val de cuivre à Paris, pour fa loger icelluy maiftre lehan Fran- penfion de fept moys entiers cifque & fon train la fomme de commencez le premier iour de 5oo livres tournois & 220 livres juing mil V°XXXI & finiffant Te tournois pour le baftiment de la dernier iour de décembre enfuigauche qu'il a convenu faire vaut, vu" livres. » (Arch. nat., pour fes befongnes. Plus pour J 960, cahier I, fol. 17.)

Vie de Clément Marot. 45 1

précaire; il lui transporta la pleine et entière propriété du domaine, pour lui et les siens, à perpétuité. Marot dut se frotter les yeux et y regarder à deux fois lorsqu'en réponse à sa missive poétique, un envoyé du roi lui remit un beau parchemin orné du sceau royal sur lequel on lisait ceci :

François, etc., fçavoir faifons, etc., que nous, ayant regard & confideration aux bons, continuels & agréables feruices que notre cher & bien amé vallet ordinaire Clément Marot nous a par ci deuant & par longtemps faid, tant en son did eftat que autrement en plufieurs maintz et louables manières, voullant iceulx feruices aulcunement recognoiftre enuers luy affin de luy donner meilleure voullenté, moyen & occasion de continuer & perfeuerer de bien en mieulx & à iceluy, pour ces caufes & autres à ce nous mouuans, auons donné, octroyé, ceddé, quitté, tranfporté & delaifle, donnons & octroyons, ceddons, quittons & tranfportons pour luy, fes hoirs, fuccelTeurs & ayans caufe à toufiours une maifon, grange & iardin, le tout encloz de murailles & fitué & affis es fauxbourg St Germain des près les Paris, en la rue du clos Bruneau, auquel lieu a elle fondu un grand cheual de cuuire que nous auons faiét faire, laquelle maifon et iardin a elle pour ceft eflfecl cy devant acquife par nos commandements de Me Jehan Vimont, prebflre, par Pierre Efpine, lequel depuis la nous a ceddé et delaiffé comme acquife de noz deniers; pour lefdictes maifons, grange ou iardin, ainfy encloz que dicl eft, de quelque valeur & eftimation qu'ils foient & puiffent monter, iouir & ufer par lediél Clément Marot, fes hoirs, fuccefleurs & ayant caufe, en prendre & perceuoir les fruiclz, profifiélz, revenus & émoluments & en faire & difpofer comme de leur propre chofe & héritage pleinement, paifiblement & perpétuellement, à la charge de paier & acquitter les dimes eftans sur les dides maifons, granges & iardins & ainsy qu'il appartiendra. Si donnons en mandement par les mefures prefentes de nos amés & féaux les gens de nos comptes et treforiers à Paris, au prevofl: dudicl lieu ou à fon lieutenant & à tous, etc., etc. Donné à Tourain en Brie au moys de iuillet l'an de grâce mil V C XXXIX & de nollre règne le xxve. Ainfy figné : Francoys. Par le Roy : Breton, vifa (i).

Un érudit du xix= siècle a eu la curiosité de rechercher

(1) Arch. nat., Sect. hist., Tré- fol. 5; v% art. 3oi. sor des chartes, vol. 22, JJ 254,

452 Vie de Clément Marot.

où il fallait situer de nos jours l'emplacement du logis de Marot, et il est arrivé à la conclusion que la « maison du cheval de bronze » occupait les terrains sur lesquels sont bâties les maisons qui portent le n^ 3o dans rue de Condé et le n" 27 dans la rue de Tournon. D'autres propriétaires, à la vérité, réclament pour leurs immeubles l'honneur d'avoir appartenu à Marot. Mais les affirmations de M. Adolphe Berty sont tellement précises qu'elles ne laissent aucun doute dans l'esprit : « J'ai pu déterminer, dit-il, avec une exactitude mathématique quel était l'emplacement de cette maison, parce que les accensements de i58i donnent la largeur et la distance à laquelle elle se trouvait du coin de la rue de Vaugirard. Rien dans les dimensions indiquées n'est changé aujourd'hui. Dans les accensements de i58i, elle est encore appelée la maison du cheval d'érain (i). »

D'après les déclarations mêmes que Marot avait faites dans son Eglogue au roi^ ses goûts étaient modestes, et il ne nourrissait point d'ambitieuses visées. Cette petite maison de la rue du clos Bruneau allait enfin lui donner cette tranquillité d'esprit, ce bien-être matériel dont l'avaient rendu si avide des épreuves non encore oubliées.

(i) Revue universelle des Arts (année i856, t. III, p. 375).

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