‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 47 sur 68 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Marot revient en Savoie. — Églogue sur la naissance d'un fils du dauphin. — Le poète se prêche à lui-même la résignation. — -La victoire de Cérisoles. — Marot rejoint le camp du duc d'Enghien et chante la gloire des armes françaises. — Le Balladin : parallèle de la belle Christine et de la méchante Simonne. — Mort de Clément Marot. — Lyon Jamet écrit son épitaphe. — Ce que deviennent les « maroteaui ».

OUS pensons que Marot quitta Genève vers la fin de novembre 1543. En effet, Tinstruction Judiciaire au sujet de la partie de tric-trac que Marot aurait faite avec Bonnivard commence le 18 décembre et, dans sa déposition, l'un des témoins, la femme Hugonneri, déclare formellement que les faits se sont passés un mois auparavant. Marot était donc encore à Genève vers le milieu de novembre. Selon nous, ce serait à peine quelques jours après cette partie qu'il aurait repris son bâton de voyage et se serait dirigé vers le Piémont.

Il se sentait attiré vers cette terre, qui, si elle n'était point la patrie française, était du moins placée sous l'autorité du roi de France. A mesure qu'il s'éloignait de Genève, il détestait davantage ce lieu de souffrance et d'expiation où il avait cru trouver repos et sûreté et où il n'avait vécu qu'au milieu des angoisses et des privations. Ces senti-

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ments sont exprimés au vif dans une épigramme au roi où il dit :

Lorfque la peur aux talons met des ailes, L'homme ne fçait où f 'enfuir ni courre ; Si en enfer il fcet quelque nouvelle De fa feurté, au fin fond il se fourre...

L'allusion à Genève est transparente. Au contraire, sur la route de Savoie, il retrouvait les illusions qui l'avaient soutenu au plus fort de ses épreuves. Le chemin rapprochait le poète de son protecteur ordinaire; il se reprenait à espérer et le courage lui revenait au cœur :

Puis peu à peu fa peur vient à efcourre,

Ailleurs f'en va : Sire, i'ay faid ainfi

Et vous requiers de permettre qu'icy

A feureté fervice ie vous face.

Puny affez ie feray, en foucy

De ne plus veoir voftre royale face.

Comment repousser une requête si modeste? Tout ce 'que demandait Marot, c'était de vivre sur un territoire dépendant de l'autorité du roi, puisqu'il ne pouvait plus être admis à contempler la face de son protecteur. François I^"" fit un signe d'acquiescement et le poète put chercher de nouveau un abri sous le ciel de la Savoie.

C'est entre ce pays et le Piémont que nous allons le voir partager les derniers jours de sa vie errante, allant d'Annecy à Chambéry et de Chambéry à Turin. Après les Psaumes^ dont nous laissons aux protestants et aux catholiques le soin de discuter les mérites poétiques; après certaines épigrammes un peu libres dirigées contre l'Église romaine et exhalant un parfum de prêche, la pièce que nous venons de citer apparaît comme illuminée d'un reflet des meilleures années du poète. On sent que Marot est débarrassé du poids qui oppressait sa poitrine; il n'étouffe plus comme à Genève, il respire; c'est le Marot d'autrefois, aussi habile à aiguiser les railleries les plus piquantes qu'à tourner ses compliments avec une incomparable gentillesse. La métamorphose est complète. Si Marot a retrouvé sa verve, ce n'est pas qu'il soit plus riche

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que naguère, mais il a reconquis son indépendance, il n'a plus en face de lui ces faces maussades dont l'aspect suffisait à glacer son inspiration.

Rentrant en Savoie, il était naturel que Marot songeât à la ville qui, à sa première visite, lui avait déjà fourni asile. Ce fut à Chambéry qu'il dressa sa tente. C'était d'ailleurs la résidence de Raymond Pélisson, chargé d'administrer la province pour le roi, et se rapprocher du représentant du roi était toujours préférable pour Marot, malgré l'insuccès de ses précédentes démarches; l'exilé se trouverait plus à portée pour voir arriver de France ces instructions pleines de commisération qu'il attendait depuis si longtemps. D'après divers indices que nous avons recueillis et d'après le caractère même de notre poète, il est probable que Marot ne resta point sédentaire à Chambéry et qu'il ne résista pas au plaisir de parcourir les belles vallées qui s'étendent de Chambéry à Genève. Il avait dans la contrée des amis, comme le prouve tel huitain adressé à M™« de la Barme, de Necy, en Genevois, où il lui fait des adieux brûlants. Mais, après ces excursions, il revenait toujours à Chambéry, et c'est là que, dans quelque logis sans doute bien modeste, il avait déposé les seuls biens qui lui restassent : les manuscrits de certaines poésies entachées d'hérésie, presque toutes inconnues, dont quelques-unes seulement avaient été publiées sans le nom de l'auteur et peut-être sans son consentement, et qui furent « retrouvées après sa mort parmy ses aultres factures ».

Marot était donc à Chambéry lorsque, dans les premiers jours de l'année 1544 (n. st. i545), il apprit la naissance du dauphin, fils de celui qui devait être Henri II et de Catherine de Médicis. Cette naissance était attendue depuis de longues années; aussi fut-ce à la cour une joie sans égale. On peut juger de l'enthousiasme que causa cet événement dans l'entourage du roi par le passage suivant d'une lettre où Marguerite de Navarre lui envoie ses félicitations : « Monseigneur, écrit-elle, c'est le plus beau, le plus désiré et le plus nécessaire iour que iamais les yeux de vous et de votre reaulme ayent veu, c'est ung iour si vertueux que, en vous apportant le tittre de grand père, il

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vous raieunist de cinquante ans. Vostre nouveau successeur vous allonge la iouissance de votre possession (i). » Malgré son éloignement, Marot ne pouvait rester étranger a un événement de cette importance. Dans la mesure des moyens dont il disposait, c'était pour lui un devoir que de s'associer à l'allégresse de la cour de France. Le petit prince était né le 19 janvier; la nouvelle dut en parvenir à Chambéry dans les derniers jours du mois. Marot se mit aussitôt à l'ouvrage et il donna la preuve à ses détracteurs que son esprit ne l'avait pas abandonné. Il composa une pièce sur le cavenas de l'Églogue de Virgile à Pollion. Le poète latin invoque les muses de Sicile, « Sicilides musœ » ; Marot se place sous le patronage des muses savoisiennes. Il est à remarquer que, dans ses dernières années, Marot manifeste une prédilection pour le genre bucolique. Il n'est plus question dans ses poésies que de bergers et de brebis et les loups ravissants font leur apparition dans les pièces de polémique, lorsqu'il s'agit de donner un coup de dent à des adversaires. Les préférences de Marot pour ce cadre particulier peuvent s'expliquer par ses relations avec les ministres de la religion réformée, par la lecture des Écritures où les comparaisons de ce genre abondent. Et c'est ainsi qu'à la fin de sa carrière nous le voyons revenir à ses anciens modèles, puisqu'une de ses œuvres de début avait été la traduction de la première Églogue de Virgile. Il n'y a, du reste, aucune comparaison à établir entre ces deux compositions de Marot et leur rapprochement ne pourrait servir qu'à mieux marquer la distance qui les sépare. Aujourd'hui, Marot est complètement en possession de son talent, et s'il imite Virgile, il l'imite avec son inspiration propre. Une allusion discrète à ses malheurs sert d'entrée en matière, mais s'il trouve ainsi occasion de se rappeler au souvenir du roi, il comprend très bien qu'il ne faut point être triste au milieu de la joie générale et il passe :

Confortez moy, Mufes Sauoyfiennes, Le fouuenir des aduerfitez mienntfs

(i) Génin, Lettres de Margue- rite de Navarre, t. II, p. 226.

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Faides cefler, iufques à tant que i'aye Chanté l'Enfant dont la Gaule eft fi gaye : Et permettez l'infortuné Berger Sonner œglogue en propos moins léger Que cy deuant...

Marot s'abstient, comme bien on pense, de toute allusion à la question religieuse. A la cour de Ferrare, il avait été moins prudent dans une circonstance analogue, mais c'était alors le beau temps de ses faveurs. Il avait depuis fait à ses dépens l'apprentissage de la prudence et savait tenir sa langue. Cependant, lorsqu'on y regarde de près, on ne tarde pas à déceler certaines intentions sous quelquesunes de ses images poétiques. Il est vrai que Marot avait sa réponse prête pour l'importun qui serait venu lui chercher chicane : il avait un modèle et il l'avait suivi. Mais peut-être avait-il choisi tout exprès ce modèle, à cause des allusions mêmes qu'il rendait plus faciles. En effet, lorsqu'il disait :

Or fommes nous prochain du dernier aage Prophetizé par Gumane, la fage :

Des fiecles grands le plus grand & le chef Commencer veult à naiftre derechef,

tous les courtisans applaudissaient à cette flatterie, toujours de mise à la naissance du plus petit prince; mais, tandis qu'à la cour on estimait que le poète avait rajeuni avec à-propos la pensée de son devancier, pas un des adeptes de la religion réformée ne se méprenait sur la portée de ces paroles et sur le sens que le poète y attachait dans son for intérieur. Lorsque Marot, après avoir tracé une peinture des plus séduisantes de l'âge nouveau qui va commencer, montre, dans le lointain de son tableau, l'âge de fer en fuite pour faire place à la félicité universelle,

.....& puis par tout le monde S'efleuera l'aage d'or pur & munde,

il y avait touchant accord entre les courtisans pour proclamer que cet âge d'or serait le règne du jeune nourrisson qui venait de naître ; mais, dans l'esprit de Marot, l'âge d'or devait être le triomphe définitif de la Réforme; n'avait-il j- 35

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