‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non imprimées (volume 2)Chapitre 48 sur 68 · Vie de Clément Marot · texte numérisé non relu

Vie de Clément Marot

pas déjà, dans sa dédicace des nouveaux Psaumes^ envoyée de Genève aux femmes de France, parlé « de ce siècle doré », où l'on verrait « Dieu seul adoré »; seulement, au cas présent, la pensée du poète français se dissimulait habilement sous l'imitation du poète latin et les éloges obligés à l'adresse du jeune prince et de toute sa lignée ascendante.

Suit le tableau de ces temps heureux que l'on attend toujours et qui n'arrivent jamais, rêve éternel des déshérités qui se sont mis en tête qu'une rénovation sociale ou religieuse fera disparaître les souffrances et les abus. C'est au nom du jeune prince que Marot promet des fruits qui pousseront seuls, des troupeaux qui donneront le lait à pleine écuelle, des animaux féroces devenus inoffensifs comme des agneaux, des hommes enfin aimant leur prochain comme eux-mêmes et la justice régnant partout.

Dans une pièce à destination de la cour de France, Marot ne pouvait oublier d'adresser quelques mots flatteurs à François I^"" d'abord, aux princes de la maison royale ensuite. Par un tour ingénieux il rattache ces compliments à son sujet : ces princes, dit-il, seront les modèles du nouveau-né; plus tard, dans la lecture de leurs hauts faits, il puisera l'énergie nécessaire pour accomplir ses destinées :

D'icy à peu, des haultz princes parfaitz, Et du grand pare aufli les nobles faitz Lire pourras, tandis que les louanges Du père tien par nations eftranges Iront volants : & des lors pourras tu Sçauoir combien vault honneur & vertu.

L'églogue prend fin sur un trait analogue à celui plus haut cité de la reine Marguerite, lorsqu'elle dit à son frère que cet événement « le rajeunit de cinquante ans » :

Et fay les iours multiplier & croillre

De ton ayeul, le grand Berger de France,

Qui en toy void renaiftre fon enfance.

Si Marot avait fondé sur son églogue l'espoir de se voir rouvrir les portes de France, il dut vite revenir de son illusion. Aucun ordre semblable ne paraît être arrivé

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alors en Savoie. Au moins est-il vraisemblable que le roi donna des ordres rour qu'on traitât le poète avec douceur et qu'on ne le laissât point aux prises avec une vie trop misérable. Nous n'avons de ce subside aucune preuve matérielle. Mais on ne saurait s'expliquer autrement les moyens d'existence de Marot dans les derniers temps de sa vie. Qu'aurait-il pu gagner à faire des vers, à cette époque et loin des cours? Peut-être aussi dans la munificence royale qui venait trouver Marot à Chambéry est la raison qui le détermina à se fixer dans cette ville et qui l'y faisait revenir alors que son humeur voyageuse le poussait de temps à autre à s'en éloigner.

Au milieu de ces grandes montagnes couvertes de neige, Marot, dans l'inaction, se remit à faire des vers et très probablement ce fut alors qu'il conçut le plan et ébaucha la réalisation d'une pièce dont le thème correspond bien à sa situation morale du moment. C'est une espèce d'homélie ou de dissertation évangélique que l'auteur nous présente sous ce titre : Le Riche en pauvreté, joyeux en affliction et content en souffrance. Sous ces antithèses, Marot a voulu montrer ce qu'il était ou plutôt ce qu'il eût voulu être. Il va essayer de résumer en quelques vers cette philosophie que l'on conseille à ceux qui ont tout perdu £t qui consiste à se résigner. Mais Marot était-il bien converti à cette philosophie-là? Ces oppositions recherchées avec tant de soin prouveraient plutôt le découragement sans espoir d'un vaincu de la vie. Et comment d'ailleurs expliquer que Marot en fût venu à accepter sans révolte le sort que les événements lui faisaient, lui que nous avons vu autrefois si impatient des coups de la fortune? Cependant, la chaleur qu'il met à défendre les doctrines dans lesquelles il est allé chercher un repos artificiel donnerait à penser que Marot avait fini par croire lui-même ce qu'il cherchait à persuader aux autres. Le début de la pièce indique sous quelle influence le poète a composé ces vers :

l'ay prins plaifir d'ouïr les phantaifies De ceux qui font en ce mortel repaire; l'ay mis mon foin, un temps, aux herefies Et faulx propos du paoure populaire...

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Étudiant de près le spectacle qu'il eut sous les yeux, des passions et des appétits qui mettent en mouvement les humains, il divise les hommes en deux classes; Tune qui se compose

De ceulx qui trop font au monde afleruis

et l'autre qui constitue cette catégorie privilégiée

Des vrais heureux, de tous biens aflbuvis, Sans rien avoir...

Si le titre de la pièce ne nous avait déjà renseigné, nous devinerons déjà de quel côté vont pencher les sympathies du poète. Au fond, c'est la philosophie du renard de la fable : la doctrine du renoncement aux biens de ce monde, inventée tout exprès pour faire prendre patience à ceux qui ne peuvent en avoir leur part. Et Marot avait alors d'excellentes raisons pour la prôner, la recommander aux autres et surtout se l'appliquer à lui-même. Le poète du reste est tellement pénétré de son sujet qu'il va le retourner sous toutes ses faces et, pendant plusieurs centaines de vers, exécuter sur ce thème des variations poétiques d'une navrante monotonie. Pour donner un aperçu de l'idée dominante, il nous suffira de citer deux strophes où, précisément, l'auteur constate les injustices du sort et l'inégalité des conditions. Il commence par évoquer les heureux de ce monde nageant dans l'abondance, à l'abri de toutes les misères, ce qui soulève des tempêtes de convoitise dans le cœur des déshérités :

Un autre poinél qui les efprits trauaille C'efl que l'on voit les mundains en plaifir Et en repos fans que rien leur défaille, Ayans tous biens à fpuhait et defir.

On ne les veoit fur la paille gefir, Ny faim fouffrir, ny foif en quelque temps ; Toufiours font gays, aifés et bien contents, Tant qu'on pourroit dire fans contredits, Veu leur plaifir & ioyeux pafTetemps, Qu'ilz font ça bas en un vray paradis.

Comme contraste à ce tableau, voici la peinture de ceux qui souffrent sans relâche et sans espoir :

Aultres on veoit, de ceulx cy feparez,

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Auxquels douleur fait toufiours dure prefle ;

Elle les rend de plaifir efgarez

Et eft d'iceulx la reclrice & maiftrefTe;

Hz font fans fin accablez de deftrefle

Et font rangez foubz le cruel empire

D'adverfité que leur travail empire,

Sans que leur mal poind ou peu diminue :

Qui ne diroit ceulx là, veu leur martyre,

Les plus mauldidz qui foient deflbubz la nue?

Pourquoi cette différence, pourquoi la besace aux uns, le sac d'or aux autres? Marot, sans s'en douter, pose le problème redoutable qui agite l'humanité depuis son origine. Mais il n'en cherche pas la solution en dehors de la religion chrétienne : rien ne se fait sans la volonté de Dieu et le mal qu'il nous envoie doit tourner à notre bien :

Quand le Seigneur à une créature Enuoye un mal ou quelque aduerfité, le dis que Dieu manifefte la cure Qu'il a de luy, l'ayant perfecuté Et que, par ce, celuy eft réputé Eftre des fiens...

Et Marot, consolé sans doute par ce pieux paradoxe, porte ou feint de porter envie à ceux qui sont encore plus malheureux que lui :

le nommeray heureufe la perfonne, Celle qui eft au ioug d'aduerfité.

Qui fouffre ennuy, mal ou perplexité, Et qui du monde est pour nulle tenue ; Car c'eft un figne & rrvarque, en vérité. Que le Seigneur pour fienne l'a efleue.

Ainsi Marot s'efforçait de se démontrer à lui-même que la suprême félicité consiste à être parfaitement malheureux, lorsqu'un événement considérable vint donner un autre cours à ses pensées et lui fit abandonner encore une fois les méditations religieuses pour les sujets profanes. L'armée royale, qui avait ses cantonnements en Piémont, venait de remporter une éclatante victoire. Le bruit de ce succès inespéré, qui rappelait les souvenirs lointains de Marignan, retentit à travers la France comme le roule-

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ment du tonnerre. Le duc d'Ènghien, général de vingt ans, venait de battre dans les plaines de Cérisoles les vieilles troupes de l'Empereur et son lieutenant le plus expérimenté, Alphonse d'Avatos, marquis del Vasto et de Pescara. Le cœur de Marot tressaillit en apprenant la nouvelle ; les Espagnols allaient enfin en rabattre de leurs airs arrogants; et puis cette victoire arrivait d'une manière si inopinée que la surprise en doublait le prix. Depuis quelque temps déjà les hostilités au Piémont traînaient en longueur; on y avait vu se succéder une série d'escarmouches, tantôt heureuses, tantôt contraires, mais sans résultat décisif. Les conseillers mêmes du roi se montraient fort hésitants, aucun d'eux n'osait pousser résolument le roi à autoriser le duc d'Enghien à livrer bataille. Montluc a enregistré cette curieuse séance où, suivant lui, son langage de soldat aurait entraîné l'ordre du monarque. Le conseil était au grand complet, M. de Saint-Pol opinait pour qu'on ne livrât rien au hasard et M. d'Annibaut, pour ne point être obligé d'émettre un avis, engageait le roi à ne prendre conseil que de lui-même; les autres personnages qui assistaient à la délibération gardaient le silence afin de ne pas se compromettre. Soudain le roi, jetant son bonnet sur la table et joignant les mains, prononça à haute voix les paroles suivantes : « O mon Dieu, je te supplie qu'il te plaise me donner aujourd'hui le conseil de ce que je dois faire pour la conservation de mon royaume et que le tout soit à ton honneur et à ta gloire ! » Puis, s'étant recueilli un moment, il s'écria tout d'un coup : « Qu'ils combattent, qu'ils combattent ( i ) ! » La noblesse de France accourut pour combattre sous les ordres du duc d'Engh(%n et partager ses périls. Le marquis del Vasto de son côté, faisant grand étalage de forfanterie, avait emporté avec lui des caisses remplies de menottes et de chaînes pour en charger les Français qu'il méditait de faire prisonniers. On en vint aux mains le lundi de Pâques, 14 avril. Le choc fut terrible. Le duc d'Enghien, qui commandait le centre, voyant ses troupes plier, crut la bataille perdue. On conte même qu'il tenta

(i) Montluc, Mémoires, t. I, p. 253.

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de se tuer de désespoir. Mais cette alerte fut de courte durée, car presque aussitôt les deux ailes étaient victorieuses et le marquis del Vasto tournait bride.

La nouvelle de cette victoire causa en France une grande joie. C'était la revanche de Pavie. Une clameur d'enthousiasme salua le vainqueur de Cérisoles. Marot quitta aussitôt Chambéry (où il ne devait plus revenir) et s'achemina à travers la vallée de la Maurienne, se dirigeant vers le mont Cenis, qu'il franchit au milieu des neiges. Il traversa Turin et gagna Carmagnole, d'où il se rendit au camp de Cérisoles. Le second vers du huitain qu'il composa pour la circonstance indique bien que cette pièce est postérieure à la bataille :

Soit, en ce camp, paix pour mieulx faire guerre. Dieu doint au chef fuitte de fon bonheur, Aux chevaliers defir de los acquerre.

Aux piétons profit ioinél à l'honneur; Tout au defpens & au grand defhonneur De l'ennemy...

Marot cédait à un double attrait en se rendant au camp de Cérisoles. Son cœur de bon Français se réjouissait d'aller saluer les armes victorieuses de la patrie; et puis, au milieu de ces seigneurs qui se pressaient autour du duc d'Enghien et qu'il connaissait pour la plupart, il retrouvait l'image affaiblie de cette cour où il avait laissé de si chers souvenirs. Peut-être mém.e à ce double sentiment se mêlait un grain d'égoïsme; peut-être pensait-iU dans le délaissement auquel il était réduit, trouver un ancien ami du poète si fêté autrefois, qui aurait compassion de son infortune et lui tendrait une main secourable. Enfin Marot ne pouvait chanter cette grande victoire sans mêler à ses éloges le nom du roi; peut-être celui-ci tournerait-il un regard bienveillant vers son poète en recevant ses vers.

Autant que nous pouvons le conjecturer, Marot ne prolongea point son séjour au camp du duc d'Enghien, mais il ne retourna pas à Chambéry. Il est probable qu'il se fixa à Turin, alors sous les ordres d'un gouverneur français, le seigneur de Boutières. et que ce fut dans cette ville qu'il composa ses vers en l'honneur de Cérisoles, connus

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sous le titre d'Epistre envoyée à Monsieur Danguyen, lieutenant pour le roy de là les monts. Pour ce, Marot prit son temps et polit son œuvre à loisir. Certaine allusion à la prise de Carignan, défendue par Pierre Colonne, démontre que Tépître est postérieure au 20 juin, date de ce fait d'armes. Marot débute en félicitant le jeune prince d'avoir reçu à sa naissance ces dons précieux sans lesquels il ne saurait y avoir de héros :

Vertu qui eft de l'heur accompaignée, Prince forty de royalle Hgnée, C'eft la feurté de viéloire & d'honneur : Or, t'a donné le fouverain donneur Et l'vn & l'aultre : il t'a donné fortune A ta vertu profpere & opportune.

Cette vertu précoce dont, un siècle plus tard. Corneille dira qu'elle « n'attend point le nombre des années », Marot la dépeint de même

Vertu chenue en aage adolefcend.

Comme on doit s'y attendre, le poète retrace les exploits du vainqueur de Cérisoles

Qui, puis un peu, en la plaine campaigne, Rompit l'armée & la gloire d'Efpaigne En fouldroyant de fes robuftes mains Nombre infiny d'Efpaignols & Germains.

Ce qui ajoute un nouvel éclat à la gloire du duc d'Enghjê|n, c'est le caractère particulier de la victoire qu'il a remportée. Et Marot, lui décernant la couromie de lauriers, ajoute :

Bien la mérites certes,

Veu que tu es le recouureur des pertes Qu'a eu, helas! en la terre Ytalique, Depuis vingt ans la nation Gallique.

Oui, c'est la revanche si longtemps attendue, et il faut bien se garder de s'arrêter en si belle voie :

Gouraige, enfants, car la chance eft tournée 1

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Marot n'eût pas été bon courtisan s'il n'avait trouvé le moyen d'associer la louange de François de Valois à celle de François de Bourbon. La similitude des noms lui en fournissait d'ailleurs le prétexte naturel :

O Roy, aufli ton propre nom il porte

Et par Françoys Françoys en mainte forte

Sera vengé. O Roy de grand renom,

Bien aultre chofe a de toy que le nom :

Il a de toy la fage hardiefle :

Il a de toy au combat la proeffe :

Il a de toy, nature ainfi le veult,

le ne fcay quoy qui nommer ne fe peult,

Dont attirer il fçait le cueur des hommes :

Et à bon droid fouvent ton filz le nommes (i).

Comme toujours, lorsqu'il s'adresse au roi ou aux princes, Marot prodigue les plus belles promesses, il se sent l'ambhion de la poésie épique; il veut escalader les pentes du Parnasse et, laissant dans la plaine les pastoureaux qui chantent sur leur « flageol » brebis et bergères, se camper sur ces sommets où planent Virgile et Homère :

Ains fonneray la trompette bellicque Du grand Virgile ou d'Hoinere ancien.

Pour célébrer les haultz faidz d'Anguyen, Lequel fera, contre fortune amere, Noftre Achilles : & Marot, fon Homère.

Hélas! ces beaux projets, déjà formés si souvent, ne devaient pas plus se réaliser que les autres. Marot était déjà marqué pour la mort et ses jours étaient comptés. Parmi les poésies profanes de Marot, cette épitre au duc d'Enghien*est en quelque sorte le chant du cygne. La fin du poète approchait.

Le peu de temps qui lui restait à vivre, il le passa probablement à Turin dans la méditation.

(i) François I" ne portait pas péché de mourir sur le gibet,

bonheur à ceux auxquels il ac- Ces démonstrations affectueuses

cordait ces appellations de ten- du roi à l'égard du duc d'En-

dresse. Le pauvre Semblançay ghien devaient être funestes par

en avait fait la triste expérience; la suite à ce dernier, à cause

le roi avait eu beau l'appeler des jalousies qu'elles engen-

son père, il ne l'avait point em- drèrent.

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Au cours de l'épître que nous venons de citer, il échappe à Marot un demi-aveu qui permet de deviner les angoisses qui déchiraient son âme :

Sortez (dit-il), fortez de ma penfée, Triftes ennuis qui m'avez faiél efcrire Vers douloureux...

Marot s'était révolté contre les prêtres catholiques à cause de leurs iniquités; il avait ensuite vu Calvin de près et (sa rupture avec Genève le prouve) il n'avait pas trouvé cette pureté de doctrines que promettent tous les chefs de religion. Faudrait-il donc chercher toujours sans jamais atteindre le but? Le poète ne cesse d'être assiégé par cette préoccupation. Dans sa bonne foi, il eût voulu trouver une solution qui arrangeât toute chose; il aurait volontiers, comme Érasme, demandé le remède non point à une révolution et à un déchirement, mais à une réforme des abus de l'Église et à un amendement des mœurs du clergé. C'est du moins la pensée que l'on croit surprendre dans son dernier poème, demeuré inachevé. Sous une forme à la fois mystique et bizarre se trouvent résumées, dans le Balladin, les croyances et les doctrines de Marot en matière religieuse. Tout est étrange dans cette pièce, jusqu'au titre qui ne prépare guère à la gravité du sujet. Au début de la pièce,, il faut s'y reprendre à deux fois pour dégager la pensée de l'auteur de l'enveloppe symbolique dont il l'a revêtue. Il compare les adeptes d'une religion à des danseurs, les prêtres sont les musiciens qui marquent la cadence, et Marot constate avec tristesse qu'il y a rarement accord entre la musique et les danseurs :

Voirray ie poinél à mon gré bien dancer? Ne fçauroit on tenir de f'aduancer Trop ne trop peu? Voirrai ie poinél la danfe Et les fonneurs tous deux d'une accordance .* Ne font ilz pas de leurs inftruments feurs? Eft ce leur faulte, ou fil tient aux danfeurs?

Fort heureusement, après une tirade assez courte, le

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poète arrête ses métaphores et sa pensée, dégagée de ce préambule où elle s'embourbait, apparaît avec une certaine clarté. Marot nous présente la synthèse de ses méditations sur les deux religions concurrentes et dont la rivalité allait pour longtemps troubler la France, voire l'Europe. Comme bien on pense, les préférences de Marot seront pour la réformée. En vertu d'un procédé assez usuel parmi ceux qui ont la foi, quelle que soit d'ailleurs leur religion, Marot commence par démontrer, sans admettre qu'il puisse s'élever la moindre contradiction, que la religion réformée remonte à la plus haute antiquité puisqu'elle n'est que le prolongement de la religion du Christ. Elle aurait entretenu les hommes dans un parfait état de bonheur si une végétation parasite n'était venue se greffer sur ce tronc vigoureux. Voici sous quels traits charmants le poète présente la religion qu'il préfère :

Mil ans y a cinq cens et daduantaige, Que, du plus hault de noble parentaige De l'Orient, une pucelle iffit En qui le ciel toutes grâces aflit :

Pour fa grandeur Chriftine fut nommée Pour fa beaulté. Belle fat furnommée ; Et a prefent encores on l'appelle Belle Chriftine & Chriftine la Belle.

Après la belle Christine, le poète va nous peindre sa rivale. Or, tandis que la belle Christine réunit en sa personne tant de séductions que sa renommée s'étend par tout le monde, et d'Orient passe jusqu'en Occident, ici, au contraire, « une femme s'est élevée »

D'envie & deuil quafi toute creuée, D'ouyr le bruiél qui de l'aultre volloit : Et cefte cy Symonne f'appeloit :

Faiéle fy f'eft, de feruante petite, Royne des roys, de forte qu'elle eft dide, En quelque lieu là où fon bruicl f'efpand, La Grand'Symonne ou Symonne la Grandi

Voilà les rivales face à face, et le poète va poursuivre la comparaison. Par une faveur spéciale du ciel, Christine

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conservait une éternelle jeunesse, tandis que sa rivale était vouée à une décrépitude rapide :

Pas en ieunefle elle n'eftoit toufiours Comme Chriftine, ainçois par chafcun iours Veilliffoit fort, vieillit & vieillira, Et de vieillelTe en brief temps périra.

En s'exprimant ainsi, le poète traduit surtout le désir qui tenait au cœur les partisans de la Réforme, et ce désir qu'il partage le pousse peut-être un peu trop à devancer les événements. En attendant la réalisation de ses vœux, il ne ménage à Simonne ni les railleries, ni les sarcasmes. C'est par le fard seulement qu'elle réussit à égaler la beauté naturelle de Christine; ce qui, du reste ne déplaît point dans le pays où elle a élu domicile. Et quelle rapacité!

Des biens mondains Symonne pofledoit la les trois parts & à l'autre tendoit... De pourpre & lin richement fut aornée De dyamantz & perles couronnée...

Simonne n'est pas seulement possédée de l'amour des richesses, elle est travaillée par l'esprit de conquêtes. Au moment ou écrivait Marot, on n'avait pas encore oublié Jules II, la salade en tête et l'épée au poing, entrant par la brèche dans la ville de Mirandole :

Elle iouoit d'inflruments dont les noms Sont : bafilics, bombardes & canons.

Au fond, ce que Christine, surtout, ne pardonne pas à Simonne, c'est de lui avoir pris sa place au soleil. Christine prétend s'attribuer les triomphes de la primitive Église. C'est pour elle que les premiers martyrs ont enduré les plus horribles supplices avec une inébranlable fermeté :

Car tant eftoient lyez à fa cordelle

Que chafcun iour mouroient pour l'amour d'elle.

On voudra bien se souvenir que, selon la thèse des pro-

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testants, les persécutions dont ils eurent à souffrir, au moment où ils commencèrent à professer leurs doctrines, n'étaient en quelque sorte que le prolongement des cruautés exercées contre les premiers chrétiens et qu'ils ne faisaient aucune distinction entre les bourreaux qui, aujourd'hui comme autrefois,

Mettoient à mort les feruants de Chriftine...

Du reste, le poète prend soin de nous dire, sous la forme symbolique, le vrai motif pour quoi l'Église romaine en voulait tant à la nouvelle venue et lui menait la vie si dure : c'est que, dès lors que Christine apparut et commença à faire entendre ses chants qui charmaient toutes les oreilles, Simonne en éprouva un effet singulier :

Elle en deuint de la moitié plus maigre,

c'est-à-dire que les défections qui se produisirent dans les rangs des fidèles catholiques eurent pour résultat de diminuer ses revenus de plus de moitié. Ce coup fut à Rome des plus sensibles et elle ne pardonna point aux téméraires qui avaient mis en péril ses intérêts.

Ayant consacré la première partie de cette composition poétique à la légende de Christine, Marot, dans la seconde, nous dit l'histoire de sa propre conversion. Une fois sortie du « rocher des saxon nois », où elle s'était « mussée » si longtemps, Christine se mit à parcourir le monde, et les hasards de ses voyages la conduisirent aux lieux où résidait le poète :

Tant chemina la Belle qu'elle vint

Au fleuve Loire où, des foys plus de vingt,

leda fon œil de fur moy la première,

Car mes gros yeulx n'auoient propre lumière

Pour regarder les fiens premièrement :

S'approcha près & me dicl feulement :

« Refveille toy, il en eft temps, amy,

Tu as par trop en ténèbres dormy;

Refveille toy. »

Ainsi, c'est au temps de son séjour sur les bords de la

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Loire, dans le château de Blois probablement, où il fit divers séjours avec la reine Marguerite, que Marot fait remonter ses premières tendances vers la Réforme. A partir de ce moment, il devint l'un des adeptes les plus dévoués de la cause de Christine, comme il l'atteste luimême :

Ne pour menace & tourmentz ennuyeux, Ne Faulx Semblant, ne Danger de rebelle, Ne me pourront feparer de vous, Belle; Non pas la mort, quand deuant moy seroit, Car d'aultre aymer mon cueur f 'abaifleroit.

Il ne fut pas difficile à Marot de tenir ce serment puisqu'il touchait aux derniers jours de sa vie; mais, aurait-il vécu plus longtemps, il l'aurait tenu à sa manière avec cet esprit d'indépendance qui l'avait retiré de la religion catholique. C'est ainsi, à notre sens, qu'il faut interpréter ces vers où il affirme sa conversion définitive à la Belle Christine :

Dès que Ghriftine euft mon parler ouy Elle refpond : « Mon cueur f'efl refiouy De ma brebis efgarée en la plaine De la trouuer : Or, ofte celle laine, Et la toyfon que deffus toy ie treuue. Il te conuient veftir de robbe neufue : Tu as elle des amantz de Symonne, Mais fi tu veulx que d'aymer te femonne LaifTer te fault toutes vieilles couleurs... »

Marot quitte donc les couleurs de Simonne pour prendre celles de Christine. Mais, s'il lui convient de les prendre, il les portera, soyez sûrs, comme bon lui semblera. C'est précisément au moment où Marot allait nous fournir à ce sujet les détails les plus intéressants que la mort vint fermer le livre de ses confidences.

Nous avons dit plus haut que Marot, après avoir salué le duc d'Enghien au camp de Cérisoles, était remonté jusqu'à Turin, où il s'était arrêté. Dans cette ville, en effet, l'armée royale avait établi son quartier général et, dans les rangs de cette armée, le poète retrouvait quantité de seigneurs qu'il avait connus à la cour qui devaient se montrer compatissants aux misères de l'exilé. Puisqu'il

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se trouvait à Turin en si bienveillante compagnie, il pensa que le mieux était d'y rester. Il y vécut les derniers mois de sa vie, sans que nous sachions, du reste, comment il les passa et sans que nous puissions dire s'il succomba à une longue maladie ou si la mort le saisit subitement. Ce fut, en tout cas, juste à l'heure où Marot commençait à nous faire le récit de ses pérégrinations pour aller recueillir les leçons des servants de la Belle Christine et à nous livrer les secrets de son àme que, tout à coup, sa plume s'arrêta et que sa voix s'éteignit. Sur la page restée blanche, l'éditeur de la dernière œuvre de notre poète a tracé ces deux mots :

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