LA VIE PROVINCIALE AU XV® SIÈCLE. ENFANCE DE CLÉMENT MAROT
Le voyageur qui vient du Nord, se dirigeant vers le Languedoc, trouve à son entrée dans le Quercy ce paysage qui saisit d'une si grande admiration un vieux géographe du xvi*' siècle, « ce païsage merveilleusement amène et gracieux, pour estre par tout ou abaissé en valons, ou relevé de diverses
montagnettes. » Il rencontre d'abord un large plateau dont la surface dentelée semble s'être crevée au milieu d'un bouillonnement immense pour livrer passage à mille mamelons... On croiroit voir les flots d'une mer houleuse subitement immobilisés. Puis le plateau s'afl"aisse et descend dans une vallée tortueuse oii ce fleuve dont nous parle notre poëte, ce fleuve aux eaux sombres court furieusement au milieu des rochers.
Arrivé à peu près au milieu de son parcours , le fleuve se détourne brusquement vers le sud , puis non moins brusquement remonte. Il décrit ainsi un angle à la pointe duquel est bâtie une ville. Celle-ci, adossée à des montagnes verdoyantes, s'arrondit sur la rive droite de la rivière qui a va léchant ses bords » et forme un arc de cercle dont le Lot dessine la corde.
u Ce lieu , c'est Cahors en Quercy. » Les montagnes où la ville s'appuie montent rapidement, toutes plantées de vignes, disposées en terrasse, hérissées de murailles bâties de façon à présenter l'aspect d'un gigantesque escalier. Devant elle, c'est-à-dire sur la rive gauche du fleuve, se dressent des monts à pic, encaissant si profondément le fleuve qu'ils gardent à peine entre lui et leur base la place d'une route. Ils présentent l'aspect le plus hardi et laissent échapper, de dessous un énorme rocher surplombant, cette charmante fontaine Divona, l'orgueil de Cahors, une miniature de l'illustre fontaine de Vaucluse.
Un boulevard s'arrondit aujourd'hui autour de la ville , remplaçant les antiques murailles et ne laissant pJus debout, à droite, qu'une portion de ces remparts qui virent tant d'ennemis. Les restes d'un aqueduc, les ruines d'un cirque, des églises effondrées, un portique et le fameux pont, à cette heure moins défendu qu'orné par ses trois tours, c'est ce qui rappelle de nos jours l'illustration de Cadurcium et les exploits de la vaillante capitale du Quercy.
Dans la seconde moitié du xV siècle, toute cette partie de pays que nous venons de présenter n'étoit qu'une immense ruine. Quelques-unes de ces ruines étoient déjà anciennes et le
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vieux château de Castelnau qui étoit autour de l'église, Sa ;veterre, le château de l'Olmée, Durfort, La Garde, Mondanar, Montesquieu, « toutes ces vieilles masures, comme dit un ancien annaliste, que l'on trouve sur le chemin de Cahors en Agenois, » conservoient vivant dans Tesprit des compatriotes de Marot Tamer souvenir de la terrible guerre des Albigeois.
Peut-être est-il juste de tenir compte de ces souvenirs et de ceux de l'Inquisition qui existoit encore au commencement du XV® siècle, quand on songe à l'enfance du futur allié des premiers huguenots françois.
Mais le temps , sinon l'oubli , avoit passé sur ces ruines et c'étoit la guerre à peine terminée, la grande guerre contre les Anglois, qui avoit fait du Quercy comme un immense désert. Çà et là apparaissoient sur le haut de quelque pic un château imprenable, sur le penchant de quelque montagne une grosse ville fortifiée. Presque tout le reste , dans la plaine et sur les collines, étoit détruit, détruit par les gens de guerre ou par les bourgeois. Car ceux-ci, à bout de patience, s'étoient parfois jetés furieusement sur les forteresses du voisinage devenues repaires d'Anglais ou de brigands, et, après les avoir prises ou achetées, les avoient démolies. C'est ainsi que les gens de Cahors avoient fait pour Cessac , pour Concorès , pour Cusorn , et pour tant d'autres.
Quant aux villages ouverts, on n'en voyoit plus trace. Toutes les terres étoient incultes. Nulle propriété n'étoit distincte- On appeloit de toute part les étrangers pour repeupler le Quercy. Dans la ville de Gramat , il n'y avoit plus que sept habitants et l'on y avoit mis tant de fois le feu que , dit l'enquête, « on n'y eustsceu trouver un baston pour lier une bote de foin. » Des mille églises du Quercy il n'en restoit que trois à quatre cents debout, et encore plusieurs de celles-là étoient si abandonnées que les louves y venoient , comme dans l'église de l'Herm, faire leurs petits. Ce fut seulement dans l'année l/»52 que les seigneurs du Quercy, imitant l'évêque de Cahors, commencèrent à faire des baux, des inféoda tion s dans leurs
terres depuis cent ans abandonnées. C'est à cette date encore que « la n.oblesse, dont les familles s'étoient établies à Rocamadour en temps de guerre parce qu'il y avoit là plus de sûreté que en tout autre lieu, s'en retourna dans ses biens. » Ce lieu de pèlerinage avoit été, en effet, le seul complètement et constamment respecté, et il avoit étendu sa protection non-seulement sur tous ceux qui s'y réfugioient, mais même sur tous ceux qui s'y rendoient.
Les autres villes avoient vite compris qu'elles n'avoient pas à compter, — quelques précieuses reliques qu'elles possédassent, et fût-ce le saint suaire de Notre-Seigneur, — sur un autre exemple d'une telle et si merveilleuse vénération. Elles s'étoient donc défendues de leur mieux, elles avoient succombé plus ou moins glorieusement, et avoient été pillées plus ou moins complètement.
Cahors étoit restée intacte. Nulle cité n'avoit plus qu'elle déployé ce mélange de courage, de diplomatie profonde, d'incessante vigilance, de patience et de hardiesse, qui étoit nécessaire à toute ville voulant avoir quelque chance d'échapper au pillage et à l'incendie.
Son courage et sa prudence avoient été mis à de rudes et fréquentes épreuves , depuis des siècles, et c'étoit pendant des siècles aussi que la cité avoit pu faire son éducation diplomatique, dans sa lutte contre son seigneur, l'évêque de Cahors. Celui-ci étoit bien le seigneur spirituel et temporel, évêque et comte, et bien longtemps encore après la mort de notre poëte Marot, il avoit, comme signe de cet antique pouvoir féodal, le rare privilège de dire la messe pontificale, « bottines es jambes, Fespée, les gantelets, la bourguignotte sur l'autel. » On devine que toute la préoccupation de messieurs les consuls de Cahors, les représentants de la communauté bourgeoise , avoit tendu , dès les premières heures de la décadence féodale, à assiéger patiemment, persévéramment ce pouvoir suzerain.
Ils avoient profité de la faiblesse de tel évêque, de la bonté de tel autre, de telle vacance, de telle guerre , de telle néces-
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site de secours ou d'argent. Ils avoient invoqué le pouvoir papal comme le pouvoir royal , pour limiter la puissance épiscopale en l'enfermant dans des circonvallations de plus en plus étroites, pour lui arracher, élan par élan, lambeau par lambeau, une concession, un privilège, la reconnaissance d'uo droit vague jusque-là, la légitimation d'un usage, l'authenticité d'une tradition, la continuation d'une tolérance destinée à devenir bientôt une loi. Nous les voyons, en 1247, poser clairement la grosse question devant l'abbé de la Garde-Dieu, envoyé par le pape Innocent IV; il s'agit de circonscrire la juridiction temporelle de l'évêque. Celui-ci la réclame tout entière. Les consuls affirment qu'ils ont traditionnellement le droit d'assembler la communauté et de juger les différends des bourgeois. Ils ne s'arrêteront plus, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la reconnaissance de ce droit et toutes ses conséquences. En vain Gérald de Barasc les excommuniera en 1248. Ils courberont la tête et accepteront l'arbitrage de l'évêque d'Agen, qui les condamnera à payer à leur seigneur 500 marcs d'argent. Mais, en 1286, l'évêque Raymond de Cornil cédera. Son prédécesseur avoit été forcé de reconnaître les coutumes de Cahors ; lui, il accordera le droit d'avoir une maison commune, sceau, archives, syndic, le droit d'établir des impositions sur les habitants. Puis, en 1306, Raymond Pauquelle, « voyant qu'il ne pouvoit pas estre maistre des consuls, » appellera le roi à partager son autorité.
Ce fameux acte depareage, qui fut définitivement établi en 1331, étoit la récompense de la politique habile de la municipalité cahorsine. Avcir deux maîtres, dont le plus puissant étoit le plus éloigné, n'étoit-ce pas l'indépendance! Aussi voyonsnous leurs privilèges aller en croissant, jusqu'à ce qu'ils eussent celui , dont ils semblent si fiers, de créer des notaires, et jusqu'à ce qu'enfin l'évêque, en 1351, laissât à leur disposition les fossés, tours, fortifications du dedans et du dehors. Quant aux évêques, ils prirent l'habitude d'aller vivre dans les châteaux fortifiés, qui appartenoient plus directement au domaine épiscopal, au château du Bas, à Mercués, où, entourés de leurs
gendarmes, ils se défendoient de leur mieux contre les Anglois, et servoient, pour ainsi dire, de poste avancé à la ville.
Celle-ci envoyoit de temps en temps à son seigneur temporel la recommandation intéressée de se bien tenir sur ses gardes, attendu que quelque moine mendiant avoit remarqué certains mouvements inquiétants chez les Anglois de Dôme ou d'ailleurs. Elle mettoit à sa disposition quelques-uns des arbalestriers de la cité. Parfois elle s'ennuyoit de n'avoir pas été de longtemps visitée par son seigneur spirituel ; elle le supplioit de venir au milieu des plus fidèles de ses ouailles. L'évêque consentoit à quitter sa citadelle. Ces ouailles alloient en pompe et grande piété recevoir le prélat à l'extrémité du Pont Vieux. On le combloit d'avoine, de cire, de vin, parfois d'argenterie, mais on ne le laissoit entrer dans les murailles qu'après lui avoir fait jurer, et plutôt deux fois qu'une, le respect absolu des privilèges de la ville.
Sans doute encore il faut tenir compte de ces traditions d'opposition et de lutte contre le pouvoir épiscopal dans la ville qui devoit donner naissance à Clément Marot.
Ces mêmes présents étoient offerts au représentant du roi, le sénéchal de Quercy. On lui imposoit le même sennent et on travailloit de grand courage à payer le moins possible des taxes royales. Chaque fois qu'une imposition nouvelle tomboit sur la ville, la ville, sans se décourager, envoyoit auprès du roi quelque notable, monté sur un bon cheval et suivi d'un valet dont on lui payoit les journées, pour représenter à sire le roy, le coseigneur de Cahors, que la communauté étoit absolument ruinée. Le roi écoutoit patiemment le bourgeois, il rappeloit avec la même persévérance le droit de franc fief que prétendoit la cité cadurcienne. Mais le bourgeois revenoit avec l'espérance de voir l'imposition diminuée quelque peu. A son retour on lui offroit une robe d'honneur quand il avoit été très-éloquent.
A part ces taxes, qui occasionnoient quelques malentendus entre un seigneur roi qui avoit toujours besoin d'argent et des bourgeois qui étoient si constamment ruinés, Cahors fut une
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ville noblement fidèle à celui qu'elle nommoit perséveramment son seigneur naturel. Plus encore que toutes ces municipalités qui voyoient dans le roi de France leur avoué contre la féodalité, elle s'attacha à la cause de la monarchie avec une droiture, un courage, une persévérance vraiment touchante. Ces bourgeois donnèrent de leur amour pour la grande France une preuve singulière dans leur étonnement de la canonisation de Louis IX, et ce fut à grand'peine qu'on leur fit solenniser sa fête. Ils doutoient de la sainteté d'un homme qui avoit commis l'injustice de les céder, par traité, au roi Henri d'Angleterre.
A la tête de cette ville, qui ne vouloit pas qu'on fût saint quand on séparoit Cahors de la royauté française, se trouvoit une aristocratie bourgeoise, d'une espèce assez rare, une aristocratie composée de boutiquiers nobles. A la fois gentilshommes et marchands, ils formoient les conseils des consuls. Destinés eux-mêmes au consulat, ils prenoient la qualité de nobles dans leurs actes et « avoient de bonnes boutiques de marchands, où l'on faisoit une espèce de manufacture, où Ton vendoit toute sorte de marchandises. » Ils avoient le monopole des présents à faire aux entrées de l'évêque, du sénéchal, des illustres amis de la cité. Ils cédoient pour cela à la ville leurs confitures, leur draperie, leur cire, leur lin, leur blé, leur vin, leurs tasses d'argent. Pour la même ville ils se mettoient en chemin comme ambassadeurs auprès du roi, auprès des cités et des seigneurs du voisinage, qu'il s'agissoit de réunir habilement, par éloquence, diplomatie ou argent, contre l'ennemi commun. Pour la bonne ville encore ils couroient aux murailles, de jour et de nuit, à la tête des troupes de la cité. Ils faisoient des excursions contre l'ennemi , mais sans jamais de beaucoup dépasser Pradines et les coudes les plus rapprochés de la rivière. Enfin ils portoient l'épée dans leurs champs à côté des ouvriers, (( qui alloient au travail munis de leur harnois et armes, arc, cousteau et fronde. »
C'est à l'habile diplomatie de cette aristocratie municipale que l'on devoit le salut et l'honneur de la ville. Les consuls