XVI LA VIE DE CLEMÏNT MAROT
en diligence, à Lyon, les décimes levés dans son diocèse pour faire la guerre contre le Turc. La lettre étoit datée de Blois. En 1501 , Antoine de Lusech renouvelle les statuts du chapitre. En 1502, cet évêque et son compétiteur Benoît de Jean s'accordent. Après quoi Antoine de Lusech fut sacré à Puyl'Évêque, le 13 juin. On ne fit pas les cérémonies à Cahors, par crainte des maladies contagieuses. Mais le dimanche suivant, le prélat fit son entrée dans la ville. Il passa par Mercuès, la porte de la Barre, les Chartreux, les Carmes et le pont-levis du Pont-Vieux. Jean d'Auriole, évêque de Montauban, Jacques de Cardaillac, sénéchal du Quercy, les consuls « et autres seigneurs 1) du pays l'attendoient à la Belle-Croix pour l'accompagner à son évêché. Cette même année, Bernard de Vaxis, d'une famille qui devint illustre à Cahors par sa science, fut fait docteur par Antoine de Peyrusse, avocat du roi et professeur de l'université. Cette année encore, le 8 novembre, il y eut un tonnerre extraordinaire. La foudre brûla le château de l'Albenque et autres lieux du Quercy. La peste régnoit dans tout le royaume. Paris, Orléans, Poitiers, Montpellier, et les autres endroits où il y avoit université, en étoient infestés. Cahors seul en fut exempt, quoiqu'il y eût plus de 1200 écoliers, étudiants en droit. L'année étoit, du reste, plantureuse. Le baril de vin ne se vendoit que 5 sols, la quarte de froment 15 sols. 11 y eut aussi grande abondance de bœufs, moutons et cochons. En 1503, Galiot de Genouillac, dans lequel nous croyons retrouver un. des protecteurs de Clément Marot, étoit fort aimé du roi, qui lui donna cette année le gouvernement de Penne, en Albigeois, avec la forêt de Gaitinière, « où il y avoit de toute sorte de bestes fauves. » En 150^, 1505 et 1506, nous ne trouvons à signaler que les grands travaux exécutés par l' évêque aux églises et aux châteaux épiscopaux. Un échange de terre nous apprend que cet évêché de Cahors étoit riche, et l' évêque pouvoit aller de sa ville capitale jusque dans le diocèse d'Agen, sans quitter ses terres. En 1507, Jacques de Genouillac, « fort eslevé dans la faveur du roy, » se maria vers Bordeaux, avec Catherine d'Ar-
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chiac, d'une très-ancienne famille, qui a donné des cardinaux.
Ce Genouillac, qui fut page de Louis XII, et qui étoit fils de Jean Ricard, gentilhomme du Quercy, maître d'hôtel du roi, aux gages de 500 livres, devint « l'un des plus considérables seigneurs de la province, » et l'un des capitaines célèbres de François 1'=''.
On peut, ai -je dit, supposer, sans trop forcer la vraisemblance , qu'il y eut des relations de patronage et de clientèle entre ce Quercinois si bien en cour, et ces autres Quercinois d'adoption et de naissance, Jean et Clément Marot. Peut-être faut-il faire remonter jusqu'à lui les incidents qui amenèrent Jehan à la cour et à la faveur d'Anne de Rretagne.
Parmi les autres seigneurs qui tiennent le haut rang en Quercy, durant la jeunesse de Clément, parmi ceux qu'il doit rencontrer plus tard à Cahors, à la cour, à l'armée, nous pouvons citer François de Castelnau, époux de Marguerite de la Tour-d'Auvergne , Jean de Castelnau de Rretenous, les Montpézat, les Gourdon , les Cénevières , les Cardaillac , les Saint- Cirq, les Touchebœufs, les Boissières, les Galard, les Lusech, etc. Nous retrouverons auprès de François F'' bien des descendants de ces illustres familles provinciales, et Clément les mettra au premier rang de ces « ombres angéliques, » qui peuplent l'Olympe de la cour , et dont il se vante d'être connu. La fierté patriotique que leur inspirera la gloire de ce Quercinois, et, d'autre part, leurs souvenirs de l'enfance de ce descendant des petits bourgeois de Cahors, contribueront à former ce ton de familiarité cordiale qu'à diverses reprises notre poëte semble indiquer comme étant celui dont on le traite à la cour.
Je puis rappeler que, dans les bonnes villes, presque à côté de tous les monastères et églises, se trouvoient des écoles où alloient « apprendre lettres » les enfants de la bourgeoisie. En citant, comme un exemple entre mille, ce détail que nous donne un contemporain de Clément, le Jeune Adventureux,
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« en l'aage de huit ou neuf ans, je sçavois lire, » j'aurai complété la série d'hypothèses que j'ai à offrir.
Je me suis, en effet, jusqu'ici adressé uniquement à l'imagination du lecteur. Je me suis efforcé de résumer pour elle les éléments de cette éducation par la vue, par les images, par toutes les sources de la tradition , par tous les objets de la préoccupation habituelle de l'entourage, par les sujets journaliers de conversation , par tout cela , en un mot , qui parle d'abord à l'enfant et donne des pentes à son esprit. Ainsi se développent ses instincts, en attendant cette seconde éducation,— non plus de l'enfance, mais de la jeunesse, — qui parle à la raison et élargit l'intelligence. On nous pardonnera de nous être tant étendu sur ces souvenirs de Quercy. C'est là, comme le poëte le dira plus tard, qu'il fut « fait, filé, tissé. »
Toutefois, le seul résultat certain que nous puissions constater de la première éducation de Clément, c'est que, vers dix ans, il connaissoit seulement la langue maternelle, c'est-à-dire le patois quercinois. Il faut, en songeant aux difficultés qui dévoient arrêter quelque temps son génie naturel au milieu des lourdes recherches de la poésie pédantesque du commencement du xvi^ siècle, il faut garder bonne note de cette remarque de Balzac : « je sçay bien que c'est une espèce de miracle qu'un homme pût parler purement françois dans la barbarie du Quercy et du Périgord. »
Mais si, n'ayant pas été bercé par le génie de la langue françoise, Clément dut subir les lois de la savante rhétorique d'alors , plus longtemps que son esprit leste ne sembloit né pour le permettre, du moins il y trouva une compensation. Il n'avoit pas été nourri, dès l'enfance, dans l'admiration de ces rimes pesantes, de ces compositions laborieuses, de ces poëmes qui tendoient à faire de notre littérature un cours de versions grecques et latines. Quand, au temps de l'adolescence, il eut recouvré la liberté de son esprit, son instinct, qui n'avoit pas été vicié de bonne heure , rejeta toute trace de pédantisme. Ce ne fut plus alors que très-tard , vers la fin de sa carrière.
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quand il songea à prêcher, qu'il retrouva quelques-unes des lourdes influences qui avoient failli l'aveugler sur les qualités essentielles de notre langue.
Nous allons voir, du reste, comment ces influences l'assaillirent durant la seconde période de son éducation, lorsque les formules et les exemples, remplaçant la conversation et les images de la vie méridionale, travaillèrent à développer ce que je nommois plus haut les tendances normandes de son intelligence, à lui imposer l'estime de cette école de poésie savante, dont Jehan Marot étoit un des notables représentants. Le bonhomme Ëstienne Pasquier nous dit que Clément « estoit né , dès le ventre de sa mère, pour faire des vers françois. » Il ne faut pas remonter si haut. Dès le ventre de sa mère , il étoit seulement destiné à faire des vers quercinois. Le vieil érudit ajoute qu'il dut aussi cette noble mission de faire des vers françois à cette chance qu'il eut d'être « nourry en la cour de nos roys. 1) Je me permettrai là encore de distinguer. Les pages qui vont suivre montreront que la première nourriture reçue par Marot à la cour le poussoit presque uniquement à faire des vers latins, ou de ces vers qu'il nommera lui-même plus tard du (( latin escorché. »