‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non impriméesChapitre 8 sur 355 · XXVI LA V,IE DE CLÉMENT MAROT · texte numérisé non relu

XXVI LA V,IE DE CLÉMENT MAROT

C'étoit une poésie de vieillards, de vieillards du moyen âge, réfléchis, laborieux, pompeux, dogmatiques, et scolastiquement précieux. Cette poésie de grammaire puisoit toute inspiration dans la science de l'école et le labeur universitaire. D'ailleurs moralisatrice, magistrale, pleine d'expérience et d'enseignement, portée aux sermons, rude aux passions, créant des pensées plus que des impressions, hostile aux femmes, comme à l'élément corrupteur par excellence, elle ne voyoit dans la beauté qu'un sourire du diable, parloit de Dieu avec une respectueuse sérénité, de l'amour avec une àpreté sceptique, regardoit peu autour d'elle et souvent en elle. La piété et la sévérité de la reine, la bonhomie fine, la gravité habituelle du roi, sa nature réfléchie, son amour pour les maximes, sa simplicité bienveillante, aux apparences bourgeoises , tout contribuoit à alourdir encore les allures de cette poésie , dont le dernier mot , comme conception , étoit le poëme allégorique , et comme style, le vers équivoque.

Nous n'oublierons pas, toutefois, que cette cour peu galante n'étoit pas sans éclat. Fleurange nous indique qu'elle étoit alors la plus renommée de la chrétienté; et, pour expliquer ce développement précoce de l'instinct poétique de notre Clément , nous rappellerons que , si auprès de la reine on admiroit d'étranges rimes , du moins on y aimoit l'activité de l'intelligence. Anne et Louis entretenoient entre eux un commerce épistolaire très-suivi. Ces lettres, hélas! ont disparu, et sans doute on y parloit peu de dame Vénus et des sajettes de Cupido au corps nu, mais du moins encore on y parloit en vers.

L'éducation universitaire vcnoit joindre ses conseils et ses exemples aux conseils et aux exemples de Jehan Marot et des rimeurs ses amis.

Elle sembloit, par ses formules , par sa discipline, par ses méthodes traditionnelles , toute propre à diminuer la légèreté primesautière de l'enfant du Quercy, et à le pousser vers cette gravité pédantesque que tant d'autres circonstances proposoient déjà à son admiration. C'étoit encore la vieille éduca-

tion du moyen âge, où, nous dit Carloix, « l'on ne sait que la seule langue latine, et encore fort barbarement; et il n'y avoit science qui eust vogue en l'Université de Paris que la théologie; » où, dit à son tour liegnier de La Planche, « toute la science estoit de faire carmes et vers latins ; » où dominoient toutes les vieilles tyrannies de l'école , la diplomatie intellectuelle de la scolastique en décadence, et la sophislerie poussée jusqu'aux plus étranges folies de la science quolibétaire.

. loute l'intelligence de la jeunesse européenne mugissoit encore rue du Fouarre aux lectures des régents, et l'oa persistoit à lui faire gravir cet antique escalier des Sept-arts libéraux, où l'ombre toujours vénérée du maître Aristote jetoit des obscurités que les clameurs de cent mille disputeurs n'avoient pas éclaircies depuis le xii^ siècle. Autour des plus importants de ces Sept-arts gravitoient lourdement les grammairiens et les moralistes ad usmn juventulis. Les modernes compilateurs , ceux de la fin du xv** siècle, copioient les vieux pédagogues; les contemporains de Jean de Houppelande répétoient les doctrines du temps de Pierre Lombard. Rien ne paraissoit avoir progressé

Pour nous, — troublés, il est vrai, par les railleries infinies des conteurs, ces bons compères des premiers protestants, — dans l'impossibilité où nous laisse l'historien Du BoùUay, comme le critique Ramus, de reconstruire la vie journalière de l'Université , nous ne pouvons guère voir dans la science pédagogique du commencement du xvi" siècle qu'une confusion de livres bizarres, étroits et barbares. Le Donat, le Facet, le Théodolet, les paraboles d'.Main, les distiques de Caton, les opuscules de Babelius, le Jean de Garlande , de Modis signifîcandi, Ebrard de Béthune et son Grecisme, le Doctrinal d'Alexandre de Villedieu et tous les autres doctrinaux, le Mammotret, le Calepinus, auclus et recognitiis, le Cornucopia et tous les catholicons, Laurentius Valla , Ântonius Manciflellus , Guillelmus Fichetius, Pompeius Festus , Niger Brevis, Sulpitius Verulanus, Nicolaus Perottus, tous ces livres, tous C3S auteurs,

xxvm LA VIE DE CLÉMENT iMAROT.

grammairiens et rhéteurs, nous rappellent invinciblement la bibliothèque de Saint-Victor, de Rabelais. Puis, une fois les terminances acquisiss, après avoir, jusqu'à l'âge de seize ans environ, vécu en l'honnête compagnie des Sept-arts libéraux, ainsi interprétés, on recevoit ses lettres d'escolier, on prêtoit le serment de scholarité, et l'on étoit admis à lire et disputer en philosophie. On retrouvoit là encore l'immortel Scott contre l'immortel Ockam, les mêmes réalistes contre les mêmes nominaux; et les formules, en vieillissant, devenoient plus étroites, la discipline intellectuelle plus ombrageuse et la tradition plus tyrannique.

Nous avons appris, sans doute, à tenir pour suspecte la vérité que les conteurs et la raillerie prétendent apporter à l'histoire. Si nous n'avions que le témoignage de gens comme Rabelais, Noël du Fail , Bèze et Dolet, nous passerions légèrement sur cette boutade de notre ami Clément : « les régents du temps passé étoient de grandes bêtes; je veux perdre ma part du paradis s'ils ne m'ont perdu ma jeunesse. » Mais nous ne pouvons oublier ce que nous dit le bon archevêque Claude de Seyssel, par exemple, sur ce latin , dont l'étude étoit, en somme, une des importantes besognes de l'éducation universitaire : « Le royaume de France estoit noté de n'avoir aucuns clercs qui sceussent bien parler latin , mais estoit leur langage rude et barbare ; et , à ceux qui vouloient en apprendre, convenoit aller en Italie trouver des maistres. » Louis XII, que l'on n'a pas encore cité comme un prince trop ami du progrès , paroît avoir partagé l'avis de ce docteur en tous droits, messire Claude , que je viens de citer. Il devina qu'il se faisoit dans le monde un mouvement auquel il falloit prendre part, ne fût-ce que pour pouvoir en arrêter les élans exagérés; et les leçons et les livres de Jean Lascaris, — pour n'en pas citer d'autres, — commencèrent à saper les antiques méthodes.

La théologie ne comprit pas et ne pouvoit sans doute pas compiîpndre alors la situation que ce premier frémissement du monde itoderne alloit lui faire. Au milieu même des études universitaires de Clément Marot éclata une querelle scienti-

LA VIE DE CLÉMENT MAROT. xxix

fique qui peut être considérée comme étant en relation intime avec la Réforme ; et cette querelle déposa dans l'esprit de notre poëte, comme dans l'esprit de presque tous les lettrés d'alors, des tendances habilement exploitées plus tard par la très-fine diplomatie des premiers Réformateurs.

Je fais allusion à ce débat entre Reuchlin et les théologiens de Cologne, débat qui commença sur la question de savoir si l'on devoit enlever aux juifs leurs livres de cabale et de légendes , et qui passionna bientôt toute l'Europe pieuse et savante. Il devint, en effet, un des plus importants épisodes de la lutte du moyen âge et du monde moderne.

Les universités de France et d'Allemagne soutinrent la querelle contre les plus illustres érudits, non-seulement contre Reuchlin, mais contre Érasme, Melanchthon, Le Febvre d'Étaples, Budé, contre les esprits les plus élégants et contre une nuée de railleurs et de libertins, qui, sous la haute direction d'Ulric de Hutten , résumèrent la dispute dans les Epislolx obscurorum virorum.

Ce pamphlet terrible, à la fois spirituel et cruel, aux traits acérés, aux allures pleines de bonhomie, prodigua les douloureuses et les odieuses insultes à ce qui étoit alors , nous ne l'avons pas caché, pédant et tyrannique, mais grave et vénérable. Dans son latin macaronique , qui ne ressemble que trop au latin de l'Université, ce livre résume très-gaiement et assez complètement les nuances multiples du débat. Un bachelier imbécile, qui est naturellement chargé de défendre les théologiens, écrit : « Et scribatis mihi an est necessarium ad aeternam salutem quod scholares discunt grammaticam ex poetis secularibus, sicut est Virgilius , Tullius, Plinius et alii. Videtur mihi quod non est bonus modus studendi. Quia multa mentiuntur poetae, et in poetriâ sunt mendacia, et ergo qui incipiunt suam doctrinam in poetriâ, hoc est in mendaciis, non possunt proficere in bonitate. » Nous avons là le gros résumé de la question : les belles-lettres grecques et latines contre la scolastique ; la vieille pédagogie chrétienne contre la nouvelle pédagogie

artistique; la nouveauté gracieuse et belle contre la tradition illustre et sainte ; le corps entier de l'Université, avec toutes les forces intellectuelles, philosophiques et morales, que tant de siècles lui avoient données, contre l'antiquité païenne. Nous voyons aussi poindre l'argument qui faisoit la force et la foiblesse des théologiens et qui découvroit toute la gravité que l'avenir alloit donner au débat : « L'étude de Virgile est-elle nécessaire au salut et nous fera-t-elle progresser en bonté ? » (( Tune ego dixi quod sufliciat ad seternam salutem quod aliquis est simplex grammaticus et saltem scit exprimere mentis conceptum. » Un des autres bacheliers hébétés dit qu'il n'est pas « nécessaire d'introduire cette nouvelle latinité dans la sacrosainte théologie. Et qu'est-ce que tous ces gens-là, ces Érasme, ces Reucklin? Ont-ils jamais disputé publiquement, ces nouveaux latiniseurs? ont-ils tenu des conclusions? Alors quel droit ont-ils? Ils disent qu'ils savent le grec et l'hébreu. A quoi bon cela? La sainte Écriture n'est-elle pas suffisamment traduite, et faut-il oublier que cet hébreu est la langue des juifs infidèles, et ce grec la langue des Grecs schismatiques ? » Ces arguments ressemblent à ceux qu'Omar pouvoit donner pour prouver logiquement et théologiquement son droit de brûler la bibliothèque d'Alexandrie ; ils sont analogues à ceux que les théologiens huguenots purent faire valoir pour pousser la populace à lacérer les tableaux et à détruire les statues. Mais, malgré leur apparente bouffonnerie , ils indiquent , je le répète , le vrai point de la question , c'est-à-dire la part excessive que la théologie s'attribuoit dans le gouvernement de cette terre , au nom de l'autre monde.

Les docteurs pouvoient comprendre que leurs ennemis , en les attaquant, attaquoient l'Église, dont ils affoiblissoient , décourageoient et dispersoient les défenseurs, dont ils battoient en brèche le système de, défense. Ce système, la scolastique, étoit le seul qui eiàt été jusqu'ici employé dans toutes les attaques que l'Église avoit subies au moyen âge, et il avoit suffi à toutes les victoires. Les universitaires devinoient les étranges sottises,

LA VIE DE CLEMENT MAROT. xwi

les chances de trouble moral et les hardiesses républicaines que les déesses de l'Olympe et les héros de Rome alloient apporter à la jeunesse chrétienne et monarchique. Il leur paraissoit absurde qu'un folâtre, un débauché, un adolescent, sans réflexion, sans étude, sans responsabilité, sans bonne foi, put venir, au nom d'Aristophane ou d'Horace, attaquer ce puissant monument, qui abritoittant de générations de saints et d'hommes de génie , à la construction duquel avoient travaillé l'Ange comme le Bœuf de l'école, le Docteur séraphique comme le Docteur subtil , et dont l'ombre bénie montoit jusqu'au trône de Dieu. Mais le catholicisme avoit plus de vigueur que les docteurs universitaires ne lui en supposoient. Il pouvoit se passer de la scolastique. 11 y avoit place en lui ou à côté de lui pour les poètes séculiers, les juristes byzantins et les orateurs païens. C'est, en effet, à l'aide de tous ces éléments, en apparence mortels pour lui, qu'il fit le xvu« siècle, — son xyii^ siècle, — Corneille et Bossuet, Pascal et Nicolle, Racine et Fénelon. Nos maistres es arts eurent le tort de chercher à couvrir de l'infaillibilité dogmatique leurs formules, leurs titres, leurs vanités, leurs disputes et leur latin barbare. Ils poussoient ainsi dans la haine du catholicisme, non-seulement les novateurs de tempérament, les révolutionnaires par cupidité ou débauche, mais les enthousiastes et les généreux, et, à côté des déclassés et des impuissants, les fanatiques de la science. Ils préparoient pour ennemis à l'Église les amateurs de beau langage , du noble savoir, les disciples des lettres antiques, les délicats, les ironiques, les amoureux de l'art plastique et tous ceux qui sentoient le besoin d'ouvrir de nouvelles destinées à la langue comme au génie littéraire de la France.

Il y avoit longtemps, du reste, que des railleries et des attaques analogues avoient cours dans les écoles. Depuis plusieurs siècles déjà, Jean de Salisbury s'étoit plaint que « poetae, historiographi habebantur infâmes; et si quis incumbebat laboribus antiquorum, notabatur. »

Cette hostilité contre la pédagogie du moyen âge se déve-

xxxii LA VIK DE CLÉMENT MAROT.

loppoit donc avec une violence inouïe , aidée d'une stratégie nouvelle et d'armes plus précises, au temps même où Clément étoit aux écoles. Elle dut combattre les conséquences de l'admiration que les leçons paternelles imposoient à son jeune esprit pour la poésie scolastique et savante. Mais cette grande bataille des railleurs contre les pédants , des linguistes , des artistes, des juristes contre les théologiens, se perpétua pendant dix ans. Elle n'envoya nulle part des échos plus sonores qu'en la petite cour de Marguerite.de Valois, où Le Febvre d'Étaples et Budé étoient vénérés. Et, si je me suis tant appesanti sur cette querelle, c'est que je trouve dans les vers, comme dans la conduite de Marot, bien des preuves de l'influence qu'elle exerça sur les tendances religieuses et sur l'existence du poëte.

Nous avons cherché ce que les livres et les conseils des hommes illustres avoient pu donner au jeune Clément. Ce n' étoit pas là toute la vie de l'enfant.

Les écoliers, comme l'avoient dit à Louis Xll les députés de l'Université, lors de la grande sédition qui eut lieu au commencement du règne, les écoliers ne possèdent rien, sinon leurs livres et la liberté. Ainsi , à côté des livres , il y avoit la liberté. La liberté de vingt-cinq mille étudiants et de cinq mille gradués! Les poètes, les conteurs, les annalistes, nous en esquissent l'histoire pittoresque.

Nous pouvons suivre notre héros, entrant ou artien, martinet, boursier ou l'un de ces pensionnaires que les grands seigneurs, les princes ou la reine envoyoient aux écoles sous la conduite d'un magister payé 25 livres par an. Nous pouvons le suivre aux tumultueuses lectures de la rue du Fouarre ; au collège Montaigu ; aux leçons de cet illustre disputeur écossais, Joannes Major, qui « vous eust persuadé, tant habile estoit-il, que vous eussiez trop dîné, encore eussiez-vous le ventre vide; » ou assis comme un singe au Grand-Quine , à la dispute solennelle du collège de Navarre. Puis, entouré d'une foule de béjaunes, de Jean le Veau, de Thomas le Sot et d'autres futurs rembar-

LA VIE DE CLÉMENT MAROT. xxxni

reurs de boutiques après souper, nous pouvons nous le figurer courant de l'auberge de la Pomme -de -Pin au Castel , de la Magdeleine à la Mule , et s'arrêtant à cette notable taverne des Trois-Poissons, au faubourg SaintrMarcel, où la tourbe des porteurs de galoches ferrées venoit goûter ce bon vin d'Orléans. Nous le rencontrons avec les plus jeunes des suppôts de la Basoche, des clercs du Chastelet et de l'Empire de Galilée, des Enfants sans -souci. Avec eux il court les assemblées d'enfans perdus et matois , hantant les bateleurs aux lieux d'honneur et d'assise de l'Université, à la place Maubert, auS Halles, à la Grève, à la Pierre-au-Lait ; à Saint-Thomas-du- Louvre, où chanteurs et musiciens sonnoient tant que rage; au cloître Saints-Innocents; aux portails des églises, où les bandes d'alchimistes en guenilles cherchoient la pierre philosophale et écrivoient les lettres des chambrières.

Puis c'étoient les grosses querelles avec les gens de M. le prévôt, avec les bonnetiers du bourg Saint-Marcel, avec les messiers et gardeurs des vignes d'entour Vauvert et les Chartreux, sur lesquelles les écoliers prétendoient droit de pillage suzerain , par tradition non interrompue depuis Charlemagne. Aux jours sombres, c'étoient quelques-uns de ces jeux qu'énumère Rabelais, mais surtout le fluc, le glic, la carte virade; d'autres jeux plus nobles , comme la paume , et peut-être l'escaigne et la grosse boule , jeux venus nouvellement d'Italie , et où François de Valois, le futur protecteur de Marot, aimoit tant à se livrer, en compagnie de Fleurange, de Montmorency, de Brion.

Dans cette autre partie de la vie d'un écolier, il faut comprendre les jeux de l'esprit, l'exercice constant de la gaieté, de la verve , de cette liberté intellectuelle et morale qui touche à la licence et à laquelle nous avons conservé le nom de libertinage. « Je fuz quelque jour présent, dit Jean Bouchet , le Roy parlant à M. de La Trémouille des jeus que faisoient les basochiens de Paris et aussi ceux des collèges , qui parloient des seigneurs de sa cour et de ceux qui estoient près de sa personne. — Je veux, dit le Roy, que on joue en liberté, et que

xxxiv LA VIE Dli CLÉMENT HIxVROT.

les jeunes gens desclarent les abuz qu'on fait en ma cour, puisque les confesseurs et autres , qui sont saiges , n'en veullent rien dire; pourveu que on ne parle de ma femme, car je veux que l'honneur des dames soit gardé. »

Ce qu'une telle liberté, de tels exercices ont dû communiquer d'aisance, de prestesse, de finesse au génie de Marot, et quelle influence ils eurent sur le développement de son talent, je le laisse à deviner. N'oublions pas l'aide qu'il dût recevoir, en ce sens, de la lecture des fabliaux, de Villon, de Coquillart, de Baude, du roman de La Rose, et de Charles d'Orléans.

J'imagine d'ailleurs que celle de ces connaissances que, selon Villon, on acquiert en fuyant l'école, représentent les seuls arts où notre héros se sentit jamais capable de devenir bachelier ou maître. 11 ne faut pas le prendre au sérieux quand il annonce dans une de ses épigrammcs que ses parents, pour le faire écolier, l'ont fait tirer bien vingt ans au collier. Il dit à l'une de ses premières maîtresses : « Tous deux nous aimons la musique, » l'un des Sept-arts; et à Maurice Scève, au contraire, il écrit qu'il chante quelquefois, mais qu'il ne boit déjà que trop sans se mettre en peine d'apprendre ut, rè, mi, fa, sol, la? Eh bien! il connoissoit le latin comme la musique; il le comprenoit, mais c'étoit tout. Les contemporains sont d'accord pour affirmer qu'il n'étoit pas savant. « S'il eût appris la science des Latins, il fût devenu semblable à Virgile, » dit de lui Salmon Macrin, un de ses amis particuliers. Sainte-Marthe constate qu'il n'avoit pas « de connoissance des langues grecque et latine. » « C'étoit un bel esprit, mais homme qui n'eust pas plus de sçavoir acquis que ce qu'il en falloit pour sa portée. » Marot le confesse, du reste : « Si peu que je comprisse aux livres latins. »

Il fait cet aveu avec humilité. Pour moi , je n'hésite pas à dire que cette quasi-ignorance de Clément Marot fut la grande cause de sa gloire. 11 avoit mieux que le latin à apprendre ; il avoit à connoître la langue françoise et à la limer : ce sera, comme il l'indique, l'occupation du reste de sa vie.

LA VIE DE CLEMENT MAKOT. x\xv

A l'époque où nous sommes arrivés , c'est-à-dire à la fin de son éducation universitaire, il pouvoit seulement se vanter d'avoir oublié la langue maternelle et « d'avoir apprins grossemenl la paternelle langue françoise. »

C'est bien le résumé de sa biographie vers l'an 1513.

Il paroît qu'alors Jehan Marot cherchoit à pousser son fils dans les voies chères aux enfants du Pays de Sapience et à le placer sous les ailes de dame Justice. Le titre d'une des pièces nous parle du temps où Clément Marot étoit au Palais. Faut-il chercher dans la facilité de ses premiers vers , dans les dégoûts ou dans l'indiscipline de l'enfant, les causes qui déterminèrent Jehan à lui faire quitter la société des Basochiens? Je suppose qu'il faut attribuer cette détermination aux changements que les événements avoient apportés dans la fortune du vieux poëte, changements qui l'obligeoient à abréger le temps dispendieux des études et à chercher pour Clément un protecteur qui lui donnât , avec des espérances d'avenir, « la nourriture et la vesture. »

La protectrice de Jean Marot, Anne de Bretagne, étoit morte et il avoit entendu plus tristement que beaucoup d'autres, sans doute, ces solennelles paroles prononcées après l'enterrement de la reine par monseigneur d'Avaugour, grand maître de Bretagne <( affin que congnoissiez qu'il n'y a plus de maison ouverte, je romps le baston, » ce qu'il avoit fait. Après quoi le roi d'armes, Bretagne, avoit commencé à crier à haute voix : a La Très Chrestienne Royne et Duchesse, nostre souveraine dame et maîtresse, est morte. Chascun se pourvoye! » Maître Jehan ne trouva pas à se pourvoir. Louis XII, après la mort d'Anne , avoit renvoyé de la cour les comédiens et baladins , et les humbles poètes avoient bien pu sortir en leur compagnie.

La seconde épouse de Louis, cette Ângloise au long corps, au long visage vulgaire qui indiquoit une âme de marchande , et à laquelle les contemporains appliquent cette devise : plus sale que royne, avoit, nous le savons, autre chose

Page 1