‹ Les œuvres, augmentées d'un grand nombre de ses compositions nouvelles par ci-devant non impriméesChapitre 7 sur 355 · XXII LA VIE DE CLÉMENT MAKOT · texte numérisé non relu

XXII LA VIE DE CLÉMENT MAKOT

Il devient un disciple de la sourde et pédantesque rhétorique en faveur sous Louis XII. Toujours aussi humble, mais plus aorné, il parle de sa « squalide et barbare squabrosité; » il s'étonne que, malgré « rimbecillité et lourde rudesse » de l'œuvre, la reine ait bien voulu la « poser dans le gazophile de ses autres livres. » Jusque-là parmi les illustres poètes de l'école, personne n'avoit encore parlé de Jean Marot. Mais un homme qui savoit trouver squalide squabrosité ne pouvoit rester long temps sans gloire, et l'on entend bientôt Crétin, monseigneur Crétin, a orné de célestes gemmes, » Crétin, « supérieur à Virgile et à Homère, » Crétin, « principal maistre, et prince des orateurs et poètes , » appeler notre poëte à côté des plus célèbres pour chanter les louanges de Guillaume de Bissipat :

Secourez-moy , Bigne et Villebresme, Jehan de Paris , Marot, de La Vigne.

Pourtant dans la préface de la Vray disant advocate des dames , Jean confesse encore son a gros et rural mestier ; » il (( forge et martelle sur l'enclume de son insuffisance, » et revient toujours sur son incapacité et basse condicion. Enfin , dans le poëme qu'il fit pour réjouir la convalescence d'Anne de Bretagne (1511), il n'a pas oublié qu'il est le moindre disciple et a lointain imitateur des meilleurs rhétoriciens, » et qu'il n'a que (( ung rustique et tresfragile esprit. »

Quelle position avoit-il exactement à la cour? Nous ne le pouvons dire. Nous avons compulsé, tant à la Bibliothèque impériale qu'aux Archives de l'empire, ce qui reste des Comptes de la maison du Roi, nous ne l'avons pas vu nommer une seule fois. Les recherches faites dans les archives de Nantes, dans les Comptes du Trésorier général de Bretagne , n'ont pas donné de meilleur résultat. Nous pouvons constater seulement qu'en s'adressant à la reine, il se nomme son poëte et « escripvain; » qu'elle l'a chargé d'accompagner le roi dans cette guerre contre Venise , qui suivit la ligue de Cambrai et se termina , le \k mai 1509 , par .une victoire « telle, nous dit un contempo-

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rain, bourgeois de Senlis, que, de la part des ennemis, estoient morts dix mille hommes et plus, le chef de leur armée, nommé Bartelemy d'Alviane, pris s et toute leur artillerie et munitions gagnées, et le reste mis en fuite. » Jehan Marot dit encore qu'il avoit des miettes qui tomboient de la table royale , et il laisse comprendre qu'il n'habitoit pas la cour, mais qu'il y avoit ses entrées et qu'il n'en demeuroit pas loin.

Cette cour dut saisir vivement les yeux et l'imagination du jeune Clément, de l'enfant de dix ans, à l'esprit ouvert, à l'œil noir, curieux et réfléchi , mais qui n' avoit encore vu d'autres splendeurs que les entrées des seigneurs et les processions des consuls dans la ville de Cahors. A Blois , l'aube du brillant xvi^ siècle se levoit, et naissoit cet éclat de la royauté françoise qui devoit être si resplendissant. A côté du roi, sobre et avare, grand, maigre et affriandé de bœuf bouilli, la magnifique et libérale Anne de Bretagne préparoit la Renaissance à l'aide des mêmes moyens qu'employèrent plus tard les Valois : les femmes et la poésie. Brantôme, commentant pour nous les Comptes de la maison de cette reine , nous indique avec quel soin elle s'entouroit de jeunes filles nobles, et Jehan Marot nous dit qu'elle étoit bien la a soustenance aux demoiselles. » Il nous raconte aussi qu'elle pourvoyoit de biens « toutes gens de sçavoir, tous beaulx espritz par povreté batuz; » et c'est à elle qu'il pense quand il montre en ses rondeaux le palais d'une princesse embelli par les gens lettrés, comme un verger par les arbres portant fruits. Seulement, la Renaissance que préparoit la reine Anne devoit être une renaissance chrétienne et toute différente de celle qui se développa sous Henri II et Henri III. Pour la reine, les femmes et la poésie n'étoient pas destinées à jouer le rôle que nous leur voyons prendre sous les Valois : elle demandoit aux premières la vertu d'abord et la grâce ensuite; dans la seconde elle cherchoit la pensée plus que la forme, la réflexion plus que l'art. A ses yeux, le poëte, c'étoit l'homme savant, recommandable seulement , comme nous le dit encore Jehan Marot, « par la doctrine yssant de son sçavoir. »

On sait que ce n'est pas la vertu que François I^"" cherchoit dans les femmes, et nous verrons plus tard ce qu'il demandoit à la poésie.

Dans ce grave et noble royaume de Fèmenye et de poésie que la duchesse-reine avoit préparé comme pour l'instruction du futur poëte Clément , Jehan Marot avoit d'illustres compagnons d'art.

Nous voyons le sage et très-savant M, de Orignaux, chevalier d'honneur de la reine ; puis un des types excellents du gentilhomme de ce temps, Guillaume de Bissipat, « chevalier aussi bien accomply qu'il en fust onc, fust en art militaire qu'en éloquence latine, grecque et vulgaire, et qui composoit en aussy bon style que il en fust jamais, oultre l'art de musique et de bien chanter, de dire de tous les instruments. » C'est Jehan Bouchet qui parle ainsi, et ce procureur de Poitiers commençoit déjà, lui aussi, à devenir célèbre. Nous aurons dans la suite à indiquer ses relations avec Clément. Mais à l'époque où nous sommes, entre 1507 et 151Zi, Crétin, trésorier du bois de Vincennes, chapelain ordinaire du roi Louis XII; Jean d'Anton, abbé d'Angle, poëte et historiographe à qui nous devons cette relation de l'expédition d'Italie, où, à notre grand regret, il ne nomme pas Jehan Marot; Meschinot, le Vertueux d'honneur, l'auteur des Lunettes du prince; Macé deVillebresme, poëte et valet de chambre du roi, fort en faveur auprès d'Anne; Jacques de Bigne, autre poëte et valet de chambre; maître Guillaume du Lauzay, libraire du roi; Jean Perréal, dit de Paris, peintre et valet de chambre ordinaire; André de La Vigne, poëte renommé, le principal auteur du Vergier d'honneur, l'historien de la Conqueste de Naples par Charles VIII ; Simon Bourgoinc, autre valet de chambre, l'auteur de YEspinette du jeune prince; tous ces savants rhétoriqueurs étoient les modèles et les maîtres de poésie.

Ceux qui exercèrent le plus d'influence sur le jeune Clément, celui-ci prend soin de nous les signaler. C'est d'abord l'ami particulier de son père, Jacques Colin, dont les contem-

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porains raillent le nez « court et troussé, » mais qui, lecteui' et secrétaire de François I^^ tint pendant quelque temps, à la cour de ce roi, l'office de Mécène. C'est ensuite le plus richement doué de tous les écrivains de cette période, le vrai maître de Ronsard, ce puissant et pédant Le Maire de'Belges, que j'ai déjà maintes fois nommé.

A côté d'eux , montrons cet homme à la physionomie grave, douce, un peu rustique, à l'air ferme et digne, à l'œil clair et pensif, aux longs cheveux coupés carrément sur un front étroit, Jehan Marot, enfin, dont une miniature de l'an 1509 nous peint la face de bourgeois normand, et le corps robuste , enveloppé d'une longue robe brune doublée de fourrure noire, la poitrine serrée dans un justaucorps noir, brodé et chamarré de même, les jambes ornées de bas violets, la ceinture armée d'un poignard.

Nous avons maintenant le cercle de personnages et d'inspirations au milieu desquels le génie de Clément reçut sa première éducation poétique, a Sur le printemps de ma folle jeunesse, dit-il, je ressemblois à l'hirondelle qui vole çà et là. L'âge me conduisoit, sans peur ni soin , où le cœur me disoit. Déjà je faisois quelques notes de chant rustique, et dessous les ormeaux, quasi enfant, je sonnois des chalumeaux. C'est la nature, aux muses inclinées, qui m'enseignoit de commencer si tôt. Et bien souvent mon père me donnoit une leçon pour me faire comprendre la douceur de la poésie, pour m' apprendre l'art des vers, tel qu'on le pratiquoit alors. Aussi le soir, le bon vieillard à côté de moi travailloit et veilloit près de sa lampe, prenant peine de m'instruire. Mais cette peine étoit pour lui remplie de plaisir, o

Quel étoit cet art des vers qui s'imposa tout d'abord à la verve de Clément? C'étoit, nous l'avons déjà indiqué, l'art de ces orateurs que Rabelais ridiculisa dans le langage de l'escolier limousin, de ces grans rhetoricqueurs , que Charles Fontaine nommoit les « escorcheurs de latin, » et dont Dolet railloit la prose, en la nommant une fricassée de grec et de latin.

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