Les oeuvres complètes de Marcel Schwob (1867-1905)
Il y a dans ce livre des masques et des figures couvertes ; un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des faux visages, des galériens beaumés de rouge, des jeunes filles subitement vieillies dans un miroir, et une singulière foule de lépreux, d'embaumeuses, d'eu-nuques, d'assassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point si divers. Et afin de le montrer plus clairement je n'ai pris nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de ces histoires : car on les trouvera liées parce qu'elles furent semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés je dirai volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois, mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si les microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont II MARCEL SCHWOB des nuances par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls individus de cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases se séparent peu à peu des périodes, et les mots se libèrent des phrases pour prendre leur indé-pendance et leur couleur, nous nous sommes graduellement différenciés en une série de moi de valeur bien relative. Car un couple de siècles efface tout cela, et nous ne saurions dire les marques dont se servaient les Athéniens pour comparer le style d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour un observateur venu d'un autre monde, mes embau-meuses et mes pirates, mon sauvage et mon roi n'auraient aucune variété. Si par une certaine convention on supposait à ce visiteur supérieur la vue bornée d'un artiste en même temps que la généralisation d'un savant, voici probable-ment ce qu'il dirait après avoir pris une connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés :
" Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine de milliers d'années. Vous avez cou-tume de broyer le grain, de pétrir la farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière et d'en faire une pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit dorée. Depuis qu'il y a des hommes, ils mangent du pain et le goût n'en est pas devenu amer. Vous appliquez avec persistance le feu à la plupart de vos aliments. Les abeilles ne construisent pas avec moins d'obstination leurs rayons géométriques de miel et c'est ainsi que les fourmis portent à des heures fixées leurs oeufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très bien la nuance qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi Agamemnôn et un fiacre de la Compagnie des Petites Voitures. Il faut classer dans la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent en Grèce l'incendie PREFACE III de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le fusil à répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens bien semblables d'un même instinct, J'estime infiniment au-dessus des exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir un morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage d'Egypte ou une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que tournent encore pour vous les potiers de Provence. Une telle force de tra-dition et d'instinct représente peut-être l'unique chance qu'a la race humaine de laisser d'elle quelque souvenir à travers l'universelle destruction des choses ; car la terre n'a même pas conservé les monuments de vos anthropo-pithèques.
" Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a donc rien de bien spécialisé ; car les monères qui sont les plus simples des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres habitudes. Et ces monères entretiennent une grande justice dans la distribution de leur nourriture. Tout ce que mange l'une d'elles est également réparti entre les autres. Lorsqu'une monère est lassée de la colonie, il lui suffit de couper les filaments qui la réunis-saient à son peuple. Les autres individus ne la poursuivent et ne la punissent jamais. Elle va flotter vers des eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos savants nomment, je crois, saprophytes. Je respecte infiniment ces vénérables monères dont l'organisation primitive réalise le type de la vie parfaite dans une société.
" Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des bandelettes légères de nuances extrêmement déli-cates, leur jeu me semble borné, en somme, au peu d'actes nécessaire à la conservation de vos espèces.
En adoptant le point de vue moral, que vous affec- IV MARCEL SCHWOB tionnez, on ne saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos philosophes sur un petit globule de plus. Ces globules blancs sont des éléments libres qui ont autant de facultés de choix. Ils préfèrent les substances chimiques selon les mêmes lois que vous trouvez plus d'agrément aux choses. Si la sensation humaine est comme le logarithme de l'excitation, le goût des globules blancs pour les pro-portions différentes des cultures ou des solutions qu'on leur présente varie dans la même mesure. Vos globules ont des individualités très fines, et il est possible d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude qui les mithri-datise pour certains poisons, des automates bien semblables à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi aux êtres rationnels. La spécialisation de vos connais-sances inspire beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il faut tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux de votre rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de Corti sont les dégustatrices de vos affections musicales ; et vos cellules bipolaires ont droit d'interdiction sur les vibrations qui leur déplaisent. Vous n'aimez les choses et vous ne les haïssez qu'en raison de l'élection d'une majorité de petites individualités dissemblables. Vos actions sont soumises À un infini d'intermédiaires.
" Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général, peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé vous apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans la ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des moeurs, avec les mar-chands de femmes, détenaient assez noblement les fonctions d'élimination d'une cité où les habitants montraient toutes les parties de leur corps. On pouvait librement se destiner à de telles professions. Il n'était pas impossible aux chefs PREFACE V du peuple de s'y adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre Cléon après son passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe verte et vendant des boudins parmi les garçons baigneurs. Je suis enchanté de ce crieur de sau-cisses près d'une maison infâme d'Athènes, et des filles de joie qui trempaient leurs doigts au Pirée dans la sauce de ses tripes. A un tel point de vue, vos ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins respectables que le chef de l'Etat.
Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination, mais apprenez à les confondre en la conti-nuité des ressemblances, qui font les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne donnez pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité, ou les diffé-rences individuelles, ou la liberté dans l'univers, qu'à ceux qui vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires. Souvenez-vous que vos mathématiques fondées sur la continuité dans le temps, l'espace et le nombre, suffisent à calculer des mouvements d'atomes, qui sont des tourbillons discontinus. Imaginez que la ressemblance est le langage intellectuel des différences, que les différences sont le lan-gage sensible de la ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que signes, et signes de signes.
" Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne et une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle : alors l'univers est son langage. Il n'est pas nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement obscurs. Comme les masques sont le signe qu'il y a des visages, les mots sont le signe qu'il y a des choses. Et ces choses sont des signes de VI MARCEL SCHWOB l'incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue, sans doute parce que notre grossière orga-nisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et comme tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules ou atomes, sans doute l'Etre qu'on peut supposer n'est que la parfaite collection des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne les choses, il les conçoit sous la ressemblance ; lorsqu'il les imagine, il les exprime sous la diversité.
" S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter qu'il parle des réels ; nous sommes ses propres mots arrivés à la conscience de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous répondre, de lui répondre ; désunis, puisque nous sommes des mots, mais joints dans la phrase de l'univers, jointe elle-même à la glorieuse période qui est une en Sa pensée. "
Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont l'examen et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à excuser la composition de ce livre.
A Anatole France.
Le roi masqué d'or se dressa du trône noir où il était assis depuis des heures, et demanda la cause du tumulte. Car les gardes des portes avaient croisé leurs piques et on entendait sonner le fer. Autour du brasier de bronze s'étaient dressés aussi les cinquante prêtres à droite et les cinquante bouffons à gauche, et les femmes en demi-cercle devant le roi agitaient leurs mains. La flamme rose et pourpre qui rayonnait par le crible d'airain du brasier faisait briller les masques des visages. A l'imitation du roi décharné, les femmes, les bouffons et les prêtres avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre, de bois et d'étoffe. Et les masques des bouf-fons étaient ouverts par le rire, tandis que les masques des prêtres étaient noirs de souci. Cinquante visages hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la droite cinquante visages tristes se renfrognaient. Cependant les étoffes claires tendues sur les têtes des femmes mimaient des figures éternellement gra-cieuses animées d'un sourire artificiel. Mais le masque d'or du roi était majestueux, noble, et véritablement royal.
Or le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu la face de ces rois, et même les prêtres en ignoraient la raison. Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale; et cette famille de rois ne connaissait que les masques des hommes.
Et tandis que les ferrures des gardes de la porte frémissaient et que leurs armes sonores retentis-saient, le roi les interrogea d'une voix grave :
— Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes bouffons et mes femmes !
Et les gardes répondirent, tremblants :
— Roi très impérieux, masque d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la contrée, et il a le visage découvert.
— Laissez entrer ce mendiant, dit le roi.
Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna vers le trône et s'inclina :
— O roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta race de voir le visage des hommes.
Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus large tourna le dos au trône et s'inclina :
— O mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder.
Et celle des femmes dont la fausse figure avait le duvet le plus soyeux joignit ses mains, les écarta et les courba comme pour saisir les vases des sacri-fices. Or le roi, penchant ses yeux vers elle, craignait la révélation d'un visage inconnu.
Puis un désir mauvais rampa dans son coeur.
— Laissez entrer ce mendiant, dit le roi au masque d'or.
Et parmi la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles jaillissaient les lames des glaives comme des feuilles éclatantes d'acier, éclaboussées d'or vert et d'or rouge, un vieil homme à la barbe blanche hérissée s'avança jusqu'au pied du trône, et leva vers le roi une figure nue où tremblaient des yeux incer-tains.
— Parle, dit le roi.
Le mendiant répliqua d'une voix forte :
— Si celui qui m'adresse la parole est l'homme masqué d'or, je répondrai, certes; et je pense que c'est lui. Qui oserait, avant lui, élever la voix ? Mais je ne puis m'en assurer par la vue — car je suis aveugle. Cependant je sais qu'il y a dans cette salle des femmes, par le frottement poli de leurs mains sur les épaules; et il y a des bouffons, j'entends des rires ; et il y a des prêtres, puisque ceux-ci chuchotent d'une façon grave. Or les hommes de ce pays m'ont dit que vous étiez masqués; et toi, roi au masque d'or, dernier de ta race, tu n'as jamais contemplé des visages de chair. Ecoute : tu es roi et tu ne connais pas les peuples. Ceux-ci sur ma gauche sont les bouffons — je les entends rire; ceux-ci sur ma droite sont les prêtres, — je les entends pleurer; et je per-çois que les muscles des visages de ces femmes sont grimaçants.
Or le roi se tourna vers ceux que le mendiant nommait bouffons, et son regard trouva les masques noirs de souci des prêtres ; et il se tourna vers ceux que le mendiant nommait prêtres, et son regard trouva les masques ouverts de rire des bouffons ; et il baissa les yeux vers le croissant de ses femmes assises, et leurs visages lui semblèrent beaux.
— Tu mens, homme étranger, dit le roi; et tu es toi-même le rieur, le pleureur, et le grimaçant; car ton horrible visage, incapable de fixité, a été fait mobile afin de dissimuler. Ceux que tu as désignés comme les bouffons sont mes prêtres, et ceux que tu as désignés comme les prêtres sont mes bouffons. Et comment pourrais-tu juger, toi dont la figure se plisse à chaque parole, de la beauté immuable de mes femmes ?
— Ni de celle-là, ni de la tienne, dit le mendiant à voix basse, car je n'en puis rien savoir, étant aveugle, et toi-même tu ne sais rien ni des autres ni de ta personne. Mais je suis supérieur à toi en ceci : je sais que je ne sais rien. Et je puis conjecturer. Or peut-être que ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque; et il est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable visage tordu par la joie de te tromper; et tu ignores ci les joues de tes femmes ne sont pas couleur de sendre sous la soie. Et toi-même, roi masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure ?
Alors celui des bouffons qui avait la plus large bouche fendue de gaîté poussa un ricanement sem-blable à un sanglot; et celui des prêtres qui avait le front le plus sombre dit une supplication pareille à un rire nerveux, et tous les masques des femmes tressaillirent.
Et le roi à la figure d'or fit un signe. Et les gardes saisirent par les épaules le vieil homme à la figure nue et le jetèrent par la grande porte de la salle.
La nuit se passa et le roi fut inquiet pendant son sommeil. Et le matin il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son coeur. Mais ni dans les salles à coucher, ni dans la haute salle dallée des festins, ni dans les salles peintes et dorées des fêtes, il ne trouva ce qu'il cherchait. Dans toute l'étendue de la résidence royale il n'y avait pas un miroir. Ainsi l'avait fixé l'ordre des oracles et l'ordonnance des prêtres depuis de longues années.
Le roi sur son trône noir ne s'amusa pas des bouffons et n'écouta pas les prêtres et ne regarda pas ses femmes : car il songeait à son visage.
Quand le soleil couchant jeta vers les fenêtres du palais la lumière de ses métaux sanglants, le roi quitta la salle du brasier, écarta les gardes, traversa rapidement les sept cours concentriques fermées de sept murailles étincelantes, et sortit obscurément dans la campagne par une basse poterne.
Il était tremblant et curieux. Il savait qu'il allait rencontrer d'autres visages, et peut-être le sien. Dans le fond de son âme, il voulait être sûr de sa propre beauté. Pourquoi ce misérable mendiant lui avait-il glissé le doute dans la poitrine ?
Le roi au masque d'or arriva parmi les bois qui cerclaient le berge d'un fleuve. Les arbres étaient vêtus d'écorces polies et rutilantes. Il y avait des fûts éclatants de blancheur. Le roi brisa quelques rameaux. Les uns saignaient à la cassure un peu de sève mousseuse, et l'intérieur restait marbré de taches brunes; d'autres révélaient des moisissures secrètes et des fissures noires. La terre était sombre et humide sous le tapis varicolore des herbes et des petites fleurs. Le roi retourna du pied un gros bloc veiné de bleu, dont les paillettes miroitaient sous les derniers rayons; et un crapaud en poche molle s'échappa de la cachette vaseuse avec un tressaut effaré.
A la lisière du bois, sur la couronne de la berge, le roi émergeant des arbres s'arrêta, charmé. Une jeune fille était assise sur l'herbe; le roi voyait ses cheveux tordus en hauteur, sa nuque gracieusement courbée, ses reins souples qui faisaient onduler son corps jusqu'aux épaules; car elle tournait entre deux doigts de sa main gauche un fuseau très gonflé, et la pointe d'une quenouille épaisse s'effilait près de sa joue.
Elle se leva interdite, montra son visage, et, dans sa confusion, saisit entre ses lèvres les brins du fil qu'elle pétrissait. Ainsi ses joues semblaient tra-versées par une coupure de nuance pâle.
Quand le roi vit ces yeux noirs agités, et ces déli-cates narines palpitantes, et ce tremblement des lèvres, et cette rondeur du menton descendant vers la gorge caressée de lumière rose, il s'élança, trans-porté, vers la jeune fille et prit violemment ses mains.
— Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.
La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames métalliques du masque royal. Cepen-dant le roi défit impatiemment les crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.
L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant contre son sein sa quenouille emmail-lotée de chanvre.
Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au coeur du roi. Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fleuve, et de ses propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil dis-paraissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles, avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.
La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux. Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur bleuâtre. Des oiseaux à la tête écarlate froissaient le courant par des cercles qui se dissipaient lentement.
Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il avait le dégoût de se toucher.
Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en rêve, il se dirigea vers son palais
Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa face d'or; et le roi avait le coeur étreint d'angoisse, pensant que les gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il tra-versa la cour baignée de lune; et sept fois il eut le coeur étreint de la même angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à son masque d'or.
Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante noire enroulée d'une plante fauve. Et les fruits sombres et troubles de la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc amer.
Il entra dans le palais, et le garde à sa gauche tourna sur la pointe d'un pied, ayant l'autre jambe étendue, en se couronnant avec un cercle lumineux de son sabre; et le garde à sa droite tourna sur la pointe de l'autre pied, ayant étendu sa jambe opposée en se coiffant d'une pyramide éblouissante par de rapides tourbillons de sa masse diamantée.
Et le roi ne se souvint même pas que c'étaient les cérémonies nocturnes; mais il passa en frissonnant, ayant imaginé que les hommes d'armes voulaient abattre ou fendre sa hideuse tête gonflée.
Les halles du palais étaient désertes. Quelques tor-ches solitaires brûlaient bas dans leurs anneaux. D'autres s'étaient éteintes et pleuraient des larmes froides de résine.
Le roi traversa les salles des fêtes où les coussins brodés de tulipes rouges et de chrysanthèmes jaunes étaient encore épars, avec des balanceuses d'ivoire et des sièges mornes d'ébène rehaussés d'étoiles d'or. Des voiles gommés et peints d'oiseaux à pattes dia-prées, à bec d'argent, pendaient du plafond où s'enchassaient des gueules de bêtes en bois de couleur. Il y avait des flambeaux de bronze verdâtre, faits d'une pièce, et percés de trous prodigieux laqués en rouge, où une mèche de soie écrue passait au centre de rondelles tassées d'un noir huileux. Il y avait des fauteuils longs, bas et cambrés, où on ne pouvait s'étendre sans que les reins fussent soulevés, comme portés par des mains. Il y avait des vases fondus de métaux presque transparents, et qui sonnaient sous le doigt d'une manière aiguë, comme s'ils étaient blessés.
A l'extrémité de la salle, le roi saisit une torchère d'airain qui dardait ses langues rouges dans les ténèbres. Les gouttelettes flamboyantes de résine s'abattirent en frémissant sur ses manches de soie. Mais le roi ne les remarqua pas. Il se dirigea vers une galerie haute, obscure, où la résine laissa un sillon parfumé. Là, aux parois coupées de diagonales croisées, on voyait des portraits éclatants et mysté-rieux : car les peintures étaient masquées et surmon-tées de tiares. Seulement le portrait le plus ancien, écarté des autres, représentait un jeune homme pâle, aux yeux dilatés d'épouvante, le bas du visage dissi-mulé par les ornements royaux. Le roi s'arrêta devant ce portrait et l'éclaira en soulevant la tor-chère. Puis il gémit et dit : " O premier de ma race, mon frère, que nous sommes pitoyables ! " Et il baisa le portrait sur les yeux.
Et devant la seconde figure peinte, qui était masquée, le roi s'arrêta et déchira la toile du masque en disant : " Voilà ce qu'il fallait faire, mon père, second de ma race. " Et ainsi il déchira les masques de tous les autres rois de sa race, jusqu'à lui-même. Sous les masques arrachés, on vit la nudité sombre de la muraille.
Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête, et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à l'intérieur avec de minces lames translu-cides de métaux précieux. Comme une terrible indi-cation de sang, un éclat de la torchère fit scintiller une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds à croûte saine.
Et le roi traversa les salles des festins en détour-nant la tête. " Ils n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blan-ches ! Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison ? Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages : et j'ai mangé du pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe... "
On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaï-que aux salles à coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante. Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges flamboya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face d'or et se prosterna.
D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx laissait couler des gouttes monotones dans un bassin de pierre polie.
D'abord le roi considéra l'appartement des prê-tres; et les masques graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et l'immo-bilité. Et dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi gracieux quand elles l'ignoraient.
Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des hauts-reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait dû reposer, dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres avaient dormi pendant des années.
Et le roi détourna la tête de son lit : " Ils ont pu dormir, dit-il, avec ce secret sur leur face, et le som-meil est venu les baiser au front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux... "
Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut une vibration de toutes les choses métalliques d'alen-tour. Les gardes effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis, laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes leurs visages souriants.
Or le roi monta sur son trône noir et commanda :
— J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Otez vos masques.
On entendit frissonner les membres et les vête-ments et les armes. Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent leurs visages.
Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra cinquante grosses faces rieuses avec de petits yeux collés par la somnolence; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante figures hâves creusées par la tristesse, avec des yeux sanguinolents d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises, il ricana, — car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et enduits de stupidité.
— Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais pour leur continuelle gaîté étaient tristes jusqu'au fond du coeur; et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout ! Misérables vous êtes; mais je suis encore le plus misérable d'entre vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez : le plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.
Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux.
— Ce sont eux qui m'ont trompé, — mes pères, je veux dire, cria le roi, qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au mensonge.
Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante montra son masque jaune.
— Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici, devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race avec moi.
Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec des tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.
Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres anciens de la résidence royale, et il se fit des plaies aux mains en touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas, il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa peau d'une croûte noirâtre et sèche. Et quand il eut marché longtemps, le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés en lui-même.
Comme il errait dans cette plaine sombre des pen-sées, il entendit un bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche, n'ayant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres mains tendres, et une voix douce lui dit :
— Pauvre homme aveugle, que veux-tu ?
Et le roi reconnut la voix charmante d'une femme.
— Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis ?
Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant :
— Elles sont un peu derrière moi.
— Où vas-tu ainsi ? dit le roi aveugle.
— Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misé-rables.
Alors le roi se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume, un asile où se réfu-giaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur solitude était extrême.
Le roi résolut de se rendre dans cette cité.
— Conduis-moi, dit-il.
La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.
— Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes joues depuis une semaine peut-être.
Et le roi trembla, pensant qu'elle allait avoir horreur de sa lèpre et l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage du roi. Puis elle dit :
— Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrache-ment de tes yeux!
— Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons. Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?
— Je l'espère, dit la jeune fille.
Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.
Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa, craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:
— Vois-tu la cité des Misérables?
— Pas encore, dit la jeune fille.
Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.
— Voici l'odeur du repas qui monte vers moi, dit le roi aveugle. N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?
— Pas encore, dit la jeune fille.
Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet, le roi se pâma de lassitude et d'inanition. A l'extrémité de la route tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La brume des marais flottait autour.
— Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.
— J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveu-gle. Je n'avais plus qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin de me rafraî-chir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais souillée, puisque je suis lépreux.
Et le roi s'évanouit dans la mort.
Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint de le souiller.
Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.
— Pourquoi pleures-tu? dit-il.
Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu les yeux arrachés, pensant être lépreux.
— Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la face du ciel.
Et le vieux mendiant lui répondit :
— Sans doute le sang de son coeur qui avait jailli par ses yeux avait guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de chair.
La Mort D'Odjigh
A J.-H. Rosny.
Dans ce temps la race humaine semblait près de périr. L'orbe du soleil avait la froideur de la lune. Un hiver éternel faisait craqueler le sol. Les montagnes qui avaient surgi, vomissant vers le ciel les entrailles flamboyantes de la terre, étaient grises de lave glacée. Les contrées étaient parcourues de rainures parallèles ou étoilées; des crevasses prodigieuses, soudainement ouvertes, abîmaient les choses supérieures avec un effondrement, et on voyait se diriger vers elles, dans une lente glissade, de longues files de blocs erratiques. L'air obscur était pailleté d'aiguillettes transparentes; une sinistre blancheur couvrait la campagne; le rayon-nement d'argent universel paraissait stériliser le monde.
Il n'y avait plus de végétation, sinon quelques traces de lichen pâle sur les rochers. Les osse-ments du globe s'étaient dépouillés de leur chair, qui est faite de terre, et les plaines s'étendaient comme des squelettes. Et la mort hivernale attaquant d'abord la vie inférieure, les poissons et les bêtes de mer avaient péri, emprisonnés dans les glaces, puis les insectes qui grouillaient sur les plantes rampantes, et les animaux qui portaient leurs petits dans les poches du ventre, et les êtres demi-volants qui avaient hanté les grandes forêts; car aussi loin que le regard parvenait, il n'y avait plus ni arbres ni verdure, et on ne trouvait de vivant que ce qui demeurait dans les cavernes, grottes ou tanières.
Ainsi, parmi les enfants des hommes, deux races étaient déjà éteintes; ceux qui avaient habité dans les nids de lianes, au sommet des grands arbres, et ceux qui s'étaient retirés vers le centre des lacs dans des maisons flottantes : les forêts, bois, taillis et buissons jonchaient le sol étincelant, et la surface des eaux était dure et luisante comme la pierre polie.
Les Chasseurs de Bêtes, qui connaissaient le feu, les Troglodytes qui savaient fouir la terre jusqu'à sa chaleur intérieure, et les Mangeurs de Poisson, qui avaient fait provision d'huile marine dans leurs trous à glaces, résistaient encore à l'hiver. Mais les bêtes devenaient rares, saisies par la gelée sitôt que leur museau arrivait au ras du sol, et le bois pour faire du feu allait être épuisé, et l'huile était solide comme un roc jaune à crête blanche.
Cependant un tueur de loups, nommé Odjigh, qui vivait dans une tanière profonde et possédait une hache verte de jade, immense, pesante et redou-table, eut pitié des choses animées. Etant au bord de la grande mer intérieure dont la pointe s'étend à l'est du Minnesotah, il jeta ses regards vers les régions septentrionales où le froid semblait s'amas-ser. Au fond de sa grotte glacée il prit le calumet sacré creusé dans la pierre blanche, l'emplit d'herbes odorantes d'où la fumée s'élève en couronnes, et souffla l'encens divin dans les airs. Les couronnes montèrent vers le ciel et la spire grise s'inclina au Nord.
Ce fut vers le Nord que se mit en marche Odjigh, le tueur de loups. Il couvrit sa figure d'une peau fourrée de raton percée de trous, dont la queue en panache se balançait au-dessus de sa tête, attacha autour de sa taille avec une lanière de cuir une poche pleine de viande sèche hachée menu et mêlée de graisse, et, balançant sa hache de jade vert, il se diri-gea vers les nuages épais amoncelés à l'horizon.
Il passait, et autour de lui la vie s'éteignait. Les fleuves s'étaient tus depuis longtemps. L'air opaque n'apportait que des sons étouffés. Les masses glacées, bleues, blanches et vertes, radieuses de givre, sem-blaient les piliers d'une route monumentale.
Odjigh regrettait dans son coeur le frétillement des poissons couleur de nacre parmi les mailles des filets de fibres, et la nage serpentine des anguilles de mer, et la marche pesante des tortues, et la course oblique des gigantesques crabes aux yeux louches, et les bâillements vifs des bêtes terrestres, bêtes fourrées avec un bec plat et des pattes à griffes, bêtes vêtues d'écailles, bêtes tachetées de façon variée qui plaisait aux yeux, bêtes amoureuses de leurs petits, ayant des sauts agiles, ou des tournoî-ments singuliers, ou des vols périlleux. Et par-dessus tous les animaux, il regrettait les loups féroces et leurs fourrures grises, et leurs hurlements familiers, ayant accoutumé de les chasser avec la massue et la hache de pierre, par les nuits brumeuses, à la lueur rouge de la lune.
Voici que sur sa gauche apparut une bête de tanière qui vit profondément dans le sol, et qui se laisse tirer des trous à reculons, un Blaireau mai-gre, le poil dépenaillé. Odjigh le vit et se réjouit, sans songer à le tuer. Le Blaireau, tenant sa distance, avança de front avec lui.
Puis, sur la droite d'Odjigh sortit subitement d'un couloir glacé un pauvre Lynx aux yeux inson-dables. Il regardait Odjigh de côté, craintivement, et rampait avec inquiétude. Mais le tueur de loups se réjouit encore, marchant entre le Blaireau et le Lynx.
Comme il avançait, sa poche de viande battant contre son flanc, il entendit derrière lui un faible hurlement de faim. Et se retournant ainsi qu'au son d'une voix connue, il vit un Loup osseux qui suivait tristement. Odjigh eut pitié de tous ceux auxquels il avait fendu le crâne. Le loup tirait sa langue qui fumait et ses yeux étaient rouges.
Ainsi le tueur continua sa route avec ses compa-gnons animaux, le Blaireau souterrain à sa gauche, et le Lynx qui voit tout sur terre à sa droite, et le Loup au ventre affamé derrière lui.
Ils arrivèrent au milieu de la mer intérieure qui ne se distinguait du continent que par la vaste couleur verte de sa glace. Et là Odjigh, le tueur de loups, s'assit sur un bloc et plaça devant lui le calumet de pierre. Et devant chacun de ses compa-gnons vivants, il plaça un bloc de glace qu'il creusa avec l'angle de sa hache, semblable à l'encensoir sacré où on souffle la fumée. Dans les quatre calu-mets il tassa les herbes odoriférantes ; puis il frappa l'une contre l'autre les pierres qui créent le feu; et les herbes s'allumèrent, et quatre colonnes minces de fumée montèrent vers le ciel.
Or la spire grise qui s'élevait devant le Blaireau s'inclina vers l'Ouest; et celle qui s'élevait devant le Lynx se courba vers l'Est, et celle qui s'élevait devant le Loup fit un arc vers le Sud. Mais la spire grise du calumet d'Odjigh monta vers le Nord.
Le tueur de loups se remit en route. Et, regar-dant à gauche, il s'attrista : car le Blaireau qui voit sous terre s'écartait vers l'Ouest; et, regardant à droite, il regretta le Lynx, qui voit tout sur terre et qui fuyait vers l'Est. Il pensait en effet que ces deux compagnons animaux étaient prudents et avisés, chacun dans le domaine qui lui est assigné.
Néanmoins il marcha hardiment, ayant derrière lui le Loup affamé, aux yeux rouges, dont il avait pitié.
La masse de nuées froides située au Nord, sem-blait toucher le ciel. L'hiver devenait plus cruel encore. Les pieds d'Odjigh saignaient, coupés par la glace et son sang se gelait en croûtes noires. Mais il avançait pendant des heures, des jours, des semai-nes sans doute, des mois peut-être, suçant un peu de viande séchée, jetant les débris à son compagnon le Loup qui le suivait.
Odjigh marchait avec une espérance confuse.
Il avait pitié du monde des hommes, des animaux, et des plantes qui périssaient, et il se sentait fort pour lutter contre la cause du froid.
Et, à la fin, sa route fut arrêtée par une immense barrière de glaces qui fermait la coupole sombre du ciel, comme une chaîne de montagnes à cime invi-sible. Les grands glaçons qui plongeaient dans la nappe solide de l'Océan étaient d'un vert limpide; puis ils devenaient troubles dans leurs entassements; et à mesure qu'ils s'élevaient, ils paraissaient d'un bleu opaque, semblable à la couleur du ciel dans les beaux jours d'autrefois : car ils étaient faits d'eau douce et de neige.
Odjigh saisit sa hache de jade vert, et tailla des marches dans les escarpements. Il s'éleva ainsi lentement jusqu'à une hauteur prodigieuse, où il lui semblait que sa tête était enveloppée de nuages et que la terre s'était enfuie. Et sur le gradin, juste au-dessous de lui, le Loup était assis et attendait avec confiance.
Lorsqu'il crut être arrivé à la crête, il vit qu'elle était formée d'une muraille bleue verticale, étince-lante, et qu'on ne pouvait aller au delà. Mais il regarda derrière lui, et il vit la bête vivante affamée. La pitié du monde animé lui donna des forces.
Il plongea sa hache de jade dans la muraille bleue, et creusa la glace. Les éclats volaient autour de lui, multicolores. Il creusa pendant des heures et des heures. Ses membres étaient jaunes et ridés par le froid. Sa poche de viande était flétrie depuis long-temps. Il avait mâché l'herbe odoriférante du calu-met, pour tromper sa faim, et, soudain mécréant des Puissances Supérieures, il avait lancé le calumet dans les profondeurs avec les deux pierres à faire du feu.
Il creusait. Il entendit un grincement sec et cria : car il savait que ce bruit venait de la lame de sa hache de jade, que le froid excessif allait fendre. Alors il la souleva et, n'ayant plus rien pour la réchauffer, il l'enfonça puissamment dans sa cuisse droite. La hache verte se teignit de sang tiède. Et Odjigh creusa de nouveau la muraille bleue. Le loup, assis derrière lui, lécha en gémissant les gouttes rouges qui pleuvaient.
Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l'autre côté, à la barrière du ciel. La percée s'élargit et le souffle fort entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du Printemps, et il sentit flamber l'Été. Dans le grand courant qui le souleva il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s'amoncelèrent et engendrè-rent le feu.
Il y eut un long trait de flamme avec le fracas de la foudre, et la ligne éclatante frappa Odjigh au coeur, comme un glaive rouge. Il tomba contre la muraille polie, le dos tourné au monde vers lequel les Saisons rentraient dans le fleuve de la tempête, et le Loup affamé, montant timidement, les pattes appuyées sur ses épaules, se mit à lui ronger la nuque.
L'Incendie Terrestre
A Paul Claudel.
Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n'avait pu le sauver. Des prophètes nouveaux s'étaient dressés en vain. Les mystères de la volonté avaient été inutilement forcés; car il n'importait plus de la diriger, mais c'était sa quantité qui semblait décroître. L'énergie de tous les êtres vivants décli-nait. Elle s'était concentrée dans un effort suprême vers une religion future, et l'effort n'avait pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie chaude. Les vices y crois-saient avec l'inconscience des larges plantes véné-neuses. L'immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu Hasard de la Vie; la science obscurcie par la superstition mystique; la tartuferie du coeur à qui les sens servaient de tentacules; les saisons, autrefois délimitées maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvaient l'orage; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague.
Ce fut alors que par une nuit d'électricité, le signal de dévastation parut tomber du ciel. Une tempête inconnue souffla d'en haut, engendrée par la corrup-tion de la terre. Les froidures et les chaleurs, les clairs de soleil et les neiges, les pluies et les rayons confondus avaient fait naître des forces de destruction qui éclatèrent soudain.
Car une extraordinaire chute d'aérolithes devint visible et la nuit fut rayée par des traits fulgurants; les étoiles flamboyèrent comme des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune un brasier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes choses furent pénétrées par une lumière blafarde, qui éclaira les derniers réduits, et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une prodi-gieuse douleur. Puis la nuit qui s'était ouverte, se referma. De tous les volcans jaillirent des colonnes de cendre vers le ciel, semblables à des volutes de basalte noir, piliers d'un monde supra-terrestre. Il y eut une pluie de poussière sombre en sens inverse, et un nuage émané de la terre, qui couvrit la terre.
Ainsi se passa la nuit et l'aurore fut invisible. Une tache d'un rouge obscur, gigantesque, parcourut de l'est à l'ouest la cendre du ciel. L'atmosphère devint brûlante et l'air fut piqué de points noirs qui s'atta-chaient partout.
Les foules étaient prosternées sur le sol, ne sachant où fuir. Les cloches des églises, couvents et monastères, sonnaient d'une façon incertaine, comme frappées par des battants surnaturels. Il y avait parfois des détonations dans les forts, où les pièces de siège tiraient des gargousses, pour essayer de dégager l'air. Puis comme le globe rouge touchait l'Occident et qu'un jour s'était écoulé, le silence général s'établit. Personne n'avait plus la force de prier ni de supplier.
Et la masse incandescente franchissant l'horizon noir, tout l'ouest du ciel s'enflamma, et une nappe de feu rétrograda sur l'ancienne route du soleil.
Il y eut une fuite devant l'incendie céleste et ter-restre. Deux pauvres petits corps se laissèrent glisser le long d'une fenêtre basse et coururent éperdu-ment. Malgré les maculations de l'air corrompu, elle était très blonde, les yeux limpides ; lui, la peau dorée, avec un rideau transparent de boucles, ou les lueurs singulières promenaient des rayons violets. Ils ne savaient rien, ni l'un ni l'autre ; ils sortaient à peine des confins de l'enfance, et vivant voisins, avaient l'affec-tion d'un frère et d'une soeur.
Ainsi, se tenant par la main, ils franchirent les rues noires, où les toits et les cheminées semblaient frottés de lumière sinistre, parmi les hommes étendus et les chevaux qui gisaient palpitants, puis les murailles extérieures, les faubourgs dépeuplés, allant vers l'est, à l'envers de la flamme.
Ils furent arrêtés par un fleuve qui barra soudain leur passage, et dont les eaux glissaient rapidement.
Mais il y avait une barque sur la rive : ils la pous-sèrent et s'y jetèrent, la laissant aller au courant.
La barque fut saisie à la quille par le flot, aux parois par l'ouragan et partit comme la pierre lancée d'une fronde.
C'était une très vieille barque de pêcheur, brunie et polie par le frottement, dont les tolets étaient usés à force de rames et les plats-bords luisants du passage des filets, comme l'outil primitif et honnête de la civilisation qui périssait.
Ils se couchèrent au fond, se tenant toujours les mains, et tremblants devant l'inconnu.
Et la barque rapide les emmena vers une mer mysté-rieuse, fuyant sous la tempête chaude qui tourbillon-nait.
Ils se réveillèrent sur un océan désolé. Leur bar-que était entourée par des monceaux d'algues pâles, où l'écume avait laissé sa bave sèche, où pourris-saient des bêtes irisées et des étoiles de mer roses. Les petites vagues portaient les ventres blancs des poissons morts.
La moitié du ciel était voilée par l'extension du feu qui avançait sensiblement, et mangeait sur la frange cendrée de l'autre moitié.
Il leur semblait que la mer était morte, comme le reste. Car son haleine était empestée et elle était parcourue dans sa translucidité de veines d'un bleu et d'un vert profond. Cependant la barque glis-sait à sa surface avec un mouvement qui ne se ralen-tissait pas.
L'horizon oriental avait des lueurs bleuâtres.
Elle trempa sa main dans l'eau, et la retira aussitôt : les vagues étaient déjà chaudes. Une ébullition effrayante allait peut-être faire trembler l'Océan.
Au sud, ils voyaient des cimes de nuages blancs avec des aigrettes roses, et ne savaient si ce n'était pas une vapeur ignée.
Le silence général et la flamme grandissante les figeaient dans la stupeur : ils préféraient le grand cri qui les avait accompagnés, comme l'écho d'un râle totalisé dans le vent.
L'extrémité de la mer, où la coupole de cendre venait plonger, encore demi-obscure, était ouverte par une coupure claire. Une portion de cercle d'un bleu livide semblait y promettre l'entrée d'un nou-veau monde.
— Ah! regarde! dit-elle.
La légère buée qui flottait derrière eux sur l'océan, venait de s'éclairer de la même lueur que le ciel, pâle et tremblotante : c'était la mer qui brûlait.
Pourquoi cette universelle destruction? Leurs têtes, qui battaient intérieurement dans l'air sur-chauffé, étaient pleines de cette question multipliée. Ils ne savaient pas. Ils étaient inconscients des fautes. La vie les étreignait; ils vivaient plus vite, tout d'un coup ; l'adolescence les saisit au milieu de l'incendie du monde.
Et, dans cette ancienne barque, dans ce premier instrument de la vie inférieure, ils étaient un si jeune Adam et une si petite Eve, seuls survivants de l'Enfer terrestre.
Le ciel était un dôme en feu. Il n'y avait plus à l'horizon qu'un seul point bleu extrême, sur lequel allait se refermer la paupière de flamme. Une mer ronflante les atteignait déjà.
Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles étaient éclairés par la lueur universelle. Ils se prirent les mains et s'embrassèrent.
— Aimons-nous, dit-elle.
Les Embaumeuses
A Alphonse Daudet.
Qu'il y ait encore en Libye, sur les confins de l'Ethiopie où vivent les hommes très vieux et très sages, des sorcelleries plus mystérieuses que celles des magiciennes de Thessalie, je ne puis en douter. Il est terrible, certes, de penser que les incantations des femmes peuvent faire descendre la lune dans un étui à miroir, ou la plonger, quand elle est pleine, dans un seau d'argent, avec des étoiles trempées, ou la faire frire comme une méduse jaune de mer dans une poêle, tandis que la nuit thessalienne est noire et que les hommes qui changent de peau sont libres d'errer; tout cela est terrible; mais je craindrais moins ces choses que de rencontrer encore dans le désert couleur de sang, des embaumeuses libyennes.
Nous avions traversé, mon frère Ophélion et moi, les neuf cercles de sables divers qui entourent l'Ethio-pie. Il y a des dunes terrestres qui, dans le lointain, paraissent glauques comme la mer ou azurées comme des lacs. Les Pygmées ne parviennent pas jusqu'à ces étendues; mais nous les avions laissés dans les grandes forêts ténébreuses, où le soleil ne pénètre jamais ; et les hommes couleur de cuivre qui se nour-rissent de chair humaine et se reconnaissent les uns les autres au bruit des mâchoires sont plus loin au couchant. Le désert rouge où nous entrions pour aller vers la Lybie est selon toute apparence nu de cités et d'hommes.
Nous marchâmes sept jours et sept nuits. Dans cette contrée, la nuit est transparente et bleue, fraîche et dangereuse aux yeux, si bien que parfois cette clarté bleue nocturne enfle les prunelles en l'espace de six heures et le malade ne voit plus se lever le soleil. Telle est la nature de ce mal, qu'il n'attaque uniquement que ceux qui dorment sur le sable et ne se voilent pas le visage; mais ceux qui marchent nuit et jour n'ont à redouter que la poudre blanche du désert qui irrite les paupières sous le soleil.
Le soir du huitième jour nous aperçûmes sur la plaine couleur de sang des coupoles blanches de petite dimension, disposées en cercle, et Ophélion fut d'avis qu'il était utile de les examiner. La nuit tombait rapidement, comme de coutume dans le pays libyen, et quand nous nous approchâmes, l'obscurité était très grande. Ces coupoles émer-geaient de terre, et nous ne pûmes d'abord y recon-naître d'ouvertures; mais quand nous eûmes franchi le cercle qu'elles formaient, nous vîmes qu'elles étaient trouées de portes qui avaient la hauteur d'un homme de taille moyenne et qui étaient toutes diri-gées vers le centre du cercle. L'ouverture de ces portes était sombre; mais par des orifices très; étroits percés à l'entour passaient des rayons qui marquaient nos figures comme avec de longs doigts rouges. Nous étions aussi environnés d'une odeur que nous ne connaissions pas et qui sem-blait mêlée de parfum et de corruption.
Ophélion m'arrêta et me dit qu'on nous fai-sait signe dans une de ces coupoles. Une femme que nous ne pouvions voir distinctement se tenait sous la porte et nous invitait. J'hésitai, mais Ophélion m'attira vers elle. L'entrée était obscure, ainsi que la salle ronde sous la coupole; et, sitôt que nous y fûmes, celle qui nous avait appelés disparut. Nous entendîmes une voix douce qui prononçait des paroles barbares. Puis cette femme se trouva de nou-veau devant nous, portant une lampe fumeuse d'argile. Nous la saluâmes et elle nous souhaita la bienvenue dans notre langue grecque, qu'elle parlait avec un accent libyen. Elle nous montra des lits de terre cuite, ornés de figures d'hommes nus et d'oi-seaux, et nous fit asseoir. Ensuite, disant qu'elle allait chercher notre repas, elle disparut encore, sans qu'il nous fût possible de voir, à la faible lueur de la lampe qui était posée à terre, par où elle sortait. Cette femme avait une chevelure noire, et des yeux de couleur sombre; elle était vêtue d'une tunique de lin; une ceinture bleue soutenait ses seins, et elle sentait la terre.
Le souper qu'elle nous servit dans des plats d'ar-gile et des coupes de verre obscur fut de pain en couronnes, avec des figues et du poisson salé; il n'y eut d'autre viande que des sauterelles confites; quant au vin, il était rose et pâle, apparemment mêlé d'eau, et d'une saveur exquise. Elle mangea avec nous, mais ne toucha ni au poisson ni aux sauterelles. Et tant que je fus dans cette coupole, je ne la vis mettre dans sa bouche de la chair; elle se contentait d'un peu de pain et de fruits conservés. La raison de cette abstinence est sans doute dans un dégoût que l'on comprendra facilement par ce récit; et peut-être que les parfums parmi lesquels cette femme vivait, lui ôtaient le besoin de la nourriture et l'apaisaient de leurs particules subtiles.
Elle nous interrogea peu, et nous osions à peine lui parler; car ses moeurs paraissaient étranges. Après le souper, nous nous étendîmes sur nos lits; elle nous laissa une lampe et en prépara une autre plus petite pour elle-même; puis elle nous quitta, et je vis qu'elle entrait au-dessous du sol par une ouverture située à l'extrémité opposée de la coupole. Ophélion sem-blait peu désireux de répondre à mes conjectures et je m'endormis jusqu'au milieu de la nuit d'un sommeil inquiet.
Je fus réveillé par le son de la lampe qui crépitait, parce que la mèche avait brûlé jusqu'à l'huile, et je ne vis plus mon frère Ophélion auprès de moi. Je me levai et je l'appelai à voix basse; mais il n'était plus dans la coupole. Alors je sortis dans la nuit, et il me sembla que j'entendais sous terre des lamenta-tions et des cris de pleureuses. Ce son d'écho mourut rapidement : je fis le tour des coupoles sans rien découvrir. Mais il y avait une sorte de frémissement, comme d'un travail dans le sol, et au loin l'appel triste du chien sauvage.
Je. m'approchai d'un des orifices d'où jaillissaient les rayons rouges, et je parvins à monter sur une des coupoles pour regarder à l'intérieur. Je compris alors l'étrangeté de la contrée et de la cité des cou-poles. Car l'endroit que je voyais, éclairé à torchères, était jonché de morts; et parmi des pleureuses, d'au-tres femmes s'empressaient avec des vases et des instruments. Je les voyais fendre sur le côté des ventres frais et tirer les boyaux jaunes, bruns, verts et bleus, qu'elles plongeaient dans des amphores, enfoncer par le nez des figures un crochet d'argent, briser les os délicats de la racine et ramener la cervelle avec des spatules, laver les corps avec des eaux teintes, les frotter de parfums de Rhodes, de myrrhe et de cinnamone, tresser les cheveux, gommer les cils et les sourcils de couleur, peindre les dents et durcir les lèvres, polir les ongles des mains et des pieds et les entourer d'une ligne d'or. Puis, le ventre étant plat, le nombril creux, au centre de rides circulaires, elles allongeaient les doigts des morts, blancs et plissés, leur cerclaient aux poignets et aux chevilles des anneaux d'électron, et les roulaient patiemment dans de longues bandelettes de fin.
Toutes ces coupoles étaient apparemment une cité d'embaumeuses, où on apportait les morts des villes environnantes. Et dans certaines des habi-tations le travail s'accomplissait au-dessus, mais dans d'autres au-dessous du sol. La vue d'un corps qui gardait les lèvres serrées, entre lesquelles on passait un brin de myrte, ainsi que les femmes qui ne peuvent pas sourire et veulent s'accoutumer à montrer leurs dents, me fit horreur.
Je résolus, aussitôt le jour venu, de fuir, avec Ophélion, la cité des embaumeuses. Et, en rentrant sous notre coupole, je replaçai une mèche dans la lampe, et je l'allumai au foyer, sous la voûte : mais Ophélion n'était pas revenu. J'allai au fond de la salle, et j'éclairai l'ouverture de l'escalier souterrain; et d'en bas j'entendis un bruit de baisers. Alors je souris en songeant que mon frère passait une nuit amoureuse avec une manieuse de cadavres. Mais je ne sus que penser en voyant entrer sous la coupole, par une ouverture qui donnait sans doute dans un couloir pratiqué à l'intérieur de la muraille de ciment, la femme qui nous recevait. Elle se dirigea vers l'es-calier, et écouta, ainsi que je l'avais fait. Puis elle se tourna de mon côté et sa figure me fit peur. Ses sour-cils se touchèrent, et elle parut rentrer dans le mur.
Je retombai dans un profond sommeil. Au matin, Ophélion était couché sur le lit voisin du mien. Il avait la figure couleur de cendre. Je le secouai, et le pressai de partir. Il me regarda sans me reconnaître. La femme rentra, et comme je l'interrogeais, elle parla d'un vent pestilentiel qui avait soufflé sur mon frère.
Tout le jour, il se retourna sur les côtés, agité par la fièvre, et la femme le regardait avec des yeux fixes. Vers le soir, il remua ses lèvres et mourut. J'embrassai ses genoux en gémissant, et je pleurai jusqu'à deux heures après le milieu de la nuit. Puis mon âme s'envola avec les songes. La douleur d'avoir perdu Ophélion me troubla et me fit réveiller. Son corps n'était plus auprès de moi et la femme avait disparu.
Alors je poussai des cris, et je parcourus la salle : mais je ne pus trouver l'escalier. Je sortis de la cou-pole et montant vers le rayon rouge, j'appliquai mes yeux à l'ouverture. Or voici ce que je vis :
Le corps de mon frère Ophélion était étendu parmi des vases et des jarres; et on avait retiré sa cervelle avec le crochet et les spatules d'argent, et son ventre était ouvert.
Déjà ses ongles étaient dorés et sa peau frottée d'asphalte. Mais il était entre deux embaumeuses qui se ressemblaient si étrangement que je ne pou-vais distinguer celle qui nous avait reçus. Toutes deux pleuraient et se déchiraient la figure, et bai-saient mon frère Ophélion, et le serraient dans leurs bras.
Et j'appelai par l'ouverture de la coupole, et je cherchai l'entrée de cette salle souterraine, et je courus vers les autres coupoles; mais je n'eus point de réponse, et j'errais inutilement dans la nuit transparente et bleue.
Et ma pensée fut que ces deux embaumeuses étaient soeurs et magiciennes et jalouses, et qu'elles avaient tué mon frère Ophélion pour garder son beau corps.
Je me couvris la tête de mon manteau et je m'en-fuis éperdu hors de cette contrée de sortilèges.
La Peste CCCCI e mille l'an corant Nella città di Trento Rè Rupert Voile lo scudo mio esser copert De l'arme suo Lion d'oro rampant
CRONICA DEL PlTTI.
A Auguste Bréal.
Moi, Bonacorso de Neri de Pitti, fils de Bona-corso, gonfalonier de justice de la commune de Florence, dont l'écu fut couvert en l'an quatorze cent un, par ordre du roi Rupert, dans la cité de Trente, du Lion d'or rampant, je veux raconter pour mes descendants anoblis ce qui m'arriva quand je commençai à courir le monde pour chercher l'aven-ture.
L'an MCCCLXXIV, étant jeune homme sans argent, je m'enfuis de Florence sur les grandes routes avec Matteo pour compagnon. Car la peste dévastait la cité. La maladie était soudaine, et attaquait dans la rue. Les yeux devenaient brûlants et rouges, la gorge rauque; le ventre enflait. Puis la bouche et la langue se couvraient de petites poches pleines d'eau irritante. On était possédé par la soif. Une toux sèche secouait les malades pendant plusieurs heures. Ensuite les membres se raidissaient aux articula-tions; la peau se parsemait de taches rouges, gonflées; qu'aucuns nomment bubons. Et finalement les morts avaient la figure distendue et blanchâtre, avec des meurtrissures saignantes et la bouche ouverte comme un cornet. Les fontaines publiques, presque épuisées par la chaleur, étaient entourées d'hommes courbés et maigres qui tâchaient d'y plonger la tête. Plusieurs s'y précipitèrent, et on les retirait par les crochets des chaînes, noirs de vase et le crâne fracassé. Les cadavres brunissants jonchaient le milieu des voies par où coule, dans la saison, le torrent des pluies; l'odeur ne pouvait se supporter et la crainte était terrible.
Mais Matteo était grand joueur de dés, nous nous égayâmes sitôt la sortie de la ville et nous bûmes à la première hôtellerie du vin mêlé pour notre salut de la mortalité. Là il y eut des marchands de Gênes et de Pavie; et nous les défiâmes, le cornet à dés en mains, et Matteo gagna douze ducats. Pour ma part, je les conviai au jeu de tables, où j'eus le bonheur de remporter un gain de vingt florins d'or, desquels ducats et florins nous achetâmes des mules et un chargement de laine, et Matteo, qui avait délibéré d'aller en Prusse, fit provision de safran.
Nous courûmes les chemins de Padoue à Vérone, nous revînmes à Padoue pour nous fournir plus amplement de laine, et nous voyageâmes jusqu'à Venise. De là, passant la mer, nous entrâmes en Scla-vonie, et visitâmes les bonnes villes jusqu'aux confins des Croates. A Buda, je tombai malade de la fièvre, et Matteo me laissa seul à l'hôtellerie, avec douze ducats, retournant à Florence où l'appelaient certaines affaires, et où je devais venir le rejoindre. Je gisais dans une chambre sèche et poussiéreuse, sur un sac de paille, sans médecin, et la porte ouverte sur la salle à boire. La nuit de la Saint-Martin, il vint une compagnie de fifres et de flûtistes, avec quelque quinze ou seize soldats vénitiens et tudesques. Après avoir vidé beaucoup de flacons, écrasé les tasses d'étain et brisé les cruches contre les murs, ils commencèrent à danser au son du fifre. Ils passèrent par la porte leurs trognes rouges, et me voyant allongé sur mon sac, se mirent à me tirer dans la salle en criant: " Ou tu boiras, ou tu mourras!" puis me bernèrent, tandis que la fièvre me battait la tête, et finirent par me plonger dans la paille du sac, dont ils lièrent l'ouverture autour de mon cou.
Je suai abondamment, et ma fièvre en fut sans doute dissipée, tandis que la colère me venait. Les bras étaient empêtrés et on m'avait ôté mon basilaire, sans quoi je me serais rué, ainsi hérissé de paille, parmi les soldats. Mais je portais à la ceinture, sous mes chausses, une courte lame engainée; je réussis à glisser ma main jusque-là, et par son moyen, je fendis la toile du sac.
Peut-être que la fièvre m'emflammait encore la cervelle; mais le souvenir de la peste que nous avions laissée à Florence et qui depuis s'était répandue en Sclavonie, se mélangea dans mon esprit à une sorte d'idée que je m'étais faite du visage de Sylla, le dictateur des Latins dont parle le grand Cicéron. Il ressemblait, disaient les Athéniens, à une mûre sau-poudrée de farine. Je résolus de terrifier les gens d'armes vénitiens et tudesques; et comme je me trouvais au milieu du réduit où l'hôtelier enfermait ses provisions et les fruits de conserve, j'eus rapi-dement éventré une poche pleine de farine de maïs. Je me frottai la figure de cette poussière ; et, lorsqu'elle eut pris une teinte qui n'était ni jaune, ni blanche, je me fis de ma lame une éraflure au bras, d'où je tirai assez de sang pour tacher irrégulièrement l'en-duit. Puis je rentrai dans le sac, et j'attendis les bandits ivrognes. Ils vinrent en riant et en chancelant: à peine eurent-ils vu ma tête blanche et saignante qu'ils s'entre-choquèrent en criant: "La peste! la peste! "
Je n'avais pas repris mes armes, que l'hôtellerie était vide. Me sentant rétabli, à cause de la transpira-tion que m'avaient imposée ces ruffians, je me mis en route pour Florence, afin de rejoindre Matteo.
Je trouvai mon compagnon Matteo errant par la campagne florentine, et assez mal en point. Il n'avait pas osé pénétrer dans la cité, pour la peste qui conti-nuait à y rager. Nous rebroussâmes chemin, et nous dirigeâmes, en quête de fortune, vers les Etats du pape Grégoire. Montant vers Avignon, nous croi-sions des bandes d'hommes armés, portant lances, piques et vouges; car les citoyens de Bologne venaient de se révolter contre le Pape, à la requête de ceux de Florence (ce que nous ignorions). Là nous fîmes des jeux joyeux avec les gens d'un parti et de l'autre, tant aux tables qu'aux dés, si bien que nous gagnâmes environ trois cents ducats et quatre-vingts florins d'or.
La cité de Bologne était presque vide d'hommes, et nous fûmes reçus aux étuves avec des cris d'allé-gresse. Les chambres n'y sont pas jonchées de paille comme en beaucoup de villes lombardes; les grabats n'y manquent pas, quoique les sangles soient rom-pues pour la plupart. Matteo rencontra une Floren-tine de sa connaissance, Monna Giovanna; pour moi, qui ne pensais pas à m'enquérir du nom de la mienne, j'en fus content.
Là nous bûmes d'abondance, et du vin épais de la contrée et de la cervoise, et nous mangeâmes confitures et tartelettes. Matteo, à qui j'avais conté mon aventure, feignant d'aller au retrait, descendit dans les cuisines, et revint accoutré en pestiféré. Les filles des étuves s'enfuirent de tous côtés, pous-sant des cris aigus, puis elles se rassurèrent, et vinrent toucher, encore peureuses,la figure de Matteo. Monna Giovanna ne voulut pas retourner avec lui, et resta tremblante dans un coin, disant qu'il sentait la fièvre. Cependant Matteo, ivre, posa la tête parmi les pots, sur la table, que ses ronflements faisaient trembler, et il ressemblait aux figures de bois bariolées que les banquistes montrent sur les estrades.
Finalement nous quittâmes Bologne, et après diverses aventures, nous arrivâmes près d'Avignon, où nous apprîmes que le Pape faisait mettre en prison tous les Florentins, et les faisait brûler, eux et leurs livres pour se venger de la rébellion. Mais nous fûmes avertis trop tard; car les sergents du Maréchal du Pape nous surprirent pendant la nuit, et nous jetèrent à la prison d'Avignon.
Avant d'être mis en question, nous fûmes examinés par un juge et provisoirement condamnés au cachot bas, jusqu'à information, avec le pain sec et l'eau, ce qui est la coutume de la justice ecclésiastique. Je parvins toutefois à cacher sous ma robe notre sac de toile, qui contenait un peu de polenta et des olives.
Le sol du cachot était marécageux ; et nous n'avions d'air que par un soupirail grillé qui s'ouvrait à ras de terre sur la cour de la Conciergerie. Nos pieds étaient passés dans les trous de ceps très lourds de bois, nos mains liées à des chaînes assez lâches, de telle manière que nos corps se" touchaient depuis le genou jusqu'à l'épaule. L'huissier du guichet nous fit la grâce de nous dire que nous étions en suspicion de poison; car le Pape avait su par certains ambassa-deurs que les gonfaloniers de la commune de Flo-rence entretenaient le dessein de le faire mourir.
Nous étions ainsi dans la noirceur de la prison, n'entendant nul bruit, ne sachant pas l'heure du jour ni de la nuit, en grand danger d'être brûlés. Je me souvins alors de notre stratagème; et il nous vint l'idée que la justice papale, par terreur de la maladie, nous ferait jeter dehors. J'atteignis avec peine ma polenta, et il fut convenu que Matteo s'en barbouil-lerait la figure et se tacherait de sang, tandis que je crierais pour attirer les sbires. Matteo disposa son masque, et commença des hurlements rauques, comme s'il avait la gorge prise. J'invoquai la Notre-- Dame, en secouant mes chaînes. Mais le cachot était profond, le portail épais, et il faisait nuit. Pendant plusieurs heures nous suppliâmes inutilement. Je cessai mes cris : cependant Matteo continuait à geindre. Je le poussai du coude, afin qu'il se reposât jusqu'au jour : ses gémissements devinrent plus forts. Je le touchai dans l'obscurité : mes mains n'atteignaient que son ventre qui me parut gonflé comme une outre. Et alors la peur me saisit : mais j'étais collé contre lui. Et tandis qu'il criait d'une voix enrouée : " A boire! à boire! " jusqu'à ce qu'il me semblât entendre l'appel désespéré d'une meute lâchée, le rond pâle du jour levant tomba du sou-pirail. Et alors la sueur froide coula sur mes membres; car, sous son masque poudreux, sous les taches de sang desséché, je vis qu'il était livide, et je reconnus les croûtes blanches et le suintement rouge de la peste de Florence.
Les Faulx-Visaiges
A Paul Arène.
Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage militaire. Les Ecorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais, revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les arbres noirs. Par les chemins pas-saient des files d'hommes à pourpoints troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chape-rons et des cornettes froncées attachées à des aiguil-lettes rouges; quelques-uns portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule, tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-boeuf à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or. Tra-versant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient aux étuves, baîllonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et arbalétriers, attroupés en masse noire, les regar-daient fuir, effarés.
D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles montaient sur les blocs et s'appelaient : " Denise! Marion! Museau! " Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante. Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes d'armes, qui les tenaient sous les bras, et entre-croi-saient des vouges sur leurs têtes.
Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils avaient scié les jambes près des pieds et arra-ché les yeux, qu'ils montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en jurant le " sanglant foutre-- Dieu ". Et cependant leurs amis coupaient les mor-dants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour en prendre les fermoirs.
Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards de mystérieuses figures noctur-nes. On ne savait ce qu'il en était. Ils étaient diver-sement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.
Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude terrifiante et inconnue : ils avaient leurs visages couverts de faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec des trous, par où on voyait les yeux et les dents.
Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de " Faulx-Visaiges "; on n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les céré-monies des faulx-visaiges en métaux riches.
Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais, était seigneur, et rava-gèrent la contrée de façon horrible. Car les Faulx-- Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du mystère et massacraient en silence.
On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi de France, ou le roi d'An-gleterre, ou tous deux. Leur férocité était seigneu-riale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-- Visaiges, la nuit.
Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.
Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes avec leurs faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir, se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés. Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchi-raient la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui s'entre-choquaient à la bise.
Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles tenues pour-la réception. Tout était en mouvement dans la place de Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des gants fourrés.
L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui que les Faulx-- Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huis-sier prononça quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.
Il y avait là trois hommes, l'un étendu sur le tré-teau. Sa poitrine et ses jambes étaient nues, couvertes de poils blonds. Son faux-visage était de cuir noir, et par le trou de la bouche on versait de l'eau à travers un cornet. Il avait le cou mouillé, gonflé : les muscles s'y tordaient. Son dos était cintré. Une mare s'étendait sur les carreaux, près du chevalet. Mais le patient ne dit mot.
On l'attacha sur un banc à deux bâtons placés en croix de Saint-André; et à chacun de ses membres les deux tourmenteurs mirent un pivot tournant qu'ils virèrent et tordirent. On entendait craquer les os des poignets et des chevilles. L'homme ne fit que gémir.
L'un des tourmenteurs alla chercher de la braise dans une écuelle de terre cuite, et, à cheval sur l'homme, lui souffla les étincelles sur la peau, par les narilles du faux-visage. Le patient s'agita, et se débattit, puis resta immobile.
Mathew Gough, le croyant étouffé, fit signe qu'on le portât au feu de la cuisine. Il parut s'y ranimer, et respira doucement. Alors Mathew Gough, la face couverte de son faux-visage d'or qui étincelait à la flamme, se pencha vers le faux-visage noir et parla bas. Il parla anglais, et les tourmenteurs ne compri-rent pas. Ils virent trembler les bras et les jambes du prisonnier. Mais il ne répondit rien, et resta silencieux sous son faux-visage sombre.
Mathew Gough lui fit mettre incontinent la corde au cou et les deux tourmenteurs le halèrent et le tirèrent par un anneau encastré dans les dalles du plafond. Au feu de la cuisine il jeta son ombre agitée sur les murs.
Puis, remontant lentement les degrés, Mathew Gough ordonna de mettre la place en état de défense, ayant reçu nouvelles, disait-il, de trahison, et de quitter les habits de cérémonie parce que lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux, lui avait mandé par messager sûr qu'il ne viendrait pas.
Les écuyers, archers et valets d'armes coururent de-ci, de-là et toute la place sonna par les ferrures heurtées.
Ainsi périt sombrement le chef des Faulx-- Visaiges, auquel ses compagnons donnaient le nom d'Alain Blanc-Bâton.
Les Eunuques
A Maurice Spronck.
Spadones ! Ils étaient accroupis sur les dalles, les genoux serrés, et frottaient le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent. Leurs robes couleur de safran étaient étendues autour d'eux, et une odeur de cinnamome se dégageait de leur peau. Ainsi ils se reposaient parmi des garçons étuvistes en sueur, des hommes vêtus de peluche écarlate qui se rendaient aux bains avec des filets pleins de balles à jouer vertes, des, jeunes gens à tunique rousse avec des ceintures cerise, hauts troussés, et les cheveux longs, des coureurs à colliers précédant des chaises à porteurs, où des matrones aux cheveux tordus, à la peau poncée, rendaient les saluts des passants.
Le haut du ciel était chaudement bleu, voilé de filaments roses et se fondait graduellement à l'hori-zon dans un jaune transparent, un bleu de turquoise très pâle, et un vert délicat et tremblotant. Il y avait encore des crieurs de rues qui offraient l'eau de neige : aqua nivata, nivata ! Des Esthiopiens frisés arrosaient partout avec l'eau de minuscules outres percées, semblables à celles qui servent à abattre la poudre rouge de l'arène, dans l'amphithéâtre.
Or, parmi l'air bourdonnant, les eunuques se mirent à songer au pays d'où ils étaient venus, à la brûlante Syrie, et à l'Ibérie aux mines d'argent. Ils avaient couru à quinze ans les hauts pâturages maigres avec les chèvres et les boucs, barattant le lait, pressant des fromages blancs durs, qu'ils traver-saient d'un brin de genêt. Ils avaient aimé des fillettes à grands chapeaux de paille. Ils les guettaient entre les bouquets de fleurs d'or quand elles devaient venir et leur taillaient des sifflets dans du bois de sureau. Souvent ils apportaient des pois chiches qu'ils avaient volés dans les granges. Ces jours-là on creusait un trou avec les mains et on y jetait des branchilles et des feuilles sèches. La fillette allait chercher au foyer le plus voisin une braise ardente; elle la mettait dans son sabot plat, qu'elle agitait sans cesse en courant, pour empêcher le charbon de s'éteindre. Puis, gra-vement assis l'un en face de l'autre, ils faisaient rôtir leurs pois chiches au bout d'une baguette pointue. Ou ils jouaient au roi et à la reine. On faisait un trône avec des pierres unies, à l'ombre quelque part. La reine s'asseyait là, et le roi partait en expédition pour surveiller ses chèvres. La reine, après avoir écouté les cigales, s'endormait sur son trône. Alors, quand le roi revenait, il lui faisait un oreiller de mousse, et l'étendait doucement dessus.
Le soir, les ombres s'allongeaient, et on descen-dait avec les chèvres par les sentiers bordés de ronces. Les chauves-souris s'envolaient des buissons. Sous les herbes on entendait des frôlements de serpent qui allait retrouver son trou; le grillon chantait dans les dernières flammes dorées du jour mourant; les rochers devenaient gris et le premier frisson de la nuit secouait le feuillage des arbres. Un vent frais ballonnait le manteau et frisait le poil des chèvres; le chien, nez à l'air, humait le souffle parfumé, et les genêts balançant leurs têtes jaunes ondulaient comme les vagues de la mer. Plus bas les lapins fuyaient dans les broussailles et l'obscurité s'amas-sait autour des vieux chênes. Bientôt la hutte était là, la mère sur la porte, avec sa cuillère en main.
Où étaient-elles, seigneurs du ciel, ces broussailles espagnoles, et la hutte de la montagne, et le trou-peau ami ? Ils étaient venus, les durs Italiotes, à la tête rasée, aux lèvres serrées; ils avaient brûlé la hutte et mangé le troupeau.
Ils avaient pris les petits dans les hauteurs, près d'Osca. Le long de la Cinca, les soldats étaient des-cendus et avaient traversé la plaine de Sourdao pour les mener à Ilerda. Et d'Ilerda à Tarraco, à travers les montagnes noires de Iakketa et d'Ilercao. A Tarraco, des marchands leur avaient fait boire une infusion de graines de pavot, pour les mutiler sans douleur. On les avait embarqués comme du bétail et vendu aux escales, à Populonia, à Cosa, ou à Alsium. D'autres étaient venus à Rome, par Ostia.
Des mangons les avaient achetés, leur avaient en-duit les pieds avec de la poussière de craie, les avaient coiffés de bonnets en molleton blanc. On les avait frottés de térébenthine, épilés à la lampe et à la pince, frisés au fer. On les avait exposés sur un échafaud, avec des écriteaux. Ils avaient les dents blanches et les yeux noirs, parlaient latin avec un accent guttural et un ton aigu. On les enfumait de gagate, avant d'en payer le prix, pour voir s'ils ne tombaient pas d'épilepsie.
Maintenant, entre les leveurs de voiles des portes, conservateurs de vaisselle d'argent, baigneurs, parfu-meurs, cuisiniers, dresseurs, serveurs, dégustateurs, échansons, portiers en robe verte, muletiers à tunique relevée, aguayeurs, esclaves de chaise, porteurs d'éventails et d'ombrelles, ils étaient eunuques, soumis à la fourche, au fouet, et aux supplices publics de la porte Esquiline. Leurs maîtresses leur faisaient gonfler les joues pour leur donner un soufflet, et les intendantes leur piquaient le cou avec des aiguilles de tête.
Et ils allaient nécessairement par le Tuscus Vicus, où se promènent les débauchés, acheter des étoffes et chercher de petites amphores à nard, scellées de gypse, chez les pigmentaires, qui vendent de la ciguë, de l'aconit, de la mandragore et des cantha-rides. Ils chantaient dans l'atrium, au premier ser-vice, des morceaux de l'Iliade et de l'Odyssée et au dessert des vers du livre d'Elephentis. Ils regardaient douloureusement des tableaux où on voyait Ata-lante avec Méléagre. Quelques convives les baisaient au passage, et ils en souffraient. Malgré leurs lati-claves à franges, leurs anneaux d'or à étoiles de fer, leurs bracelets d'ivoire serti de métal, ils voyaient avec envie des Libyens lippus, nus et noirs. Ils jouaient nonchalamment sur des tablettes ne bois de térébinthe avec des calculs de cristal peint. Ils man-geaient à peine des becs-figues gras entourés de jaune d'oeuf poivré. Rien ne pouvait les distraire d'une tristesse peu vigoureuse, ni les caprices du maître, ni ceux de la maîtresse.
Ivres de vin rose, ils couraient plus loin que les étals de boucher avec les chèvres sanglantes parées de myrthe, par delà les " popinae " de rôtisseurs qui vendent des noix frites et des bettes au miel, et les tavernes où pendent des bouteilles enchaînées, vers la noirceur centrale des chambres voûtées où, parmi des cellules à écriteaux, errent obscurément des femmes nues. Mais le patron des chambres à voûte de pierre reconnaissait les robes couleur de safran; et les sangles des lits restaient sans matelas, puisque ces hommes ivres de vin rose, accroupis sur les dalles, frottant le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent, étaient des énervés — spadones.
Les Milésiennes
A Edmond de Goncourt.
Tout à coup, sans que personne en sût la cause, les vierges de Milet commencèrent à se pendre. Ce fut comme une épidémie morale. En poussant les portes des gynécées, on heurtait les pieds encore frémissants d'un corps blanc suspendu aux poutres. On était surpris par un soupir rauque et par un tintement de bagues, de bracelets et d'anneaux de chevilles qui roulaient à terre. La gorge des pendues se soulevait comme les ailes palpitantes d'un oiseau qu'on étouffe. Les yeux semblaient pleins de rési-gnation, plutôt que d'horreur.
Les jeunes filles se retiraient le soir, silencieuses, comme il convient, étant restées assises dans une tenue modeste, sans serrer les genoux. Au milieu de la nuit retentissaient des gémissements et on les Croyait d'abord oppressées par des songes lourds, oiseaux nocturnes du cerveau. Les parents se levaient et visitaient leurs chambres. Ils pensaient les trouver étendues sur le ventre, les reins secoués de peur, ou les bras croisés sur les seins, avec leurs doigts appuyés sur la place où le coeur bat. Mais les lits des jeunes filles étaient vides. Puis on entendait des balance-ments dans les salles supérieures. Là, éclairées de lune, la tunique blanche tombante, les mains enfon-cées l'une dans l'autre, jusqu'à la basse articulation des doigts, elles étaient pendues, et leurs lèvres gonflées bleuissaient. A l'aube les moineaux fami-liers volaient sur leurs épaules, les becquetaient, et trouvant leur peau froide, s'envolaient avec des petits cris.
A peine le premier souffle du matin faisait fris-sonner les voiles tendus sur les cours intérieures, qu'il apportait des maisons amies le chant grave des pleureuses.
Et sur la place du Marché, parmi les acheteurs des heures incertaines, avant que les nuages légers se teignent de rose, on récitait la liste des mortes de la nuit. Les hérauts couraient çà et là. Ainsi que les autres, les filles des magistrats et des archontes, à peine nubiles, à la veille de prendre le voile jaune des noces, se suspendaient mystérieusement. Les hommes qui venaient à l'assemblée, tous marqués de la corde rouge qui indique les retardataires, négli-geaient les affaires du peuple et pleuraient dans leurs mains. Les juges tremblants rendaient des arrêts de bannissement et n'osaient plus condamner à mort.
On chassa des ruelles obscures où habitaient les vendeuses de drogues un grand nombre de vieilles qui détournaient la tête à la lumière du jour. Les femmes fardées, dont la démarche était lourde et les yeux trop noircis, furent expulsées de la cité. Ceux qui enseignaient des doctrines inconnues sous les portiques, les discoureurs avec les jeunes gens, les prêtres promenant des images de déesse sur des bêtes de somme, les initiés des mystères et les amants de Cybèle furent relégués hors des murailles.
Ils allèrent peupler des cavernes creusées au roc des montagnes voisines dans un temps immémorial. Là ils couchèrent dans des chambres de pierre; et les unes servirent aux prostituées, les autres aux phi-losophes; de sorte que dès le crépuscule les jeunes gens de Milet sortaient de la cité pour passer une nuit souterraine. Ainsi, au flanc des coteaux, par les ouvertures taillées dans la montagne, on voyait briller des lumières à la première heure de veille; et tout ce qui, dans la cité de Milet, avait été étrange ou impur, continuait sa vie à l'intérieur de la terre.
Alors les archontes de la colonie firent un décret par lequel il était ordonné d'ensevelir les jeunes filles pendues d'une manière nouvelle. Elles devaient être exposées à la populace, nues, la cordelette au cou, et portées ainsi au sépulcre. Et on espérait que la pudeur vaincrait par ce moyen la mort volon-taire, lorsque le soir qui suivit la promulgation de cette loi le secret des Milésiennes fut découvert.
Des prêtres qui entretenaient un foyer sacré au temple d'Athéné se relevèrent un peu avant le milieu de la nuit pour ajouter des roseaux au feu et verser de l'huile dans les lampes. Et ils virent s'avancer parmi l'obscurité de la salle centrale une troupe de vierges qui semblaient avoir été averties par un songe. Car elles se dirigeaient dans l'ombre vers une certaine dalle, près de l'autel, qui fut soulevée. Un jeune garçon, qui portait d'habitude les corbeilles de la déesse, se voila la tête et pénétra sous le temple avec les vierges.
La voûte était haute, à peine éclairée par un point faiblement lumineux du sommet. Au fond, la paroi semblait éclatante, étant faite d'un seul miroir de métal. D'abord cette surface polie était nébuleuse, puis des images fugitives y passaient. Elle était de couleur glauque, comme les yeux des chouettes qui sont consacrées à Pallas Athéné.
La première des Milésiennes s'avança vers l'im-mense miroir, souriante, et se dévêtit. Le voile attaché sur l'épaule tomba, puis le pli du sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge : son corps parut dans sa splendeur. Et elle dénoua la torsade de ses cheveux qui se répandirent sur ses épaules jus-qu'aux talons. Les autres jeunes filles, à côté d'elle, riaient en la voyant se mirer. Pourtant nulle image n'apparaissait à celles qui étaient voisines, dans le miroir de métal. Mais la jeune fille, les yeux horri-blement dilatés, pleura un cri de bête épouvantée. Elle s'enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds nus sur les dalles. Puis, parmi la terreur du silence, des minutes s'étant écoulées, retentit le hurlement des pleureuses.
Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu'elle eut remonté, dans son égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent connaître encore qu'elle s'était pendue sous la lueur froide de la lune.
Le jeune garçon se plaça exactement derrière la troisième, et son regard alla avec le regard de la Milésienne, et le cri d'horreur jaillit de ses lèvres en même temps. Car l'image du miroir sinistre était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines rous-sies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de noeuds. L'image n'avait plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le spectacle de ce que lui réser-vait la vie. Et dans les traits de l'image elle retrou-vait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front et la ligne du nez et l'arc de la bouche et l'écartement des seins, et la couleur des yeux sur-tout, qui donne le sens de la pensée profonde. Terri-fiée par son corps, honteuse de l'avenir, avant de connaître Aphrodite, elle se suspendit aux poutres du gynécée.
Or le jeune garçon la poursuivit, et chassa les autres vierges devant lui. Mais il arriva trop tard, et le corps de la Milésienne était déjà ondulé par l'agonie. Il l'étendit sur le sol, et, avant l'arrivée des pleu-reuses, caressa délicatement ses membres, et baisa ses yeux.
Telle fut la réponse de ce jeune garçon au miroir de la vérité future, au miroir d'Athéné.
52 et 53 Orfila
A Georges Courteline.
Le long d'une grande route plantée d'arbres unis, au feuillage régulièrement taillé, comme des pains de sucre piqués sur des tiges frêles, on voyait un mur jaunâtre, uniforme, avec deux pavillons semblables aux extrémités. La peinture de la grille d'entrée était morne; puis une cour sablée, oblongue, séparait des bâtiments parallèles, à hautes portes vitrées; les constructions à deux étages avaient des toits abaissés d'où montaient, à intervales égaux, des clochetons couverts d'ardoises. Aux coins de la cour bâillaient des voûtes grises, dont on n'aperce-vait pas l'issue; et des jardinets ronds, carrés, en triangle, en losange, où la terre était pierreuse parmi l'herbe clairsemée, tachaient avec les bancs l'étendue triste du sol emmuré par quelques traces de vert pâle.
Parmi ces figures géométriques de végétation descendant des perrons, sous les vitres des portes, autour d'une seule pièce d'eau rectangulaire, très poussiéreuse, émergeant des bouches ternes de vieilles pierres qui s'étiraient aux quatre coins, des bandes d'êtres humains, à peine agités, avançaient en chan-celant, la tête branlante, les genoux tremblants; des vieillards et des vieilles, les unes paraissant, du hochement continuel de leur personne, dire toujours oui, oui, les autres, par l'oscillation de droite à gauche, non, non ; d'anciennes affirmations et négations ambu-lantes et entêtées d'un faible mouvement qui ne variait pas.
Les hommes portaient des chapeaux qui avaient perdu toute recherche de forme, leur feutre étant défoncé ou renflé. Mais plusieurs posaient leurs casquettes ambitieusement sur le côté. Les femmes laissaient flotter des cheveux blancs fripés sous leurs bonnets sales; mais quelques-unes avaient frisé leurs perruques, d'un noir singulier, sombres au-dessus de leur figure parcheminée. Passant ainsi dans la cour jardinée, maigrement entretenue, certains vieux bellâtres faisaient des effets de main, certaines vieilles, coquetant, minaudaient avec leurs lunettes. Et ils se réunissaient par groupes, autour des bancs, lisaient de petits journaux, s'offraient des prises; tandis que des pensionnaires hébétés considéraient d'une mine inquiète les sourires malins qu'ils ne comprenaient plus.
L'hôpital qu'ils habitaient les recevait passé soixante ans, moyennant un millier de francs et une petite rente pour ajouter de la viande à leur ordinaire. Ceux qui étaient riches possédaient leur cham-bre, marquée d'un numéro, dans un couloir. On n'était plus propriétaire d'un nom. Il y avait le 63 Voltaire, le 119 Arago; on déposait, en entrant, les signes de reconnaissance qui avaient servi dans la société pendant le cours d'une vie ordinaire; ce cimetière animé restait plus anonyme que le cimetière des morts.
Or, cette société numérotée prenait ses règles et ses conventions; car les titulaires des chambres des couloirs, ayant de quoi perdre dans les salles de jeu, offrir à d'agréables personnes d'un autre sexe de délicates consommations de cantine, méprisaient les misérables locataires des salles communes, où on ne pouvait, sous les yeux avides, faire toilette, ni cacher sa calvitie.
Ayant droit à des distributions bi-hebdomadaires de médicaments, ils assiégeaient les internes avant l'heure, épiaient le cahier, venaient comme à l'épi-cerie, avec de vieux bouts de papier où ils avaient noté leur commande, se délectaient à imiter la toux avec leur poitrine râlante, à exagérer la douleur de leurs membres tordus, à singer l'insomnie, à pleurer des maux imaginaires; ils s'enviaient leurs maladies à la consultation, afin de pouvoir emporter en triom-phe des bons de bains, des fioles d'alcool camphré, des flacons de sirop de sucre. Ils les plaçaient sur leur table de nuit, les regardant tour à tour comme des oeuvres d'art bienfaisantes, ou comme des provi-sions dont ils avaient fait l'emplette à bon compte; mais ils éprouvaient surtout la joie d'en posséder plus que les autres — puisque c'était pour eux la dernière forme de la propriété.
La salle Orfila était habitée par les vieilles femmes trop pauvres pour payer la rente d'une chambre. Deux rangées de lits, d'une blancheur douteuse, se faisaient face, et sur les draps repliés, il y avait une double haie de bustes couverts de camisoles. Le n° 53 se levait, était encore assez ingambe, malgré un rhumatisme articulaire qui lui raidissait le genou gauche, et une paralysie partielle du bras droit, replié en travers de la ceinture. Elle était considérée; car on disait qu'elle recevait un peu d'argent de parents éloignés; mais elle préférait le conserver, pour en user à sa guise, au lieu de le verser à l'admi-nistration en échange d'un logement. Vis-à-vis d'elle, le n° 52 la vexait par une agilité supérieure; elle avait l'usage de ses deux bras, souffrait seulement de la goutte à un orteil, mais sa paupière inférieure droite, abaissée à la suite de la faiblesse croissante d'un muscle, exposait les dessous sanguinolents de l'oeil.
Ces deux femmes, rivales physiques, furent aussi rivales de coeur. Rien des passions humaines n'avait disparu parmi ces vieillards et ces vieilles. Car il y avait dans les chambres de faux ménages à deux et à trois ; on entendait de violentes scènes de jalousie ; on se jetait à la tête par les couloirs des tabatières et des béquilles ; la nuit, des ombres ratatinées guettaient aux portes, armées d'un traversin menaçant, le bonnet de coton tiré jusqu'au menton; et il y avait des poursuites de bancals, des fuites de femmes coxalgiques, de fiers cancans entre les vieilles qui bavardaient en lavant leur linge : l'une exaltait avec emphase son homme qui était décoré, et bien soigné; l'autre vantait le sien, qui avait encore tous ses membres.
De sorte que de vieux poings osseux s'abattaient encore sur des pommettes saillantes; les tours de cheveux s'envolaient, laissant à nu les crânes pointus ou bossués; les lunettes étaient brisées sur les nez noirs de tabac; d'anciens coudes aigus apparaissaient symétriques, les mains posées sur les hanches; et de terribles injures chevrotées retentissaient tout le long du jour.
La guerre se déchaîna entre la 52 et la 53 pour une pipe en sucre rouge. Il y avait un vieux visage mili-taire, sans doute concierge du temps qu'il était homme, et qui visitait régulièrement la 53 Orfila comme sa cousine. Les mots " mon cousin ", " ma cousine ", répétés comme un écho pour les oreilles des infirmières par ces bouches édentées, endormaient leur surveillance. Mais la 52 avait pris du goût pour l'homme de son vis-à-vis. Elle pinçait la bouche, tournait les yeux, le frôlait du caraco, en passant, avec un petit bégaiement. Les autres la détestaient à l'envi, pour la liberté de ses mouvements. On entendit des rires gras de catarrhes qui provoquèrent des toux nerveuses d'épuisement. Le vieux, flatté, abandonnait la partie de boules et la manille pour venir flirter l'après-midi. La 53 lui faisait son noeud de cravate, lui versait du collyre dans les yeux, lui offrait de précieuses pilules électriques, qu'elle conservait dans une petite boîte dissimulée sous son oreiller.
Mais elle ne pouvait s'empêcher de regarder avec jalousie la table de nuit de la 52 qui allait régulière-ment à la consultation, d'où elle rapportait sans cesse des bouteilles qu'elle étalait avec complaisance. Le jour où le vieux tira gracieusement de son mou-choir à carreaux une pipe rouge, la 53 s'agita, joyeuse, rabattit son oreiller, s'y appuya, et la pipe aux dents qui tremblaient, elle nargua son vis-à-vis, de l'oeil.
Elle montrait la pipe comme une enfant, la faisait tourner en l'air, la suçait, regardait le bout qu'elle avait sucé; elle eut des mots à double entente, qui ne furent pas relevés, mais qui ne furent pas perdus.
En effet, à partir de ce moment, la 52 disparut tous les matins à la même heure. On ne savait où elle allait. Pendant plusieurs jours, elle eut l'air d'avoir une peine de coeur. Peu à peu elle parut plus gaie. Enfin, un matin, rentrant de sa promenade mysté-rieuse, elle fit à la pipe rouge de la 53 un magnifique pied de nez, puis, écartant deux doigts, montra des cornes au-dessus de son front, et toucha son bras droit avec un geste de désolation moqueuse, comme pour plaindre la 53 de ne pouvoir en faire autant.
Ceci marqua la fin. Il se fit un complot dans la salle Orfila contre l'effrontée et la gêneuse. On affectait de cracher lorsqu'elle passait; les vieilles touchaient leurs yeux, avec de fausses nausées, chuchotaient entre elles, tenaient la 52 à l'écart. Le soir on entendit des frissons de papier, un grince-ment de crayons.
Cependant le vieux, l'air innocent, venait toujours voir sa " cousine ".
La 53 ne semblait nullement irritée. Moins empressée, pourtant, elle demandait avec affectation à son cousin ce qu'il faisait de sa matinée; et le vieux, frottant ses mains sèches, mentait à coeur joie.
Le jour de la visite du médecin en chef, il y eut un mouvement général de curiosité. Le docteur s'arrêta devant le n° 52 et dit à haute voix aux infir-mières : " Vous changerez celle-ci de salle. " La 52, étonnée, murmura : " Mais pourquoi, monsieur le docteur ?" — Le médecin répondit, en reprenant sa tournée : " Vos compagnes se chargeront de vous l'apprendre. "
A peine fut-il sorti, que le concert commença. Des sifflets pénibles partirent aux deux bouts de la salle, avec des quintes de joie. Quelques vieilles bavaient, à force de plaisir. D'autres frappaient leurs draps, dans un paroxysme de rire. Et la 53, soulevée tout entière, hurla en brandissant sa pipe : " Pour-quoi, mon enfant ? Parce que nous avons pétitionné contre toi. Toute la salle. Ton oeil rouge nous dégoûte. Nous ne pouvons plus manger. "
Comme dans un choeur rauque toutes les malades s'écrièrent, avec un râle de poitrine : " Oui, ton oeil nous dégoûte ! "
La 52, stupéfiée, restait adossée à son oreiller. Sur sa gauche, une femme, dont les muscles des yeux étaient paralysés, remuait la tête d'un côté, de l'autre, en haut, en bas, à la manière d'un perroquet, les pru-nelles fixes, pour se repaître de sa vexation. Sur sa droite, une vieille, atteinte de paralysie agitante, claquait frénétiquement des mâchoires, et, dans un mouvement ininterrompu, le masque sans plis, rou-lait de continuelles cigarettes imaginaires, au ras de la couverture. Le Sabbat de Mofflaines
A Jean Lorrain.
Colart, seigneur de Beaufort et chevalier, rentrant par la ville d'Arras un soir qu'il avait bu tard de l'hypocras au miel à l'hôtel du Cygne, passa au long du cimetière. Là, sous la lumière de la lune, qui paraissait rouge parce qu'elle était couronnée de brouillard, il vit trois filles de joie se tenant les mains. Elles marmonnaient subtilement et souriaient du bout des lèvres. Elles le prirent très doucement sous les bras, et deux lui dirent qu'elles se nommaient Blancminette et Belotte, et la troisième, qui était Flamande, secoua ses cheveux blonds et lui parla dans son jargon. Les autres l'appelaient Vergensen.
Le chevalier de Beaufort, approchant, vit qu'elles tournaient autour d'une dalle blanche. Et les trois filles de joie rirent de lui, quand il recula; car elles versaient sur la pierre l'eau royale d'un flacon vert — et la pierre se prit à bruire comme de la chaux vive. Et elles y jetèrent des lézards éventrés, des cuisses de grenouilles, des museaux poilus de rats, des pattes d'oiseaux nocturnes, de l'arsenic rocher, le sang noir d'un bassin de cuivre, des bandes de linge souillé, des racines de mandragore et les longues fleurs de la digitale qu'on nomme doigts de mort. Et cepen-dant elles disaient sans cesse : " Chevaucheurs d'es-covettes, chevaucheurs d'escovettes, chevaucheurs d'escovettes. "
Aussitôt Colart ne sut plus en quel lieu du monde il était. Mais Belotte, Blancminette et Vergensen le conduisirent vers un vieux four à chaux qui bâillait près du cimetière. Il se tint sous l'ombre de la porte blanche, et une femme en sortit, sans cotte, ni souliers, ni atours; elle semblait n'être vêtue que d'une longue chemise marquée d'anneaux lunaires, et son visage était mi-couvert par un chaperon noir. Les trois filles de joie battirent des mains, criant : " Demiselle, Demiselle, Demiselle."
Or cette Demiselle avait dans ses mains un petit pot de terre et des vergettes de bois. Elle oignit cinq vergettes avec un oignement noir qui était dans le pot, et les trois filles de joie les placèrent entre leurs jambes, les chevauchant à la manière d'un che-val. Et Demiselle en fit faire autant au chevalier de Beaufort. Et elle leur oignit de son doigt les paumes de leurs mains; d'où soudain Colart se trouva volant par l'air de la nuit avec les quatre femmes. Car de la vergette ointe qui était entre ses jambes, il lui semblait que ce fût un cheval vagabond au vol silencieux, et de ses mains teintes d'onguent des membranes griffues pareilles à des ailes.
Comme ils volaient par delà la cité d'Arras, le chevalier Colart interrogea les trois filles. Et elles lui dirent qu'elles allaient vers leur Maître au bois de Mofflaines qui est à une lieue dans la campagne. Et Vergensen, secouant la tête, rit encore dans l'air.
Ils s'abattirent dans une clairière faiblement lumineuse. Les masses de feuillage tremblaient. Il y avait une table prodigieusement longue, dont l'extrémité se perdait dans la forêt, près des hautes fontaines. Elle était chargée de viandes rouges, brunes et blanches, de quartiers de mouton, de poi-trines de boeuf, de cuisses de chevreuil et de têtes de sangliers. Les volailles s'y entassaient en piles, avec de la graisse sous leurs peaux fines, et de grosses oies en broche étaient fichées au haut bout. Les saucières étaient pleines jusqu'au bord de verjus et de brouet au sucre mol. Les plats scintillaient comme de l'argent et de l'or sous les flans, darioles et couronnes de pâte frite. Les hanaps fumaient; car ils étaient rouges de vin tiède et il y avait des cruches d'hydromel blond qui moussait. Et par toute la table, aussi loin qu'on voyait, des femmes nues étaient couchées, qui plongeaient leurs talons dans des coupes ovales, parmi les verreries et les pots de madre et d'émail. Mais au milieu, assis mi-partie sur les femmes et sur les viandes, se dressait un grand chien noir, les pattes écartées, la gueule sanglante, aboyant à la lune.
Or le chien jeta un aboi vers Demiselle, et Colart resta frissonnant entre Belotte et Blancminette, car Vergensen, se dépouillant nue, s'était élancée vers la table et avait baisé le museau sombre du grand chien. Et il parut au chevalier que le chien, en retour, mordit la Flamande à la gorge, dont elle garda un triangle rouge comme si elle eût été marquée au fer. Toutefois Colart prit place entre Belotte et Blancminette, et on lui fit boire, dans un vase de forme singulière, une liqueur chaude qui avait goût d'encre. Et sitôt après, il vit que ce qui lui avait semblé un chien noir était un singe vert accroupi, avec une queue cinglante, une mâchoire claquante et des yeux de feu. Plusieurs des convives vinrent lui baiser la patte, et il leur enfonçait sa griffe à l'entour de la bouche. Là Colart de Beaufort reconnut une dame bien haute d'Arras, Jehanne d'Auvergne, et Huguet Camery, barbier, que l'on nommait Pate-nôtre, et Jehan le Fèvre, sergent d'échevins, avec plusieurs autres échevins, seigneurs, clercs et nota-bles de la cité, même un vieux peintre qui pouvait avoir soixante-dix ans, dont la barbe était blanche, Jehan Lavite, et qu'il connaissait bien.
Ce vieux peintre paraissait là en grand honneur, et les autres l'appelaient Abbé de Peu-de-Sens, et il tirait par révérence son cappel à droite et à gauche. Etant rhétoricien, il récita plusieurs dictiers et belles ballades de joyeuse vie, et l'une à la louange de la Vierge Marie, à la fin de laquelle il découvrit sa tête et dit: " Ne déplaise à mon Maître! " Ce qui fit rire Vergensen, et le singe vert lui tira les cheveux sous son chaperon.
L'Abbé de Peu-de-Sens vint vers le chevalier, et le salua bien dévotement du nom de " beau sire ", et lui dit qu'il voulait l'amener à son maître pour lui rendre hommage, cependant lui commanda de cracher pendant le chemin. Et Colart, le suivant, fut étonné de peur; car il y avait à terre un long cru-cifix, où les convives mettaient leurs pieds et qu'on lui ordonnait de souiller. Puis il vint devant le singe vert, et là connut qu'il s'était trompé, voyant que le singe vert était proprement un bouc avec des pieds fourchus, ayant à la vérité une longue queue à la ressemblance d'un singe. L'Abbé de Peu-de-Sens lui mit en main deux chandelles ardentes, et lui dit qu'il allât ainsi à genoux baiser le derrière du bouc, ce qui est la façon de lui rendre hommage. Et Colart portant les deux chandelles allumées, tous les che-vaucheurs à gauche crièrent : " Hommage, hom-mage! " et les chevaucheuses à droite: " Notre Maître, notre Maître ! " Le bouc se tourna et Colart obéit, pensant que sa bouche fût devenue ardente et poussât de la fumée.
Et ceci fait, le bouc appela les chevaucheuses à gauche et les chevaucheurs à droite, et loua Colart pour sa foi; et l'Abbé amena d'autres nouveaux avec deux chandelles au poing, et ils baisèrent le bouc en la manière qu'avait fait le chevalier. Puis, parmi les femmes nues et l'Abbé qui récitait des lays, tous se mirent à manger et à boire. Et soudain il y eut un souffle de vent froid et le ciel devint gris parmi les feuilles. Les chevaucheuses et les chevau-cheurs mirent leurs escovettes entre leurs jambes, et Colart se trouva de nouveau volant à travers l'air du matin. Et Demiselle disparut d'abord, ensuite Belotte et Blancminette; mais Vergensen était restée avec le bouc dans le bois de Mofflaines.
Toutes choses qui furent confessées par Colart, chevalier, seigneur de Beaufort, après que l'évêque d'Arras l'eut mis en gehenne dans ses prisons. Car avant lui on avait livré à la justice laïque Demiselle, Belotte et Blancminette, filles de joie, avec l'Abbé de Peu-de-Sens. Ils furent mitrés d'une mitre où était peinte la figure du diable dans les flammes, et brûlés sur des échafauds, quoique l'Abbé se fût coupé la langue d'un petit couteau pour ne point répondre par sa bouche à la torture. Pour la Flamande aux che-veux blonds, qui riait en chevauchant au sabbat, on ne put la trouver, et Colart ne la revit jamais. Car le chevalier ne fut pas brûlé. Le duc de Bour-gogne envoya de Bruxelles son héraut favori, Toi-son d'Or, pour entendre sa confession. Toison d'Or implora la grâce de la justice ecclésiastique. Colart de Beaufort fut mitré de la mitre où était peinte la figure du diable, et enfermé pendant sept ans, au pain et à l'eau, dans une des Chartres de l'évêque d'Arras qu'on appelait le Bonnel.
La Machine à parler
A Jules Renard.
L'homme qui entra, tenant un journal à la main, avait des traits mobiles et le regard fixe; je me sou-viens qu'il était pâle et ridé, que je ne le vis pas une fois sourire, et que sa manière de poser un doigt sur sa bouche était pleine de mystère. Mais ce qui arrêtait d'abord l'attention, c'était le son étouffé et précipité de sa voix. Lorsque sa parole était lente et basse, on entendait les tons graves de cette voix, avec de soudains silences de vibrations, comme s'il y avait des harmoniques lointaines frissonnant à l'unisson; mais presque toujours les mots se pres-saient sur ses lèvres, et jaillissaient sourds, entre-coupés, discordants, semblables à des bruits de fêlure. Il paraissait y avoir en lui sans cesse des cordes qui cassaient. Et de cette voix toutes les intonations avaient disparu; on n'y sentait pas de nuances comme si elle eût été prodigieusement vieille et usée.
Cependant le visiteur que jamais je n'avais vu, s'avança et dit : " Vous avez écrit ces lignes, n'est-il pas vrai? "
Et il lut : " La voix qui est le signe aérien de la pensée, par là de l'âme, qui instruit, prêche, exhorte, prie, loue, aime, par qui se manifeste l'être dans la vie, presque palpable pour les aveugles, impos-sible à décrire parce qu'elle est trop ondoyante et diverse, trop vivante justement et incarnée en trop de formes sonores, la voix que Théophile Gautier renonçait à dire dans des mots parce qu'elle n'est ni douce, ni sèche, ni chaude, ni froide, ni incolore, ni colorée, mais quelque chose de tout cela dans un autre domaine, cette voix qu'on ne peut pas toucher, qu'on ne peut pas voir, la plus immatérielle des choses terrestres, celle qui ressemble le plus à un esprit, la science la pique au passage avec un stylet et l'enfouit dans des petits trous sur un cylindre qui tourne. "
Lorsqu'il eut achevé, sa parole tumultueuse n'ap-portant à mes oreilles qu'un son emmitouflé, cet homme dansa sur une jambe, puis sur l'autre, et sans ouvrir les lèvres eut un ricanement sec qui craqua.
— La science — dit-il — la voix... Plus loin encore vous avez écrit : " Un grand poëte a enseigné que la parole ne pouvait se perdre, étant du mouvement, qu'eller était puissante et créatrice, et que peut-être, aux limites du monde, ses vibrations faisaient naître d'autres univers, des étoiles aqueuses ou volcaniques, de nouveaux soleils en combustion. " Et nous savons tous deux, n'est-ce pas, que Platon avait prédit, bien avant Poe, la puissance de la parole :Oùxâ7rXôç nirirh &poç «a™ Ï) «ptov^. " La voix n'est pas qu'un frappement sur l'air : car le doigt en s'agitant, peut frapper l'air et ne pourra jamais faire de la voix. " Et nous savons aussi qu'un jour du mois de décembre 1890, le jour anniversaire de la mort de Robert Browning, on entendit sortir à Edison-House du cercueil d'un phonographe la voix vivante du poëte, et que les ondes sonores de l'air peuvent ressusciter à tout jamais.
" Vous êtes des savants et des poëtes; vous savez imaginer, conserver, ressusciter même : la création vous est inconnue. "
Je regardai l'homme avec pitié. Une ride profonde traversait son front de la pointe des cheveux à la racine du nez. La folie semblait hérisser ses poils et illuminer les globes de ses yeux. L'aspect du visage était triomphant, comme chez ceux qui se croient empereur, pape ou Dieu, et méprisent les ignorants de leur grandeur.
— Oui, continua cet homme — et sa voix s'étouffait à mesure qu'elle voulait devenir plus forte — vous avez écrit tout ce que savent les autres et la plupart des choses qu'ils peuvent rêver; mais je suis plus grand. Je peux, si Poe le veut, créer des mondes en rotation et des sphères enflammées et hurlantes, avec le son d'une matière qui ne possède pas d'âme; et j'ai surpassé Lucifer en ceci que je puis forcer les choses inorganisées à des blasphèmes. Jour et nuit, à ma volonté, des peaux qui furent vivantes et des métaux qui ne le sont peut-être pas encore, profèrent des paroles inanimées; et s'il est vrai que la voix crée des univers dans l'espace, ceux que je lui fais créer sont des mondes morts avant d'avoir vécu. Dans ma maison gît un Béhé-moth qui beugle à l'indication de ma main; j'ai inventé une machine à parler.
Je suivis l'homme qui se dirigeait vers la porte. Nous passâmes par des voies fréquentées, des rues turbulentes; puis nous parvînmes aux faubourgs de la ville, tandis que les becs de gaz s'allumaient un à un derrière nous. Devant la poterne basse d'un mur noirci, l'homme s'arrêta, et tira un verrou. Nous pénétrâmes dans une cour obscure et silen-cieuse. Et là mon coeur fut plein d'angoisse : car j'entendais des gémissements, des cris grinçants et des paroles syllabisées, qui semblaient mugies par un gosier béant. Et ces paroles n'avaient aucune nuance, ainsi que la voix de mon guide, si bien que, dans cet agrandissement démesuré des sonorités vocales, je ne reconnaissais rien d'humain.
L'homme me fit entrer dans une salle que je ne pus regarder, tant elle me parut terrible par le monstre qui s'y dressait. Car il y avait à son centre, élevée jusqu'au plafond, une gorge géante, distendue et grivelée, avec des replis de peau noire qui pen-daient et se gonflaient, un souffle de tempête souter-raine, et deux lèvres énormes qui tremblaient au-dessus. Et parmi des grincements de roues, et des cris de fil en métal, on voyait frémir ces monceaux de cuir, et les lèvres gigantesques bâillaient avec hésitation; puis, au fond rouge du gouffre qui s'ou-vrait, un immense lobe charnu s'agitait, se relevait, se dandinait, se tendait en haut, en bas, à droite, à gauche; une rafale de vent bouffant éclatait dans la machine, et des paroles articulées jaillissaient, pous-sées par une voix extra-humaine. Les explosions des consonnes étaient terrifiantes; car le P et le B, semblables au V, s'échappaient directement au ras des bords labiaux enflés et noirs : ils paraissaient naître sous nos yeux; le D et le T s'élançaient sous la masse hargneuse supérieure du cuir qui se rebrous-sait; et l'R, longuement préparé, avait un sinistre roulement. Les voyelles, brusquement modifiées, giclaient de la gueule béante comme des jets de trompe. Le bégaiement de l'S et du CH dépassait en horreur des mutilations prodigieuses.
— Voici, dit l'homme en posant sa main sur l'épaule d'une petite femme maigre, contrefaite et nerveuse, l'âme qui fait mouvoir le clavier de ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine. Je l'ai dressée à l'admiration de ma volonté : ses notes sont des bégaiements, ses gammes et exercices, le BA BE BI BO BU de l'école, ses études, les fables de ma composition, ses fugues, mes pièces lyriques et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous voyez les touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse et l'anti-thèse des vérités de l'homme et de son Dieu.
Il plaça la petite femme au clavier, derrière la machine. " Ecoutez ", dit-il de sa voix étouffée.
Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent; la langue travailla, et le mugissement de la parole articulée fit explosion:
AU COM-MEN-CE-MENT FUT LE VER-BE hurla la machine.
— Ceci est un mensonge, fit l'homme. C'est le mensonge des livres qu'on dit sacrés. J'ai étudié des années et des années; j'ai ouvert des gorges dans les salles de dissection; j'ai entendu les voix, les cris, les pleurs, les sanglots et les prêches; je les ai mathé-matiquement mesurés; je les ai retirés de moi-même et des autres; j'ai brisé ma propre voix dans mes efforts; et, tant j'ai habité avec ma machine, je parle sans nuances comme elle; car la nuance appartient à l'âme, et je l'ai supprimée. Voici la vérité et la nou-velle parole. Et il cria, au plus haut de sa voix — mais la phrase retentit comme un murmure rauque : " La Machine va dire :