‹ Les œuvres complètes de Marcel SchwobChapitre 2 sur 22 · VER-BE VER-BE VER-BE · texte numérisé non relu

VER-BE VER-BE VER-BE

Il y eut un déchirement extraordinaire dans les fils, un craquement de rouages, un affaissement de la gorge, un flétrissement universel des cuirs, une fusée d'air qui emporta les touches syllabiques en débris; et je ne pus savoir si la machine s'était refusée au blasphème, ou si l'exécutante de paroles avait introduit dans le mécanisme un principe de destruction : car la petite femme contrefaite avait disparu, et l'homme, dont les rides sillonnaient la figure totalement tendue, agitait les doigts avec fureur devant sa bouche muette, ayant définitivement perdu la voix.

Blanche la Sanglante

A Paul Margueritte.

Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine; posant ses deux mains sur deux cheva-liers armés, il les faisait plier jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la glèbe, à travers la boue, frappant de sa main épaisse le dos des hommes crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était rouge par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des viandes craquaient entre ses mâchoires.

Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable; la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées, la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un tablier de cordonnier, des alênes, des marteaux plats; et dans un coin un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné, clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite fille tournait sa tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues ; et la bouche était celle d'une femme, tran-chée dans la face pâle comme une coupure saignante.

C'était Blanche d'Ovrebreuc ; son père était devenu, peu de jours avant, par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs, l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux. L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg, était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembour-geois s'arrangeraient-ils de cela.

Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya les dettes pour garder les terres. L'ayant épousée par juste mariage, il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle, sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils froncés, l'oeil pâle, errait par le château comme une chatte malade, ayant connu les épousailles cruelles de Guil-laume de Flavy.

Elle ne comprenait pas, et ne pouvait compren-dre. Elle était bien différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour son bar-bier : quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de la main, il jetait les viandes dont il ne vou-lait plus à la figure de ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant gardé le gou-vernement de son vin et des mangeailles. Il rame-nait les plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et la mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os qui lui faisaient des encoignures au corps : elle vivota quelque temps, presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible, devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il avait pris du poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait abandonné les terres, chargées de dettes, et se frottait les mains, en chantonnant, pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus, il voulut avoir l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée, composa de son écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi. Guillaume saisit les papiers au passage; le vieux gémit; les valets le mirent en basse-fosse et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils trou-vèrent un cadavre sec, les dents fixés dans un sou-lier dont les rats avaient rongé la pointe.

La petite Blanche devint extraordinairement gour-mande. Elle mangeait des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes, elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière; on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir; elle renversait un gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le visage des convives, comme une fontaine vivante. Chance-lante après le repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre le mur, comme un homme.

Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment les terres. Etant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume. Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors avec délica-tesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de fin vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte, qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui fit raison, le verre en main, et la fit boire et rire, et lui donna des sucre-ries, raillant son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se baigne, en battant des ailes dans une ornière pleine.

Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot, se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.

Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la figure : il se fit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes, d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guil-laume enfla; la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux aspect des chairs mortifiées.

Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hur-lant de douleur; la petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et elle regardait Guil-laume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.

A peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne, que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait, l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts étouffés de cottes de mailles, de sourds cho-quements d'armes, le guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.

Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son mari : il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages, tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé au-dessus du lit.

La tête noire du bâtard y passa : il rampait avec précaution. D'un bond, il fut à genoux sur la poi-trine de Guillaume et lui asséna sur la tête, deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne qui ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge de Guillaume avec une langue-de-boeuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et roula par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol, gisant sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait dans le cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et qu'elle n'était pas assez forte pour se dégager.

Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc, vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face gonflée et dit de sa voix enfantine trois Pater et un Ave parmi les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres d'avoine.

La Grande-Brière

A Paul Hervieu.

Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher qui fumait sa pipe courte jurait et tapait, son grand chapeau sautant au vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares. Plus loin le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux; de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille hachée, détrempée de purin.

Une femme parut à la porte, le tablier relevé ; elle nous regarda d'un air soupçonneux, et quand nous entrâmes, elle marmotta des paroles malignes. Le sol était de terre battue; les poutres noires qui couraient le long du plafond portaient des pains ronds dorés. Les andouilles pendaient par rangées et des quartiers de salé s'entassaient sur une travée. Dans la fenêtre, deux ouvrières jetaient la navette sous un métier à tisser, où les fils se croisaient et se décroisaient à chaque battement de la mécanique. L'une d'elles avait un grand pli dans le front, des yeux noirs encavés sous des sourcils durs ; les seins paraissaient petits, mais fermes, dans le corsage à lacets; tout le corps était d'une maigreur gracieuse.

D'une mine revêche la paysanne donna du beurre, poussa le chapeau de la table posée sur un coffre, coupa des liches de pain, cassa ses oeufs dans un plat de terre jaune. Quand nous demandâmes à " aller en marais ", elle nous regarda avec fureur et appela son homme. Il était derrière la porte, dans l'étable à boeufs; son pantalon effiloqué pendait autour de ses sabots cerclés de fer, et deux larges bretelles soutenaient la ceinture à mi-poitrine. Sa figure était mince et inquiète; ses yeux erraient per-pétuellement vers tous les objets; il caressait ses favoris blancs avec crainte.

— Dans le marais, que vous voulez aller? deman-da-t-il. A quoi faire? V'là les eaux qui sont basses c'est du patouillage que de virer là dedans. A moins qu'il y aurait deux gaffes; j'pourrons point seul, ben sûr.

— Prends Marianne quat'et toi, dit la femme.

Alle est forte, à c'te heure. L'une des couseuses, qui avait le pli dans le front, leva le nez.

— C'est toujours pas après le canard que vous venez, reprit l'homme. Pardon, excuse, des fois. Parce qu'il y en a pas encore — quéque bande dans la rouche, peut-être ben. — Et pis toi, dit-il à la couseuse, t'as pas évu les chasse-marées à c'te nuit? Tu veux ben venir aux " demoiselles de Pornichet? "

Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers nous et continua : " C'est un malheur. Vlà eune fille qu'est ben venue, et qu'a censément la tête tournée. Alle travaille dans eune maison, devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est un poids qu'alle a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne — ça fait rien. A'bise sa couaille sur son lit, alle la magne, alle la roule dans ses pocres, alle lui fait des amiquiés comme à eune personne; a'va lui quérides migeots dans l'guer-nier, pour lui sucrer le bec — et pis alle la bigeotte encore, alle lui dit des mots, que ça fait pitié. A'n'en-tends rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis... — Après, jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'alle a de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, mais qu'c'est p'us possible. Ça nous tourne les sangs. "

Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil, avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat, fraîchement goudron-née. L'homme nous poussa vers le chenal étroit, sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du sol — une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et à gauche, couverte au loin d'ajoncs jau-nâtres et de rouche verte; les grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu, d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce. Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.

Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles pâles mortes d'ennui.

— On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient prêts : la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décri-vant une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge. La " demoiselle de Pornichet " avait le corps gris tendre, la tête noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la bande de ses soeurs vint planer au-dessus du bateau — une nuée de soeurs qui piaillaient, tour-noyant et s'abaissant, se relevant brusquement pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous, les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.

Bientôt la " demoiselle " se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels déses-pérés. La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous tirions cepen-dant et les " demoiselles " tombaient par grands cercles, plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes, pleurait toujours.

— Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque verte, sem-blable à un animal né dans la rouche et qui habite-rait la Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une petite tache noire et rouge qui devait être un chapeau de femme. " V'là ta maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un homme. "

Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles. Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des flammes — la ride de son front était profondément creusée. " Ah! alle s'en va ! cria-t-elle. Ah ! alle mène son amoureux en Brière ! Et moi, où donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis — j'en ai plus — j'sis maigre à c't-heure, et pis osseuse — j'ons la tête virée — c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée — c'est la Parisienne; n'y a pas de couaille — c'est la Parisienne. A'm'a jeté un sort; je ne pouvais pas durer sans alle, et je peux pas encore. Mais a'par-tira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!"

Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser. L'homme poussait le bateau à coups de gaffe — et tout à coup un vol de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées par le départ, les " demoiselles de Pornichet " filaient par couples en avant et en arrière.

La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La jeune fille, assise en arrière, por-tait une robe gris clair avec un col rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des che-veux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit soudain :

— J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoi-selle de Pornichet!

Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fit feu. L'acte fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu, suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un oiseau abattu — et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions saisi — trop tard — le bras de Marianne, dont la figure était paisible et cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon, ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des her-bages ondulants sur la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les " demoiselles de Pornichet " tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit à rire et dit : " Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à tuer. Allons, tirez! "

Les Faux-Saulniers

A Charles Maurras.

Je ne puis dire comment je vins à ramer sur les galères du roi, car il y a trop de honte. Mais qu'on choisisse parmi les cinq manières de gens qui écrivent sur l'eau avec des plumes de quinze pieds, Turcs, protestants, faux-saulniers, déserteurs et voleurs : et que chacun prenne le pire; j'ai peut-être été cela. Je connais les galères de Marseille; le roi Soleil en tient vingt-quatre, et les forçats y sont heureux. En mer il y a grande chaleur, et sueur, et vermine, et les chaînes sont lourdes à traîner, et l'odeur de la sen-tine donne la peste; mais au port, moyennant deux liards à l'argousin et au Turc, cinq liards au pertuisa-nier qui les mène, ils peuvent aller en ville, voir leurs femmes et ouvrir échoppe sur la rade. Dans l'Océan, il y a six galères, et j'eus le malheur d'y passer. Là nous souffrions la brume, et la pluie, et les grosses lames de fond qui nous faisaient sauter la rame, à cinq, des mains, et des paquets de mer qui trempaient notre biscuit: et le froid nous donnait faim; nous n'avions que notre soupe de dix heures, la " jafle ", de l'eau chaude avec un peu d'huile et de haricots, et le " pichrone " de vin maigre qu'on nous versait à la chiourme ne nous réchauffait pas.

Le pont de la galère est plat ; tout le long court un grand banc, où chevauchent les trois " comites ", qui nous battent à la verge; chaque fois qu'elle tombe, elle frappe trois hommes. Sous le pont, nous comptons six chambres pour les munitions et la bouche, que nous appelons Gavon, Scandelat, Cam-pagne, Paillot, Taverne et Chambre d'Avant. Puis il y a une autre chambre étroite et noire, percée seule-ment par une écoutille de deux pieds carrés; aux deux bouts, deux estrades, les " tollards "; trois pieds de haut entre les tollards et le pont; une baille au milieu. C'est l'hôpital de la galère. Les malades se couchent sur les tollards, avec leurs chaînes ; et, quand ils ont la fièvre, ils battent le pont de la tête et des quatre membres; il faut ramper parmi les mourants et tenir la figure détournée de la baille.

Nos camarades sur l'Océan vert étaient faux-saulniers ; car le sel est cher sur les côtes bretonnes, la pinte y valant près de deux écus; tandis qu'en Bourgogne on l'achète à meilleur compte. Ceux donc qui apportent en Bretagne leur provision venant d'une autre province, sont traîtres pour la gabelle. Le roi les fait prendre, marquer, et les envoie avec nous. Il n'y avait pas de déserteurs : ils sont faciles à reconnaître, par leur figure où les grandes plaies ne sèchent jamais au soleil; ils se sont coupé le nez pour échapper au service, et la vermine les ronge entre les deux yeux. Mais nous avions quelques joyeux compagnons de la matte, qui ne désespèrent jamais; ils portent la tape, qui est une jolie fleur de lys, au front ou sur l'épaule, et parfois le collier rouge de la corde du gibet.

Les faux-saulniers enduraient mieux que nous, étant accoutumés au ciel gris, à la mer jaune et verte; mais ils ne riaient jamais, parce qu'ils étaient tou-jours révoltés. Aussi ceux qui avaient été avec nous à Marseille n'allaient point en ville avec les pertui-saniers dans les maisons blanches du port où il y a des femmes à galériens : car on disait qu'ils restaient fidèles durant leur temps de peine à des filles farou-ches qui avaient vécu avec eux parmi les meules de sel.

La nuit du Mardi gras 1704 notre galère La Superbe était par le travers des côtes du pays gallot. Le capi-taine, M. d'Antigny, avec les officiers, avait invité nos trois " comites " et nous étions librement cou-chés sur le pont, heureux de pouvoir nous gratter sous nos vestes rouges et nos chemises de grosse toile, de pouvoir ôter nos bonnets et frotter nos têtes rases aux bastingages. D'ordinaire, la nuit, il fallait supporter les démangeaisons sans bouger; le cli-quetis de la chaîne réveillait les officiers, et la verge s'abattait sur nos pauvres camarades.

Quatre faux-saulniers étaient étendus dans la chambre aux tollards, cruellement liés, le corps saignant; ils avaient reçu dans la journée la corde à noeuds, allongés nus sur notre canon de bronze, le Coursier; et nous les entendions gémir sous le pont.

J'allais m'assoupir, quand le Vogue-avant, auquel j'étais enchaîné, me toucha sur l'épaule. Chacun de nous est attaché à un Turc; et nous les appelons Vogue-avant parce qu'ils tiennent le bout de la rame, étant plus experts que nous, comme maîtres-rameurs que le roi achète pour les galères. " Regarde, me dit le Vogue-avant; il y a des brûlots en mer. "

La brume était légère : mais on ne voyait pas les côtes. Rien qu'une longue ligne d'écume lumineuse, et, par endroits, comme des feux blancs qui sem-blaient pétiller, jaunir et verdir.

Dans la Méditerranée, la guerre m'avait accou-tumé aux brûlots. Les brigantines du duc de Savoie, qui croisaient contre nous, sortant de Villa-Franca, de Saint-Hospitio et d'Oneglia, les lançaient la nuit, à la dérive, et nous les coulions avec le Coursier qui tire des boulets de trente-six livres.

Mais ici, sur l'Océan, je ne savais plus rien. Les brûlots que je connaissais étaient rouges et mou-vants : tandis que les feux que nous voyions étaient fixes, de lueur blanche, avec de brusques traînées jaunes. La mer avait de grandes ondulations calmes; le pilote veillait près du fanal, à l'avant, et, du milieu de la tente qui couvrait le pont entre les deux mâts, une seule lampe à huile pendait en balançant. Tout était si tranquille que ce ne pouvait être des flammes de détresse.

Je me roulai près du Vogue-avant, et nous soule-vâmes notre chaîne, chacun d'une main. Tendant l'oreille, il nous parut que les canots ballottaient contre la quille. Nous avançâmes en rampant jusqu'à tribord, qui regardait terre, et la tête au-dessus du bastingage, nous vîmes le caïque, le long canot, qui se détachait lentement de la galère, plein d'hommes accroupis, vêtus de chemises blanches avec des masques rouges. L'un d'eux repoussait lentement le caïque de la carène, avec une longue rame. " Hélas ! pensai-je, les faux-saulniers s'échappent, par cette nuit sans garde! " Mais le Vogue-avant m'entraîna vers le bâbord. Nous marchâmes lentement entre les corps endormis, serrant notre chaîne des doigts. Le petit canot était à bâbord.

Nous y fûmes en un instant. Il n'y eut pas un cli-quetis, pas un clapotis. Le Vogue-avant était d'un pays de silence. Et, tournant autour de la poupe, évitant la lumière du fanal, nous avançâmes dans le sillage du caïque, qui balançait doucement notre canot.

Nous tremblions dans l'ombre, de peur d'un coup de rame maladroit ou d'un appel. Mais nous voyions plus clairement la frange lumineuse de la côte et la grève noire où la mer brisait son écume. Nous voyions aussi les feux blancs, ce qui n'était pas leur couleur propre, mais celle de grandes masses livides devant lesquelles ils brûlaient. Et nous entendions le crépi-tement singulier des flammes, lorsqu'elles lançaient leurs éclats jaunes.

Les masques rouges des hommes du caïque étaient faits de leurs vestes dont ils s'étaient enveloppé la tête, et qu'ils avaient trouées. A une encâblure de la côte, nous vîmes que les masses livides étaient des meules de sel, allongées en arrière, distantes l'une de l'autre d'environ dix toises; devant chacune brû-lait un feu, et à côté de chaque feu, nous aperçûmes des femmes qui y jetaient le sel du roi.

Le caïque touchait terre, que nous étions encore dans le ressac. Les faux-saulniers masqués de rouge bondirent sur la grève, et, chacun sans doute reconnaissant sa fille fidèle, la saisit soudain; une seconde, et ils avaient disparu dans la nuit.

Mais nous, à la vue de cette côte inconnue et déso-lée, de ces masses livides de sel et de ces feux crépi-tants, nous fûmes étreints d'horreur; et le Vogue-avant, criant: " Allah! " se rejeta dans le fond du canot, sans vouloir aborder.

Cependant que nous hésitions, une flamme jaillit, avec une détonation ; c'était le Coursier qui tirait l'alarme. Un long gémissement chanté retentit sur la galère; nos camarades pleuraient maluré, comme au second appel, quand les officiers supérieurs nous visitent.

Égarés, nous reprîmes les rames, et nous retour-nâmes vers la mer.

Le canot sifflait sur l'eau; le choc contre la carène nous fit chanceler; nous nous glissâmes dans un sabord ouvert. On entendait le bruit des pieds de tous les galériens sur le pont; nous nous mêlâmes à nos camarades, tête basse. Par l'écoutille de la chambre aux tollards, les quatre figures pâles des faux-saulniers enchaînés et saignants apparaissaient, tordues de désespoir; car leurs amis les avaient oubliés; et sur la Bancasse, le haut-banc d'où le chapelain dit la messe, et d'où il élève pour nous l'hostie, le capitaine chancelant levait le fanal du timonier, tandis qu'il faisait défiler deux à deux, pour connaître les fuyards, nos compagnons de chaîne.

La Flûte

A Rachilde.

La tempête nous avait poussés très loin des côtes où nous avions accoutumé de faire la course. Pen-dant de longues journées sombres, le navire avait plongé, le nez en avant, à travers les masses d'eau verte crêtelées d'écume. Le ciel noir semblait se rapprocher de l'Océan, même au-dessus de nos têtes; l'horizon seul était entouré d'une marque livide, et nous errions sur le pont comme des ombres. Des fanaux pendaient à chaque vergue, et le long de leurs verres suintaient perpétuellement les gouttes de pluie, si bien que la lumière en était incertaine. A l'arrière, les hublots de l'habitacle du timonier luisaient d'un rouge transparent et humide. Les hunes étaient des demi-cercles d'obscurité; de la noirceur supérieure, dans les sautes de vent, émer-geaient les voiles blêmes. Quelquefois les lanternes, en se balançant, faisaient se refléter des lueurs de cuivre dans les poches d'eau des prélarts qui cou-vraient les canons.

Nous chassions ainsi sous le vent depuis notre dernière prise. Les grappins d'abordage pendaient encore le long de la carène; et l'eau du ciel avait lavé et massé, en s'écoulant, tous les débris du combat. Car dans des tas confus gisaient encore des cadavres vêtus d'étoffes à boutons de métal, des haches, des sabres, des sifflets, des tronçons de chaînes et des cordages, avec des boulets ramés; des mains pâles étreignaient les crosses de pistolet, les pommeaux d'épée; des faces mitraillées, mi-couvertes par les cabans, ballottaient dans les manoeuvres, et on glissait parmi des morts détrempés.

Cet ouragan sinistre nous avait ôté le courage de déblayer. Nous attendions le jour pour reconnaître nos compagnons, et les coudre dans leurs sacs; et le vaisseau de prise était chargé de rhum. Plusieurs barriques avaient été amarrées, tant au pied du mât de misaine qu'au mât d'artimon; et beaucoup d'entre nous, cramponnés autour, tendaient leurs gobelets ou leurs bouches aux jets bruns que chaque coup de tangage faisait jaillir, parmi les ronflements liquides.

Si la boussole ne nous trompait pas, le navire courait au sud; mais l'obscurité et l'horizon désert ne nous donnaient aucun point de repère pour la carte marine. Une fois nous crûmes voir des élévations obscures à l'ouest, une autre, des grèves pâles; mais nous ne savions si les hauteurs étaient des montagnes ou des falaises et la pâleur des grèves pouvait être la mer blafarde qui battait des brisants.

A de certains moments nous aperçûmes à travers la pluie fine des feux d'un rouge brumeux; et le capi-taine héla au timonier de les éviter. Car nous nous savions signalés et poursuivis; et les feux étaient peut-être des brûlots, ou si nous longions, sans les voir, des côtes inhospitalières, nous pouvions crain-dre les signaux traîtres des naufrageurs.

Nous passâmes le fleuve d'eau chaude qui par-court l'Océan: quelque temps, les embruns furent tièdes. Puis nous pénétrâmes de nouveau dans l'inconnu.

Et c'est alors que le capitaine, ignorant ce que l'avenir nous réservait, fit siffler le rassemblement. Là, dans la nuit, quelques hommes tenant des lan-ternes, notre troupe se réunit sur la dunette, et le capitaine d'armes nous divisa en groupes, et on entendit des chuchotements ténébreux. Le trésorier tira des numéros d'un sac à poudre, et nous annonça nos parts. Ainsi chacun reçut ce qui lui revenait du butin de notre croisière, tant sur les vêtements, tant sur les provisions, tant sur l'or et l'argent, et les bijoux trouvés aux mains, aux cous et dans les poches des hommes et femmes des vaisseaux pillés.

Puis on nous fit rompre, et nous nous écartâmes silencieusement. Ce n'était pas ainsi que le partage se faisait d'ordinaire, mais près de notre îlot de refuge, à la fin de l'expédition, le navire gonflé de richesses, et parmi des jurons et des querelles sanglantes. Pour la première fois il n'y eut pas un coup de couteau, pas un pistolet déchargé.

Après le partage le ciel s'éclaircit graduellement et l'obscurité commença à s'ouvrir. D'abord des nuages roulèrent, et les brumes se déchirèrent ; puis le cercle livide de l'horizon se teignit d'un jaune plus éclatant; l'Océan refléta les choses avec des couleurs moins sombres. Une tache illuminée marqua le soleil; quelques rayons s'épandirent au loin, en éventail. La houle fut orangée, violette et pourpre; et des hommes crièrent de joie, parce qu'ils voyaient flotter des algues.

Le soir tomba sous un embrasement pesant, et nous fûmes réveillés par la lumière bleue et pâle du matin dans les mers australes. Nos yeux inaccoutumés à la blancheur chaude nous faisaient mal; et nous nous ruâmes aux bastingages, sans rien voir, quand la vigie annonça : " Terre droit devant. " Une heure après, le ciel étant d'un bleu épais, nous aperçûmes une ligne brune, à l'extrémité de l'Océan, avec un liséré d'écume.

On mit le cap dessus. Des oiseaux blancs et rouges rasèrent les cordages. Les vagues charriaient des bois multicolores. Puis un point mouvant nous apparut : sur la mer très opaque, sous le soleil incan-descent, il semblait rose, et quand il s'approcha, nous vîmes que c'était un canot ou une pirogue. Cette embarcation n'avait pas de voile, et elle paraissait dépourvue de rames.

Elle se dirigeait cependant par le travers de nous; mais, quoiqu'on la hélât, rien n'y était visible. A mesure que nous avancions, nous entendions seule-ment venir avec la brise un son doux et paisible, si modulé qu'il ne pouvait être confondu avec la plainte de la mer ou la vibration des cordes tendues à nos voiles. Ce son, d'une tristesse calme, attira nos compagnons aux deux flancs du vaisseau, et nous regardions curieusement la pirogue.

Comme le gaillard d'avant piquait le fond d'une grande lame, le mystère de l'embarcation fut éclairci. Elle était en bois de couleur; les rames semblaient parties à la dérive, et un vieillard y était couché, un pied nu posé sur la barre du gouvernail. Sa barbe et ses cheveux blancs encadraient tout son visage; sauf un manteau rayé, dont les pans étaient rabattus sur lui, il n'avait aucun vêtement ; et il tenait à deux mains une flûte dans laquelle il soufflait.

Nous amarrâmes la pirogue, sans qu'il voulût se déranger; ses yeux étaient vagues, et peut-être était-il aveugle. Son âge devait être très grand, car les tendons de ses membres transparaissaient sous la peau. On le hissa jusque sur le pont et on l'étendit au pied du grand mât, sur une toile goudronnée.

Alors, sans cesser de tenir sa flûte d'une main contre sa bouche, il allongea un bras et mania tout autour de lui, en tâtonnant. Et il mit la main sur la confusion d'armes, de boulets à chaînes et de cadavres qui tiédissaient au soleil; il promena ses doigts sur le. tranchant des haches et caressa la chair meurtrie des visages. Puis, il retira sa main, et les yeux pâles et vides, la figure tournée vers le ciel, il souffla dans sa flûte.

Elle était noire et blanche, et sitôt qu'elle retentit parmi nous, elle parut un oiseau d'ébène poli, tacheté d'ivoire, et les mains transparentes voletaient autour, comme des ailes.

Le premier son fut grêle et mince, chevrotant comme la voix que le vieillard aurait pu avoir, et nos coeurs furent pénétrés du passé, du souvenir des vieilles qui avaient été nos grand'mères, et du temps innocent où nous étions enfants. Tout le présent s'enfonça autour de nous; et nous hochions la tête en souriant; nos doigts voulaient faire mouvoir des jouets, et nos lèvres étaient mi-closes, comme pour des baisers puérils.

Puis le son de la flûte enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse. Devant nos yeux passèrent des choses jaunes et des choses rouges, la couleur de la chair, la couleur de l'or, et la couleur du sang. Nos coeurs gonflèrent, pour répondre à l'unisson, et la folie des jours qui nous avaient entraînés au crime tourbillonna dans nos têtes. Et le son de la flûte s'accrut, et ce fut la voix sonore des tempêtes, et l'appel du vent au brisement de la vague, le fracas des carènes éventrées, le hurlement des hommes qu'on saigne à la gorge, la terreur des figures noircies à la suie, qui montent à l'abordage, le sabre aux dents, la plainte des boulets ramés et l'explosion d'air des carcasses de navires qui sombrent. Et nous écoutions en silence, au milieu de notre propre vie.

Tout à coup le son de la flûte fut un vagisse-ment; on entendit la lamentation des enfants qui viennent au monde, un cri si faible et si plaintif qu'il y eut un hurlement d'horreur. Car nous voyions d'un même moment, les yeux subitement éclairés de l'avenir, ce que nous ne pouvions plus avoir et ce que nous détruisions éternellement, la mort de l'es-pérance pour les errants de la mer, et les existences futures que nous avions anéanties. Nous-mêmes, sans femmes, rouges de meurtre, épanouis d'or, nous ne pourrions jamais entendre la voix des enfants nou-veaux; car nous étions damnés au balancement des flots, soit que le pont dansât sous nos pieds, soit que notre tête, coiffée du bonnet noir, dansât à la corde d'une vergue: notre vie perdue sans espoir d'en créer d'autres.

Et Hubert, le capitaine d'armes, jura la mort, arracha au vieillard l'oiseau d'ébène taché de blanc : le son périt, et Hubert jeta la flûte dans la mer. Les yeux vagues du vieil homme tressaillirent, et ses membres anciens se raidirent, sans qu'on pût rien entendre. Quand nous le touchâmes, il était déjà froid.

Je ne sais si cet homme étrange appartenait à l'Océan, mais sitôt qu'il l'eut atteint, quand nous l'envoyâmes rejoindre sa flûte, il s'y enfonça et dis-parut avec son manteau et sa pirogue; et jamais plus le cri d'un enfant qui naît ne parvint à nos oreilles sur la terre ou sur la mer.

La Charrette

A Octave Mirbeau.

— Tu l'as? souffla Charlot à son camarade dont la tête apparut soudain près du timon de la charrette. Le marchepied luisait comme un couteau carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Une bouffée de vent éteignit la lanterne.

— Qui a fait ça? dit l'homme — sa voix basse pressée. — Chariot, m'entends-tu? Pourquoi as-tu éteint? Je ne vois plus cette chose luisante...

— Alors viens par ici; qu'est-ce que t'as? Chariot lui tendit les bras, et l'homme se hissa par la roue. — T'es en place, dit-il; je touche le cheval. — Mets-le entre nous, sur le banc; ça sera en sûreté. Ils ont gueulé, hein?

L'essieu gémit; les sabots de la bête claquèrent, et il y eut une sonnerie de petits grelots qui pendaient au collier et aux blanchets.

— Pas ça, dit l'homme; bon Dieu, pas ça! Pour-quoi que tu n'as pas coupé les grelots? Ça, dans la nuit, ça s'entend. Je ne supporte plus ce bruit. Déjà assez du couteau que tu as mis après la charrette.

— Quel couteau? dit Chariot. C'est la lune qui fait ça sur le marchepied. Ils s'en doutaient, dis, les vieux, qu'on viendrait leur prendre?

— Je ne les avais jamais vus comme ça. Ils cou-raient de-ci de-là dans la bauge comme dans une étable à porcs. Ils mettaient le nez aux quatre fenêtres ; on aurait dit les groins des cochons par les claires-voies. Il avait son bonnet de nuit, et les cheveux blancs de la vieille lui pendaient sur la gueule. Ça tremblait et ça ne pouvait pas crier. Ça ne grognait même pas. Un coup que je suis entré, ils avaient l'air des rats blancs qu'on montre en cage, à la foire, et qui font marcher leurs yeux rouges. Ils levaient le gros dos, dans les coins.

— Et quand ils ont entendu sonner les pièces?

— Je n'ai pas trouvé ça tout de suite. Ah! bou-gre! C'était rudement caché. Il y avait bien trois cent cinquante piles de vieilles blouses dessus. Je leur ai dit que c'était pour toi, ton dû, quoi... que nous en avions besoin pour l'embarquement, que tu leur renverrais ça en or rouge et en billets verts, quand tu aurais gagné, dans les bestiaux, là-bas... tous les boniments, tous les boniments... Alors ils mettaient leurs deux pauvres figures l'une contre l'autre: " Nous ne pouvons pas, qu'ils disaient, non, nous ne pouvons pas. " Ils se serraient au mur comme deux bêtes qui ont peur.

— T'as eu chaud, avec mes chaussons? Hein? Tes pieds auraient crié; ils ne t'auraient pas laissé entrer. Je les mettais toujours.

— Pour sûr! Il étendit les jambes dans la botte de paille dénouée, qui s'éparpillait sous le siège.

— Ils ont rien dit quand tu es parti?

— Chariot — pourquoi fais-tu ça? — Ote ce couteau; ça fait froid...

— Mais je te dis que c'est la lune sur le montoir, mon vieux.

La charrette sortait de l'ombre des haies. La route courait plate sous la lune, blanche et bleue. Le vent s'était levé vers les régions supérieures, et les nuages gris passaient rapidement sur le ciel.

L'homme se prit à dormir, et Chariot le regarda en maniant les rênes. Sa tête rebondissait sur sa poi-trine à tous les cahots. Il avait saisi le banc de la main droite et s'y cramponnait.

La charrette tressautait et l'homme n'entendait plus les sons aigres des grelots. Le cheval fuyait parallèlement aux nuages. Il y avait de longs peu-pliers gris qui trempaient dans des prairies à demi inondées, vaguement miroitantes. Les têtes des chênes mutilés avaient poussé des rameaux écar-quillés comme les doigts surjetés d'un homme qui se noie. Les bouleaux semblaient nus, avec des meur-trissures blanches. D'étroites bandes herbues fris-sonnaient et portaient à l'extrémité un bouquet de roseaux tremblants.

Puis le vent descendit et les nuages s'unirent à l'Occident. Les peupliers courbés se plaignirent: On entendait susurrer les touffes de gui au corps des chênes. L'eau des prés inondés fut clapoteuse, et les herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La pluie tomba, oblique, acérée.

Chariot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette, et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le besoin de parler. Il toucha son compagnon.

— Quoi, dit l'homme, il n'est pas jour. On a le temps.

— C'est un grain, répondit Chariot, un grain dans la nuit. On en aura comme ça avant d'être en Amérique.

— Eh ben, oui, dit l'homme. Après? laisse-moi dormir.

— Moi, je ne peux pas, reprit Chariot. Tout de même — les vieux ont été rosses — ah ! — c'est eux qui l'ont voulu — mais on en a pour du temps, en bateau, avant de s'établir là-bas. Qu'est-ce que tu as pris, dis — écoute?

— Tu le sais bien, Chariot, ce que j'ai pris. Tout ce que tu avais dit. Là. Je dors. J'en peux plus.

— Après tout, dit Chariot, j'ai bien tort de me donner du tourment. Quand il n'y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent où le terrer, les gueux. J'ai crevé la misère, pendant qu'ils s'engrais-saient de noce. C'est à eux, maintenant, à se faire du mauvais sang.

Le ciel s'éclaircissait à l'est, et une rafale froide enfla leurs vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s'étiraient sur l'inondation. L'eau était couleur de plomb. Chariot vit la figure de son compagnon, jaune et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y avait marqué des doigts. Chariot regarda les traces rouges noirâtres et secoua le dormeur.

— Ah! assez, dit l'homme. Au point du jour!

Quoi, est-on là? qu'est-ce que tu veux?

— Ça, dit Chariot, comme étranglé. Il y a du sang sur le bois.

— Eh bien, je me serai cogné en montant, dit l'homme en mâchant ses mots.

— Des doigts, cria Chariot, des doigts rouges ! Tu ne les a pas...

— Et comment aurais-tu fait? Tu demandais s'ils avaient gueulé. Oui, qu'ils gueulaient, assez pour faire descendre toute la gendarmerie. Quoi, tu voulais t'en aller avec de l'argent? Ben, tu l'as.

Le paquet blanc sonnant, entre les deux hommes, s'était embu sous la pluie, comme avec des taches de lie de vin.

Chariot tira l'homme, lâcha les rênes, et ils chan-celèrent tous deux jusque sur la route. L'homme, à demi renversé, se tint au marchepied de fer et jura.

— C'est pas tout, dit Charlot, où sont mes chaus-sons?

— Ils doivent être dans la paille, là, dit l'homme. On va voir. Ils fouillèrent des deux côtés, mais ne trouvèrent rien.

Les joues blanches de Charlot tremblaient.

— Tu les as laissés à la maison! cria-t-il.

— Je me souviens pas, dit l'homme. Peut-être que je les ai quittés, parce que j'avais patouillé dans le sang. Il regarda ses souliers. Une ligne rougeâtre divisait la semelle de l'empeigne.

— On va me reconnaître! cria Chariot. Tu as laissé mes chaussons dans la chambre!

Mais l'homme ne répondit rien. Il avait pris une poignée de terre humide, et essuyait les pointes de ses pieds. Chariot fit le tour de la charrette et poussa un cri :

— Il y a du sang au montoir!

Le marchepied luisant semblait un couteau d'exé-cution.

Ils s'agenouillèrent tous deux dans l'ornière pro-fonde; et tandis que le cheval les éclaboussait du sabot, sous la lueur blême de l'aube, ils frottèrent patiemment le tranchant de fer avec de la vase.

La Cité Dormante 1

A Léon Daudet.

La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l'aube. Le Capitaine au pavillon noir ordonna d'aborder. Parce que les boussoles avaient été rom-pues dans la dernière tempête, nous ne savions plus notre route ni la terre qui s'allongeait devant nous. L'Océan était si vert que nous aurions pu croire qu'elle venait de pousser en pleine eau par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait;

(1) Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à cou-verture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors inexploré. ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon diverse, quoiqu'il n'y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé, au-dessus de l'abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou san-glants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle, tandis que leurs yeux tremblaient.

Etant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues, n'ayant pas même les gestes en commun, ils n'étaient liés que par une passion sem-blable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manoeuvre, étranglé silencieusement d'hommes dans leurs hamacs, pris d'assaut les galions avec un vaste hurlement, qu'ils s'étaient unis dans l'action; ils étaient semblables à une colonie d'ani-maux malfaisants et disparates, habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d'un seul.

Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte de la manoeuvre contre les lames, par le calme l'ivresse sonore et les chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux les croisaient.

Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul; il ne vivait lui-même que dans l'agitation, et son horreur du silence était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait par sa longue robe son compagnon de hamac, afin d'entendre le son inarticulé d'une voix humaine.

Les constellations de l'autre hémisphère pâlissaient. Un soleil incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d'un bleu profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l'ancre, poussèrent les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.

Là s'ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se rejoindre dans l'air, tant ils étaient hauts; mais au lieu d'y sentir une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprou-vaient l'oppression d'une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d'eau marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la plage entière crépitait avec le sol du couloir.

Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile, mamelonnée à l'horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient au versant de la falaise; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient frissonner la terre en certains points.

La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le crépitement du sable; l'air du large était arrêté par la barrière des falaises; les plantes sem-blaient fixes comme le roc, et les bêtes brunes, ram-pantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de laquelle il n'y avait plus de mouvement.

Or, si le Capitaine au pavillon noir n'avait pas songé, malgré l'ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les Compa-gnons de la Mer désirent atterrir, il n'eût pas poussé plus loin l'aventure, et le silence de ces terres l'eût épouvanté.

Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs variés au coeur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme; car les horreurs de la vie passée, tumultueuses, s'élevaient en nous.

A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air, parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait plus d'écho.

Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà des levées de sable, les Compa-gnons montèrent péniblement; le sol fuyait sous nos pas.

Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange sur-prise; car le rempart de sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques escaliers descendaient de la route de garde.

Pas un bruit vital ne s'élevait du coeur de cette ville immense. Nos pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et le son s'étei-gnait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient pleines de chars, d'hommes et d'animaux : des bou-langers pâles, portant des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des poitrines rouges de boeufs, des briquetiers courbés sur les chariots plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons, haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie, brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par cette immobilité et par leur couleur.

Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient devenus livides, le sang ayant fui vers le coeur; et ceux dont le visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compa-gnons de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une réunion de peuples morts.

Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions nous délivrer de la malé-diction du silence. Mais les grandes portes abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre les pilastres, les mouches, immobiles et sus-pendues, paraissaient des bêtes varicolores empri-sonnées dans un bloc de cristal.

Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions l'eau du Léthé, teinte par les poisons narco-tiques et le sang, nous qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des liens invincibles.

Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la Mer délirants. Et parmi les peu-ples aux quatre couleurs qui nous regardaient fixe-ment, immobiles, ils choisirent dans leur fuite effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire impure ; et ceux d'Afri-que saisirent les hommes noirs, et devinrent sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlan-tide embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et leur visage devint couleur de cire vierge.

Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer, hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.

Le Pays Bleu

A Oscar Wilde.

Dans une ville de province que je ne saurais plus retrouver, les rues montantes sont vieilles et les maisons vêtues d'ardoises. La pluie coule le long des pilotis sculptés et ses gouttes tombent à la même place, avec le même son. Les petites fenêtres rondes se sont enfoncées dans les murs, comme pour se garer des coups. Il n'y a de hardi, parmi ces ruelles, que le lierre à la pointe des portes et la mousse à la crête des murs : car les feuilles sombres et luisantes du lierre avancent leurs dents, et la mousse ose enve-lopper les grosses pierres extérieures de son velours jaune —mais les êtres sont aussi fugitifs que l'ombre des fumées.

Là sont encore des fanaux rougeâtres attachés aux linteaux, et des chandelles minces dans les chande-liers d'étain, et des paquets d'allumettes soufrées, et de petits carreaux pleins d'ombre et de poussière derrière lesquels dorment d'étranges petits flacons où les liqueurs étaient autrefois vertes et bleues. Des cornettes froncées tremblent aux vitres, et par-fois on aperçoit de pâles visages d'enfants et des doigts frêles qui agitent un pantin décoloré, une oie de bois ou une balle demi-bariolée.

Là, un soir d'hiver, sous un porche noir, une petite main froide se glissa dans la mienne, et une voix d'enfant murmura à mon oreille : " Viens ! " Nous montâmes un escalier dont les marches vacil-laient; il était tordu en spirale et une corde servait de rampe; les fenêtres étaient jaunes de lune et une porte solitaire battait, agitée par le vent. La petite main froide me serrait le poignet.

Quand nous entrâmes dans la chambre, fermée de quatre planches disjointes, avec un loquet de ficelle, une chandelle bruissante fut allumée et fichée dans une bouteille. A côté de moi, tenant ma main, était une fillette de treize ans; ses cheveux fins couleur d'or tombaient sur ses épaules et ses yeux noirs brillaient de satisfaction. Mais elle était maigre et menue, et sa peau avait la nuance que donne la faim.

— Je m'appelle Maïe, dit-elle, et, tendant le doigt : " Pas que tu as eu peur, affreux monstre, quand je t'ai pris la main ? "

Puis, elle me mena autour de la chambre. — " Bonjour, ma belleglace, dit-elle; tu es un peu cassée, mais ça ne fait rien. Voilà un ami très gentil que je te présente. — Bonjour, ma vilaine table, qui n'a que trois pattes; tu es vilaine, mais je t'aime tout de même. — Bonjour, ma cruche, qui n'a plus de gueule; ça ne m'empêchera pas de t'embrasser pour boire ton eau. — Bonjour, mon chez-moi, je te salue syndicalement : aujourd'hui j'ai de la société."

J'avais mis, je crois, un peu d'argent sur la pauvre table. Maïe me sauta au cou. " Tu veux bien, dit-elle, je vais chercher un grand pain, un pain de six livres. — Au revoir, mon chez-moi : soyez sage pendant mon absence; il y a un vieux cahier d'images dans le coin."

Elle remonta gravement, le menton sur le pain poudré de farine, les deux bras dessous, et les mains tenant son tablier gonflé. Elle fit tout rouler par terre. " Vois-tu, dit-elle, j'ai acheté des marrons; comme ça je ne serai pas en peine; ça bourre, ça nourrit, et j'en ai pour mon hiver. " Elle les rangea un à un, à plat, dans le tiroir de la table, leur rit avant de le fermer et s'assit sur le lit. Puis elle prit le grand pain et mordit à même le croûton; à mesure qu'elle mangeait, sa petite figure avançait dans la brèche et elle me regardait sans cesse, pour voir si je me moquais d'elle.

Quand elle eut mangé, elle soupira. " J'avais faim, dit-elle. Et Michel aussi, probable. Où est-il encore, ce garnement ? — Tu sais, Michel est un petit garçon très malheureux, qui n'a plus ni mère, ni père; il est affreux; il est bossu; il m'aide à faire mon feu et va me chercher mon eau; ça fait qu'il mange avec moi, et je lui donne des sous, quand j'en ai. "

On entendit un cliquetis de sabots, et la ficelle du loquet tressaillit. — " Le voilà, " dit Maïe. Je vis entrer un avorton blême, les mains et le nez noirs de charbon, sa culotte courte ouverte au vent : il me tira la langue et me fit une longue grimace avec sa bouche. — " Allons, Michel, reste tranquille, dit Maïe. Tu ferais mieux d'écouter Monsieur qui te parle. Va vite. " Michel remonta avec la bouteille de vin doux que je lui demandais.

Le petit poêle de fonte avait été rempli et allumé. Il y avait un peu de bois de démolition, encore taché de ciment. Les châtaignes rôtissaient sur le couver-cle : Maïe les avait mordues, pour leur donner de l'air. Elles éclataient parfois et Maïe les grondait: " Vilains marrons, voulez-vous bien ne pas sauter?" Cependant elle recousait la doublure de finette d'un corsage. L'aiguille y passait avec un crissement doux. La lueur du poêle tombait sur ses mains agiles, et faisait briller l'étoffe. Michel, accroupi, fermait les yeux à la chaleur.

— Je couds, je couds, dit Maïe. J'aurai cinq sous. Pas, c'est bien payé? Donne-moi un peu de vin doux, monstre. Bois le fond : je ne veux être ni mariée ni pendue.

Dans son langage enfantin elle me conta sa vie. Elle ne savait ni bien, ni mal. Elle avait erré dans la campagne, avec d'horribles garçons, pour jouer la comédie. A neuf ans, elle était princesse au fond d'une grange, les pieds nus dans la paille, et une couronne de papier d'or sur la tête. Elle savait encore des tirades de ses rôles, et m'en récita. " Oh! il y avait une belle pièce, dit-elle. Ça s'appe-lait, je crois, le Pays Bleu. On ne voyait pas qu'il était bleu, mais on se figurait, tu comprends. Les montagnes étaient bleues, les arbres bleus, l'herbe bleue et les bêtes bleues. Et je disais : " Prince, voici le palais du roi mon père; il est d'acier fort et la porte de fer rouge, gardée par un dragon à triple gueule. Si vous voulez obtenir ma main... " Hou — c'est un marron qui vient de sauter. Michel, épluche donc les marrons au lieu de dormir. Est-ce que c'est vrai qu'il y a un pays bleu? Je suis sûre que j'y serais; mais on a mis en prison tous les gars qui jouaient avec moi. On prétend qu'ils volaient dans les mai-sons. Un jour un garde est venu, et il leur a dit, et il leur a dit... ça ne fait rien, je ne me rappelle plus — mais je ne les ai pas revus. Et depuis je demeure en ville; mais c'est triste. Il pleut tout le temps. On ne voit que des ardoises et des petites boutiques noires."

Ainsi elle jasait; puis elle se mit en colère: " Michel, je t'ai défendu de salir la chambre avec tes épluchures. Ramasse-les. Oh gueux! Tiens! " Elle ôta une bottine et la lui jeta à la tête. Sa figure était rouge et ses yeux étincelants.

— Tu ne peux pas te figurer comme il est méchant. J'en endure avec lui!

Cependant, je dus quitter la petite Maïe; mais je promis de revenir. Je la voyais chaque jour, et elle cousait sans cesse, devant son poêle. Maintenant elle assemblait de singuliers costumes avec des chiffons de couleur. Sa peau reprenait de la vie; Maïe mangeait enfin. Mais elle devenait triste, à mesure que la misère s'en allait. Elle regardait tomber la pluie. " Monstre, vilain monstre, " disait-elle, l'oeil vide et les lèvres molles. Une fois, entre-bâillant la porte, je la vis devant la glace brisée, ses cheveux d'or sur les seins à peine formés, une couronne de papier découpée avec des ciseaux sur la tête. Quand elle m'entendit, elle la cacha. " Michel est méchant, dit-elle: il ferait un beau dragon. "

L'hiver touchait à sa fin. Le ciel était encore som-bre, mais quelques rayons faisaient luire le bord des ardoises. La pluie tombait moins dru.

Un soir, je trouvai la chambre vide. Il n'y avait plus ni table, ni chaise, ni poêle, ni cruche. En regardant par la fenêtre, il me sembla que des épaules contour-nées disparaissaient au fond de la cour. Et, à la lueur du rat-de-cave qui me servait pour monter l'escalier, je vis une pancarte épinglée au mur, avec ces mots écrits en grosses lettres :

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