‹ Les œuvres complètes de Marcel SchwobChapitre 4 sur 22 · NOTICE SUR " LE ROI AU MASQUE D'OR · texte numérisé non relu

NOTICE SUR " LE ROI AU MASQUE D'OR

Le Roi au Masque d'Or, qui parut au mois de novembre 1892 chez Ollendorff, est, comme Coeur Double, un recueil de Contes publiés dans L'Echo de Paris depuis 1890. Le livre, présenté à la librairie Lecène et Oudin, avait été refusé à l'auteur par les directeurs de cette maison, prévoyant une vente " très restreinte et insuffisante pour couvrir les frais d'une première édition" (11 juin 1892).

Cette prévision n'était pas justifiée, le livre ayant connu un succès pour l'époque des tirages restreints. La première édition devait être, en effet, suivie d'un second et d'un troisième tirage au cours de l'année suivante. Comme précédemment, nous avons suivi le texte de l'édition originale. Les manuscrits envoyés à L'Echo de Paris, au Supplément littéraire illustré, que dirigea Marcel Schwob entre 1890 et 1892, dont quelques-uns se retrouvent dans les collec-tions d'autographes de MM. Jérôme Doucet et Edouard Champion, ne présentent pour ainsi dire pas de variantes littéraires importantes. La préface du livre, qui est particuliè-rement intéressante, a paru le 27 novembre 1892 dans le Supplément. Elle est, en réalité, le dernier morceau du recueil.

Rien de plus surprenant que cette préface, qui est à la fois un souvenir de l'école et de beaucoup de méditations philo-sophiques. Elle forme le lien de nouvelles assez disparates, les unes réalistes, les autres écrites sous l'influence plus nette du symbolisme.

" Il y a dans ce livre des masques et des figures couvertes; un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers italiens à la face pestiférée et des routiers français avec des faux visages, des galériens heaumés de rouge, des jeunes filles subitement vieillies dans un miroir, et une sin-gulière foule de lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'as-sassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point si divers. Et afin de le montrer plus claire-ment je n'ai pris nulle garde à leur mascarade pour les accoupler dans la chaîne de ces histoires : car on les trouvera liées parce qu'elles furent semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés, je dirai volontiers que la différence et la ressemblance sont des points de vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre Chinois, mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui nous sont invisibles... "

C'est déjà, on le voit, la préfiguration des Vies Imaginaires de Marcel Schwob. Tout son monisme israëlite remonte en lui, avec les souvenirs du cours de Boutroux sur la conti-nuité du temps, et, pour tout dire, avec ce qu'il porte, incons-ciemment, de sa Bible et de sa race. Jules Renard a noté dans son Journal: " Schwob dit : " C'est peut-être dans la Bible " qu'on trouverait les procédés littéraires nouveaux et l'art " de laisser les choses à leur place " (27 avril 1891). Dans tous les cas, Marcel Schwob y a parlé comme Salomon :

" Si vous pouvez supposer un dieu qui ne soit pas votre personne, et une personne qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu parle : Alors l'Univers est son langage. Il n'est pas nécessaire qu'il nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse. Mais ses choses tentent de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes. "

Il est temps de venir à ce qui caractérise surtout ce recueil, à l'art de Marcel Schwob. Il sera fait de symboles, car le mensonge et l'orgueil sont les masques du roi. Mais cet art, d'une précision de détails surprenante, d'un détail qui n'est ni celui de Gautier, ni celui de Flaubert, rejoint le cauchemar et le rêve. De là le caractère fantomatique des nouvelles de Marcel Schwob, où les associations d'idées se déroulent d'une manière mécanique, accordées aux couleurs et aux sons qui révèlent le peintre et le musicien. Ainsi, Marcel Schwob renouvelle l'aventure de Bouddha dans le conte typique qui a donné son titre au Roi au Masque d'Or.

On croit savoir où les choses se passent et on ne peut pas le savoir; car il s'agit d'un monde imaginaire de terreur et de pitié. Tout y est mystère, mystère du monde intérieur et mystère des choses que l'on a sous les yeux. On peut imaginer les mêmes nouvelles écrites par Mérimée, " La Charrette ", par exemple; mais là où Mérimée aurait décrit, Marcel Schwob suggère. De là l'importance, la richesse de ce recueil où, aux dernières pages, dans le " Pays bleu " dédié à Oscar Wilde, nous voyons apparaître une figure de femme qui est, déjà, l'annonce de Monelle.

Certes, c'est l'érudition qui est toujours à la base des imagi-nations de Marcel Schwob. Et souvent elle fatigue et surprend par un détail peu compréhensible, des mots trop particuliers mais justes cependant. La légende de Bouddha inspire Le Roi au Masque d'Or ; la chronique de Pitti lui suggère " La Peste " ; Mathieu d'Escouchy lui donne le thème des " Faulx Visaiges" ; Pétrone fournit le détail des " Eunuques "; chez Jean Du Clercq, Marcel Schwob a rencontré la scène du " Sabbat de Moufflaines "; si " la Machine à parler " est un souvenir d'enfance, " Blanche la sanglante " est la transposition drama-tique d'une cause célèbre du Parlement de Paris au quinzième siècle, publiée par M. de Beaucourt. Quant à la prédilection marquée pour les histoires des pestiférés, de contagion, peut-être faut-il y voir un souvenir du fléau de la grippe asiatique qui apparut en 1889 et sévit en 1890 et 1891. Mais, on le voit bien, le réel n'est plus qu'un prétexte à la vision du vision-naire, un motif à déformations. C'est pourquoi le recueil de nouvelles du Roi au Masque d'Or est important. Il ouvre, avec le symbole, et surtout avec la suggestion, la déformation du nouvel art, l'art moderne.

Alors, peu importe de savoir si Marcel Schwob est partout original, et si même il a de l'imagination (il affirmait n'en pas avoir). Il est original parce qu'il a créé. Mais il a créé avec des matériaux qui ne lui appartenaient pas, et sous des influences qu'il est bien facile de noter : la logique d'Edgar Poe, l'aven-ture contée à la manière de R.-L. Stevenson sont très visibles, par exemple dans les "Faux-Saulniers ". Et le grotesque humour de " 52 et 53 Orfila ", de la " Machine à parler " peut bien devoir quelque chose à Mark Twain dont " l'insup-portable procédé " exaspérait Jules Renard. Car ces auteurs de langue anglaise, Marcel Schwob les avait pratiqués depuis son enfance. C'est le temps où, dans son Journal, Goncourt note : " Au Grenier, la conversation revient encore aujour-d'hui sur la conquête de la littérature française par la litté-rature étrangère. "

Le Roi au Masque d'Or avait été, en somme, un succès que l'amitié de Léon Daudet avait su deviner :

" Votre livre est du plus haut intérêt, et je suis fier d'y avoir mon nom. La préface, à la sixième lecture, m'enchante décidément. Elle n'a qu'un tort, c'est de porter trop loin pour les intelligences contemporaines. C'est un beau tort. Quant aux contes, il est extraordinaire d'évoquer ainsi; quelle den-telle de mots merveilleux ! Mes préférences, si je pouvais en avoir, seraient pour ma " Cité dormante ", les " Embau-meuses ", le " Sabbat ", et celui sur la terreur universelle, ce bel incendie chaotique. Mais tout, tout est de l'exquis, du rare. Vous allez, je crois, avoir un beau succès, et je serai bien heureux. "

François Coppée, toujours très sympathique aux jeunes, qui écrit des articles de tête très suivis à L'Echo de Paris, le remercie (1) de lui avoir fait lire, réunies, ses " impression-nantes histoires extraordinaires, masques d'or, faux, vrais, affreux visages... Vous avez une grande puissance de pensée, la pensée particulière, et une forme qui, très claire, d'une richesse abondante spéciale, est très propre à vous exprimer ". Et Georges Rodenbach écrivait à Marcel Schwob, en l'invi-tant à dîner tout familièrement :

" Quel beau livre que Le Roi au Masque d'Or, et comme je vous sais gré de me l'avoir remis. Toute cette série de tableaux pittoresques, évocations, constituent un spectacle pour l'âme, et j'emploie ce mot de spectacle à dessein. Vous avez fait aussi une sorte de Légende des Siècles, mais non plus où toutes choses apparaissent sur le même plan, comme une tapisserie héroïque. Vos personnages, votre décor changeant ont le relief et la hiérarchie de la vie, et ce sont des scènes, plutôt dramatiques, que je vois se jouer en une lumière de lune et de chimie. "

Le vieil Edmond de Goncourt, qui accueillit souvent Marcel Schwob dans son Grenier, le caresse et pense aussi à enrichir sa bibliothèque :

" Mon cher Schwob, Vous êtes le résurrectionniste le plus merveilleux, le plus illusionnant du passé; vous êtes 'évocateur magique de l'antiquité, de cette antiquité hélio-gabalesque à laquelle vont les imaginations des penseurs et Tes pinceaux des peintres, de ces décadences et de ces fins de vieux mondes, mystérieusement perverses et macabres. Et Quoique plus moderne, " Le pays Dieu ", je l'aime beaucoup, Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis très touché et très

(1) 30 novembre 1892. fier d'avoir mon nom en tête de vos " Milésiennes "... Aurait-on tiré des exemplaires sur papier extraordinaire ? "

Paul Bourget écrivait très sympathiquement à Marcel Schwob pour le remercier de son envoi :

" Cannes, 13 décembre 1892.

" Je suis en retard, monsieur et cher confrère, pour vous remercier de votre volume que j'ai pu enfin lire ici, et dont je vous envoie mes meilleurs compliments. Le récit du Roi au Masque d'Or est celui que je préfère et qui demeurera comme un symbole très saisissant. Il y a en vous, derrière et sous le lettré, un poëte capable de créer de nouveaux mythes, ce qui est très rare, et un parfait artiste en style, ce qui est aussi rare. Je vous suis reconnaissant des heures que je vous dois d'émo-tion intellectuelle et je vous prie de me savoir votre dévoué

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